vendredi 29 juin 2012

L'armée du pape


"Prêcher la Croisade", du médiéviste Jean Flori, est un ouvrage qui tente de montrer comment, du XIème au XIIIème siècle, la (les) croisade (s) pour reconquérir pour protéger la « Terre Sainte » a (ont) été prêchée (s) à l’instigation de la papauté.

Contrairement à de nombreux autres livres sur le sujet, "Prêcher la Croisade" n’est pas une histoire des croisades. On y verra plutôt comment la Croisade fut « vendue » aux chrétiens, plébéiens et puissants, et comment les arguments utilisés pour convaincre ont évolué avec le temps, au fur et à mesure des transformations des projets papaux, des évènements historiques, des conceptions de la chrétienté et de son contrôle politique, et des innovations théologiques.

Pour ne pas être trop long, je passerai sur l’histoire évènementielle des croisades, sauf s’il est parfois indispensable de faire autrement. L’auteur fait de même, ne narrant les évènements militaires qu’en ce qu’ils éclairent un point de prédication. Le cœur documentaire de son ouvrage est constitué des lettres échangées entre les papes successifs et leurs interlocuteurs concernés à la Croisade, ainsi que des sermons ou des guides de prédication rédigés à l’époque dans le bût évident de motiver les chrétiens à l’engagement, c’est à dire dans un objectif de promotion ou de communication externe pour utiliser un vocabulaire contemporain. On y découvre que la Croisade a été à la fois le support et la manifestation la plus évidente du développement de la volonté papale de domination politique.

D’abord, Flori montre comment la papauté a surmonté très tôt, la contradiction entre le pacifisme des Ecritures et la violence de la société médiévale, et ceci bien avant le Xème siècle. La violence des chevaliers, parfois extrême (vols, viols, massacres, etc…) peut être légitime si elle est destinée à faire la « guerre sainte ». Justifiée dès Saint Augustin, c’est à dire au IVème siècle, la guerre sainte (ou guerre juste) est celle qui est faite pour protéger ou étendre la chrétienté. De ce fait, non seulement elle est légitime, mais de plus elle sanctifie celui qui la mène (miles Christi), et s’il y meurt, elle lui ouvre les portes du Royaume de Dieu. La guerre sainte a pour bût de protéger la chrétienté (concept éminemment politique et à définir), en protégeant l’Église de ses adversaires intérieurs ou des menaces à ses frontières, mais également d'aider à reconquérir les terres « subtilisées » à l’Eglise, en Espagne notamment, par le mouvement de reconquista. Ce concept de guerre sainte, utilisé en pointillé durant l’Histoire, fut formalisé par les papes au XIème siècle, ce qui permit, en l’étendant, de justifier théologiquement la violence nécessaire de la Croisade. En effet, inspirée par Pierre l’Ermite, et à l’initiative du pape Urbain II, la première croisade fut prêchée pour voler au secours de l’Empire d’Orient (mais aussi remettre au pas son Eglise) et, accessoirement au début, libérer Terre Sainte et Lieux Saints. La croisade en Orient est alors définie comme une guerre sainte qui est aussi un pèlerinage aux Lieux Saints (pèlerinage qui était déjà considéré comme la forme la meilleure de pénitence). Sept autres croisades (numérotées par les historiens, plus quelques autres) suivront, sur deux siècles, avec une organisation, des objectifs, et des publics évoluant au gré de la situation géopolitique et au rythme du développement de la papauté comme pouvoir politique et de ses velléités hégémoniques.

En terme d’organisation matérielle, pour faire bref, la Croisade commença par unir des guerriers et des pèlerins puis devint rapidement une affaire strictement militaire. Si elle fut au début accompagnée par les papes, ils en furent de plus en plus des instigateurs puis des organisateurs devenant progressivement exclusifs. Suivant les années et la volonté des papes, les clercs furent ou pas associés à ces expéditions (les ordres militaires, templiers et autres, réussissant l’exploit avantageux d’être guerrier et clerc à la fois). La première croisade demandait (pour obtenir les indulgences décrites ci-dessous) que les guerriers fissent un voyage en Orient, puis ils durent donner un service de deux ans pour protéger les Lieux Saints (après la création du royaume de Jérusalem), service réduit à un an par la suite, enfin, dans d’autres cas, moins d’un an suffira, etc… De même, les commutations de vœu permirent, au fil des évolutions géopolitiques, de diriger les croisés vers d’autres zones de combat (Espagne, Occitanie albigeoise, etc…), les croisés devenant une force armée quasi permanente de la papauté dont elle usa à discrétion. Pour financer cette force se mit en place progressivement un appareil administratif efficace : taxes ad hoc, rachat des vœux de Croisade, donations volontaires de ceux qui ne pouvaient pas partir, servaient à financer ces expéditions couteuses mais également à entretenir ce qui devenait de fait une armée papale d’intervention interne. Prêche et collecte furent d’abord entre les mains de fidèles charismatiques et/ou « hystériques » du pape, tels Bernard de Clairvaux, puis, le temps passant et l’entreprise se professionnalisant, ils seront confiés par les pontifes aux ordres mendiants, plus disciplinés, contrôlables, et formant comme l’embryon d’une administration spécialisée.

