dimanche 29 avril 2012

Henri veut, par Henri, déshériter Henri


Cette suite au plaisant Rapines du Duc de Guise est documentée et complexe, comme le roman qui l'a précédée. Elle narre les tentatives de Catherine de Médicis pour approcher Henri de Navarre, le futur Henri IV, dans l'ambiance délétère d'un règne agonisant, d'un pays ravagé par trente ans de guerres de religion, et d'une époque où duplicité et trahison sont la norme, à tel point que les assassins doublonnent et que des espions surveillent les espions. Mais, pour la première fois de ce que j'en ai lu, Jean d'Aillon sacrifie aux codes parfois outranciers du roman de cape et d'épée. Je trouve qu'il y a dans ce roman trop d'amour, trop de philtres d'amour, trop de plans diaboliques et presque incroyables, trop de coïncidences se produisant à point nommé, trop d'enfants cachés retrouvant finalement leur ascendance noble. Malgré la qualité de l'écriture et du travail documentaire, je n'arrive pas à adhérer. Mais je ne m'en prends qu'à moi, le titre aurait du me mettre la puce à l'oreille.
La guerre des amoureuses, Jean d'Aillon

samedi 28 avril 2012

Gegen die rote Bestie


Quelqu’un ne connaît pas la très bonne série uchronique Block 109 qui en est à sa quatrième suite indépendante développant le monde du volume initial ? Wer ? Ich erwarte. Savez-vous que ne pas connaître Block 109 est considéré comme un crime de haute trahison passible de la peine de mort (là nous dépassons mes capacités préscolaires à parler allemand).
Après le quelconque « Etoile Rouge », le bon et référencé Opération Soleil de Plomb, le très décevant New York 1947, retour à une installation de bien meilleure qualité avec "Ritter Germania", le rythme est d'un sur deux apparement.
Rappelons rapidement le contexte. Le IIIème Reich a survécu à l’assassinat d’Hitler en 1941. Ses successeurs font moins d’erreurs stratégiques, ils parviennent donc à neutraliser leur front de l’ouest, et ne reste pour eux que l’interminable front de l’est au moment où débute la série, c’est à dire en 1953.
"Ritter Germania" se passe en 1950. Deux hauts dignitaires SS sont assassinés, leur corps mis en scène dans une posture qui suggère la trahison. Le point de départ pourrait rappeler le fameux Fatherland de Robert Harris, qui est sûrement l’une des meilleures uchronie écrite sur le IIIème Reich. Mais nous sommes ici dans Block 109 et, sur les lieux, on trouve une signature, celle du Ritter Germania.
Héros fictif créé par les services de la propagande de Goebbels, grand utilisateur du cinéma dans notre réalité comme dans celle de la série (on se rappellera entre autres inepties du très hilarant Kolberg, tellement outré avec ses incrustations récurrentes en bord d’image qu’il en devient comique), le Ritter Germania est une sorte de super-héros, chevalier teutonique moderne censé incarner les valeurs de courage, de force, et de chevalerie. En fait, l’acteur incarnant le Ritter, ancien héros du front de l'est, a vite été dépassé par son succès, et s’est transformé en une sorte de loque alcoolique et droguée bien peu compatible avec le national-socialisme. L’affaire semble donc pliée. Il faut retrouver le Ritter et le neutraliser. Sauf que…
"Ritter Germania" est une belle occasion de plonger (un peu) dans les arcanes d’une politique nazie qui n’est pourtant pas si éloignée de la vraie dans sa brutalité (on rappellera la Nuit des longs couteaux entre autres, ou le bien connu complot raté de 1944 contre Hitler, illustré dans le film Walkyrie, dont le but second était de neutraliser la SS et dont l’un des conjurateurs était Henning von Tresckow, personnage central de l’album). Complots au sein de la SS dirigée par Heydrich, méfiance, dossiers, filature, ces hommes s’aiment et ça se sent. Le vrai but de l’enquête est donc moins de trouver le meurtrier, connu, que de savoir pour qui il travaille et dans quel but. L’histoire, agréable et rythmée, progresse à un rythme soutenue. Elle n’est pas très complexe mais avance logiquement vers sa résolution en donnant à voir quelques arcanes peu ragoûtants du pouvoir nazi. Comme l’a montré Hannah Arendt, mais aussi et surtout Sigmund Neumann dans Permanent Révolution, le totalitarisme ne peut se maintenir dans sa dynamique qu’en installant la Terreur, en dévorant ses propres organes dans une paranoïa institutionnelle qui est au fondement même du système. "Ritter Germania" l’illustre à sa distrayante manière.
Graphiquement Toulhoat livre un bien beau travail. Il maitrise parfaitement le mouvement et la dynamique, il découpe comme un storyboard, son trait à main levée extrêmement fin rend les images aériennes. Couleurs et éclairages sont aussi très réussis, et la ville de Berlin émerge à grand peine d’une pluvieuse nuit. Et puis, Toulhoat s’est enfin rappelé qu’il n’est pas idiot de rendre les visages suffisamment reconnaissables par les lecteurs et ça améliore grandement le plaisir et la fluidité de lecture par rapport à New York 1947.
On n’atteint pas (mais on n’atteindra plus) au plaisir du volume initial, mais "Ritter Germania" est une production agréable à lire qui m’a réconcilié avec la série. On notera les belles affiches en bonus et on lira, pour se faire une idée de l’ambiance, le strip web ci-dessous.
Ritter Germania, Brugeas, Toulhoat


jeudi 26 avril 2012

Hannah forever


Le politique comme lieu élitiste de la libre parole chez les Athéniens et sa déliquescence subséquente, en grande partie causée par le christianisme. Le fragment est trop court pour se faire une idée de ce à quoi Arendt voulait en venir, et du coup Nietzsche est plus convaincant sur le même thème. Ce petit bouquin (malgré son charme indéniable) est inutile. L'opposition vie/liberté est quand même plaisante dans une optique tocquevillienne, ainsi que la référence aux grands hommes et aux grands actes comme fondateurs d'une polis qui est en la mémoire et la pérennisation, et nous montre en creux à quel point l'ère du politique est passée dans notre monde où le ventre commande à la tête.
La politique a-t-elle encore un sens ? Hannah Arendt

