jeudi 31 mai 2012

Gentil dauphin


Tome 5 de l'excellente série historique Le trône d'argile, amputée de Jarry. Après les multiples déboires de Charles VI le fou, puis du faible Charles VII, Jeanne la pucelle, paysanne pieuse manipulée par les proches de la reine, entre en lice.
Juste quelque lignes pour dire que c'est un superbe travail sur la fin de la guerre de 100 ans. Scénario complexe et travaillé, reprenant en détail la réalité historique des complots, des trahisons et des retournements d'alliance, dessin réaliste montrant avec forces détails l'architecture, l'armurerie, les visages, album de 60 pages (nécessaire à la complexité du récit), galerie de portraits en troisième de couverture avec noms et titres des principaux protagonistes, "Le trône d'argile" est un divertissement tortueux de grande qualité qui n'a rien à envier au "Trône de fer".
Le trône d'argile t5, La pucelle, Richemont, Théo

mercredi 30 mai 2012

In medias tenebras


"Furor" est un roman d’histoire alternative de Fabien Clavel. Sur la quatrième de couv’ on peut lire : « Il emprunte autant à Conrad qu’à Sénèque… ». Conrad et Sénèque, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer ça.
"Furor" raconte la fin des légions perdues de Varus, englouties par la forêt germaine en 9 avant JC, en y ajoutant un élément science-fictif que je ne dévoile pas ici pour ne pas spoiler, bien que la couverture (très laide) soit assez explicite.
"Furor" n'est pas un simple récit de guerre. On y décrit la déréliction d’hommes perdus dans un milieu qui leur est absolument étranger, qu’ils ne comprennent pas, qui leur est résolument hostile, et la déliquescence qu’engendre leur marche funèbre vers leur propre inévitable fin. Voyage intérieur autant que spatial, les légionnaires marchent, sous les assauts brutaux des tribus germaines soulevées, vers un camp, une sécurité qu’ils n’atteindront jamais. Mal dirigés, ils cèdent au désespoir ou à la folie, avant que la mort ne les prenne. Le lecteur partage leur anéantissement car, dans le roman, les monologues intérieurs sont aussi présents que les passages classiques de description et de dialogue. J’aurais du aimer, j’aurais vraiment voulu.
Mais ça n’a pas fonctionné. Plusieurs raisons à ça.
D’une part (et c’est l’essentiel), le lecteur ne voit et ne sait que ce que voient et savent les protagonistes du récit, et même il ne voit et ne sait que ce qui fait sens pour eux. De ce fait, l’histoire n’est pas celle de l’expédition mais celle de la perception de l’expédition par ceux que l’auteur a choisi de suivre. Cela serait bel et bon si on parvenait à s’intéresser un tant soit peu à ceux-ci. Or ce n’est pas le cas. Qu’on me permette ici de citer Sénèque dans sa neuvième lettre à Lucilius : « Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne serait-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture. ». Clavel n’a pas réussi à faire de ses héros mes amis. Je n’ai ressenti aucune empathie, aucun sympathie. La faute à mon avis à une identité trop générique. On ne connaît pas ces hommes, on ne connaît pas leur vie, leur trajectoire, leurs espoirs. Du coup, ce qui peut leur advenir indiffère, et on finit par s'ennuyer ferme à les suivre. Quand des détails viennent, c’est vers la fin, trop tard et trop peu, la rencontre entre le lecteur et les personnages n’a pas eu lieu. Dans "Apocalypse Now", l’adaptation la plus connue de Conrad, les personnages ont une famille, font du surf, reçoivent des lettres, ils vivent, et leur malheur afflige par contraste. Ici rien de tout cela, même la « louve », concession faite à la compassion contemporaine, n’existe vraiment que dans l’espace-temps de la marche.
D’autre part, le prétexte science-ficitf ressemble un peu à cela justement, un prétexte, et on se dit que l’histoire fonctionnerait (ou pas) aussi avec une explication plus prosaïque du désastre. L’auteur dit avoir pensé aux Déportés du Cambrien de Silverberg. Euh, non. Il y a bien plus chez le grand Bob.
Enfin, et c’est de l’ordre du détail, moi qui apprécie (et pratique sans vergogne) le name-dropping, j’ai trouvé que là, par la voix de Caius Pontius, c’était quand même un peu trop, il y a une limite à l'étalement de l'érudition (les personnages s'en plaignent, mais le lecteur que je suis s'en plaint aussi). Et je ne parle pas du clin d’œil final.
Il est dommage de n’avoir pas su donner un peu de chair à ces soldats perdus, et un peu de plaisir au lecteur par là même.
Notons que, sur les légions de Varus et la révolte d’Arminius, on peut lire le très beau cycle des Aigles de Rome.
Furor, Fabien Clavel

lundi 28 mai 2012

La bête autophage


Staline est mort. Reste à lui trouver un successeur et à lui faire des funérailles digne de sa quasi-divinité.
Après les manœuvres et les traitrises du premier tome, les hommes à la tête du pouvoir soviétique doivent réussir la transition, passer à l'après-Staline. Un après-Staline dont Béria, chef impitoyable du NKVD, devenu MVD en 46, se verrait bien être le maitre d'oeuvre. Encore plus au centre de ce volume que du premier, manipulant les uns et les autres, il réussit à neutraliser le conseil des ministres et à contrôler, de fait, l'URSS durant quelques mois, avant d'être démis puis fusillé lors d'une prise de pouvoir orchestrée par Nikita Khrouchtchev. Lors de ces quelques mois, et alors que l'élimination de Béria se prépare en coulisse, des listes de proscription sont aussi établies pour remplacer non seulement les cadres du MVD, ceux fidèles à Béria le suivant devant le peloton d'exécution, mais aussi les responsables communistes proches de celui-ci hors de Russie, en Georgie ou en Allemagne de l'Est, entre autres. Le stalinisme finit, place à la déstalinisation. C'est aussi le moment où la fille unique de Staline, Svetlana Allilouïeva rompt avec le souvenir de son père, des années après avoir rompu avec l'homme (elle finira d'ailleurs par fuir aux USA), et où son fils survivant Vassili Djougachvili, général d'aviation alcoolique et incompétent, est écarté de la vie publique.
Notons que la belle unanimité des conjurés autour de Khrouchtchev éclatera assez rapidement, mais c'est une autre histoire.
Toujours aussi cynique, dur, et proche de la folie, ce tome conclusif de la série "La mort de Staline" décrit un panier de crabes diaboliquement dangereux et néfastes. Le dessin, et surtout les couleurs, suivent et soutiennent un récit de qualité.
La mort de Staline, t2, les funérailles, Nury, Robin

dimanche 27 mai 2012

"J'ai vu tant de chose que vous humains ne pourrez pas croire"


"Leviathan wakes", nominé Hugo 2012, est le « premier » roman de James S.A. Corey, pseudonyme de l’auteur de fantasy Daniel Abraham et de Ty Franck créateur du monde de lExpansion dans lequel se déroule le roman et par ailleurs assistant de GRRM (décidément en ce moment je ne lis que des pseudos). Doté d’une identité secrète et d'un sidekick, Abraham quitte les sentiers, battus par lui, de la fantasy qu’il écrit d’habitude, et c’est Corey qui se lance dans le space-opera. Une vraie bonne idée et une très grande réussite.

Dans le monde de Corey, l’humanité est loin d’avoir atteint les étoiles. Elle ne s’est pas non plus transformée, ni en modifiant son code génétique, ni en mêlant biologique et électronique. Les humains de Corey nous ressemblent beaucoup ; ils ne vivent, de plus, pas bien loin de nous : la Terre, la Lune, Mars plus ou moins terraformée, et quelques habitats dans la ceinture d’astéroïdes, dans lesquels vivent quelques centaines de millions de personnes.