Sur les arguments de la prédication, ils tournèrent toujours autour de deux axes : « objectifs » et moraux (rappelons aussi que la prédication fut toujours adaptée dans sa forme au public visé, qu’elle utilisa à maintes reprises des miracles supposés comme arguments d’exemple et d’autorité, et qu'elle se déroula, suivant les moments, aussi bien dans une atmosphère de grande hystérie que devant des publics contraints).
Examinons d’abord les arguments moraux. D’une part, les participants à la Croisade sont des soldats du Christ au service de Dieu (donc du Bien) dont les vertus héroïques et chevaleresques sont glorifiées. D’autre part, les chevaliers et princes chrétiens sont les vassaux du Christ dont ils doivent défendre la terre au nom des obligations féodales (plus tard le simple fait d’être vivant créera pour tout chrétien ce lien de vassalité). Et encore, il est bon pour tout chrétien d’accepter de souffrir ou de donner sa vie comme le fit le Christ pour racheter les péchés du monde (la glorification du martyr s’amplifiera sans cesse avec les années). D’ailleurs, Dieu pourrait reprendre lui-même les Lieux Saints, mais il fait mine de ne pas y parvenir pour donner l’occasion aux chrétiens de prouver leur foi en luttant contre les musulmans (alliés du Diable) pour reprendre son « héritage ». Enfin les chrétiens doivent faire un travail sur eux-mêmes de purification morale (les désastres militaires étant la conséquence de la corruption de la chrétienté), car la Croisade est aussi la mission de ceux qui n’y partent pas mais ont le devoir de plaire à Dieu par leur piété et leur pureté (et leurs dons).
Pour ce qui est des arguments « objectifs », la Croisade accorde une indulgence plénière des péchés confessés aux croisés partants. Cet avantage déjà énorme (c’est d’ailleurs un argument de prédication : « coût très faible, gain infini ») deviendra de plus en plus généreux au fil des années, conséquence de la difficulté à convaincre toujours quand se succèdent les échecs (toujours justifiés par les péchés de la chrétienté ou des chefs croisés), et inévitable effet du développement de la notion de purgatoire. Ainsi le bénéfice de l’indulgence sera accordé à ceux qui, sans partir, se croisent et paient pour financer la Croisade (on inventa progressivement à ce propos l’indulgence partielle au prorata de l’effort financier consenti, notion totalement inédite alors), puis des années de rémission de purgatoire (ce concept nouveau complétant Paradis et Enfer, et permettant d’améliorer, par réglage fin, le contrôle social exercé par les religieux) seront accordées aux croisés partants en sus de l’accès assuré au Paradis, plus tard encore le croisé pourra également racheter par ses actes les années de purgatoire des membres de sa famille. Et ces bénéfices de plus en plus grands sont obtenus après des services de plus en plus courts et de moins en moins lointains, par exemple en pays albigeois, la papauté se constituant ainsi une force d’intervention fidèle à peu de frais. Difficile de résister à ces arguments. D'autant que le prêche de la Croisade se fera le plus souvent, et de plus en plus avec le temps, en incluant une vision apocalyptique et eschatologique. La reconquête des Lieux Saints est vue et décrite comme l’un des éléments qui annoncent la fin des temps et la venue de l’Antéchrist qui, rappelons-le, doit être vaincu par le Christ afin qu’advienne le Jugement Dernier et le Royaume de Dieu, assorti de la conversion des non chrétiens. Apocalypse de Saint Jean, apocryphes, et prophéties contemporaines diverses appuient cette thèse, qui est développée intensivement par les prédicateurs et reçoit un écho véritable chez les décideurs, papes et empereurs compris, et participent à la tension vers les Lieux Saints.

Par delà son aspect théologique, et sur les objectifs, la Croisade est indissociable, et notamment à partir d’Innocent III, du développement du concept de chrétienté. La chrétienté, entendue comme communauté non seulement spirituelle mais aussi politique des chrétiens, est conçue par les papes successifs, à la suite du moine Bernard de Clairvaux entre autres, comme le lieu spirituel mais aussi géopolitique sur lequel règne le pape. Elle doit être étendue géographiquement et contrôlée politiquement. Croisade et lutte des papes pour l’hégémonie politique progressent donc de conserve. De la théorie des deux glaives, à celle des clefs, en passant par l’entrevue de Canossa, papes et empereurs, puis rois, ne cesseront de tester les limites de leurs pouvoirs respectifs ; la Croisade illustrera d'ailleurs plusieurs fois l’exacerbation de ce conflit, notamment entre les papes et les empereurs germains. L'entreprise « sainte » servira de prétexte à la mise en place d’une organisation paneuropéenne de collecte et de prêche au service du pape. Elle sera donc une lente construction de mécanismes et de discours visant à mettre sous subordination le glaive temporel de l’Occident et sera aussi la tentative, sans cesse renouvelée jusqu’au sac de Constantinople, de reprise en main de l’Eglise d’Orient (schismatique) par l’Eglise d’Occident. On sait néanmoins ce qu’il en advint. La Croisade finit par se terminer, et la théocratie chrétienne ne fut jamais constituée, la plupart des princes chrétiens y résistant à leur manière, et les perspectives eschatologiques s’éloignant vers un horizon indéterminé.
Prêcher la Croisade, Jean Flori

mardi 26 juin 2012

Be there or be square : Frontières #1


Sortie (si le terme est approprié pour un zine exclusivement numérique) de Frontières numéro 1, qui, contrairement aux apparences, est le deuxième opus, après un numéro 0 qui laissait présager du meilleur. On le trouve ici en téléchargement gratuit. Ce nouveau Frontières (d’été) a tenu compte des remarques émises sur le pilote. Il est donc d’encore meilleure qualité. Le thème du dossier (s’il y en avait un) serait les villes, avec une interview croisée de Cédric « Wastburg » Ferrand, JP « Ciudalia » Jaworski, et Mathieu « Abyme » Gaborit. Du lourd dans la catégorie « bâtisseurs » assurément. On trouvera aussi dans les pages de Frontières (idéalement transportées dans un iPad), plein de chroniques de livres récents, une nouvelle, une BD, des trucs en plus, et même un dossier Thomas Disch (qui pour des raisons évidentes n’a pas pu être interviewé).

lundi 25 juin 2012

Radioblogueurs 2012


Taggé par Guillaume, le Traqueur Stellaire, je dois participer à la radio de l’été 2012, sur une idée de Lolobobo.