mercredi 25 avril 2012

Eclosion


Voici une intégrale qui me faisait de l’œil depuis un moment et que je n’aurais peut-être pas achetée si je ne venais pas de lire La loi des mages. Même espace-temps ou presque, même illustrateur, il fallait que j’en ai le cœur net.
Russie, 1894, octobre sans doute. Mais pas la Russie que nous connaissons. Une Russie uchronique, magique et féérique. L’empereur est un dragon très âgé ; il est devenu fou. Il fait tuer, piller, asservir, sans limite ni vergogne. A son service une garde prétorienne de vierges combattantes qui le protègent et accomplissent ses basses besognes (qui sont nombreuses). Quand l’histoire commence, la révolution vient de gagner, elle a pris le pouvoir dans la capitale, et l’empereur est mort. Une guerrière drakh a réussi à fuir avec le dernier des œufs du dragon. Celui-ci devient l’enjeu d’une traque opposant révolutionnaires et fidèles de l’empereur, tous à la poursuite d’un trésor qui peut changer l’issue de la révolution et que sa voleuse/protectrice ne veut plus abandonner. De surprises en rebondissements, le lecteur est balloté dans un pays magique en plein tourment, vers une conclusion qui laissera les acteurs de l’histoire désarçonnés, pour le moins.
Nicolas Pona, le scénariste, livre au lecteur une version revisitée de la révolution de 1917 ainsi qu’un joli hommage à l’imaginaire russe. Il y a donc dans les pages du Cycle des elkins (dont le nom rappelle vaguement les elfes, mais qui peuvent aussi évoquer les métamorphes leshii, les esprits russes de la forêt), une lamia, un mage sibérien et sa magie de glace, un vaisseau-sorcière, avec sa figure de proue vivante comme sur les liveships des romans de Robin Hobb, des fées, des sylvains (qui pourraient eux aussi être des leshii), des streggas (sorcières), des « affamés », une voleuse devineresse, des pénates, etc. Mais il y a aussi des révolutionnaires (des rouges et des noirs), qui s’aiment autant que dans la vraie vie et s’entretuent donc allègrement, des dirigeants cyniques et obscènes, des contre-révolutionnaires, fidèles de l’empereur espérant relancer la dynastie grâce à l’œuf, des assassins amoraux, un asile psychiatrique (spécialité russe) dans lequel avait lieu des expériences atroces, des soldats sacrifiés sans une pensée (comme dans tous les conflits, et en particulier dans les conflits révolutionnaires tant l’enjeu vaut tous les sacrifices, ou pas ; on pourra relire utilement Leur morale et la nôtre, court essai de Trotski que feraient bien de se remettre en mémoire beaucoup de gens aujourd’hui), et enfin un ogre qui mettra fin à la révolution (de la manière dont ce genre de chose finit en général, c’est à dire peu aimable, et c’est un ogre : chacun pourra imaginer qui il représente).
Nouvelle Russie et Russie traditionnelle voire légendaire se mêlent donc pour le mieux dans cette série de BD, chacune interagissant avec l’autre. Le dessin de Christophe Dubois illustre magnifiquement cette épopée, avec des villes grandioses, des paysages immenses, et neige, brouillard, forêt. Dubois donne à voir une Russie légèrement steampunkisée, superbe entre tradition et modernité. Les couleurs ainsi que les lumières sont également très réussies. Je ne formulerais qu’un petit reproche graphique. Il concerne les visages, que j’ai trouvés assez laids dans la première moitié de l’intégrale, avant de devenir de très bonne qualité dans la seconde moitié. Mystère du pinceau.
Cette intégrale est belle, construite, palpitante, et ne coûte que 25 €. Vous êtes toujours là ?
Le cycle d’Ostruce, Intégrale, Pona, Dubois

lundi 23 avril 2012

Et fin ?



Sortie récente du second et dernier tome de La loi des mages. Et je m’aperçois que j’ai toujours autant de mal à écrire une chronique sur la suite d’un roman dont j’ai chroniqué le début. Essayons, mais ce sera nécessairement bien plus bref que la première fois, tant il ne peut y avoir deux premières fois.
Sur la forme, ce tome 2 possède logiquement toutes les qualités du premier. Le ton, tellement particulier, les images, les métaphores utilisées en permanence et qui donnaient une étrange poésie au récit sont toujours aussi présentes, peut-être même plus que dans le premier volume. On voit toujours par les yeux de quelques personnages principaux (les mages) qui vivent et se souviennent. Présent et flashbacks. Flashbacks qui arrivent comme des parenthèses non identifiées typographiquement dans le cours du présent, et contiennent parfois elles-mêmes d’autres parenthèses. Ce livre n’est pas à lire dans le métro entre deux stations. Et pourtant, pour peu qu’on accepte d’entrer dans un monde fondamentalement différent (un monde où tout fait symbole, où rien n’est juste ce qui se donne à voir), ça fonctionne. L’ouvrage réussit une forme délicate de quadrature du cercle en imposant une lecture exigeante qui est en même temps hypnotique par son rythme et sa scansion.
Mais le fond est un peu décevant. Il y a, bien sûr, une forme de conclusion et quelques explications dans cette seconde partie. Le lecteur apprend ce qu’est l’Accord, obtient quelques réponses sur son fonctionnement, voit plus ou moins ce que veulent les « Barbares » et quels changements sont à l’œuvre. Mais les explications, distillées parcimonieusement et « éparpillées » au fil du récit et au milieu des diverses « parenthèses », sont trop confuses pour être vraiment satisfaisantes, laissant le lecteur dans un état d’incertitude un peu déplaisant. La faute ici me semble être à une narration centrée sur des personnages largement ignorants et ne passant jamais par une forme de métaregard, le monologue de Chalva ou les quelques conversations entre personnages annexes ne pouvant en tenir lieu. De plus, alors que le premier tome jouissait d’une dynamique, avec déplacements, introduction et sortie de personnages, ce second tome semble parfaitement statique dans le monde réel, la progression se faisant surtout dans le lieu mystique de l’Accord et/ou dans la compréhension de la situation. Malheureusement, comme souvent lorsqu’un roman laisse entendre qu’il y a un grand secret et qu’il sera révélé, la fin semble trop rapide et les enjeux supposés, entrevus, imaginés par le lecteur au fil du récit se confrontent à ceux décrits par les auteurs dans une comparaison qui n’est pas (ne peut pas être) à l’avantage de l’histoire écrite.
Ce second tome se lit donc avec le même plaisir que le premier, mais il laisse un goût d’inachevé une fois le volume terminé et refermé. Tout au moins pour tout lecteur qui, comme moi, considère que le but compte au moins autant que le chemin.
La loi des mages t2, Henry Lion Oldie

