vendredi 30 mars 2012

The riddle



Les Inconnus dirent, il y a longtemps, « Tenter une résumance de la pensée fulgurante et spiritique de Skippy me paraît impossible… ». Il n’est guère plus simple de résumer "Elliot du Néant", le dernier roman de David Calvo. Je ne m’y essaierai pas plus que d’habitude (à quoi serviraient sinon les 4ème de couv. ?), mais cette fois avec un soulagement certain.
Que dire alors ? Je pourrais m’en tirer encore par une citation et dire, comme la Princesse Irulan au début du Dune de Lynch, « A beginning is a very délicate time », mais ce serait abuser. Alors, allons-y. Essayons !
Dans "Elliot du Néant" il y a des idées et des concepts. L’existence d’un verbe créateur, écho de croyances immémoriales de la Genèse à la syllabe Om en passant par Terremer ; le pouvoir de l’art, et conséquemment des artistes, comme créateurs du monde ; les plans à l’intérieur des plans, la réalité dans les interstices ; les angles comme lieux de passage, non seulement des Chiens de Tindalos de Belknap Long, mais encore de bien d’autres choses en quête de sens ; les dimensions repliées de la physique quantique ; les univers virtuels comme lieux modernes de l’au-delà mythologique, dont les concepteurs seraient les démiurges ; l’hommage à Alice au Pays des Merveilles par les changements de taille et l'intervention du morse. Ces idées et ces concepts fulgurent dans le texte, mais ils n’y sont pas didactisés. Ils sont évoqués, on les comprend, on les ressent, ils sous-tendent, en coulisse, comme des rémanences.
Le « héros » de "Elliot du Néant", Bracken, est un professeur de dessin. C’est tout ce qu’on sait de lui. Il est surtout un vide, un Néant lui-même, un vide taoïste caractérisé par la simple mais capitale capacité d’être rempli, jamais utilisée par lui. Par peur ou paresse il s’est laissé gagner totalement par le mouvement entropique de la vie, et a laissé les choix se faire d’eux-mêmes, fruits de la contingence et jamais d’une décision. Il plongera dans le Néant, non pour y trouver du nouveau mais pour finalement se remplir. Bracken nous ramène irrésistiblement à l’excellente Pragmata du même Calvo sur la procrastination, publiée dans l’Angle Mort n° 2.
Le monde dans lequel se passe (mais est-ce le bon terme ?) le roman est fait de boîtes, et de boîtes dans des boites. Une petite école en Islande près d’un volcan, au bord d’une plaque de lave, une chambre souterraine dans cette école, une caverne à l’avers (ou pas) de la chambre. Hors de ces lieux clos, rien n’existe si ce n’est Nik Kershaw (ben oui, là ma capacité digressive touche sa limite). Le monde extérieur n’est qu’une idée, il ne s’actualise pas, sauf à la fin. L’aventure est intérieure aux deux sens du terme : d’un Bracken vide vers un Bracken plein, et de plus en plus profond à l’intérieur des plans. C’est presque à un « Apocalypse Now » immobile qu’assiste le lecteur.
Et puis il y a Mallarmé. Cité explicitement dans le roman, personnage de celui-ci, son obsession de la création du monde par le vers est l’objet, semble-t-il, du roman. Sur le fond d’abord, mais surtout dans la forme du texte. "Elliot du Néant" est un roman très peu conventionnel, ardu, et illisible par un lecteur attendant une narration carrée et conventionnelle (on dira, sans trop se tromper, que ce texte peut être hermétique comme la poésie de Mallarmé). Il faut lire "Elliot du Néant" en acceptant de déconnecter sa raison, de ne pas avoir d’explications logiques, de ne pas comprendre toutes les implications ou toutes les images utilisées par l’auteur. Il faut se laisser porter par le rythme des phrases, les images, les associations. Le roman est de fait un long poème en prose, qu’il faut lire comme une incantation pour laisser les impressions, les sensations, les idées mêmes, infuser lentement, comme coulant du texte vers l’esprit du lecteur. Appelons encore le taoïsme à la rescousse et disons qu’il faut être dans le non-agir (wuwei) pour entrer en relation avec ce roman. Il ne faut pas lire ce livre, il faut le laisser entrer en soi, comme un récitatif muet qui se lirait lui-même.
Une expérience de qualité, à réserver peut-être aux lecteurs capables de lire « Les chants de Maldoror » en enfilade.
Elliot du Néant, David Calvo