L’histoire de "Leviathan wakes" mêle habilement space-opera « old school » et roman noir, assorti d’une pointe d’horreur pour épicer le tout. Une héritière, en rupture avec sa riche famille d’origine lunaire, disparaît de Cérès, l’un des habitats les plus prospères de la Ceinture. Miller, un flic à la dérive doit la retrouver. Il plonge alors involontairement dans un complot bien plus grand que lui qui menace la survie même de l’espèce humaine, et au cœur d’un conflit qui embrase violemment toute l’aire d’expansion de l’humanité.

"Leviathan wakes", c’est d’abord la rencontre et la confrontation de deux hommes et de deux visions du monde. D’un côté, Miller, flic divorcé, en voie d’addiction à l’alcool, et en chute libre professionnelle au point de n’avoir pour coéquipier qu’un ex terrien (origine métropolitaine stigmatisée dans la Ceinture), puis, lorsque son équipier finit par démissionner et quitter Cérès pour échapper aux vexations qu’il subit, une femme mutée d’office pour avoir refusé le harcèlement de son supérieur. Miller, qui en a trop vu, est un pragmatique pur, machiavélien dans son approche, pratiquement amoral. Il fait ce qu’il juge nécessaire sur l’instant, sans s’embarrasser de principes moraux. Il n’est néanmoins pas un personnage manichéen. S’il se lance dans sa quête, c’est pour sauver la fille qu’il recherche, puis pour le plus grand bien de l’espèce humaine ; il voit dans la mission dont il se charge une chance de rédemption. Lorsque les évènements l’obligent à multiplier les actes contestables, il se sent glisser vers l’amoralité, en est sincèrement affecté, et ne tue jamais par plaisir ni sans regret. Mais Miller est un rationnel en finalité wébérien, il fait ce qu’il faut pour atteindre un objectif qui n’est pas contestable, empêcher le désastre de survenir. Il accepte même d’en payer le prix, moral et relationnel, et vit torturé et solitaire. Face à lui, Holden, devenu capitaine de vaisseau en étant l’un des seuls rescapés du meurtre brutal de son équipage, est un idéaliste, noble et moral, capable d’inspirer foi et adhésion. Pour Holden, l’important est de toujours rester fidèle son approche morale du monde. Son éthique ne peut passer la vie humaine par pertes et profits, et s’il rejoint Miller sur l’objectif final, il ne peut accepter l’idée suivant laquelle « tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces ». Holden est un rationnel en valeur, il pense que si la guerre est inévitable, elle doit être propre, et passe beaucoup de temps à chercher des solutions pacifiques ou négociées. Holden et Miller s’entraident et s’affrontent tout au long du roman, du moins à partir du moment où le space-op rejoint le noir et où il s’avère que les deux fils (uniques) entremêlés dans le roman n’en forment qu’un. Leur confrontation, active et verbale, constitue le moteur émotionnel de "Leviathan wakes". C’est un moteur puissant, et chaque lecteur se reconnaitra dans l’un ou l’autre de ces personnages principaux détaillés, développés, dotés d’un vrai background et de beaucoup de « chair ».

Autour d’Holden et Miller, nombre de seconds rôles, détaillés aussi, peuplent le roman, apportant par leurs actes et leurs paroles d’autres interrogations et d’autres points de vue.

Le roman aborde finement quantité de points de réflexion intéressants.

La question centrale du roman est celle de la Vérité. Qu’en faire quand on la détient ? La transparence est-elle nécessaire à la paix et à la démocratie (comme semblent le penser quantité d’intervenants aujourd’hui dans la foulée de Wikileaks), ou le secret d’Etat est-il la condition de la stabilité politique et de la sécurité physique qui est en le corollaire ? La réponse de Corey est balancée par la bouche de ses deux héros qui opposent éthique de conviction et éthique de responsabilité. J’avoue avoir un faible très marqué pour la seconde.

Corey montre, dans le même ordre d’idée, que la querelle des moyens peut être au moins aussi intense et douloureuse que celle des buts, et qu’il ne suffit pas d’être d’accord sur quoi faire pour l’être aussi sur comment.

Il décrit également le mécanisme par lequel une colonie de peuplement diverge progressivement de la population qui l’a engendrée, comment méfiance et inimitié s’installent entre le monde original et celui, structurellement centrifuge, qui en est issu ; il montre comment, même par delà les bonnes volontés unitaristes des acteurs, les cultures finissent par devenir si différentes que les deux populations ne peuvent plus se comprendre au niveau le plus fondamental (et je ne parle même pas des modifications morphologiques dues à une vie en micro gravité). Les habitants des Ceintures sont le premier pas vers les Extros d’Hypérion, descendants étrangers et incompréhensible de l’humanité.

Il dépeint encore les tendances centrifuges irrésistibles de ceux qui ont choisi le large, qu’il soient habitants de la Ceintures, ou colons anglais des treize colonies, et qui ne peuvent se résoudre que par une guerre d’indépendance. Dépendante de la Terre, voire de Mars, pour nombre de ses consommations, chichement rationnée sur toutes les ressources vitales telles que l’eau, l’air, ou l’espace, soumise aux risques permanents que posent le vide ou les radiations, la population spatiale ne peut pas accepter en plus la domination politique des planètes intérieures, cette entité imaginaire regroupant Mars et la Terre vues de la Ceinture, nonobstant l’inimitié existant entre ces deux planètes pour les mêmes raisons. Elle combattra donc avec ses moyens limités mais une grande ingéniosité pour sa liberté (parcimonie et ingéniosité étant ce qui caractérise le mieux la culture de la Ceinture). Dans le marais des négociations politiques que Corey donne à voir, il faut bien jouer ses atouts, en tirer le meilleur parti possible, surtout si on n’en a que peu.

Il s’interroge enfin sur les premiers contacts entre l’humanité et une vie étrangère, entre terreur, ivresse, et hubris. Le contact, si « limité » soit-il dans le roman, transforme les sociétés, les visions du monde, les équilibres stratégiques, et les alliances diplomatiques. When two worlds collide, c’est rarement beau à voir, de Temudjin à Cortes en passant par Custer.

Beaucoup de choses donc qui donnent à penser dans "Leviathan wakes". Mais ce roman est loin de n’être qu’un plaisir intellectuel. Il est bien écrit, rapide, rythmé, palpitant par son mystère, ses enjeux, ses personnages. Enquête solide, batailles spatiales épiques, technologie avancée, descriptions détaillés des lieux des choses et des gens, disant assez la qualité du world building, "Leviathan wakes" provoque chez le lecteur étonnement, inquiétude, peur, émerveillement, colère, joie, tristesse, dégout, entre autres. Ce roman prend le lecteur au cerveau et aux trippes à la fois et ne le lâche, lessivé, qu’à la fin du tour de manège.

"Leviathan wakes" est l’un des meilleurs romans que j’ai lu depuis longtemps ; s’il ne gagne pas le Hugo cette année c’est que les jurés sont des ânes. Quand on sait que GRRM a conseillé Corey, on n’est guère étonné de la qualité du rythme et du déroulement de l'histoire, tant l’avalanche narrative que représente le passage d’un mystère limité à une guerre intra système évoque celle qui conduisit le lecteur innocent de la visite d’un roi obèse dans un château fort perdu au Nord du royaume à une guerre civile continentale.

Leviathan wakes, James S. A. Corey

Palmarès du GPI 2012



Remise, hier, des Grands Prix de l'Imaginaire au festival Etonnants Voyageurs de St-Malo.

Pour les catégories qui m'intéresse plus spécialement, je suis globalement en accord avec le jury du GPI (ils s'en foutent sûrement mais ça me fait plaisir).