mercredi 18 avril 2012

Le mieux est l'ennemi du bien


Bon, commençons par dire que "Le faiseur d'histoire" de Stephen Fry est un livre qui n'est pas déplaisant à lire. Ceci posé, voyons de quoi il retourne.
Stephen Fry, brillant scénariste, humoriste, auteur, et j'en passe, écrit ici une uchronie, sur le thème maintes fois traité de "Que serait-il arrivé si Hitler n'avait pas fait ce qu'il a fait, s'il n'était pas né, s'il était mort en bas age, etc...".
Un thésard en histoire, un peu lunaire, rencontre, à Cambridge, un physicien obnubilé par l'Holocauste. Ensemble, par un moyen dont la plausibilité scientifique n'est pas le problème de Fry, ils vont intervenir pour empêcher la naissance d'Hitler. Et réussir. Mais le nouveau monde qui naitra de cette divergence sera-t-il préférable à celui qui a été annulé ?
Fry traite, dans "Le faiseur d'histoire", les questions classiques de l'uchronie. Peut-on manipuler le passé ? Une modification de faible amplitude amènera-t-elle, par effet papillon, de grandes transformations, même à l'autre bout du monde ? Tout est-il à jeter dans le monde qu'on veut transformer ? Il le fait de manière satisfaisante, même si rien n'est très original, et y ajoute quelques questions sur la responsabilité et la culpabilité. Auteur grand public, Fry reste dans de l'aisément compréhensible par son lectorat habituel. Sans que rien ne choque, il manque donc un peu de folie et/ou de détails pour satisfaire pleinement le lecteur habitué aux uchronies.
Sur la forme, Fry est à la hauteur de sa réputation, sans doute trop. Son écriture est drôle, souvent brillante, il saute d'idée en idée dans des considérations qui tangentent régulièrement le nonsense anglais. Sur les premières pages, le lecteur est abasourdi, et sans doute ébloui, par le ton caustique du récit, la personnalité des principaux acteurs, la maîtrise dont l'auteur fait preuve dans les développements d'idées, dans les enchainements de fil en aiguille, dans les dialogues, souvent très drôles, notamment lorsqu'il est question des différences entre anglais d'Angleterre et anglais des USA.
Néanmoins, ce roman provoquera sans doute aussi son lot d'énervement. Emporté par son lyrisme, son humour, et son sens du coq à l'âne, Fry se regarde écrire, comme d'autres s'écoutent parler. Il y a dans "Le faiseur d'histoire" trop de digressions, trop d'énumérations, trop de détours de production autour de l'action principale que devrait livrer la scène. Le lecteur se trouve donc régulièrement à se dire qu'il serait bon maintenant que cette digression se termine et qu'on en vienne au fait, d'autant que tout lecteur un peu habitué au genre comprend vite comment les choses vont évoluer, ce qui rend la lenteur des évènements plus frustrante encore. Et je ne parle même pas des nombreuses pages (116 dans l'édition de poche) écrites sous forme de scénario qui tangentent, elles, le foutage de gueule pur et simple, en éliminant les descriptions utiles au profit de mouvements de caméra (entres autres) parfaitement inutiles pour le lecteur.
"Le faiseur d'histoire" est donc un roman plaisant, mais pas trop, qui aurait sans doute gagné à être écrit par quelqu'un d'un poil moins vif intellectuellement.
Le faiseur d'histoire, Stephen Fry

dimanche 15 avril 2012

Chacun cria "Enfin", je soupirai "Déjà"


Fin (provisoire ?) de la superbe série d'Ayroles et Masbou De Cape et de Crocs, avec ce volume conclusif nommé "De la Lune à la Terre". Toutes les qualités, innombrables, évoquées dans le post précédent (et déjà ancien) sont encore présentes, comme elles l'étaient dans chaque album du cycle.
Ce tome 10 n'est sans doute pas le plus palpitant de la série, mais il conclut, renoue les fils dénoués, amène les dernières solutions, et dévoile quelques derniers secrets. "De Cape et de Crocs" est appelé à devenir un classique de la bande dessinée, un de ces monuments qu'il faut avoir lu, sous peine de ne pas connaitre l'étendue de ce qu'on peut faire dans le genre, et surtout de s'être privé d'un plaisir insigne.
On ne peut que remercier les auteurs pour avoir décidé puis mené à bien un projet larger than life, et se réjouir de la folie qui les a empêchés de prendre conscience de ce dans quoi ils s'engageaient et de s'enfuir en courant.
De Cape et de Crocs, Ayroles, Masbou, 10 tomes

samedi 14 avril 2012

Back to the future



"Heptagone" est le second ouvrage de Georges Panchard publié chez Ailleurs et Demain. Et c’est un prequel/sequel au premier, l’étonnant Forteresse.
Panchard revient donc, sept ans après, dans sept histoires distinctes (de longueurs assez diverses), sur sept personnages principaux de Forteresse. Dans chaque histoire, l’auteur reprend la structure narrative qui était celle de Forteresse et intercale narration contemporaine du temps de l’histoire (autour de 2039) et flashbacks explicatifs non consécutifs permettant de comprendre comment le fond s’est transformé. Mais pas de relation entre les sept récits (à un ou deux clins d’œil près) ; ils sont indépendants et présentés comme tels.
Le lecteur retrouve donc dans "Heptagone" (pour peu qu’il ait préalablement lu Forteresse) le ninja Miyagawa, Clayborne, le chef de la sécurité de Haviland, Caprara, la flic italienne, Leighton, l’économiste proche de Mannering, Barstow le dissipateur, Fuller, le chef des services spéciaux de l’Union Biblique, et Mitchell, le peintre frustré. Que leur est-il arrivé après les évènements décrits dans le premier roman ? Comment sont-ils devenus ce qu’ils sont dans Forteresse ? Ce sont les questions personnelles auxquelles répond ce nouvel ouvrage. Il répond aussi à des questions d’ordre historique. Comment s’est déroulé la guerre civile européenne, conséquence de la Correction ? Comment les bibleux ont-ils pris le pouvoir aux USA, et comment fonctionne la société qu’ils ont créée ? Qu’en est-il du reste du monde ?

Miyagawa : les jeunes années du ninja, avant qu’il ne devienne un tueur plus qu’humain. Une histoire qui comble un vide : d’où viennent les « fameux » ninjas surentrainés qu’utilisent abondamment les auteurs de techno-thrillers ou de cyberpunk, genepunk ou whateverpunk ? J’ai trouvé le jeune Miyagawa émouvant par sa tristesse et ses rêves d’enfant dans un Japon appauvri et banalisé.

Clayborne : l’après Haviland. Sûrement, et étonnamment pour le personnage central du premier roman, le récit le plus faible. Il n’éclaire ni n’émeut.

Caprara : le lecteur apprendra ici où s’est cachée Caprara après avoir trahi Miyagawa. Il en apprendra plus (ce qui n’est guère difficile) sur la guerre civile européenne. Il comprendra, s’il fut trop lourdaud pour le faire dès le premier opus, que la guerre a impliqué non des musulmans de base mais des djihadistes violents et fascisants cherchant à imposer par la force leur vision religieuse des rapports sociaux, et que combattirent contre le fascisme vert non seulement des musulmans démocrates ayant eu l’occasion d’expérimenter la dictature religieuse, en Iran par exemple, mais aussi des combattants intégristes chrétiens qui auraient bien voulu instaurer, sur leurs terres et au profit de leur religion, le type de régime dont rêvaient les djihadistes.

Leighton : réfugiée politique en Angleterre pour fuir la dictature religieuse biblique des Etats américains, Leighton promène le lecteur parmi les groupes d’américains exilés, leur « résistance en exil », leur espoirs, leur trahisons, leurs petites lâchetés. Un récit qui explique aussi comment Leighton deviendra une femme dont le corps sert autant que le cerveau.