jeudi 29 mars 2012

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Lorhkan


Lorhkan a un "h" mal placé. De ce fait, il est presque introuvable sur les moteurs de recherche quand on ne connait que le son de son nom (il y survivra, car comme le chantaient les Toy Dolls : "Worse things happens at sea"). Il n'a pas non plus d'avatar clairement identifiable sur son très joli blog, nommé d'un acronyme au sens lumineux SFFF EAJL. En définitive, si je ne l'avais pas rencontré irl, je croirais qu'il n'est qu'un pseudo identifiant un collectif de blogueurs anonymes. Seule information connue sur ce Man in black : Il est breton, comme tous les nantais.

1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux…jusqu’au néant)

Alors soyons bref et concis : Lorhkan (attention à la position du « h », il y a un piège !), Arnaud de mon vrai prénom, technicien, marié, 33 ans et (pour l’instant) toutes mes dents. Né à Nantes, et vivant depuis maintenant plus de 10 ans en Bretagne, près de Rennes, ce qui revient à dire que j’ai passé toute ma vie en Bretagne puisque tout le monde sait que Nantes fait pleinement partie de cette belle région, n’est-ce pas ?

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

Mon blog est passé par plusieurs vies, sans jamais changer d’adresse. Autant dire que le serveur a subi plusieurs formatages... Au début, j’écrivais ce qui me passait par la tête, c’est à dire pas grand chose, et je postais ce qui me plaisait au gré de mes humeurs et de mes découvertes sur le net. Forcément, à part deux ou trois potes charitables, ça n’attirait pas grand monde, et n’avait que peu d’intérêt (les deux étant liés. Quoique, en voyant certains sites/blogs Skyblog ou autres...). Autant envoyer des mails, ç’est aussi simple.
Et puis, il y a deux ou trois ans, je me suis remis à la lecture. Et l’envie de partager mes lectures est arrivée. La blogosphère littéraire m’a paru fort sympathique (surtout un certain Grom quelque chose, qui me semble être quelqu’un de particulièrement brillant...), j’ai voulu en faire partie. La suite appartient à l’Histoire (oui, rien que ça).

3) Combien de temps y consacres-tu ?

Finalement assez peu de temps, car je préfère me consacrer principalement à la lecture. Et comme les journées sont trop courtes, partagées entre vie sociale, professionnelle, je préfère ne pas passer mon temps sur le blog. D’où des mises à jour parfois irrégulières, et un blog qui, pour le moment, reste seulement axé sur mes impressions de lecture.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Pour le moment oui. Et comme je ne lis pas bien vite, ça me permet de ne pas avoir à écrire un billet tous les jours ! ;) Et heureusement, car n’étant pas littéraire à la base, écrire un article ne coule pas toujours de source...
Mon blog me sert finalement de carnet de lecture, donc je m’astreins à bloguer sur toutes mes lectures. Pas toujours facile cela dit, notamment quand on s’attaque à de grands classiques, sur lesquels tout a déjà été dit.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Simple : comme dit au dessus, je lis donc je blogue (oui je suis philosophe aussi). A partir du moment où mes lectures entrent dans le cadre SFFF (cadre qui peut être sujet à caution d’ailleurs...), je les blogue. Et puisque qu’elles sont exclusivement SFFF...

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Non, j’ai suffisamment de quoi lire pour ne pas «m’obliger» à lire un truc juste pour le faire figurer sur le blog. Il est vrai qu’on peut être tenté de lire une sortie récente pour être parmi les premiers à donner un avis, mais pour moi la lecture doit rester un plaisir avant tout. Je fonctionne beaucoup au feeling, à l’envie. Si l’envie n’est pas là à un instant T, je ne me lance pas.
Dernier exemple en date : «La fille automate» de Paolo Bacigalupi. J’ai eu très envie de le lire au moment de sa sortie. Je me suis dit : top priorité ! Et puis, un autre livre est passé devant, et l’envie s’est estompée. Donc ce sera pour plus tard, même si le «buzz» du roman sera passé depuis longtemps.