Voici donc les glorieux lauréats (que je félicite en m'inclinant bien bas) :

Roman francophone : Rêves de Gloire de Rolanc C. Wagner (L’Atalante)
Roman étranger : The City & the City de China Miéville (Fleuve Noir)
Nouvelle francophone : Boire la tasse (recueil) de Christophe Langlois (L’Arbre Vengeur)
Nouvelle étrangère : Ainsi naissent les fantômes (recueil) de Lisa Tuttle (Dystopia)
Roman jeunesse francophone : La Route des magiciens de Frédéric Petitjean (Don Quichotte)
Delirium et Le Dernier jour de ma vie de Lauren Oliver (Hachette jeunesse)
Prix Jacques Chambon de la traduction : Patrick Dusoulier pour Les Enfers virtuels de Ian M. Banks (Laffont) et La Route de Haut-Safran de Jasper Fforde (Fleuve Noir)
Prix Wojtek Siudmak du graphisme : Joey Hi-Fi pour Zoo City” de Lauren Beukes (Éclipse)
BD / Comics : Fraternity (tomes 1 & 2) de Juan Diaz Canales et José-Luis Munuera (Dargaud)
Manga : Soil (tomes 1 à 6) de Atsushi Kaneko (Ankama)
Essai : Nos Années Strange – 1970/1996 de Sébastien Carletti et Jean-Marc Lainé (Flammarion) ; et Super-héros ! La puissance des masques de Jean-Marc Lainé (Les Moutons électriques)
Prix spécial : Les éditions José Corti, pour plus de 70 ans au service de l’Imaginaire

samedi 26 mai 2012

La nique à Potter


Une chronique de TiberiX :

Comme j'en prends parfois la liberté, avec toute la circonspection qu'un gentleman de l'Empire britannique aurait eu à signaler à une Lady que son corset était légèrement dégrafé, je vais venir combler une lacune de ce magnifique blog... "La Chronique du Tueur de Roi" est l'un de ces rares cycles de Fantasy sur lequel je tombe par hasard une fois l'année. L'auteur inconnu de moi semble avoir quelque reconnaissance outre-Atlantique, mais de cela je méfie toujours à moins que le mot magique "Hugo" n'ait été prononcé.

La lecture de ces deux premiers volumes de la trilogie sont... comment vous expliquer précisément ? Vous connaissez cette sensation de plaisir inattendue qui vous saisit alors que vous êtes allé voir "L'aube des rats zombie" et que vous découvrez Rutger Hauer dans le casting, que l'histoire se révèle être absolument originale, le script adulte, dépourvu d'humour potache et l'image travaillée avec un rendu digne de la Hammer ? Et bien là, c'est pareil.

Du cycle, seuls les deux premiers tomes sont parus en anglais, et le premier "Le nom du Vent" a été traduit par les estimables éditions Bragelonne. L'histoire est celle de Kvothe, enfant de la balle et de la route, qui sera destiné à devenir l'une des plus grandes légendes de tous les temps. Quand le premier livre commence, nous rencontrons un Kvothe terne, vieillissant, aubergiste laborieux et d'un patelin perdu dans une campagne malmenée par la guerre civile. Un poète chroniqueur de passage pensant le reconnaître pour qui il est, mais ne sachant pas s'il est vraiment un héros foudroyé ou mythomane habile, va tout de même le convaincre à raconter l'histoire de sa légende.

Les trois livres racontent les trois jours de narration, de façon linéaire et de façon assez habile : pas de flash-backs incessants, d'alternance de points de vue de douze personnes qui finissent par se rencontrer dans les douze dernières pages... Mais une question qui devient de plus en plus lancinante : comment celui qui se révèle être progressivement réellement le magicien des légendes, celui qui sait appeler le vent et la foudre, qui a une cape d'ombre et un anneau d'air, est devenu cette ombre silencieuse qui attend la mort ?
Une grande partie du premier livre campe son apprentissage à l'Académie de magie. Celle-ci à le mérite d'un grand réalisme, aussi bien dans son organisation sociale que dans ces interactions économiques avec les villes environnantes.

Le système de magie est particulièrement intéressant. Il est tout d'abord composé de plusieurs disciplines purement scientifiques, dont la médecine. Celle-ci dans un univers médiéval par ailleurs réaliste est une première source de pouvoir sur la population et la société, qui fait que les sorciers ne sont plus brûlés vifs devant les églises. Mais il y a aussi l'apprentissage des langues, de la chimie ou des mathématiques. Autres sources de pouvoir dans un monde où les transports sont dangereux et les gens voyagent peu. Puis les disciplines réellement magiques, mais qui restent très scientifiques dans leur approche, comme l'alchimie, la métallurgie runique ou la sympathie qui permet de transférer toute forme d'énergie d'une source à un réceptacle. Et enfin la plus grande source de magie qui disparait et que la plupart des étudiants ne peuvent atteindre : la science des noms qui donne un pouvoir direct sur toute chose. Les maîtres Nommeurs sont rares et ne connaissent plus que quelques noms.

Dans le récit Kvothe est évidemment doué en toute chose, il apprend à une vitesse stupéfiante, il réalise des prodiges, mais il est surtout un sale gosse prétentieux et attachant, dont la grande gueule et une froide soif de vengeance, vont l'entraîner dans une spirale de plus en plus sombre.

Il y a je dois dire un vrai plaisir à voir l'auteur tenir ses engagements en partant d'une caricaturale figure de légende avec tous ses attributs : ses hauts faits mythiques, ses objets magiques (il a même une épée antique faite d'un métal mystérieux c'est dire !), son histoire de conte de fée... et à nous faire rentrer sérieusement dans la genèse de tout cela. En réalité, je suspecte l'auteur d'avoir décidé d'écrire ce qu'Harry Potter aurait put être s'il avait été conçu pour des adultes.
The man has true red hair, red as a flame. His eyes were dark and distant, and he moved with the subtle certainty that comes from knowing many things. The Waystone (inn) was his, just as the third silence was his. This was appropriate, as it was the greatest silence of the three, wrapping the others inside itself. It was deep and wide as autumn's ending. It was heavy as a great river-smooth stone. It was the patient, cut-flower sound of a man who is waiting to die.
Le nom du vent, Chronique du tueur de roi, première journée, Patrick Rothfuss

mercredi 23 mai 2012

Georges Panchard, athée prosélyte


Georges Panchard est l'auteur, suisse et talentueux, des romans Forteresse et Heptagone, publiés par Ailleurs et Demain. Après avoir plongé dans ses livres, il était important de savoir ce que leur créateur pouvait nous en dire de plus. Je le remercie d'avoir accepté de répondre à ces quelques questions sur son oeuvre, et ce qu'il y a mis de sa vision du monde.

1) Bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions. Pouvez-vous commencer par vous présenter aux lecteurs qui vous connaissent mal ?

Né en 55, date de la mort à déterminer. Juriste au sein de l’autorité suisse de l’aviation civile. Occidental, athée, francophone, suisse (dans l’ordre).

2) Seulement deux romans en sept ans. Pourquoi un rythme d’écriture aussi peu intense ?

Parce que je travaille à plein temps, que j’ai une famille et que je suis un glandeur (dans le désordre).

3) Quels sont les auteurs dont vous aimez le travail, et qui auraient pu éventuellement, vous inspirer pour la création de votre monde ou le style de la narration ?

Je suis un fan de Iain Banks, et cela concerne ses deux genres d’écrits, la SF et le reste. J’admire aussi, à des degrés divers, des gens comme Neal Stephenson, Alastair Reynolds, William Gibson, Elisabeth Vonarburg, Peter Hamilton pour la trilogie Greg Mandel, Richard Morgan pour la trilogie Kovacs, Connie Willis pour ses nouvelles… Mais Banks est le seul qui me donne un tel sentiment de constance dans la qualité, même si L’algébriste est très loin de L’usage des armes ou de Walking on Glass (pas traduit, et non, ce n’est pas La plage de verre). J’ajouterai un coup de cœur pour les nouvelles de Jean-Claude Dunyach et Sylvie Lainé.

4) Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez écrit le très déstructuré Forteresse ?