Pour cela je dois choisir ma chanson de l’été, écrire un billet dessus avec un joli lien, y copier la règle du jeu (c'est fait), y faire un lien vers le billet original, et y désigner trois blogueurs qui devront poursuivre la chaine en suivant les mêmes règles que moi. Je désigne donc Lhisbei, Hugin et/ou Munin et Cédric Jeanneret.

L’été, j’aime pas. Il y fait trop chaud, en extérieur tout n’est que foule, le soleil darde les corps de ses UV cancérigènes, et, bizarrerie ultime, je n’aime guère la mer (qui en est paraît-il l’attrait principal), car comme le chantait Renaud « Les poissons baisent dedans », et comme l’écrivait Lovecraft « I cannot think of the deep sea without shuddering at the nameless things that may at this very moment be crawling and floundering on its slimy bed, worshipping their ancient stone idols and carving their own detestable likenesses on submarine obelisks of water-soaked granite. »

Si j'avais plus aimé le soleil j'aurais sûrement moins lu. Ma chanson de l’été est donc toujours la même. C’est « Holidays in the sun » des Sex Pistols, dont la première phrase est « I don’t wanna holiday in the sun ». Neither do I.

Enjoy !


jeudi 21 juin 2012

Angle Mort 7


Sortie du numéro 7 de la revue numérique Angle Mort.

Un édito avec lequel je ne suis exceptionnellement pas raccord, quatre nouvelles, quatre interviews de leurs auteurs.

Poneys, de Kij Johnson, est une très courte nouvelle, glaçante, avec des petits poneys, des petites filles cruelles, des marques et des rôles cookie-cutter. Un texte très dérangeant.

Sept secondes pour devenir un aigle, de Thomas Day, est la description passionnante d’un écologiste radical, voire plus (ironiquement publiée après l’échec prévisible de Rio+20). Ne plus se compromettre et changer les choses, c’est la quête de Léo. Changer les choses car ça devient indispensable, par des actes spectaculaires qui ne changent en fait rien, ou par la parole et l’explication, comme le conseillait Depeche Mode dans New Dress « You can't change the world But you can change the facts And when you change the facts You change points of view If you change points of view You may change a vote And when you change a vote You may change the world ». Choisis ton camp, camarade.

La plupart de mes amis se composent d’eau aux deux tiers, de Kelly Link. Une étrangeté un peu vaine.

Une révolte astucieuse et courtoise des morts, de Ian McDonald, développe sa théorie fondamentale : les mêmes technologies sont disponibles partout dans le monde, mais chaque culture en fait un usage différent. Il s’y insurge à juste titre contre l’exploitation des terres africaines par les chinois, la corruption endémique de ces pays, et la baisse de leur niveau de vie qui en est la conséquence. C’est un texte futé, auquel on pourrait reprocher si on voulait être déplaisant de faire trop manifeste déguisé et trop peu récit littéraire.

Summer Star Wars strikes back

Putain ! Si avec ce titre je ne décuple pas ma fréquentation sur ce post, c'est à n'y rien comprendre (quoique j'aurais pu intituler : "Shakira, hot in summer, gets nude"). Après le succès des éditions précédentes, Lhisbei remet donc le couvert pour un challenge estival spécial space-opera, planet-opera, asteroïd-opera, martian habitat-opera, BDO-opera, and so on... Vous trouverez tous les détails sur le RSF Blog, c'est à dire ici.
J'y participerai en lisant, au moins :

Dragonflight, d'Anne McCaffrey
Tau Zero, de Poul Anderson
et, 'drumroll',
Caliban's war de James S.A. Corey, the next big thing in solar system opera
Je relirai peut-être aussi, pour le fun, Demonia, planète maudite, de Piet Legay

Venez tous participer à cette aventure qui ne pourra jamais vous emmener aussi loin que ça (et vous pouvez me croire, je l'ai vu au cinéma) :