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

Bonne question. J’ai commencé au collège, comme beaucoup, avec Tolkien. Au lycée, j’ai peu à peu laissé tomber la lecture (pour d’autres centres d'intérêts : sorties, jeux vidéo, etc...), jusqu’à un arrêt total. Je n’ai repris qu’il y a deux-trois ans, lassé des scénarios rachitiques des jeux vidéo. Mon passé (pourtant court) de rôliste a fait le reste : j’aime m’immerger dans un monde, une histoire. La lecture me comble à ce niveau là.

8) A quel rythme lis-tu ?

Pas bien vite malheureusement, car je n’ai pas autant de temps que je le voudrais. J’essaie de lire un peu chaque jour, mais ce n’est pas toujours possible. Ceci dit, mon rythme de lecture est directement dépendant de mon enthousiasme concernant le roman en cours. Il m’est arrivé d’avaler un pavé de 800 pages en 4 jours, ce qui pour moi constitue un authentique exploit !

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Plaisir - Evasion - Tribulations - Aventure - Réflexion - Distraction
PETARD, ouais, c’est ça !

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Pratiquement pas. A part avec un pote que je ne vois pas très souvent. 99,9 % de mes échanges littéraires se passent sur le web.

11) Quel a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

Ça c’est dur comme question ! Alors en jeunesse, autant que je m’en souvienne, je dirais « James et la grosse pêche » et « Charlie et la chocolaterie » de Roald Dahl. Tout simplement parce que ça m’intriguait, et que les livres étaient disponibles au CDI du collège. Sinon, encore avant, « Hansel et Gretel » des frères Grimm, à l’école primaire. Ben quoi ? C’est SFFF ça, non ?
Bon ok, plus sérieusement, ce qui m’a fait plonger dans le genre, c’est « Le seigneur des anneaux ». Pas très original, mais que voulez-vous… Ah oh, j’oublie Jules Verne…
Bref, en fait, je n’en sais rien précisément, mais c’est sûrement un de ceux-là !

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Bon, ça va être dur de n’en citer qu’un.
J’aime être surpris. Donc, pour sortir des classiques coups de cœur ou souvenirs de jeunesse, je citerais « La stratégie Ender » de Orson Scott Card. Pas le meilleur roman du monde, mais une lecture sympathique. Par contre, je me suis fait complètement avoir par la fin, que je n’ai pas vue venir. Et ça, j’adore !
Ou bien la fin inoubliable de « Je suis une légende » de Richard Matheson. Arrgh, voilà, je n’ai pas pu m’empêcher de déborder !
Et aussi le coup-de-poing-dans-ta-face avec « Demain une oasis » d’Ayerdhal. Et la sublime nouvelle mélancolique « Le conte de Suzelle » de JP Jaworski.
Bon ok, j’arrête là.
Ah si, quand même, j’oubliais… Aïe !! Ok ok…

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Récemment, sans réfléchir, le premier ouvrage qui me vient à l’esprit c’est «La séparation» de Christopher Priest. Une superbe écriture, une histoire passionnante, je le conseille vraiment à tout le monde, lecteur ou SFFF ou pas d’ailleurs. Ou bien alors « Les chroniques martiennes » de Ray Bradbury. Il n’est jamais trop tard pour les grands classiques… Ou le machiavélique « Trône de fer » (le premier volume pour le moment) de George R.R. Martin, dont la réputation n’est pas usurpée.
Sinon, un peu plus ancien, «La horde du contrevent» de Alain Damasio. Une bonne grosse baffe littéraire comme j’en ai finalement assez peu rencontrée.