Ce que je peux dire, c’est qu’à l’époque, je ne pensais pas être capable d’écrire un roman. Je suis donc parti avec l’idée d’écrire une nouvelle. En chemin, je me suis dit que ce serait une novella, avant de réaliser que je n’écrirais effectivement jamais de roman si je n’en faisais pas un avec ça.
Quant à la (dé)structure en nombreux chapitres courts et datés, elle s’est imposée d’entrée.

5) Et d’où est venue l’idée (brillante) d’induire héros et lecteurs en erreur ?

La fausse piste est un artifice narratif qui doit être aussi vieux que l’écriture. Dans ce cas précis, il m’est apparu que la dualité entre l’invention du Fantôme indétectable de Sven Carlson et le programme d’altération mémoriel GHOST rendait la confusion particulièrement plausible et, en ce qui me concernait, séduisante. En fait, et je m’en suis aperçu après coup, outre le temps et sa perception (j’y fais allusion dans Heptagone, dans le chapitre Clayborne), Forteresse est un roman largement fondé sur le thème de l’erreur, et c’est un des plus fascinants qui soient.

6) Pourquoi être revenu à une narration plus standard pour Heptagone ?

Parce qu’elle est centrée sur chacun des personnages, individuellement. Cela tient à la genèse même du livre. Je mentionne dans le chapitre Clayborne que Gianna Caprara ne lui a pas dit où elle s’était cachée pour échapper au ninja d’Eien. Ça a dû me travailler aussi, parce que l’écriture a commencé par ce chapitre, celui qui se passe dans un couvent en Italie. Ceci dit, il y a toujours des allers et retours dans le temps, mais pas d’enchevêtrement des sept lignes narratives comme dans Forteresse.

7) Vous utilisez de manière centrale de nombreux acronymes. Avez-vous une relation particulière à cette forme d’énonciation ?

Ils font partie du monde des personnages qui vivent dans un environnement high-tech et largement anglo-saxon. A ce sujet, si vous avez envie de vous marrer, je vous conseille de lire les pages concernant l’attribution des marchés des forces armées américaines, telle que décrite par Kim Stanley Robinson dans The Gold Coast, le deuxième volet du triptyque éponyme.

8) Dans votre diptyque, vous décrivez un monde dans lequel les religions sont la cause de la plupart des malheurs qui surviennent dans le monde. Cela correspond-il à votre vision des choses et, si oui, pouvez-vous la développer un peu ?

J’ai envie de vous renvoyer au dernier bouquin que j’ai lu, Le dernier chasseur de sorcières, de James Morrow. En Iran, des dizaines d‘hommes et de femmes sont pendus chaque année pour crime contre Dieu. John Kerry, un des candidats républicains éliminés lors des primaires, a demandé trois jours de prière pour maîtriser la crise économique aux Etats-Unis. La prééminence du religieux sur le séculier est évidente dans le monde islamique, mais ne s’y limite pas (voir mes propos sur les Etats-Unis ; et lorsque la Conférence des évêques suisses peut faire interdire une affiche réalisée dans le cadre de la lutte conte le sida et proclamant que « Seul le pape met le préservatif à l’index », on est bien dans l’obscurantisme religieux. J’aurais souhaité une affiche disant : « Messieurs les évêques suisses, allez vous faire mettre – avec un préservatif, bien sûr »). La théocratie est le pire système de dictature parce qu’il permet de tout justifier par un jeu de références irrationnelles puisque mystiques.

9) L’idéologie contemporaine, notamment la social-démocratie à la scandinave et le politiquement correct que vous ridiculisez à juste titre dans Forteresse, vous semble-t-elle une source d’impuissance politique ?

Non seulement politique, mais créatrice. Pensez-vous vraiment que la liberté d’expression est encore une réalité en France comme en Suisse ? Il s’est trouvé un internaute pour demander si l’écriture de Forteresse ne devrait pas me valoir des poursuites pénales. Ça se passe aujourd’hui, chez nous.

10) Etonnamment, je n’ai pas eu le sentiment dans vos romans qu’il y avait une crise énergétique forte, crise qui est présente dans presque tous les romans qui décrivent les cinquante années à venir. Pensez-vous donc que le problème est surestimé ?

C’est une question intéressante, parce que je ne me la suis absolument pas posée en cours d’écriture (de Forteresse), contrairement à celle du changement climatique, que je ne pouvais ignorer après avoir lu la trilogie Greg Mandel. Et là, je devais faire le choix de la cohérence : ou je partais de l’idée qu’il y avait eu de profonds bouleversements liés à un réchauffement global, et cela devenait une composante majeure de l’environnement dans lequel les personnages se mouvaient (composante qui pouvait avoir des corollaires narratifs), ou je l’évacuais totalement. C’est la solution que j’ai choisie, à ceci près que j’y ai fait un petit clin d’œil en passant, en écrivant que Gianna Caprara, roulant en train vers le centre de la Suède, passe des heures à regarder des hibiscus – pas vraiment une flore nordique.

11) Les primaires républicaines 2012 aux USA mettent en avant des candidats très conservateurs sur le plan sociétal (même si Rick Santorum s’est retiré). Craignez-vous que l’évolution juridique aux USA suive peu ou prou la pente que vous décrivez dans vos romans ?

A certains égards, les USA sont déjà une théocratie (voir plus haut). Dans certains Etats, le fait de s’affirmer athée est considéré comme un risque physique : c’est juste pour situer. Et soit dit en passant, je viens de lire que des groupes de chrétiens américains en surpoids se lancent dans des régimes d’amaigrissement « pour le Seigneur ». Ce qui est terrible quand on écrit de la fiction, c’est cette l’obstination de la réalité à en faire davantage.

12) Comment qualifieriez-vous le risque pour la démocratie laïque que représentent les mouvements salafistes et leurs actions en Europe ? Que devraient faire les européens pour prévenir ce risque, si risque il y a ?

Indépendamment des attentats, c’est l’esprit de soumission de certains milieux occidentaux que je crains le plus. Un peu comme on nous disait il y a trente ans qu’il valait mieux être rouge que mort, certains pensent aujourd’hui qu’il vaut mieux écorner un brin ses principes que de risquer de contrarier les musulmans, qui pour la plupart n’en demandent pas tant. Le seul moyen de résister à l’intimidation, intellectuelle et morale ou physique selon qui la pratique, est le refus de transiger avec les valeurs occidentales, à commencer par cette petite chose appelée liberté. S’imaginer que l’on satisfait des extrémistes religieux en leur faisant des concessions revient à mettre sa main dans un engrenage en espérant qu’il est fait d’acier humaniste.

13) Vos romans décrivent des Etats impuissants qui laissent le champ libre aux actions des FTN. Pensez-vous que c’est le monde vers lequel nous nous dirigeons ? Et si oui, voyez-vous une solution à l’anomie engendrée dans le champ économique par la mondialisation et la transnationalisation ?

Dans mes bouquins, les Etats ont vu leur pouvoir se diluer face à des entreprises qui deviennent des sortes de baronnies internationales (je ne vais pas tout à fait aussi loin que Richard Morgan dans Market Forces). Je suppose que c’est un des aspects du monde actuel, indépendamment de toute spéculation futuriste. La question est : où mettre le curseur entre la souveraineté/primauté des Etats et la liberté d’action des entités privées ? Ce qui me semble important, c’est que les rôles soient clairement délimités, que les Etats définissent leurs compétences et prérogatives d’une manière claire, et d’une certaine façon subsidiaire, sans prétendre se mêler de tout, mais en restant très ferme, et en se donnant les moyens de l’être, sur les questions relevant naturellement de leur champ d’action.

14) Pouvez-vous m’expliquer en juriste comment on passe de l’abstention massive prônée par les bibleux (dans Heptagone) à un changement complet de régime, avec sécession qui plus est, en aussi peu de temps et apparemment sans violence ?