mardi 19 juin 2012

A la droite de Diana

Il y a quelques jours j’ai lu « La culture du narcissisme » de Christopher Lasch. Même si je suis globalement en accord avec ses analyses et ses récriminations, je n’ai pas chroniqué cet ouvrage ici car je l'ai trouvé trop américain dans ses préoccupations et ses références. De plus, l’utilisation de la psychanalyse à fins de sciences sociales (même si les troubles psychanalytiques sont plutôt utilisés ici comme des indicateurs), même si elle a pu amuser à la grande époque du freudo-marxisme, montre des limites heuristiques évidentes (sans compter qu’elle ferait se retourner Durkheim dans sa tombe). Bref, je n’ai pas chroniqué.
Hasard du calendrier (ou preuve que, quel que soit le chemin, les mêmes pieds vont toujours vers les mêmes points d’eau), j’ai lu encore plus récemment "Blind faith" de Ben Elton. Et "Blind faith", c’est « La culture du narcissisme » en plus drôle.
" Blind faith " est une dystopie placée par l'auteur en Angleterre, dans un siècle environ. Le réchauffement climatique a provoqué la hausse du niveau des mers. Il y a moins de terres émergées, on y vit donc mal, serrés, et vaguement assiégés. La réaction de l’Occident à ce cataclysme a été la mise en place d’une dictature religieuse, celle de l’Amour, dieu créateur qui a donné Bébé Jésus et Diana aux hommes.
Imaginez tous les éléments les plus abjects de la société contemporaine ! Concentrez-les ! Distillez-les pour en obtenir une essence pure ! Vous aurez la société de "Blind faith". L’ide géniale d’Elton est de rendre obligatoire sous peine de sanctions formelles ce qui dans notre monde relève de la pression du groupe, du conformisme, de la culture de la consommation et du spectacle. Mais le principe est le même. Je sais bien que mes lecteurs ne postent jamais de photos de leurs enfants, de leurs chiens, de leurs chaussures, ni qu’ils sont fatigués ou qu’ils ont chaud ou qu’ils boivent un pastis. Mais ils en connaissent tous autour d’eux qui le font ;-)
Le monde d'Elton, c'est le nôtre version Maxi Best of.
C’est un monde où le narcissisme est roi, socialement et légalement. Chacun se montre sans cesse et à tous. D’abord son corps, dont le maximum doit être dévoilé. Seules les parties génitales peuvent rester cachées en public, mais elles doivent être visibles sur le Net, par le biais de sex vidéos ou de webcams. Les vêtements sont minimaux, les webcams domestiques fonctionnent en permanence, les sex tapes tiennent lieu d’albums photo. Chacun se montre car chacun a l’égale obligation d’être fier de son corps et de permettre aux autres de liker ou de commenter à son propos. Ne pas le faire revient à priver ses semblables du plaisir de partager l’émotion, c’est donc un acte agressif. Il est aussi vivement conseillé aux femmes d’être le plus horny possible, de pratiquer une augmentation mammaire, de « vouloir recevoir son compte », car aimer son corps c’est aimer l’Amour qui l’a créé. Les hommes, eux, « doivent donner le maximum ». Le blogging quotidien est obligatoire ainsi que la mise en ligne de vidéos. Si on n’a rien à cacher, si on n’est pas hérétique donc, on doit être fier de partager sa (misérable) vie, ses émotions, son shopping, et ses parties de jambes en l’air, pour que les autres puissent communier. Et, comme chez Doctorow, la popularité obtenue par la publicité de soi est une devise négociable socialement (l’église vainc d’ailleurs une inégalité durant le fil du roman en posant par décret le fait que dorénavant tout le monde est célèbre). Cet exhibitionnisme constant est assorti de l’injonction paradoxale et omniprésente du respect. Respecter l’autre, dans le monde d’Elton comme dans le nôtre, c’est l’autoriser à proférer les pires énormités au nom de son droit à les penser, c'est prendre un soin intense à ne pas effleurer sa peau libéralement exposée, c’est accepter tous les envahissements dont il se rend coupable, car qui suis-je pour priver quelqu’un de son plaisir au nom de mon intimité ? Le « manque de respect » est de fait l'un des actes les plus odieux dont on puisse se rendre coupable dans l'Angleterre du XXIIème siècle.
Un monde dans lequel participer à une fête c’est avant tout filmer la fête pour pouvoir la bloguer, chacun filmant les autres filmant, dans une mise en abyme qui n’est pas sans rappeler certaines cérémonies de notre monde, ou ces réveillons de Nouvel An dont les convives en contact physique s’extraient virtuellement un long moment pour smser, FBer, twitter, etc…
Un monde dans lequel la confession publique est régulièrement obligatoire afin que chacun puisse ne rien cacher et les autres compatir, huer, applaudir, conseiller (Eco s'en moquait déjà dans "Comment voyager avec un saumon ?").
Un monde dans lequel le développement personnel, entendu au sens de « pouvoir devenir tout ce qu’on veut » et « donner le meilleur de soi-même » (comme dans la téléréalité), est le seul objectif légitime et valorisé, et où l’astrologie est un moyen efficace de connaître la voie dudit développement.
Un monde dans lequel les mariages (qui doivent être rompus en peu d’année) sont des plus beaux jours de la vie récurrents.
Un monde où toute nourriture est sucrée ou chocolatée car « comment ne pas aimer le chocolat ? », où on mange dans de grandes chaines de fast-food (MacDo étant le top, on y fête non seulement les anniversaires mais aussi les enterrements).
Un monde de group hugs obligatoires qui ne sont pas sans rappeler les free hugs du nôtre.
Un monde dans lequel un infotainment bourdonnant sans cesse ne traite toujours que les mêmes sujets : terrorisme, faits divers, people, téléréalité, sur le ton unique de l’émotion ou de la compassion (souvenons-nous entre autres de « La république compassionnelle » de Michel Richard ou de l’information sans information de Douglas Coupland).
Un monde de grands concerts moraux, entre Live Aid et cérémonie pentecôtiste, dont chacun est un « encore plus grand succès que le précédent », et qui règleront tous les problèmes si on y communie assez fort.
Un monde dans lequel beaucoup d’enfants meurent en bas âge par défaut de vaccination, ce qui entraine une attention permanente aux enfants, à la maternité, à l’allaitement, les enfants (kiddies) devenant les êtres humains les plus précieux, et la reproduction la plus valorisée des aventures.
Un monde où le crime capital, celui qui vaut lynchage immédiat, est la pédophilie.
Un monde dans lequel il faut toujours croire, ressentir, partager, jamais raisonner.
Mais "Blind faith" n’est pas qu’une comédie grinçante et particulièrement bien vue sur les travers de notre monde. Plus encore que le nôtre, le monde d’Elton est un monde de contrôle. Les sanctions informelles y sont certes sévères, mais le contrôle social formel est entre les mains d’une Eglise totalitaire. Résister, dévier, entraine des conséquences graves, voire définitives.
Le culte de l’Amour est scientifiquement rétrograde, créationniste, anti-vaccination. Il développe la doctrine de la punition divine sans dédaigner l’utilisation pédagogique du miracle. Il est surtout brutal, dissimulant son autoritarisme sous des oripeaux populistes (les Wembley laws, prises par acclamation dans le stade même en pleine ferveur religieuse), et protégeant son dogme à l’aide d’une Inquisition qui torture et monte au bucher les « hérétiques ».
Jaloux de son intimité, Trafford, un nobody, qui travaille dans le service gouvernemental de data mining ultime, tente au début, péniblement, de garder quelques pensées secrètes. Au hasard des rencontres, il ira plus loin dans l'hétérodoxie, jusqu’à l’amour et à la sédition, mais au péril de sa vie. Sa quête émeut, passionne, et inquiète, comme pouvait le faire celle de Winston Smith.
Elton cite nommément "1984" dans son roman et il est vrai que "Blind faith" y fait penser. Malgré des parallèles évidents (qui peuvent induire en erreur le lecteur de "1984"), les deux romans sont différents, et Elton crée une dystopie qui fait sens de nos jours. Légère, voire drôle, au début, tant Elton use d’un sens très anglais de l’absurde, relève goulument les contradictions du système, et place dans la bouche de ses personnages les slogans insensés qui évitent de penser (chez nous : « l’augmentation de l’espérance de vie est d’abord une bonne nouvelle », « le Beaujolais nouveau c’est la fête », « les enfants sont notre avenir », etc…), elle vire ensuite au tragique (sans jamais cesser de faire sourire sauf dans les dernières pages) quand la rébellion de Trafford se développe, car aucune groupe social (et c’est aussi vrai du nôtre) n’admet que quiconque aille contre le Crédo.
Nous savons tous de manière quasi certaine qu’il n’y a pas de dictature stalinienne dans les tuyaux, en revanche nous pouvons voir la dictature douce du Soi prospérer dans notre société. Narcissisme, exhibitionnisme, conformisme, superficialité des relations, primat du compassionnel, recul de la raison scientifique, tout ceci nous le vivons, mais c’est naturellement difficile à percevoir tant sa propre culture est un point aveugle pour chacun. Ce délicieux roman d’Elton, parce qu’il caricature ce qui est laid dans notre monde, y aidera peut-être. Je l'espère.
Blind faith, Ben Elton