Barstow : à travers les yeux du dissipateur, le lecteur découvre le pan anglais de la guerre civile. Militants, brutes, mecs biens et vraies ordures, combattent côte à côte un ennemi commun. Doublonne un peu avec l’histoire de Caprara.

Fuller : le chef des services de renseignement de l’Union Biblique emmène le lecteur à l’intérieur de la révolution américaine qui porta les bibleux au pouvoir (de mon point de vue de constitutionnaliste la transition me paraît trop rapide et trop facile, j’aurais aimé plus de détails sur l’accession au pouvoir et le changement de Constitution). Il montre de quelle étrange manière est choisie leur nouvelle capitale, comment le pouvoir élimine ses ennemis, ce qu’est le très imparfait examen Bible and Faith (totalitaire en ce qu’il mesure l’adhésion à l’idéologie), et esquisse la possibilité d’une sédition interne au pouvoir théocratique. L’auteur pose, comme d’autres fois au fil de l’ouvrage, le principe suivant lequel les dictatures religieuses ne peuvent avoir que des durées de vie limitées.

Mitchell : le lecteur découvre ici l’Union Biblique vue à travers les yeux d’un citoyen ordinaire. Il y découvre la déception qui gagne même des supporters initiaux du nouveau régime, et entre dans la tête d’un aigri qui fera une proie idéale pour le projet GHOST.

L’auteur propose donc, avec "Heptagone", une vision panoramique du monde de Forteresse, utilisant comme points d’ancrage les personnages du premier roman pour instruire le lecteur de l’Histoire et de l’état social du monde qu’il a imaginé. Il y dénonce violemment les intégrismes religieux et leurs applications concrètes. Retour sur des terres déjà foulées, j’ignore quelle réception peut avoir l’ouvrage auprès de lecteurs qui n’auraient pas lu Forteresse.

Heptagone, Georges Panchard

L'avis d'Anudar

L'avis de Xapur

L'avis de Lorhkan

mardi 10 avril 2012

Nerdgasm


SI CA TE PARLE, LECTEUR, CONTINUE



Dans un monde déliquescent de grande et longue récession post-pétrole, Oasis est la plus belle version d’Internet qui existe. Tout le monde est connecté à Oasis, et dans Oasis, il y a un univers entier. Système de réalité virtuelle, largement basé sur l’open source sauf pour son architecture, chacun peut y trouver ou y ajouter ce qu’il veut. Dans la simulation il y a donc toute l’information du monde, presque tous les jeux (notamment tous les grands MMORPG, mais aussi des jeux d’aventure ou d'arcade offline) et beaucoup de films reconstitués sous forme jouable, des lieux de réunion et de travail, des lieux de promenade romantique ou spectaculaires, des bibliothèques, des centres commerciaux, des galeries d’art exposant œuvres virtuelles ou reconstitutions d’œuvres réelles, des sex centers bien sûr, des écoles publiques (qui suppléent le système public américain en quasi faillite), etc. Tout ce qui existe dans le monde réel existe aussi sur Oasis, et bien plus encore, le tout éparpillé sur un nombre très élevé de planètes entre lesquelles se déplacent les avatars des utilisateurs.

2044. James Halliday, créateur d’Oasis, et de ce fait multimilliardaire, meurt sans héritier. Dans un message vidéo posthume il annonce une gigantesque chasse au trésor, et explique qu’il lèguera par testament la propriété d’Oasis au premier avatar qui trouvera les trois clés permettant d’accéder à l’Easter Egg caché par lui, quelque part dans l’immensité des vingt-sept secteurs d’Oasis. Des millions de personnes se mettent alors en quête d’un Graal numérique qui représente plusieurs dizaines de milliards de dollars. Et pendant cinq ans, personne ne trouve rien. Ces millions de chasseurs vont remuer ciel et terre virtuels à la recherche de l’œuf. Pour avoir quelques chances de réussir, ils devront acquérir progressivement une expertise, parfois encyclopédique, sur la pop culture des années 80, période chérie de la jeunesse d’Halliday, et utiliser cette culture particulière pour interpréter les signes laissés par celui-ci. En vain. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon white trash, pauvre et orphelin, connecté depuis le trailer park où il vit avec sa tante, ait une intuition géniale et trouve la première clef. La folie devient alors totale, la guerre aussi.

"Ready Player One" de Ernest Cline n’est pas le meilleur roman du siècle. On peut lui reprocher, en vrac, d’être parfois un peu trop répétitif ou détaillé dans ses descriptions, d’avoir des personnages trop unidimensionnels, de céder à quelques facilités pour régler rapidement des situations complexes, de recourir à une synchronicité factice à propos de la découverte de la première clef. Tout ceci est vrai. Il y a dans ce roman des défauts facile à identifier. Néanmoins, "Ready Player One" reste un roman très plaisant à lire. A une condition…

Je ne crois pas que ce livre puisse être lu avec plaisir par quelqu’un d’autre qu’un vrai geek. Si toi aussi tu en es un, frère lecteur, viens avec moi down the memory lane et replonge-toi avec délectation, et un peu de nostalgie, dans les plaisirs qui ont bercé ta jeunesse.

"Ready Player One" traite, sous un angle ludique qui, par moments, tangente une vraie gravité, de quelques questions intéressantes. Il aborde les relations complexes qui se nouent entre vie virtuelle et vie réelle de manière plutôt originale. Il décrit un monde dont la plus grande partie de la population préfère la fuite dans la virtualité agréable d’Oasis à la plongée dans une réalité difficile ou simplement décevante. Il montre comment l’avatar peut devenir la vraie identité sociale d’une personne dans ce type de société. Il oppose, comme il se doit, partisans de l’Internet libre et multinationale cupide et sans éthique (clin d’œil : Cory Doctorow est le président d’Oasis, la seule élection qui compte). Il effleure, sans plus, un système économique dont l’Etat a été éjecté, et dans lequel les entreprises peuvent pratiquer l’esclavage pour dettes. Il décrit, sans s’y attarder beaucoup, un monde qui a été privé de sa principale source d’énergie. Il pointe les difficultés de poursuivre irl des relations virtuelles, en montrant un amour, plutôt émouvant, accoucher dans la douleur entre deux des protagonistes.