Précisément, le mécanisme n’est plus « juridique » parce que, comme Beveridge le dit, il ne s’agit pas d’une alternance conforme à la Constitution des Etats-Unis, mais d’une révolution qui aboutit à l’abrogation de celle-ci et son remplacement par une autre, la Constitution biblique de 2028. Il y a une violence explicite dans le processus, mais il est vrai qu’elle est limitée eu égard à l’échelle de l’événement.

15) Heptagone donne un peu l’impression d’être un retour explicatif sur le monde de Forteresse. J’ai eu le sentiment que vous vouliez, en développant votre monde et son histoire récente, expliquer que ce n’était pas l’Islam en tant que tel, mais son application politique radicale qui vous inquiétait, et au-delà l’application politique radicale de n’importe quelle religion, y compris le christianisme. Y a-t-il eu volonté pour vous de clarifier ce que certains des premiers chroniqueurs de Forteresse considérèrent parfois comme un discours un peu limite ?

En revenant sur le passé des personnages, je ne pouvais pas éluder l’événement central de leur vie que représente une guerre civile. Inévitablement, cela m’amenait à creuser un sujet dont il est révélateur de constater que bien qu’il n’occupe que peu de lignes de Forteresse (dont il n’est qu’un arrière-plan historique), il a largement occulté l’essentiel du roman chez certains lecteurs. Il y a des cécités qui en disent beaucoup.
Mais le vrai sens de la question ne serait-il pas de savoir si je m’en veux d’avoir blasphémé, si je demande pardon ? Dans ce cas, la réponse est non : je n’ai pas encore été touché par la grâce.

Je remercie Ailleurs et Demain qui a facilité cette interview.

dimanche 20 mai 2012

Baroukh ata adonaï che lo asani isha


"Women in chains" est un recueil, partiellement inédit, de cinq nouvelles de Thomas Day, liées par un thème commun : les violences faites aux femmes.

Après une préface, enlevée mais dispensable, de Catherine Dufour, le recueil s'ouvre sur La ville féminicide, histoire basée sur les innombrables meurtres et disparitions de femmes non élucidés dans la ville de Juarez au Mexique. J'avais beaucoup apprécié cette nouvelle dans le recueil Utopiales 2010, qu'on m'autorise à reprendre ici mon paragraphe de l'époque car mon sentiment sur ce texte n'a pas changé : "Dur, violent, gore, Day compose un récit d'une noirceur absolue, donne une explication originale à l'affaire, sans oublier de décrire en détail la misère, la corruption, et la violence de la cité-frontière. Il montre une fois encore qu'il est sans doute le plus couillu des auteurs français."

Eros-center est à mon sens la meilleure nouvelle du recueil et de loin. Fantastique sans dogmatisme, elle décrit la réalité sordide de la prostitution africaine en Europe (mélange d'acceptation passive, de contrainte active, d'obligation, de remords, de "magie"), à travers les regards de personnages non seulement crédibles mais encore attachants, voire aimables, dans la naïveté et la pureté de leurs espoirs. La dureté impitoyable du monde met ceux-ci à rude épreuve, même si finalement... Même sa présentation en fragments non contigus illustre l'idée selon laquelle la vérité avec un grand V n'est jamais linéaire, simple, évidente, et qu'on ne nait pas pute, on le devient.

Tu ne la laisseras point vivre est un bon texte fantastique. Intrigant, inquiétant, il tire le lecteur qui veut comprendre et, sur le plan stylistique, décrit l'isolement dans un coin perdu du Groenland avec une économie de moyens méritoire. Quelques phrases suffisent, le lecteur n'a pas besoin d'autres détails ; il voit le cadre et la vie que Cassandra s'est choisie. Il comprend aussi sa malédiction, son espoir de rédemption, et la difficulté de celle-ci. Ils se surprend à espérer qu'elle réussisse, sans bien voir comment. Seule la fin m'a déçu, car j'ai trouvé les ressorts psychologiques de ce qui s'y passe difficilement crédibles.

Nous sommes les violeurs traite du viol comme arme de guerre, considéré comme crime contre l'humanité depuis 2008, notamment par la CPI. Dans un Afghanistan futur, la guerre contre le narcotrafic, menée par des mercenaires d'Etat, utilise le viol comme arme d'éradication des familles narcos. Après les faits, et une amnistie, les acteurs de l'époque sont entendus par une commission mémorielle. Contourné, le texte interroge. Un machiavélien tel que votre serviteur aura tendance à considérer que tout moyen est bon s'il est efficace, et qu'entre deux maux il faut choisir le moindre, mais ce n'est sûrement pas ce qu'a voulu dire Day. Alors ? Gross malheur la guerre ? Et compliquée ? Je n'en doute pas.

Poings de suture. Alors là, bof ! rien à dire sur ce court et très dispensable texte.

Au final, trois très bons textes sur cinq, et même les deux derniers ne me sont pas tombés des mains (euh, le dernier, si). "Women in chains" est un recueil recommendable.

Women in chains, recueil, Thomas Day

L'avis d'Efelle

L'avis de Cachou

L'avis de Cédric Jeanneret

samedi 19 mai 2012

How is the rating ?