lundi 18 juin 2012

Alamo


La série uchronique « Jour J » m’attire ou me repousse d’un album à l’autre en fonction des thèmes traités (en effet, ce n’est pas le dessin qui risque de m’hypnotiser). Le tome 9, "Apocalypse sur le Texas", m’agrée donc car sa thématique le fait.
Après un conflit nucléaire, une expédition internationale anglo-française sur le territoire d’Etats Unis (désunis) en voie d’éclatement tente d’en empêcher un nouveau.
Raconter une histoire intéressante en 50 pages dessinées est difficile, et Duval et Pécau y parviennent bien ici. Le scénario est vif, rapide, efficace, les dialogues explicatifs et progressifs. Le background politico-diplomatique est assez complexe pour un album de BD, la divergence clairement établie. L’histoire de cette destruction à laquelle nous n’avons échappé que de justesse fait froid dans le dos (d’autant que les auteurs ajoutent un ou deux détails sordides aux conséquences des blasts), mais surtout le scénario est délicieusement cynique. Entre illuminés et hommes d’Etat les pires ne sont pas ce qu’on croit, et la realpolitik mène le jeu (ce qui est bien normal imho, ayant depuis longtemps passé l’âge où l’on croit que si tous les enfants du monde se donnaient la main…), les militaires servant de pions aux grands joueurs.
"Apocalypse sur le Texas" est une bonne pop corn BD à recommander à tous ceux qui aiment le post-ap (même si techniquement ce n’en est pas) et les blasts nucléaires. A lire pour l’histoire, le dessin étant toujours aussi médiocre.
Apocalypse sur le Texas, Jour J t9, Pecau, Duval, Kovačević

samedi 16 juin 2012

Prix Planète-SF des Blogueurs 2012 underway



Après une première édition de haut vol, avec le trophée pour Cleer, une fantasy corporate, le prix Planète-SF des Blogueurs revient pour une seconde édition d’encore meilleure qualité.
Les nominations pour le 1er tour débutent. Les blogueurs membres du Planète-SF peuvent suggérer un titre de leur choix parmi les ouvrages SFFF inédits publiés entre le 1er avril 2011 et le 30 juin 2012. Les propositions sont ouvertes sur cette page jusqu’au 10 juillet. Suivra un vote ouvert aux mêmes éligibles. Puis le jury officiel prendra le relais.

De plus, et afin d’aller toujours plus loin dans le style et l’excellence, le déroulement des différentes phases et leurs résultats peuvent maintenant être suivis sur le blog ad hoc (où on trouvera tous les détails du règlement), ainsi que sur la page FB du prix.

Come ! Vote ! Enjoy !

vendredi 15 juin 2012

Man in black

On peut trouver sur Internet, ici par exemple, ou sur Kindle US, cette courte nouvelle de John Scalzi qui est délicieuse comme un épisode de "Ma sorcière bien aimée". C'est un shareware (the trick is here : If you read it and enjoy it, then you can pay me either through PayPal (send the money to “detrius@scalzi.com” — Please put “STORY PAYMENT” in there somewhere so I can track it), or through Amazon’s Honor System payment thingy) dont la moitié des gains ira à The Lupus Foundation of America.
Au-delà de l'aspect caritatif, "How I proposed to my wife ; an alien sex story" est une histoire de SF courte à la golden age, comme aurait pu en écrire Silverberg ou le K. Dick des débuts.
Contacts (et plus si affinités) avec des extra-terrestres vivants sur Terre, secret interstellaire, romance, Scalzi met du grand dans du petit avec l'humour décalé et pince sans rire qui le caractérise quand il est à son meilleur.
Ca se lit vite, avec plaisir ; ça fait régulièrement sourire. Et c'est délicieusement old fashioned.
Faites un beau geste, et faites-vous plaisir en replongeant dans un monde sans zombies, épuisement des ressources, ou réchauffement climatique, avec une histoire qu'on aurait pu lire dans Amazing Stories.
How I proposed to my wife ; an alien sex story, Jonh Scalzi