14) Vers quel genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

A l’origine, je suis très clairement orientée fantasy. Jeu de rôles fantasy, jeu de figurines fantasy, mon adoration pour l’univers créé par Tolkien, tout cela m’a bercé dans la fantasy.
Depuis que je me suis remis à la lecture, je lis de plus en plus de science fiction. Aujourd’hui, ça doit tourner à 50-50. Par contre, j’avoue ne pas lire de fantastique au sens strict du terme (mais parfois la limite entre SF et fantastique, voire entre fantasy et fantastique à travers l’urban fantasy est assez floue), même si j’ai beaucoup lu, et ai de très bons souvenirs, de Stephen King dans mon adolescence.
J’aurais tendance à dire que si j’ai envie de lire pour me poser des questions, réfléchir sur l’être humain, je me tourne vers la SF, et que si j’ai envie d’un truc plus léger, je vais vers la fantasy. Je ne dénigre absolument pas la fantasy en disant cela (qui est d’ailleurs tout aussi capable de réflexion sur la nature humaine que la SF par exemple. De la fantasy intelligente et poussant à la réflexion ça existe : lisez Jaworski ou Niogret, vous verrez. Ou bien Gene Wolfe et Robert Holdstock, mais là je ne peux que me fier à ce qu’on en dit, ne les ayant pas encore lus moi-même), mais je le ressens comme cela. La fantasy reste et restera très chère à mon cœur, en tant que littérature de pur plaisir. Et loin de moi l’idée de définir un genre comme supérieur à un autre.
Et puis d’abord, tout le monde sait que la science fiction, c’est de la fantasy avec des boulons. C’est Terry Pratchett qui le dit, pas n’importe qui quand même...

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Oups, je viens d’y répondre au dessus...

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Je ne pense pas pouvoir dire que j’ai des auteurs « préférés ». Mes coups de cœur résultent surtout d’une rencontre entre mon état d’esprit à un instant T et un récit qui résonne particulièrement à mon cœur en ce même instant.
Allez, pour te faire plaisir, je vais quand même citer Tolkien, Dick, Wilson, Jaworski, Niogret, Zelazny (ouais genre le mec, il n’a pas d’auteurs préférés, et ensuite il en cite six…). Mais c’est en vrac, et demain, je pourrais te répondre autre chose…

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lu (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Non, car je suis plutôt bon public, donc il faudrait vraiment un truc ultra mauvais pour me donner l’impression de perdre mon temps. A la limite, je pourrais parler des lectures imposées durant mon cursus scolaire. Par exemple, j’ai un souvenir pas forcément très agréable de Balzac, et je tiens en horreur « Le rouge et le noir » de Stendhal, mais je crois que c’est plus un problème de maturité au moment de la lecture qu’autre chose…
Quant à regretter de ne pas avoir lu un livre, cela rejoint mes coups de cœur cités au-dessus, et les livres de ma jeunesse, ceux qui ont forgé mon goût pour la littérature de genre.

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

J’aime bien cette question, car elle me permet d’insister sur un point qui me gêne. En tant qu’ancien rôliste, j’aime me plonger dans un monde. Et donc, j’aime lire tout ce qui concerne un univers créé par un auteur : romans, nouvelles, etc… Par exemple, j’aime beaucoup le Vieux Monde qu’est en train de créer Jean-Philippe Jaworski. Mais il est bien difficile de tout lire lorsque de nombreuses nouvelles se retrouvent éclatées dans différents recueils. Moi je dis : vive les intégrales !
Bref, revenons à nos moutons. Comme je viens de le dire, je fonctionne plus par univers que par auteur. Par exemple Tolkien, j’ai lu tout ce qui concerne la Terre du Milieu, en tout cas tout l’aspect « roman », les nombreux livres d’analyse m’intéressent moins. Mais ses autres écrits, non.
Ceci dit, j’aimerais pouvoir lire tout Jaworski, car tout ce que j’ai lu de lui m’a stupéfié pour le moment. J’aimerais également lire plus de Dick.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Oui j’essaie d’y aller, quand ce n’est pas trop loin de chez moi. En l’occurrence le festival des « Utopiales » de Nantes, et le festival « Etonnants voyageurs » de Saint Malo. Mais j’ai bien l’intention d’aller un jour aux « Imaginales » d’Epinal…
En revanche, j’ai le défaut d’être timide, et de mal parler l’anglais. Donc je préfère me taire plutôt que raconter un truc d’une affligeante banalité… Par contre, j’essaie de ramener pas mal de dédicaces. Mais pour les photos, je laisse ça aux autres : pas envie de me trimballer un appareil photo sur les salons, et puis je me mets à la place des auteurs : des photos toutes les trois secondes, ça doit être un peu lourd…