"Feed" est un roman post-apo de Mira Grant (pseudo de Seanan McGuire), nominé Hugo 2011 et Shirley Jackson Award 2011. Nominations, blogging, zombies, pouvais-je décemment le laisser passer ? D’autant qu’aujourd’hui est le 5ème anniversaire de Quoi de neuf sur ma pile (comme vous pouvez le constater, ça démarrait pas bien fort, et la première chronique est ici, on était loin du connard élitiste).
L’héroïne de "Feed" (jeu de mot en anglais avec ce verbe/nom qui signifie à la fois nourrir et fil d’info), qui raconte à la première personne, est Georgia, blogueuse newsie du site After the End Times. Elle travaille avec deux proches, son frère Shaun, blogueur irwin, et sa meilleure amie Buffy, la fictionnaliste. Il faut dire qu’en 2040, 26 ans après l’éruption de l’épidémie zombifique, les blogueurs représentent une grande partie des médias. La presse écrite s’éteint doucement et il n’est jamais vraiment question d’audiovisuel dans le roman. Et, en 2040, pour la première fois, un candidat aux primaires républicaines intègre une équipe de blogueurs à sa campagne pour rendre compte le plus honnêtement possible de ce qui s’y passe. Ce sera Georgia, Shaun et Buffy, dont le rêve commun se réalise.
"Feed" décrit un monde à la fois proche et éloigné du notre. En 2014, les zombies sont apparus sur Terre et ils ont tué au moins un tiers de l’humanité en peu de temps. Puis les hommes se sont rassemblés, ont résisté, reconquis des zones qui sont maintenant plus ou moins sécurisées, et ils vivent depuis en coexistant avec la mortelle menace zombifique, épée de Damoclès pesant en permanence sur et dans la tête de chacun. Car les zombies sont nés de la rencontre accidentelle, dans quelques corps humains, de deux virus transformés par la médecine, puis de leur recombinaison en une nouvelle entité aux effets imprévus. Constitué, entre autre, d’un élément conçu pour se propager à toute l’humanité par voie aérienne, le virus mutant est maintenant dormant dans chaque humain. De ce fait, la zombification se produit lorsqu’une personne meurt (y compris de mort naturelle), le virus se réveillant alors, ou lorsqu’elle a été en contact avec le virus activé, par voie sanguine, humorale, etc. (c’est à dire par contact avec un zombie ou ses sécrétions). Le virus est dans le corps de celui qu’il va transformer et cela est vrai durant toute sa vie. Ce petit truc scénaristique, outre qu’il explique comment l’éruption a commencé sans recourir à la magie ou à la surpopulation infernale, est extrêmement futé. Comme les communistes dans les années 50, comme les terroristes (islamistes ou pas), comme toute forme de cinquième colonne, les zombies sont au milieu de nous, ils nous ressemblent, nous croyons qu’ils sont des nôtres, mais ils « n’attendent » que l’occasion de révéler leur vrai nature en nous agressant. Cette peur permanente dans laquelle vit l’humanité, et que Georgia pointe du doigt explicitement, justifie des mesures de contrôle permanentes, intrusives, extrêmement attentatoires aux libertés. Tests sanguins à tout bout de champ, stérilisation chimique post-éruption, limitation de la liberté de circulation liée à l’obtention de licences, règles sacrificielles impliquant qu’il est préférable de tuer un « innocent » que de laisser filer un « zombie », règles assurantielles rendant obligatoires des systèmes de sécurité sophistiqués, le monde de "Feed", est un monde dans lequel le Patriot Act pourrait passer pour un Bill of Rights. C’est aussi un monde qui a été transformé dans son fonctionnement. Les rassemblements d’un grand nombre de personnes sont rares et incongrus, beaucoup ne sortent que très peu, préférant la sécurité d’un espace protégé au risque du contact avec d’autres humains (rappelons que si une crise cardiaque vous tue, quelques minutes après vous deviendrez un zombie mortel pour tous ceux qui vous entourent, ça ne pousse pas à la convivialité), les contacts peau à peau mettent mal à l'aise ceux qui ont grandi à côté des zombies, les les longs voyages sont rares tant le risque est grand hors des zones résidentielles, certains lieux ont été déclarés abandonnés car impossible à reconquérir et à protéger, même les animaux sont potentiellement sujets à l’amplification (le moment où le virus s’éveille), ce qui implique quantité de règles et de lois existantes ou souhaitées qui ont très fortement réduit la présence des animaux auprès des hommes.
Certains romans sont tirés par leurs personnages, c’est clairement le cas de "Feed". Développés et détaillés, Georgia, et Shaun sont rapidement attachants. Enfants adoptés de parents morts à cause de la crise, ils ont remplacé chez leurs parents adoptifs un fils tué par son animal domestique. Sans vrai amour pour eux, leurs parents adoptifs les exploitent pour ramener de l’audience sur leurs sites de blogging. L’audience c’est la notoriété, et la notoriété est convertible en argent, pouvoir, privilèges. Grant reprend la thématique de Doctorow en lui donnant un traitement adulte. Ayant compris très jeunes qu’il ne pouvaient compter que l’un sur l’autre, ils ont une relation d’une force incroyable dont certains commentateurs américains ahuris ont regretté qu’elle « tangente l’inceste », no comment. Mais dans un monde où le blogging est la source principale d’information et de distraction, Georgia et Shaun aussi maintiennent leurs propres sites, qui leur rapportent de l’argent en fonction du nombre de clicks et du pourcentage de trafic. Leur affaire est clairement une petite entreprise qui cherche de la part de marché ; la couverture de l’intérieur des primaires est une superbe opportunité de passer un niveau important dans ce qui est bien plus une profession qu’un loisir. Si Georgia fait dans les news, habitée, hantée, par sa quête de la vérité et sa volonté impérieuse de la transmettre, Shaun, en tant qu’irwin, donne plus dans le spectacle et l’émotion forte. Quand à leur amie Buffy, elle est leur brillante techie et publie par ailleurs sur son site personnel de mauvaises fictions et de la mauvaise poésie pour lesquelles elle a un public de fan (nous sommes ici assez près de ce qu’est la répartition des blogueurs dans notre monde, si nous y ajoutons ce que Grant appelle les Aunties qui mettent du baume au cœur en parlant de leurs recettes et de leur chat).
Journaliste embedded, Georgia essaie à chaque instant d’être intègre et de ne pas travestir ou édulcorer la vérité. Et c’est de plus en plus difficile au fur de la montée de son admiration personnelle et politique pour le sénateur qu’elle suit (problème des blogueurs trop potes avec les auteurs, mais aussi des journalistes trop proches des politiques qu’il suivent, problème éternel des relations entre celui qui raconte et celui qui est raconté). Confrontée à une conspiration, Georgia mettra au-dessus de toute considération, y compris de sécurité, la recherche et la divulgation de la vérité. Georgia est une journaliste comme devraient l’être tous les journalistes du monde. Savoir et diffuser sont les deux drive de la vie de la blogueuse, un impératif tellement fort qu’il est l’illustration de ce que Rilke écrivait à son jeune poète « Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cœur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. ».
Le groupe paiera cher cet impératif, car toute vérité n’est pas bonne à dévoiler.
"Feed" est un bon roman qui pose des questions intéressantes, qui présente au lecteur des personnages forts et attachants, avec lesquels il se réjouira et pour lesquels il s’inquiètera. Si je devais pointer un défaut du roman, je dirai que la résolution de la conspiration est vraiment trop évidente. Certes, ce n’est pas un whodunnit, mais on aurait pu espérer un peu plus tortueux. On pourra regretter aussi d’avoir peu de visions extérieures, mais c’est le jeu de la première personne, l’identification au narrateur se fait au prix du sacrifice d’autres points de vue. Mais globalement c’est agréable, rythmé, simple et ça se lit très vite malgré le nombre de pages car on a envie de savoir la suite. C’est donc du bon entertainment, plutôt intelligent par ailleurs ce qui ne gâche rien.
Feed, Mira Grant


Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

vendredi 18 mai 2012

Killing latte


Sortie récente du cinquième volume de la très bonne série multiprimée Chew.
Tony Chu, cibopathe, ressent les "vibrations" de tout ce qu'il mange. En ingérant une chose, il peut voir d'où elle vient, qui l'a touchée, ce qui s'est passée autour. Et ça marche aussi avec du sang ou des bouts de cadavre. Son don d'expert médico-légal est utilisé, dans le cadre d'enquêtes, par la police d'un monde décimé par une grippe aviaire virulente.
Ici, il change de service, est expédié chez les losers, et y découvre étonnamment un plaisir renouvelé dans son travail de police. Mais patatras, il subit ensuite un traitement insupportable aux tenants et aboutissants délirants. Le lecteur croise aussi, dans les pages de "Major League", un sculpteur sur chocolat tellement précis que ce qu'il sculpte fonctionne vraiment, du lait qui tue, de vieux amis/ennemis, une chef de service harceleuse et érotomane, des scientifiques sans scrupules, des néo-nazis, des satanistes et des sosies. Il apprendra également tout sur la vie sexuelle cachée des champions de base-ball.
Scénario à la fois déjanté et construit, qui tangente sans cesse l'absurde sans jamais y tomber, dessins très expressifs émaillés de détails en arrière-plan, de petits textes humoristes ou explicatifs en fond, l'ambiance, comme les images, rappellent les planches du magazine Mad. Ce volume est un grand plaisir de lecture dans lequel l'excès jouissif de l'histoire ne l'empêche nullement d'exister.
Je ne peux que conseiller la lecture de cette excellente série.
Chew t5, Major League, Layman, Guillory

lundi 14 mai 2012

Flashback VF


Le très bon "Flashback" de Dan Simmons est disponible depuis quelques jours en français dans toutes les librairies. Je l'avais chroniqué ici.
Flashback, Dan Simmons