Mais la qualité principale de "Ready Player One" pour toi et moi, ami geek, c’est qu’il réhabilite la culture geek et lui donne des lettres de noblesse. C’est l’acquisition de celle-ci, aussi approfondie qu’une culture académique, qui ouvre les portes du Paradis. Tuant deux oiseaux à l'aide d’une seule pierre, Cline montre que l’acquisition de connaissances est la voie de la réussite, et pose comme un donné la valeur intrinsèque de la pop culture des 80’s. A la lecture de ses pages, tu recroiseras, non comme décor mais comme éléments moteurs de l’intrigue, des mots tels que TRS-80, Atari VCS, AD&D, module S1 (les vrais, et vieux, geeks se souviendront douloureusement), Joust, Color Computer System, Ferris Bueller, Billy Idol, John Hugues, Devo, MUD, Zork, Pac Man, Sacré Graal, Adventure (sur VCS), Gundam et autres japonaiseries, le Rocky Horror Picture Show, Ghostbusters, Vonnegut, Retour vers le Futur et sa Delorean, Star Wars, etc…

C’est un festival qui donne parfois le frisson, parfois la larme à l’œil, mais surtout le plaisir rétrospectif d’en avoir été.

Ready Player One, Ernest Cline

dimanche 8 avril 2012

Boulevard des plumes et appel à textes


La maison d'édition toulousaine Les Joueurs d'Astres, en partenariat avec l'association Du souffle sous la plume, organise...


Le Boulevard des plumes : concours semestriel d'expression française, il récompense les cinq meilleures plumes dans deux sections distinctes : la poésie et la nouvelle. Les plumes remarquées se verront publiées dans un ouvrage exclusif tiré à 100 exemplaires. Chaque participant recevra un exemplaire de l'ouvrage et un bref commentaires sur les œuvres envoyées. Pour voir les prix et les modalités de participation, cliquez sur le lien suivant :


Appel à textes poésie et nouvelles : le thème de cette session d'appel à textes est libre. Les textes sélectionnés se verront publiés dans un ouvrage collectif au titre simple : Du souffle sous la plume. Seront publiés, en fonction du nombre de participants acceptés, soit un ouvrage commun réunissant poésie et nouvelles, soit deux ouvrages séparant poésie et nouvelles, « Du souffle sous la plume n°9 » pour la poésie et « Du souffle sous la plume n°10 » pour la nouvelle.




CLÔTURE LE 30 JUIN 2012 !!!

samedi 7 avril 2012

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Cachou



Cachou lit énormément de livres, voit énormément de films, et chronique le tout sur son blog, Les Lectures de Cachou, sans compter les bilans et autres annexes. Où trouve-t-elle le temps de faire tout ça ? Je l'ignore. Et ça m'impressionne. Elle a néanmoins trouvé le temps de répondre au questionnaire de Quoi de Neuf. Je l'en remercie.

1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux…jusqu’au néant)

(Autant prévenir : en deux mots, c'est un peu impossible pour moi)
Cachou, plus communément connue sous le nom de Sophie, bientôt trentenaire, Belgo-italienne.  Et, accessoirement, grande bavarde, grande lectrice, grande cinéphage. J'exagère à peu près dans tout ce que je fais (même pas honte).
Professionnellement parlant, c'est plus difficile. Professeur de français pour plus très longtemps, bibliothécaire bientôt si tout va comme prévu. Mais comme tout ne va jamais comme prévu avec moi,  la suite de ma carrière tient pour l'instant du mystère absolu.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

Pour plein de raisons, mais pour faire court, aussi bien pour reprendre l'habitude d'écrire régulièrement que pour pouvoir partager mes passions. Et, peut-être contrairement à de nombreux blogueurs (qui se revendiquent « non critiques »), parce que je voulais être critique à la base (littéraire ou cinématographique, peu importe).
C'est mon premier blog, mais depuis quelques mois, ce n'est plus le seul. Je tiens un petit journal de lecture à côté, né d'un autre besoin, que j'ai eu du mal à « entretenir » pendant mon dernier remplacement mais que je vais reprendre sous peu. Il m'apporte un plaisir différent du blog principal.

3) Combien de temps y consacres-tu ?

Difficile à dire, je suis du style traîneuse-zappeuse, je fais plusieurs trucs en même temps sur mon ordinateur (par exemple, en ce moment, je regarde un film en zieutant quelques sites, en répondant aux mails qui arrivent, en écrivant mon billet du jour et en complétant par moments ce questionnaire)(véridique). Une heure par jour je dirais, entre les articles et les commentaires.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Non, autrement je n'aurais plus le temps de lire !  Surtout que je parle également de certains des films que je vois sur le blog.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Sauf en ce qui concerne les SP (et encore...), je blogue sur ce qui me fait ressentir un besoin d'écrire à son sujet. C'est d'ailleurs pour ça que je parle plus rarement de livres que je n'aime pas ou que j'ai moyennement appréciés :ce que j'ai à en dire ne tient souvent pas plus que sur deux lignes (et alors, je réserve le commentaire au bilan mensuel).

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

C'est bien possible, mais je n'ai pas d'exemple précis en tête. C'est plutôt un truc que je fais pour les films en fait. Par contre, j'ai déjà lu certains livres juste pour un plaisir de potache (du style : lire Le Festival de la Couille ou Sexe ! dans le train)(on s'amuse comme on peut...).

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

Oh... Depuis toujours j'ai l'impression. Quand j'étais toute gosse, je lisais les Bob et Bobette, série de BD très connue en Belgique et qui est quand même assez portée sur la SFFF (voyages dans le temps, êtres magiques, inventions impossibles, etc.). Puis j'ai eu ma période « livres d'horreur » (R.L. Stine et Cie)(eh oui)(et j'en ai lu, surtout qu'après les Chair de poule, il y a eu les Fear Street et autres dans la collection Evado, que personne ne semble connaître). Mais la première fois que je me suis considérée comme une lectrice de SF(FF) plus que comme une lectrice de tout autre genre, ça a été avec Blade Runner et L’Étoile de tous les dangers, vers quatorze ans (mais j'en reparlerai après).

8) A quel rythme lis-tu ?

En général, entre dix et vingt livres par mois (plus si je suis en vacances ou au chômage), et s'il y a de quoi à la bibliothèque, l'équivalent en BD, comics et autres également . Des fois, j'ai l'impression que les gens tiquent sur ce point (plus dans la vie de tous les jours que sur internet). Mais je ne fais que lire à mon rythme.  Je suis juste bibliophage, je ressens presque en permanence l'envie (le besoin même) de lire, et je ne suis pas du style à savoir résister longtemps à mes envies (sérieusement). Puis je ne sais pas rester à un endroit à attendre les yeux dans le vide, je lis partout, même en faisant la file à la caisse.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Des histoires qui m'explosent la cervelle. C'est ce que je préfère en tout cas. Ou alors des récits qui me donnent réellement l'impression d'avoir voyagé, d'avoir vécu quelque chose d'incroyable et d'impossible sur terre, à notre époque. C'est un autre style de plaisir, mais tout aussi intense.