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Bit-lit : je n’en ai pas lu, et n’en lirai pas. J’ai un apriori négatif, j’avoue. Mais je ne suis pas dans le public cible, donc je m’en passe très bien.
Harry Potter : pas lu non plus, juste vu les trois premiers films. Globalement ça me laisse de marbre, mais si ça peut amener des lecteurs vers la littérature SFFF, pourquoi pas…

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

Internet principalement, grandes librairies de temps en temps (type Cultura). Il y a pourtant une petite librairie réputée et spécialisée SFFF à Rennes (Critic, ça vous dit quelque chose ?), mais j’avoue n’y avoir jamais mis les pieds car je ne me déplace que très rarement au centre-ville… Oui c’est mal, j’en suis bien conscient, mais vous comprenez, la puissance de la flemme…

22) BD, comics, ou non ?

J’aimerais m’y intéresser, je suis conscient que le domaine est vaste et intéressant mais je n’en ai pas vraiment le temps (ni les moyens, la BD ça coute vite cher), donc non.

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Non, pas le temps non plus. Question de choix, mais je préfère compléter ma culture SFFF qui est encore extrêmement lacunaire.

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

Musique : pop-rock. Mais pas ce qui passe à la radio en général. Je suis assez éclectique, ça va de « Anthony & the Johnsons » à « AC/DC »…
Cinéma : ça va du cinéma « pop-corn » à des choses plus recherchées (dernièrement, j’ai beaucoup aimé « The reader » et « Les noces rebelles ». Tiens, il y a Kate Winslet dans ces deux films, bizarre…). Je suis plutôt bon public là encore. Par contre, j’avoue avoir du mal avec les comédies françaises…
Loisir : lecture bien sûr. Les jeux vidéo aussi, mais de moins en moins. Les jeux de société de temps en temps. Sinon, je passe mon temps sur internet !^^
Philosophe : je crois que la philosophie et moi, on s’est fâché au lycée. Et on ne s’est pas réconcilié depuis…

25) As-tu un Reader ?

Oui et non. Enfin ça dépend. C’est quoi un reader ? Un truc pour lire en numérique ? Un truc qui ne fait que ça, ou bien qui peut faire autre chose ?
Bref, j’ai un iPad (première génération).

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui, je lis régulièrement en numérique, sur mon iPad. Pratique pour lire dans le lit, sans déranger ma compagne.
J’envisage l’achat d’un «vrai» reader, type Kindle/Kobo/Cybook. Moins fatigant pour les yeux qu’un iPad (qui reste un écran LCD, avec tous les désagréments qui en découlent pour la fatigue des yeux).
En revanche, sur moniteur, non, je n’y arrive pas.

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

Je continue de préférer le livre papier, largement. Mais le numérique a ses avantages : prix réduits (même si les éditeurs pourraient vraiment faire plus d’efforts dans ce domaine), et surtout un énorme gain de place. Donc je privilégie toujours le papier, mais le numérique risque bien de prendre de plus en plus de place (façon de parler bien sûr).
Seul bémol : la politique des éditeurs, qui suivent à la trace la politique des majors concernant la musique. C’est à dire une sale habitude de mettre des DRM qui em....... les lecteurs honnêtes.
Ma crainte concerne également l’évolution des formats numériques. Qui nous dit que dans dix ans, les liseuses seront toujours capables de lire les livres au format ePub ou Kindle que nous achetons aujourd’hui ? Faudra-t-il repasser à la caisse ? Le marché des livres numériques est encore une jungle à peine défrichée, qui va beaucoup évoluée dans les années à venir, et c’est aux clients d’être vigilants pour ne pas se faire avoir. Encore faut-il être suffisamment informé...