jeudi 10 mai 2012

Bugpunk


"God’s war" est le premier roman de Kameron Hurley. Il est nominé pour le Nébula 2011. Le moins qu’on puisse dire est qu’il est original.
"God’s war" prend place dans un avenir indéterminé sur la planète Umayma. Difficile de ne pas penser que c’est une transformation du mot Umma, car cette planète est peuplée d’humains dont la culture descend visiblement de l’Islam. Mosquées, muezzins, nombreuses prières quotidiennes, puritanisme (à nuancer, j’y reviendrai), livre sacré (Kitab), etc.
Les deux points forts, très forts, de "God's War" sont le world-building et la caractérisation.
Les deux nations les plus développées dans le roman sont Chenja et Nasheen. Chenja applique un Islam qu’on peut qualifier d’orthodoxe. Femmes voilées, polygamie, piété intense, Chenja est gouvernée par des mollahs. Sa voisine Nasheen est bien plus libérale. Née d’une révolution, elle est gouvernée par une reine et les femmes y sont dominantes. Les règles de vie imposées par la religion sont suivies de manière bien plus lâche, dans une société qu’on pourrait qualifier de laïque. Chenja et Nasheen sont en guerre depuis plusieurs siècles, le long d’un front qui avance et recule au gré des succès ou des déroutes militaires. Cette « guerre éternelle » façonne les sociétés qui la subissent, entre déséquilibre démographique de sexe, centres de procréation, misère et destruction, alertes récurrentes aux attaques aériennes, gardes et filtres protecteurs, espions et déserteurs, réseaux d’évitement de la conscription, etc. Chenja et Nasheen sont plus que des sociétés en guerre, ce sont des sociétés de guerre. A côté des belligérantes, d’autres nations, neutres et plus petites, appliquent des variantes plus strictes ou différentes de la culture commune.
Sur le plan technologique, le dépaysement est total. La « technologie » d’Umayma n’est ni mécanique, ni électronique mais biologique, fondée sur l’utilisation de membranes vivantes actives, d’armes bactériologiques, de manipulations génétiques, et d’insectes (souvent de grande taille) naturels ou génétiquement modifiés. Si la plupart des Umaymans sont de simples utilisateurs de ces technologies, il existe aussi une caste de « magiciens » qui utilisent un procédé non décrit pour contrôler les insectes et s’en servir pour combattre, communiquer, surveiller, etc. Les « magiciens » sont aussi capables de réparer voire de remplacer des membres ou des organes. Ils « grattent » enfin les cancers que provoque un soleil bien trop intense, car Umayma est une planète hostile. Aride, brulée par le soleil, parcourue par des insectes géants potentiellement agressifs, Umayma est une sorte d’enfer, encore dégradé par la guerre, l’horreur du front, et la menace permanente des attaques biologiques à l’arrière.
Qu’ajouter ? Hurley décrit son monde de manière très détaillée. Le roman fourmille de détails de la vie quotidienne, il est aussi plein de la présence et des actions d’innombrables figurants qui rendent vivant le décor dans lequel évoluent les personnages principaux. Décors, personnages, pratiques, le lecteur visite Nasheen et Chenja et en revient, un peu éberlué, avec une connaissance intime de ces deux nations radicalement étrangères. Que demander de plus à la SF ?
Pour ce qui est de la caractérisation, Hurley crée des personnages forts, brutaux, en conflit, dont les interactions tirent la narration. Nyx, nasheenienne et ancienne assassine royale (membre de la sororité des Bel dame) qui retrouvait et exécutait des déserteurs souvent contaminés, disgraciée pour trafic puis devenue chasseuse de prime, accepte une mission de recherche dangereuse et controversée pour la nouvelle reine de Nasheen. Son équipe est constituée d’individualités fortes, d’hommes et de femmes blessés, porteurs de lourds secrets qui pourraient leur valoir la mort. Rhys, chenjan exilé de son pays pour avoir refusé d’accomplir le devoir qu’on prétendait lui imposer, est le magicien incompétent de l’équipe. Khos, Mhorian métamorphe qui aide les prostituées nasheenienne à soustraire leurs fils à la conscription. Taite, spécialiste des communications, et homosexuel dans un monde où ce n’est guère une bonne idée (même si l’homosexualité féminine est presque la norme à Nasheen). Anneke, combattante loyale et compétente qui est la seule « intacte » du lot. Les points de vue, la culture, le passé, la vie (cachée) des uns et des autres ne s’ajustent pas, et bien des secrets le sont même pour le reste de l’équipe. Les conflits y sont fréquents, les non-dits nombreux, la confiance fragile. Ce n’est pas l’amour qui lie cette équipe, amour que Nyx, dure et manipulatrice, est bien incapable d’inspirer, ni même le respect, plutôt une forme de nécessité, d’alliance pour la survie. Confronté à des adversaires déterminés et brutaux, qui enlèvent, torturent, assassinent, le groupe ira péniblement et non sans perte au bout de ce qu’il peut endurer.
Si "God’s War" est un bon roman (d’autant qu’il est un premier), ce n’est pas un très bon roman.
La narration est parfois confuse.
L’auteur abuse à mon avis des rebondissements spectaculaires impliquant les ennemis de Nyx, dont on finit par avoir du mal à admettre qu’ils soient aussi omniscients, omnipotents, omniprésents, et dont les motivations ne sont pas toujours d’une clarté limpide.
Certains éléments de contexte sont étranges pour le moins. Passons sur les métamorphes qui sont peut-être le résultat d’expériences génétiques antérieures, même si là on est plus dans la magie que dans la science, mais que dire des salles de boxe ? Les magiciens se passionnent pour la boxe, leurs bases se trouvent dans des salles de boxe qui sont toutes reliées entre elles par un chemin « magique » qui permet d’aller de l’une à l’autre quelle que soit la distance réelle qui les sépare. La proie de Nyx, d’ailleurs, se passionne aussi pour la boxe et c’est cette passion qui la perdra. Qu’a voulu dire Hurley ? Je l’ignore complètement.
Au final, God’s War crée un monde et des personnages différents et passionnants, sur lesquels j’aimerais lire à l’avenir une meilleure histoire.
God’s War, Kameron Hurley

mardi 8 mai 2012

Le dormeur du val agonise les tripes à l'air


On sait (ou pas) que la guerre de 14-18, la Grande Guerre, me fascine comme la mangouste fascine le serpent. On en aura quelques preuves ici, , ou . Retour donc dans l’enfer de la plus grande conflagration mondiale de l’Histoire avec cet "Ambulance 13" dont le premier diptyque est paru, en attendant le suivant qui aura apparemment l’enfer de Verdun pour cadre.
Maintes fois traitée sur tous les supports possibles, la Grande Guerre est abordée ici sous un angle neuf et rare, à travers l’expérience de ce qu’on appelait alors une « ambulance », c’est à dire une sorte d’hôpital militaire qui suit une armée pour recueillir et soigner, autant que faire se peut (et souvent il pouvait peu), les malades et les blessés. Composées de militaires (médecins, tous officiers, et brancardiers Poilus, souvent assistés de religieuses), placées à l’arrière des premières lignes mais rarement en sécurité, les ambulances (dès les premiers mois de guerre passés) manquaient de tout, et travaillaient dans des conditions de danger, de pénurie, et d’urgence atroce. Elles étaient de plus, et comme le furent peu ou prou toutes les unités, soumises à des décisions tactiques souvent absurdes ou contradictoires, et fracturées par des divisions de classe qui surpassèrent rapidement l’unité nationale, le seul sentiment d’unité qui subsistera au combat étant la fraternité d’armes unissant ceux qui ont partagé la boue et la peur.
Dans "Ambulance 13", le lecteur suit la guerre de Louis-Charles Bouteloup, jeune médecin militaire humaniste et féru d’idées nouvelles. Fils d’un médecin général, homme dur et brutal par ailleurs député, Louis-Charles, contrairement à son père Emile, n’a ni les préjugés ni, surtout, la morgue de sa classe, ce qui fait de ces deux hommes des avatars courants de la bourgeoisie au début du XXème siècle. Alors qu’Emile lutte dans les eaux de la politique pour faire avancer sa position sociale et ses idées sur la guerre et le reste, Louis-Charles le fait sur le front pour survivre (d’abord) et sauver le plus de vies ou de membres possibles dans un service chirurgical où, faute de temps et de matériel, on trie les blessés à soigner et ceux à laisser mourir. Il y découvre, loin des discours enflammés des amoureux romantiques de la guerre, de la propagande qui décrit les hauts faits quotidiens des troupes et la bestialité de l’ennemi, et d’un arrière qui finalement ne vit pas si mal malgré la guerre et d’autant mieux qu’on s’élève dans l’échelle sociale, la réalité sordide d’un affrontement qui est tout sauf romantique. Il découvre que la mort à la guerre n’est pas jolie à voir, qu’on y meurt déchiqueté par les balles ou éparpillé aux quatre vents par les obus et rarement le sabre au clair et le sourire aux lèvres, qu’on passe le plus gros de son temps à y attendre dans le froid, la crasse, l’inquiétude voire la folie, avant de se lancer à l’assaut hors de la tranchée pour mourir sous les balles des mitrailleuses sans même arriver à vue de l’adversaire, qu’on y est souvent commandé par des officiers de réserve largement incompétents ou des officiers d’active hautains comme des aristocrates (même si tous, loin s’en faut, ne sont pas des ordures, quand ils le sont, la discipline militaire et l’état de guerre leur donnent un pouvoir de nuisance absolu dont seule la mort au combat peut délivrer leurs hommes). Il y découvre aussi le mécontentement des Poilus, le sentiment montant d’inégalité face au sacrifice, l’inquiétude et le ressentiment mêlés envers l’ « arrière ». Il y trouve enfin des preuves tangibles montrant que les Allemands peuvent être honorables et humains, et qu’ils sont victimes de leur gouvernement comme les Français le sont du leur. Confronté à l'horreur mais aussi a des actes quotidiens de courage, de sacrifice, et de dépassement de soi, Louis-Charles tente de rester humain dans un monde qui ne l'est plus.
On pourra me reprocher de parcourir encore une fois la même tranchée, mais qu’importe. "Ambulance 13" est doté d’un scénario solide qui développe tous les aspects humains de la Grande Guerre, il est joliment dessiné et colorisé d’une façon réaliste qui parlera aux historiens, il rappelle les classiques de Tardi par son message, j’ai donc pris beaucoup de plaisir à lire les deux volumes de ce diptyque.
Ambulance 13, Cothias, Ordas, Mounier