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

J'essaie. J'ai de très fortes tendances prosélytes en ce qui concerne la lecture. Chaque personne de mon entourage a reçu au moins une fois dans sa vie un roman de SFFF de ma part (voire plus). Je ne vous dis pas le mouvement de recul auquel j'ai à chaque fois droit à mon club de lecture quand je présente un livre de SFFF, ce que je m'amuse à faire chaque mois (pour que la bibliothèque les achète principalement, mais j'ai déjà amené quelques personnes du club à se plonger dans la SF le temps d'un roman)...
Mais bon, à part les blogueurs devenus amis, je ne connais personne « en vrai » partageant cette passion, si ce n'est un ami amateur de SF au cinéma et dans la BD (c'est déjà ça me direz-vous).

11) Quel a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amenée à cette lecture ?

La première, je ne m'en souviens pas. Ça doit être un truc comme Les Sorcières de Roald Dahl je suppose. Mais je me souviens tout particulièrement d'un livre lu vers 11 ans, acheté par hasard par ma mère certainement, Singularité de William Sleator, sur un adolescent qui découvre, chez un oncle, une cabane où le temps passe plus vite. Il vit depuis toujours dans l'ombre de son jumeau, plus « tout » que lui. Il décide d'aller passer une nuit dans cette cabane, qui correspondra à une année entière vécue là pour lui. En emmenant de quoi lire et manger. Le « lendemain », il en sort plus musclé, plus grand, plus fort que son frère.
Cette idée de me retrouver enfermée pendant une longue période dans un endroit m'obsède depuis, encore maintenant, et c'est un peu pour ça que j'ai tant de livres non lus et de films non vus chez moi. Si jamais un jour je me retrouve coincée dans mon appartement pour cause d'apocalypse quelconque, j'aurais au moins de quoi me distraire (en espérant que j'aurais aussi de quoi survivre)(mais ça, c'est secondaire).

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Il est double, et je le dois à l'oncle qui m'a également offert Le Seigneur des Anneaux (mais trop tôt pour que je puisse vraiment l'apprécier, il a dû attendre quelques années avant d'être lu). J'avais 14 ans, et je venais de recevoir Blade Runner de Philip K. Dick et L'étoile de tous les dangers de Marion  Zimmer Bradley. Deux livres qui m'ont tourneboulée et qui ont vraiment fait de moi la lectrice de SF que je suis devenue. Le premier m'a montré à quel point la SF pouvait me triturer le cerveau et m'amener à me poser des questions sur ce qu'est réellement un être humain. Le second m'a fait découvrir l'incroyable exaltation du voyage par livre interposé, cette impression d'avoir vécu l'aventure incroyable du héros à sa place.

13) Quel est le livre qui t’a le plus marquée récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Elliot du Néant de David Calvo. Ce livre m'a juste happée dans son monde et je ne sais pas si j'ai vraiment réussi à en sortir. Il m'a emportée ailleurs.

14) Vers quelle genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

SF. Si je dis « Il y a des pourquoi qui sont veufs de parce que » (que je pique à Marie-Aude Murail), j'ai bon quand même ?
Peut-être parce que je rêve de voir ce qui viendra après moi, et que la SF me donne un peu l'illusion de pouvoir le faire. Mais surtout parce que c'est ce genre qui m'a offert mes souvenirs de lecture les plus intenses et qui a nourri, l'air de rien, ma conscience politique et mes « croyances » philosophiques (non religieuses, je précise).

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Ado, je lisais aussi bien Philip K. Dick que Bernard Werber (je l'ai vraiment adoré à cette période et, même s'il ne me plaît plus maintenant, j'éprouverai toujours une certaine tendresse pour cet auteur qui a été si important pour moi pendant quelques années). Dick est resté, les auteurs de best-sellers moins. J'ai trop lu dans le genre pour ne plus être lassée par la chose je suppose.
Maintenant, je ne me cantonne plus aux écrivains que je connais comme je le faisais parfois avant en SFFF, je tente, j'expérimente, et je lis beaucoup plus d'auteurs français et de romans de petites maisons d'édition (que je n'aurais jamais rencontrées sans les commentateurs de mon blogs et les autres blogueurs vu qu'elles ne sont pas vraiment présentes dans ma ville). Vous allez peut-être trouver ça bizarre, mais bloguer m'a ouvert un univers de lecture différent de celui vers lequel j'allais (et qui aurait été un peu plus classique je pense).

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Ouch, la liste change tous les jours! Que de SFFF ou en général ? Bon, je vais limiter à la SFFF. Philp K. Dick forever, parce qu'il est celui à m'avoir donné le plus de vertiges.  Neil Gaiman encore et toujours, même si ses derniers écrits m'ont moins séduite, parce que ses univers aussi banaux que grandioses me parlent. Kurt Vonnegut Jr et J. G. Ballard depuis le blog (on me les a fait découvrir) pour leur regard particulier sur le monde, leur cynisme (parfois attendri) et leur lucidité.  Haruki Murakami pour ses univers oniriques. Et là, un peu à vif, David Calvo, pour la beauté de ses mots, mais ça, ça reste à confirmer avec le temps...

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lu (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Je ne pense pas, plus depuis que je ne termine plus les livres qui ne me plaisent pas (à quelques exceptions près).
J'aurais regretté de ne pas avoir lu Abattoir 5 de Vonnegut. Une vraie baffe que ce livre, qui me hante toujours deux ans après. Parce que C'est la vie...

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrais pouvoir tout lire) ?

Oui, de plus en plus. La liste est celle de mes auteurs préférés présentés ci-dessus. Avec en plus Yoko Ogawa, Paul Auster ou encore, dans un autre genre (mais leurs livres moins connus ne sont pas faciles à trouver), Georges Perec et Roland Barthes.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Pas souvent. Je ne suis pas très fan des endroits bondés et, de toute manière, il y a peu de salons près de chez moi. Mais c'est toujours avec plaisir que je croise des auteurs et des éditeurs et que je glane quelques dédicaces au passage comme excuse pour papoter. Je préfère les événements dans des librairies, des trucs plus intimes de ce genre.

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Marre de la bit-lit (pardon)(mais quand même). J'en ai lu quelques-uns, surtout en jeunesse à cause de mes élèves (et de leurs recommandations), et si je lis encore une description de beau ténébreux tourmenté aux pectoraux et abdos très dessinés, je déchire la page (si si).  Je ne suis plus très fan de ce type d'histoires d'amour et les éternels triangles amoureux qu'elles mettent en scène me saoulent la plupart du temps.
Harry Potter, par contre, j'aime encore et toujours, malgré les défauts de la chose. Ça représente quand même une décennie dans ma vie de lectrice, l'air de rien... Puis ça la ferait mal si ce n'était pas le cas, vu que j'ai lancé avec The Bursar un challenge sur la chose qui avait pris une certaine ampleur, (Re)Reading Harry Potter...