jeudi 14 juin 2012

Mourir d'ennui

Long, chiant, pompeux, "La comtesse sanglante", publié en 62 par la surréaliste Valentine Penrose, est un pensum épuisant.
C'est néanmoins une leçon sur la manière d'écrire 220 pages d'une fausse biographie à partir des quelques minutes du procès en y ajoutant encyclopédisme logorrhéique, fumisteries astrologiques, délires cabalistiques, préjugés petits bourgeois, fascination puérile pour le mot même d'érotisme, sans oublier fragments d'une autre biographie censée faire résonance (celle de Gilles de Rais), le tout dans un fatras qui donne une impression d'écriture automatique (c'était peut-être le bût). Seule décharge à la chose, c'est plutôt bien écrit.
J'imagine qu'en 1962, où l'histoire d'Erzsébeth Bathory était moins connue et où la répression sexuelle était encore vivace, ça ait pu faire glousser dans les chaumières. Aujourd'hui ça tombe juste à plat.
La comtesse sanglante, Valentine Penrose

mercredi 13 juin 2012

Le Léviathan, et après ?


"Eternity Incorporated" est le premier roman de Raphaël Granier de Cassagnac, après sa participation remarquée au Guide de Kadath, maintenant disponible en version numérique. "Eternity Incorporated" est aussi doté d'un site, bien fait et très complet.
Quelques siècles après l'anéantissement de la quasi-totalité de l'humanité par un virus mortel, un petit nombre d'humains, descendants des rares rescapés, survivent dans une cité sous bulle étanche, contrôlée par une Processeur qui gère les aspects techniques mais aussi sociaux de cette société en survie. Et voici qu’un matin, le Processeur ne fonctionne plus. Pourquoi, comment, que faire ?
"Eternity Incorporated" est le récit d'une double apocalypse. La première, située dans le passé du récit, a détruit presque toute l'humanité. La seconde, ici et maintenant, met en péril la société construite sous la bulle, non seulement dans son fonctionnement mais peut-être aussi dans sa survie même, car dehors existent le Virus et les mutants.
Le mystère entourant la panne du Processeur, la possibilité d’un complot, les efforts pour trouver un moyen, s'il en existe, de le redémarrer, entraînent le lecteur à lire vite et longuement pour savoir ce qui est arrivé, et quelle issue sera trouvé à cette première, et potentiellement dernière, crise que connaît la bulle. De ce fait, "Eternity Incorporated" est un véritable page turner, d'autant qu'un world building minimal en fait un texte assez court.
"Eternity Incorporated" est constituée de trois fils entrelacés qui suivent trois personnages principaux. De bref chapitre en bref chapitre, les points de vue alternent, et le lecteur progresse vers la résolution de l'énigme.
Le premier fil est centré sur Ange Barnett, officier de la garde externe. Cette femme forte, courageuse, charismatique, mène l'enquête externe, et quitte la bulle pour comprendre le virus puis la panne du processeur. Elle dévoilera des faits soigneusement cachés, et sera sans doute à l'origine d'une renaissance. Elle est la seule véritablement libre.
Le second s'attache à Gina Courage, responsable des connexions de la bulle. Femme intelligente, manœuvrière et déterminée, elle cherche sans relâche à comprendre la cause de l'arrêt du Processeur, et imagine de le redémarrer si cela était possible. Plus affectée que quiconque, du fait de sa relation privilégiée avec la machine, elle poussera plus loin que tout le monde (ce qui n'est guère difficile) l'enquête interne, et ira au plus près de la vérité.
En développant plus longuement ces deux fils, en construisant plus les personnages, en exploitant tout le potentiel de ces personnalités et de leurs quêtes, sans compter le rôle paradoxal du Processeur lui-même, il y avait matière à construire un roman mystérieux et inquiétant. J'aurais adhéré à ce roman.
Il y a malheureusement un troisième fil, celui concernant l'artiste Sean Factory. Factory n'est pas dans l'enquête. Par ses yeux, nous appréhendons, de manière trop fragmentaire pour être convaincante, la réaction du peuple de la bulle face à son inquiétante situation. Le troisième fil se veut politique, d'une manière qui empêche mon adhésion.
Sur la forme d'abord, la manière idyllique dont est présentée l'utopie, certes minoritaire mais largement répandue et en progression constante, de Factory et de ses amis m'a profondément gêné par son irréalisme. Les « progressistes » sont beaux (même laids, une fois nu, ils deviennent beaux), ils sont sympathiques, conviviaux, tolérants et ouverts. Ils ont quelque chose, dans leur innocence et leur pureté, qui n'est pas sans rappeler les bons sauvages, mais des sauvages intelligents. Superbe amalgame ! L'auteur oublie, dans son lyrisme et sa sympathie, que même les progressistes sont de vrais gens avec ce que ça suppose de mesquinerie, de névrose, de bassesse, comme l’expliquait Khalil Gibran, entre maints autres, quand il écrivait : « Ainsi le mauvais et le faible ne peuvent tomber au-dessous de ce qu’il y a également de plus bas en vous ».
Sur le fond, la confrontation inévitable et attendue entre les fascistes de service (naturellement nantis d'une milice violente vêtue de noir ! !) et les progressistes babas-techno-drogués-naturistes-libertaires-communautaristes est une occurrence devenue d'une telle banalité (même si ces progressistes-ci sont hauts en couleur ce qui rend encore plus incroyable l'écho qu'ils rencontrent dans la population), en particulier dans l'imaginaire français, qu'on la qualifierait en droit de « clause de style ». Pourquoi arpenter toujours les mêmes chemins usés jusqu’à la corde ? D'autre part, il me paraît peu crédible qu'aussi peu de temps après la chute du Processeur le gouvernement en place, si misérable et incompétent soit-il, cède spontanément la place et organise des élections. Il me paraît également peu crédible que les deux antagonistes, donc les méchants fascistes et les gentils progressistes, gagnent aussi facilement soutien et adhésion dans la population, à partir d'une situation initiale apolitique (les membres de ce qui tient lieu de gouvernement dans la bulle étant choisis par tirage au sort et servant essentiellement à relayer les instructions de l’omnipotent Processeur). Les évolutions politiques et sociales sont en général lentes, et même la crise de la bulle ne peut expliquer une évolution si rapide, dans la mesure où les citoyens ne sont jamais véritablement menacés de manière immédiate ou directe, car finalement la vie ne continue pas si mal malgré l’absence du Processeur. Enfin, et c'est ce qui me paraît le plus grave car cela semble être une réaction presque naturelle à la situation politique, l'auteur, dans ses trois dernières phrases (conclusives comme une morale et orientant donc inévitablement le sens à donner à la lecture), choisit, par l'entremise de Sean, ce que je qualifierais d'option hobbesienne. En privilégiant un Léviathan, l’artiste, dernier porte-parole des progressistes, prouve que ces « porteurs spontanés du Bien » ne respectent pas plus la liberté que ceux qu’ils se vantent de combattre. Misère du progressisme !
Eternity Incorporated, Raphaël Granier de Cassagnac


Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

mardi 12 juin 2012

A sad peacefulness


"The reapers are the angels", traduit littéralement "Les faucheurs sont les anges" par Bragelonne, est un roman post-apo d’Alden Bell.
Une vingtaine d’années après l’éruption zombie, Temple, une jeune fille de seize ans, traverse les USA pour amener un idiot à la famille qui pourra prendre soin de lui. Pourchassée par un homme qui veut se venger, elle fuit aussi sa culpabilité et sa certitude d’être une mauvaise personne.
Ce qui porte le roman, et de fort belle manière, c’est le personnage de Temple. Les histoires post-apo, de Earth abides à The stand en passant par One second after, sont le plus souvent basées sur le poids des souvenirs et de la perte, la volonté de préserver ce qui peut l’être de la civilisation d’avant la catastrophe, et les « simples » et cruelles nécessités de la survie (c’est moins vrai dans Feed, sauf pour le dernier point). Ce n’est pas le cas ici. Temple n’a jamais connu le monde d’avant ; elle a grandi dans un orphelinat dont elle a fui quand il a été envahi ; elle ne sait même pas lire. Elle ne regrette pas le passé. Elle ne se souvient pas d’avoir été ici ou d’avoir fait cela. Elle connaît des lieux, par ouïe dire, qu’elle aimerait voir car on lui a dit qu’ils étaient magnifiques, mais comme on peut souhaiter connaître un pays étranger jamais vu. Il n’y a chez Temple ni tristesse ni regret lié à la perte d’une vie d’avant qu’elle n’a pas connue, sa seule tristesse concerne la perte de son frère. Elle est en paix avec le monde dans lequel elle vit.
Elle est en revanche parfaitement adaptée à celui-ci. Pour Temple, les zombies sont une réalité du monde, créés par Dieu comme toutes les autres créatures, et qui est-elle pour comprendre le plan de Dieu ? La survie, pour la Temple qui traverse les USA, n’est guère différente de ce qu’elle pouvait signifier pour des trappeurs du XIXème siècle, à qui il ne serait pas venu à l’esprit de contester l’existence des grizzlis ou des pumas, et comme ces hommes rudes, elle sait faire le nécessaire pour survivre, avec toute la violence que le monde lui impose de déployer. Quand aux ruines qu’elle visite, ce sont des artéfacts du temps passé, intéressants à connaître par curiosité, mais dénués d’affects négatifs.
Suivant la progression de Temple, on pense à "The Road". Mais là où le roman de Mc Carthy n’était que sècheresse, de style comme de sentiments, "The reapers are the angels" compense une sècheresse de style équivalente par la beauté intérieure de son personnage principal. Temple n’a pas de ressentiment. Elle est habitée par une foi intense qui l’amène à faire sien le monde que l’Histoire (ou Dieu) lui a donné, et à l’accepter tel qu’il est en essayant d’en tirer la quintessence émotionnelle. Elle est capable de s’émerveiller devant un beau spectacle naturel, de rêver à des lieux magnifiques, d’aider à vivre et de ne pas prendre de vie en vain. Temple est une belle personne que le lecteur ne peut s’empêcher d’aimer.
Poussée en avant par sa « mission » (une forme de rédemption), sa quête de « miracles » naturels, et la passion d’en voir le plus possible, elle traverse un pays retourné à l’état de friche. Campements humains, parfois très organisés, monstrueux dégénérés sudistes, famille vivant dans un déni psychiatrique du monde réel, errants comme elle-même, samaritains, elle croise ces formes d’humanité comme des donnés avec lesquels elle tente de composer au mieux, sans s’y agréger, sans jamais se détourner de son voyage et de ses deux buts : trouver un havre pour l’idiot, et voir les chutes du Niagara dont il paraît qu’elles sont si grandioses, l’une des plus belles créations de Dieu.
Ecrit au présent (ça devient un gimmick pour le post-apo mais ça fonctionne encore), nanti de dialogues rapportés comme de loin, "The reapers are the angels" est un récit en apesanteur qu’on ne peut lire que dans le calme pour s’imprégner de son ambiance, mais surtout pour ne pas déranger la paix triste qui s’en dégage. On y trouve quelques très belles et émouvantes scènes (par exemple l’enterrement de la grand-mère de l’idiot), et d’autres qui illustrent pour le lecteur le caractère absurde d’un monde devenu fou (les zombies sur le manège entre autres).
Je lui reprocherai juste la résolution un peu trop facile de certaines interactions (le dialogue à l’entrée de la plantation étant caractéristique), et l’existence d’une énergie, notamment électrique, qui me paraît un peu trop abondante vingt ans après les évènements. Mais ce sont des hiatus de réalisme qui me semblent mineurs, rachetés qu’ils sont par le plaisir de la lecture.
Il y a de bons romans, et il y a de beaux romans, plus rares. "The reapers are the angels" fait incontestablement partie de la seconde catégorie. Il dément l’affirmation de Gide suivant laquelle « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », et confirme le dit du Hagakure, popularisé en Occident par Mishima « Je découvris que la Voie du samouraï c’est la mort ».
The reapers are the angels, VF Les faucheurs sont les anges, Alden Bell


Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

mercredi 6 juin 2012

FUCK ME DEAD RAY BRADBURY, AND RIP BTW


Ray Bradbury, grand ancien et maitre tutélaire de la SF, est mort hier à l'âge de 91 ans, soit 1011011 années binaires ou 5B années hexa.

La Terre, sur laquelle il vivait, tournant autour du soleil  en un an suivant une ellipse de 940 millions de kilomètres, il aura parcouru assis sur ses fesses environ 85,540 milliards de kilomètres, soit 0,9 % d'année-lumière. En 91 ans ! On est encore loin du FTL drive. So bad !

Ayant peu lu de lui, et il y a longtemps, je laisse les analyses à d'autres ; je livre simplement une anecdote : Ray Bradbury, l'homme des Chroniques martiennes, avait une peur panique de l'avion, qu'il ne prenait que légèrement gris voire complètement saoul, et a donc préfacé le livre "Vaincre sa peur en avion" de MC Dentan. La vie a de ces ironies.

Il aura eu, sur ses vieux jours, l'occasion de fucker la très amusante rachel Bloom, qui a fait don de son corps à la SFFF comme peu de blogueuses osent le faire. It's good to be the king, even the king of SFFF.


RIP RAY. Cya on Mars.

Ma prostate est asymétrique


Le titre de ce post, extrait du roman, le résume bien quand on sait que cette asymétrie n’a aucune importance.
"Cosmopolis" est un court roman de Don DeLillo racontant la traversée de New York, en limousine blanche, d’un patron de start-up en quête de dépassement, de soi, des mots, du sens, de sa propre vacuité ?
A son actif, "Cosmopolis" comporte quelques fulgurances, brillantes par leur niveau de concentration, sur le capitalisme, la finance, la société de consommation. Déjà dit mille fois, mais efficacement résumé. De ce fait, je ne doute pas qu’une certaine coterie alter ait fait de ce roman une parabole brillante, ce qu’il n’est pas (on verra par exemple avec profit la critique dithyrambique du film, je sais ce n’est pas pareil masi on fait avec ce qu'on a, par les Inrocks).
Autre point fort, la qualité de son écriture lorsqu’il s’agit de décrire.
Mis à part ça, "Cosmopolis" est un roman dans lequel on s’emmerde fortement, heureusement il est court. Tout se passe hors de la limousine, lieu virtuel dans lequel n’existent que les flux arrivant des « marchés » ou y retournant, et les évènements, toujours lointains géographiquement ou émotionnellement, ont lieu sur écran ou dans une ville déréalisée. On se fout complètement de ce qui peut arriver au « héros ». C’était sans doute le but, il est atteint au-delà de l’espéré. Eric n’est pas des nôtres, il n’est plus des nôtres, il vit dans sa bulle de virtualité, il traverse le monde sans en être, ne descendant de sa limousine que pour l’acheter ou le baiser. Mais où l’auteur a-t-il pu trouver une aussi brillante métaphore ? Mouarf !
Et surtout, le roman est une enfilade de pensées et de dialogues d’une pédanterie sans borne, tangeantant le grotesque quand ils ne le traversent pas, et oscillant entre pensées ou affirmations définitives et grandiloquentes (ou cryptiques, ça dépend des pages ; le « cryptisme » est une preuve d’intelligence et de profondeur, n’est-il pas, est–il ?) du genre qu’on trouve dans les agenda des collégiennes, les dialogues soporifiques de film d’auteur français, et la conversation du connard de philosophe de comptoir bourré qui va te tenir la grappe dans une soirée et ne plus te lâcher avant de t’avoir accablé de sa vision du monde et des choses.
Bon voilà, ne consacrons pas plus de temps à ce navrant libelle, disons simplement qu’on lira avec bien plus de plaisir Comment j’ai liquidé le siècle, ou qu’on devrait lire "La culture du narcissisme", d'ailleurs j'y vais de ce pas.
Cosmopolis, Don DeLillo

mardi 5 juin 2012

Bos taurus draco


Je confirme, après lecture de la VO, tout le bien que TiberiX pensait du Nom du Vent.

Trois petites nuances qui ne changent pas mon avis globalement très positif :

Le roman est un peu trop long. Je pense qu'avec 80 pages de moins il aurait été plus ramassé et plus efficace. Certaines scènes sont trop longues.

Le world-building est minimal. Peu existe hors de la vue du narrateur.

Le gimmick "je ne sais pas comment séduire les filles, ni comment agir avec une" me parait poussé au-delà du raisonnable.

Rien de rédhibitoire. Je lirai le tome 2, "The wise man's fear".

The name of the wind, Patrick Rothfuss