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Oui, connecté depuis très longtemps, grâce à mes parents. Mes premières connections sur un web balbutiant ont eu lieu vers 1994-1995, avec un modem 14400 bps, un truc qui met deux minutes pour afficher une page de texte. J’y passais un temps fou, tout un univers qui se dévoilait sous mes yeux, j’étais fasciné.

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Pas le moins du monde.

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

Merci d’être arrivé jusqu’ici. J’te kiffe !





Merci de votre attention. Et n'oubliez pas ! Duck ! And cover !

mercredi 28 mars 2012

La ballade de Lord Clancharlie


"Du sel sous les paupières" est le dernier roman de Thomas Day. La 4ème de couv’ nous dit, uchronie, steampunk, conte de fée. Pour une fois, la couverture ne ment pas. Thomas Day ne s’est pas gêné pour mélanger les genres afin de créer un objet inclassable et grisant comme une boisson forte. De quoi est donc composée cette chimère rédigée dans le plus pur style feuilletonniste ?
Uchronie car l’action du roman commence dans une France de l’après Grande Guerre (précisément à Saint-Malo), qui ressemble à celle que nous connaissons sans être exactement la même. La guerre a duré sept ans, elle a beau être terminée depuis un an, elle a laissé derrière elle un « brouillard de guerre » qui couvre le ciel d’un linceul, voile le soleil, et affecte négativement les cultures comme les humeurs. La misère est grande, et le peuple, mécontent, gronde. On se déplacera plus tard dans le récit vers un Guernesey décidément très différent du vrai, puis vers une Irlande pas encore vraiment irlandaise. On sait (ou pas) l’affection irrationnelle que j’ai pour le name dropping, et ici l’auteur s’en donne à cœur joie. Le lecteur croisera donc dans le roman les héros de la révolution irlandaise (Michaël Collins en tête), un colonel de grande taille facilement reconnaissable, un immense auteur français terriblement déformé, deux grands physiciens de l’époque un peu dépassés par leurs découvertes, et un grand poète irlandais mystique.
Steampunk, "Du sel sous les paupières" l’est assurément de par l’existence même de l’un de ses personnages principaux, l’Überspion allemand. Il l’est aussi car la science du monde du roman est, bien malheureusement, en avance sur celle du notre, au moins dans le domaine militaire, comme il se doit.
Mais je crois que ce roman est d’abord et avant tout un conte de fée, dans ce que ce terme peut avoir de plus positif. Mais, attention aux marmots, c’est un conte de fée pour adultes. On y rencontre des monstres, des elfes (dont un prénommé Gwynplaine), des dieux celtes, et on finit même par y voyager dans le Sidh, terre métaphysique des anciens celtes, pour y chercher le salut dans les forces primordiales de la Nature, contraires de celles de la technologie. On y suit les aventures d’un jeune garçon et d’une jeune fille pauvres, courageux et nobles, en quête de survie ; on assiste à la naissance puis à la croissance de leur amour très pur ; on est témoin d’actes d’héroïsme admirables, de grandes preuves d’amitié, de sacrifices absolus. De fait, le roman ramène le lecteur aux grands récits d’aventure de son enfance, pleins de hauts faits rendus évidents par la noblesse d’âme des personnages, et de sombres complots explicables par la noirceur de leurs instigateurs.
"Du sel sous les paupières" est donc manichéen comme un vrai conte, mais il est suffisamment adulte, et d’une écriture suffisamment maitrisée, pour que son manichéisme ne paraisse jamais excessif ou stupide, au contraire. Celui-ci sert le récit, et ce roman offre au lecteur un vrai divertissement, intense, simple, et émouvant, reposant pour l’esprit dans un monde éditorial de personnages torturés et d’histoires tortueuses. Il propose aussi, ce qui ne gâche rien, quelques pages superbes, la mort du grand père, par exemple, étant un modèle de délicatesse et d’émotion contenue, ainsi que le « discours » de Gwynplaine convainquant Mädchen d’accepter son sacrifice.
Au final donc, un roman agréable qui se lit vite et laisse au lecteur le goût du contentement.
Du sel sous les paupières, Thomas Day