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

Pas internet. J'ai juste acheté quelques trucs comme ça, des introuvables. Mais j'ai besoin du contact physique avec les livres, et j'adore me perdre dans des endroits remplis de bouquins, c'est presque aussi important pour moi que l'acte même de lire. Je vais aussi bien en librairie que chez les bouquinistes. J'achète un nombre de livres juste honteux, même si je ne peux plus trop me permettre la chose pour l'instant (ce qui accroît le sentiment de culpabilité bien sûr). Mais comme le disait Érasme (c'est tumblr qui me l'a appris), quand j'ai un peu d'argent, je m'achète des livres. Et s'il en reste, je m'achète de la nourriture et des vêtements (le pire, c'est que ce n'est même pas une boutade...).

22) BD, comics, ou non ?

Tout. Mais j'adore aussi bien les BD, que les comics ou les mangas d'ailleurs (pourquoi ne sont-ils pas compris dans la question?). Et grâce à ma bibliothèque qui a une politique d'acquisition de BD de fous depuis un an ou deux, je peux me sustenter à ma faim (ou presque). Par exemple, Hellboy vient (ENFIN!) d'arriver, j'ai embarqué de suite le premier et je croise les doigts pour que les suivants ne soient pas déjà empruntés quand j'y retournerai.

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Oui, autant que de la SFFF (je ne calcule pas la chose en fait, c'est à l'envie).
Euh... les bons livres, c'est une bonne réponse ? J'aime bien qu'un auteur m'emmène dans son monde personnel ou me séduise avec de doux mots. Quel que soit le genre (enfin, du moment que ça n'implique pas une guerre ou des cow-boys en fait)(ou un misérabilisme social à la Zola auquel je ne suis jamais arrivée à adhérer).

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

Musique ? Bowie, Queen, Pink Floyd, Radiohead, NIN, Muse, The Cure, etc. Bref, tous les classiques pop-rock-punk des presque trentenaires, je ne suis pas follement originale de ce côté-là.
Cinéma ? Oh, tellement de choses. Le cinéma de genre, forcément, l'art et essais quand il n'est pas social ou poseur,  les petits délires personnels à la Gondry, les beautés éthérées à la Sofia Coppola, les univers nostalgiques à la Wes Anderson, les délires divergents à la Donnie Darko, les comédies douces-amères à la Garden State. Tout ça et plus encore.
Loisir favori ? Lecture et cinéma à égalité avec bavardage.
Philosophe ? Aucun, je n'ai encore jamais rencontré de philosophe m'inspirant au point de revoir ma vision de la vie ou de me donner l'impression qu'on partage la même. Mais dans les « presque » (parce que pas vraiment un philosophe),  j'aime beaucoup la manière dont Roland Barthes appréhende le monde, même si je ne suis pas tout le temps d'accord avec lui.

25) As-tu un Reader ?

Non, et je n'en veux pas.

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui, sur mon portable, et je me suis tué les yeux. Depuis j'imprime quand j'ai une nouvelle à lire (du coup j'en lis très peu qui ne sont pas dans des livres).

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

Pas intéressée. Même si cet argument ne convainc pas ceux qui n'éprouvent pas la même chose, j'ai un contact très charnel avec les livres, et donc aucune envie de passer au numérique. Je ne le ferai que si je n'ai pas le choix, quand trop de livres me tentant ne seront pas sur papier et seront devenus trop coûteux à imprimer.

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connectée depuis longtemps ?

Depuis une mes études supérieures (avant j'allais dessus à l'école, pendant les heures d'étude que je passais dans la salle informatique quand c'était possible). Je suis une totale accro,  j'ai un mal fou à m'en passer (mais pas au point d'avoir un smartphone)(je préfère m'acheter des livres à la place)(véridique).

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

A part quelques mots échangés avec des éditeurs ou des auteurs, non. Mais je vais devenir bibliothécaire donc. Ça compte ?

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

Chapeau à ceux qui ont lu tout ça, je ne sais pas si je l'aurais moi-même fait ! Sur ce, si long, toussa.




Merci de votre attention. Et n'oubliez pas ! Duck ! And cover !

vendredi 6 avril 2012

Un peuple qui a tué le Christ ne peut pas être foncièrement mauvais



"Forteresse" est le premier roman de Georges Panchard, publié en 2005. C’est un thriller d’anticipation efficace et très politiquement incorrect. Tant mieux.

Dans un monde (autour de 2037) mené à bout de souffle par plusieurs crises, dominé par des multinationales géantes et surpuissantes en guerre ouverte les unes contre les autres, un complot pour tuer le président d’une de ces gargantuesques entreprises est supposé être en préparation. Le roman raconte l’enquête (parfois très violente) conduite par le chef de la sécurité de la mégacorporation pour déjouer à temps un projet d’assassinat sur lequel il ne sait presque rien, et sauver la vie de son président.

"Forteresse" est un roman très astucieusement construit. Le lecteur suit, grosso modo, quatre fils, l’un décrivant l’enquête (avec le chef de la sécurité en personnage principal), un autre la préparation du dit complot, un troisième, double, décrivant les actions annexes à l’affaire, et un quatrième, étonnant, qui semble n’avoir aucun rapport avec les autres. Les fils ne sont pas synchronisés (il y a des décalages de quelques mois, voire de quelques années, entre trois des quatre fils), ce qui fait complexifie la vision que le lecteur a de la situation. Le but ici est de le plonger dans le même brouillard de guerre que celui dans lequel baignent les protagonistes du roman. De ce fait, c’est plutôt réussi, et quantité d’éléments ne s’imbriquent qu’au fil de la lecture, voire seulement à la toute fin, stupéfiante tant le lecteur aura lui aussi été victime de la dissimulation et du secret contre lesquels se débattent les protagonistes du récit. "Forteresse" est là où on ne l'attend pas, et même si on sent que quelque chose ne va pas, impossible de mettre le doigt dessus jusqu'à la conclusion. Sa construction même montre que "Forteresse" n’est pas seulement un roman d’action futuriste plutôt bien mené, mais qu’il est surtout un roman sur la paranoïa, le secret, les faux-semblants, tout ce qui caractérise les interactions d’entreprises et de mafias prises dans un environnement conflictuel non régulé ; il n’y a pas de droit international public des mégacorporations dans le monde de Panchard (rappelons que celui-ci est juriste). La règle est l’espionnage, la dissimulation, la guerre, les black-ops, la diplomatie secrète, sans la retenue ou la pudeur dont font preuve le plus souvent les Etats dans la vie internationale, même si c’est bon gré mal gré. Face à des Etats devenus largement impuissants (sauf un), les communautés privés (entreprises, mafias), telles des grands féodaux, détiennent le pouvoir véritable et elles animent, par leurs conflits, les vies nationales et internationales.