dimanche 6 mai 2012

Un seul viendra, dans une armure de glace


"Ténèbres" est une série de BD de fantasy dont trois tomes sont déjà sortis. Scénarisée par Christophe Bec et dessinée par Iko, elle donne à voir une aventure spectaculaire, développée, complexe comme on n’en voit pas tous les jours dans l’univers devenu obèse de la BD (5327 ouvrages publiés dont la plupart est anecdotique au mieux).
Un monde médiéval fantastique, un royaume qui fut grand et est maintenant acculé, une horde de dragons l’a ravagé à tel point qu’il est maintenant exsangue. Arrivés d’on ne sait où il y a un siècle, ils attaquent depuis sans relâche, brulant, détruisant, martyrisant soldats et paysans, marchands et villages. Nous vivons les derniers temps de ce conflit. Après d’innombrables défaites et reculades, les humains doivent maintenant vaincre ou périr. Un héros annoncé pourra-t-il les sauver ?
Bec offre ici au lecteur un scénario énorme avec menace mortelle, prédiction de salut, chevaliers héroïques, traitres et naïfs, morts innombrables, glorieuses ou juste victimaires, poisons et complots, gladiateurs et monstres, etc. Cette histoire est juste épique, grandiose, n’hésitant même pas à inclure des éléments SF dans un récit de fantasy. Elle est aussi bien écrite, bien racontée, intelligemment développée sur un rythme qui dévoile progressivement pour satisfaire la curiosité du lecteur sans jamais se ruer vers d’anticipées révélations.
Graphiquement, "Ténèbres" est une réussite. L’histoire de Bec avait besoin d’un dessin à la hauteur, elle l’a trouvé au delà de ses espérances dans le trait fin et précis d’Iko. Paysages magnifiques, villages médiévaux réalistes et détaillés, forteresse de pierres cyclopéennes, armes et armures finement dessinées, casques et statues, dragons terrifiants aux mufles d'Alien, le tout régulièrement montré dans de grandes planches doubles. C’est superbe, et la mise en couleur par Digikore Studios soutient et sublime le dessin. Une vraie réussite graphique. Ce doit être un plaisir pour un scénariste de voir ce qu’il a imaginé prendre vie de si belle manière. C’est en tout cas un plaisir immense pour les yeux du lecteur.
Ténèbres, t1 à 3, Bec, Iko

Harry Potter does Le grand sommeil


"Le baiser du rasoir" est un roman de Daniel Polansky, le premier volume d’une série nommée « Basse-Fosse », du nom du quartier de la capitale de fantasy dans laquelle se déroule l’action.
A Basse-Fosse, le quartier le plus misérable de Rigus, des enfants sont violentés et assassinés. Prévôt, un ancien membre de la police secrète tombé en disgrâce, renvoyé, et devenu trafiquant de drogue, se passionne pour ces crimes qui ensanglantent son « secteur », et commence de fait à enquêter pour mettre à jour leurs instigateurs et les neutraliser.
Enquête policière hard-boiled transposée dans un monde de fantasy, "Le baiser du rasoir" est un roman rapide et finalement assez agréable à lire. Le rythme est rapide, avec de nombreux chapitres très courts, et le récit progresse de manière régulière vers une résolution qui répond de manière satisfaisante aux questions qui étaient posées (à un détail près dont je parlerai plus tard). Le héros fait preuve d’un cynisme, certes parfois excessif, qu’il exprime sans cesse dans des tournures complexes et longuement développées qui ne sont pas sans rappeler les soliloques ou les dialogues croustillants de Nestor Burma (joli travail pour un auteur américain qui n’a certainement jamais lu Léo Malet). L’expression du personnage est pour une bonne part dans le plaisir de lecture.
Et pourtant "Le baiser du rasoir" n’est pas un bon roman, en tout cas pas un que je conseillerais. D’une part, la transformation du flic à la dérive devenu détective privé (figure incontournable du hard-boiled) en trafiquant de drogue n’apporte pas grand chose au récit, à part peut-être d’exciter quelques lecteurs qui trouveront que c’est délicieusement marginal ou décadent. Les ressorts (anciens contacts dans la police, informateurs dans le monde de la rue, femme fatale et inquiétante) restent les mêmes, les mécanismes narratifs aussi ; nihil novi sub sole trafiquant de drogue ou pas. D’autre part, l’enquête (dont on ne comprend guère pourquoi Prévôt s’y engage, d’autant qu’elle le met en porte à faux) progresse parfois par à-coups heureux et se trouve nantie d’un twist final pataud qui sent franchement l’exercice obligé. Enfin (et c’est le pire), ce roman est, comme beaucoup d’autres aujourd’hui et dans le regrettable sillon qu’Harry Potter a commencé à creuser, un texte pour feignants de l’imaginaire. A rester trop près de notre monde, à transposer celui-ci dans un lieu peuplé de mages et de guerriers tout en en conservant les traits essentiels, on satisfait sûrement des lecteurs peu à même ou peu désireux de quitter le confort intellectuel de la connaissance préalable, mais on n’apporte rien en terme de merveilleux ou de questionnement. Dans "Le baiser du rasoir", il y a donc eu une guerre de tranchées dont le héros est un vétéran, on mange ses œufs au petit-déjeuner, on boit du whisky en fumant des joints, on discute d’une marque de whisky qui s’appellera Ballantine, on donne de l’attaraxium, on autopsie par magie divinatoire des cadavres dans une sorte d’IML. La ville elle-même est peu décrite, mais on y trouve des étrangers qui sont, comme par hasard, de type asiatique pour les uns (avec une mafia qui n’a guère à envier à l’imagerie des triades) et africains (dont le seul exemplaire décrit est un musicien gros fumeur de joints) pour les autres. Comment faire du vieux avec du neuf.
Le baiser du rasoir, Daniel Polansky