Le monde de "Forteresse" est, bien sûr, un monde avancé par rapport au notre sur le plan technologique, et les habitués du cyberpunk ne seront guère dépaysés, même si Panchard va moins loin que Gibson ou d’autres, en particulier dans l’utilisation de l’informatique. Son style rappellera plutôt le Black Man de Richard Morgan, avec ses armées privées corporatives et son équipement militaire hitech. Dans cet univers de peu de foi, "Forteresse", d’une certaine manière, choisit le camp des « good guys ». Les personnages principaux liés au complot (chef de la sécurité, enquêtrice italienne, assassin japonais) sont plutôt des personnes honorables ; même la multinationale attaquée tente d’avoir une approche éthique qui la démarque de ses concurrentes et qui explique en partie pourquoi elle est plus spécialement visée. Les nécessités de la confrontation transforment les uns et les autres, ruinent leurs vies et leurs idéaux, les mettent à l'écart de toute relation de confiance possible et d'une vie normale, dans ce qui ressemble quand même à un grand gâchis.

Surtout, le monde de "Forteresse" est une dystopie involontaire (c’est à dire sans volonté créatrice centralisée). Des guerres civiles ont eu lieu (j’y reviendrai), des virus mortels circulent, l’environnement est encore plus dégradé qu’aujourd’hui et les inégalités plus criantes. On pourrait dire que presque tous les écrivains d’anticipation décrivent un monde à venir invivable (ça ne donne guère envie) et que Panchard n’est guère original. Ce n’est pas faux, néanmoins l’auteur explore des territoires sur lesquels les autres n’entrent que sur la pointe des pieds, s’ils y entrent.

Parlons donc de monde de Panchard, et de la question du « politiquement incorrect » qui dans notre monde est l’équivalent d’une accusation en apostasie.

Les américains y sont presque tous obèses. Cela peut paraître un détail anecdotique mais l’important n’est pas là. Les obligations de non discrimination et de non stigmatisation amènent à représenter des obèses partout, sur les œuvres d’art par exemple. La Cène, peinte dans le livre, réunit un Christ et des apôtres obèses. Mais le délire PC ne s’arrête pas là. Le peintre doit représenter aussi un ou deux apôtres minces sur son tableau, afin de ne pas être soupçonné de stigmatiser les minces en les laissant en dehors de ce moment important de la culture de sa société. Mais encore, il ne faut pas que les minces soient des « méchants » pour ne pas donner l’impression que les minoritaires seraient soupçonnés d’avoir de moindres valeurs morales. J’arrête là. Je pense un tel avenir aussi crédible que celui d’une Terre desséchée par le réchauffement climatique (voir la liste des mots à ne plus utiliser dans l’enseignement public US pour ne pas choquer l’une ou l’autre tendance idéologique ou religieuse, voir les entreprises qui n’organisent plus de fête de Noel pour leurs salariés pour ne pas mettre en porte à faux ceux qui n’y croient pas ; les exemples abondent et on les trouve sans difficulté dans l’actualité).

Ensuite le monde de Panchard a connu un « choc des civilisations », concept diabolique s’il en est pour l'Européen moyen, a fortiori si elle prend la forme d’une guerre civile européenne entre des mouvements islamistes radicaux en quête de pouvoir et des "autochtones", réfractaires à la mise en place de systèmes politiques inspirés par l’Islam. Et ça, dans notre civilisation, ce n’est pas dicible (pourtant Panchard prend un malin plaisir à décrire les évènements passés, et les sentiments à vif des personnages sur ces évènements passés, et il le fait d'une manière très crue). Or, l’idéologie européenne post-WWII, faite d’impuissance volontaire, d’angélisme, et de repentance perpétuelle, postule que l’Autre est forcément bon et sympathique, et que même si par extraordinaire il ne l’était pas, il aurait bien raison d’être en colère au vu de toutes les atrocités commises par l’Homme Blanc, au fil d’une Histoire qui n’est finalement que le long catalogue de ses méfaits. Critiquer l'Autre, s'il n'est pas notre propre Autre (le fasciste ou le catholique intégriste) est impensable. J’ai envie de renvoyer simplement à ma position concernant le Flashback de Dan Simmons. Ce qui est fascinant néanmoins, c’est que les vapeurs que certains lecteurs ont ressenties à la lecture de "Forteresse" ne seraient sûrement pas advenues si "Forteresse" ne s’en était pris qu’aux chrétiens. Car finalement Panchard tape avec un égal plaisir sur toutes les idéologies (les religions n’étant que des idéologies un peu particulières), comme sources d'interprétations totalitaires du monde. Les chrétiens radicaux au pouvoir dans la majeure partie des USA sont des tarés et ils sont décrits longuement comme tels (Panchard l’écrit d’ailleurs noir sur blanc), les juifs se battent entre eux à NY entre factions orthodoxes et libérales. Tout ceci est acceptable. Mais il s’en prend aussi aux sociaux-démocrates et aux radicaux musulmans et là, les anticorps sociaux-démocrates entrent en action, car toute idéologie lutte pour sa propre survie. Voir présenter les humanistes européens comme aussi tarés que les chrétiens fondamentalistes (seulement d’un genre différent, l'exemple des armes dans l'école suédoise est simultanément hilarant et consternant) est impossible pour l'Européen moyen, tant sa propre idéologie est un point aveugle pour chacun. Et présenter les radicaux musulmans comme agressifs et violents, porteurs d’un projet de domination politique pouvant conduire à la guerre, ça non plus ça ne se fait pas. Rappelons-le, l’Autre est notre ami et, par nature, il est bon et sympathique.
Pour terminer j’ai envie de dire un mot sur le sexe dans le roman. On peut être amical et dire qu’il est le reflet des flots d’hormones qui circulent dans les corps de males alpha des protagonistes et que l’auteur n’a pas voulu être plus PC dans ce domaine que dans les autres, ou inamical et dire que l’auteur se complaît un peu dans un style SAS. De toute façon les scènes de sexe en littérature m’ennuient en général. Celles-ci n’ont pas fait exception.
Forteresse, Georges Panchard


L'avis d'Anudar

L'avis de Lorhkan

L'avis de Tigger Lilly

L'avis de Lhisbei

dimanche 1 avril 2012

Challenge : Et si c'était bien ?

POISSON D'AVRIL



Marc Lévy (1961 - ?), sûrement le plus grand auteur SFFF français. Au mystère, à l'étrange, qu'il manie à la perfection tel un bretteur funambule, il est le seul à savoir ajouter l'amour, l'émotion, les sentiments, sans quoi nous ne sommes rien de plus que des pierres.

Il nous a offert des livres qui sont des moments de ravissement, loin du temps et de la méchanceté du monde. Il est temps que nous le remerciions en chroniquant ses oeuvres pour en dire tout le bien que nous en pensons. Je lance donc le Challenge "Et si c'était bien ?", auquel, j'espère, participeront le maximum de blogueurs.

Trois niveaux de participation :
Content : 1 roman
Fou de joie : 2 romans
Extatique : 3 romans ou plus

On pourra commencer par "Et si c'était vrai...", prix Chantal Goya du premier roman, puis se promener de livre en livre comme un promeneur le nez au vent, cueillant les fleurs qui enchantent son oeil.