mardi 27 mars 2012

Ejaculation n'est pas orgasme


Petite nouvelle disponible seulement sur Amazon US de Margaret Atwood.
Elle y décrit une dystopie, qui me paraît difficilement viable d’un strict point de vue économique, dans laquelle une crise économique prolongée a conduit à régler les problèmes du chômage et de la surpopulation carcérale par l’organisation, dans des villes tests et sur la base du volontariat, d’une rotation mensuelle entre chômeurs et prisonniers, grosso modo. Les volontaires y vivent un mois dans un pavillon standardisé puis un mois à l’intérieur de la prison (dans les deux situations ils ont un emploi ou une activité), période durant laquelle ils sont remplacés dans la petite maison par leurs permutants sortis pour un mois de prison avant d'y retourner à leur tour. Il est impossible, théoriquement, et interdit de connaître ou de rencontrer ses permutants.
L’économie est totalement contrôlée, et les systèmes de surveillance et de contrôle social sont très développés. Il semble alors que les délinquants s’amendent progressivement au contact permanent des chômeurs non délinquants et que les ex-chômeurs trouvent avec un emploi une utilité sociale qui les sort de la pente glissante, car, comme chacun le sait bien, « Oisiveté est mère de tous les vices ». Pour les délinquants qui ne parviennent pas à abandonner leurs pratiques déviantes, reste la solution ultime de l’injection létale, précédée, « humanisme » oblige, par l’effet premier du cocktail chimique injecté : une sorte d’orgasme du siècle.
Dans ce nouveau Meilleur des mondes , c’est la frustration sexuelle et la jalousie qui gripperont (mais pas tant que ça) la belle machine totalitaire, comme dans "Brave New World", "1984", "Les monades urbaines", et j’en passe. Qui sont les permutants ? Quelle est leur vie ? Quelle est, surtout, leur sexualité ? Ces questions vont ronger un homme au point de l’amener à transgresser les normes, jusqu’à une conclusion surprenante sans être renversante.
On retrouve dans cette petite nouvelle, agréable à lire sans être indispensable, l’atmosphère inquiétante et paranoïaque de secret et de transmissions secrètes, ainsi que l’attention aux questions du sexe et de ses implications, qui existaient déjà par exemple dans La servante écarlate.
Un extrait du texte (pourquoi pensé-je à American Beauty ?) : « It's not that they don't have sex. It's not that she isn't willing ; but it's sex that she enacts, more or less like yoga, with careful breath control. What he wants is sex that can't be helped. He wants helplessness. »
I’m starved for you, Margaret Atwood

dimanche 25 mars 2012

Jihadistes du Christ


Etrangement je n'ai jamais rien écrit sur "Les druides", de Istin, Jigourel, Lamontagne. Erreur corrigée maintenant avec la publication du tome 6, dernier volume du premier cycle.
En six tomes denses, longuement descriptifs et dialogués, les auteurs nous font pénétrer, par l'entremise d'une enquête sur des meurtres de moines, dans le monde celtique du Vème siècle. Les premiers éléments disponibles semblent indiquer une culpabilité des druides, tenants de l'ancienne croyance. Ce qui n'est pas anodin, car, dans cette région du monde, la religion chrétienne pratique un travail de sape, parfois long et patient, d'autres fois brutal, pour supplanter l'antique culte druidique, et que les chrétiens sont du côté du pouvoir. Nous savons qu'elle parviendra à ses fins, avec d'autant plus d'irréversibilité que l'ancienne culture celtique était oghamique, peu à même de transmettre à l'avenir ce qu'elle était. Dans une Britania encore très romanisée, Gwenc'hlan, sage druide rappelant irrésistiblement le Guillaume de Baskerville du "Nom de la Rose" (y compris physiquement pour son adaptation cinéma), et son jeune apprenti Taran (qui est d'ailleurs le narrateur ex-post des faits, autre emprunt à Eco), tentent de disculper leurs frères druides, accusés des meurtres, et de comprendre quel complot se cache derrière ces tueries. Enquêtant sans relâche et analysant méthodiquement les faits dans une ambiance hostile, ils progressent vers la tragique vérité.
Le scénario est tortueux, riche, cruel. Il ne s'interdit rien, et les iles britanniques de l'époque sont décrites dans leur complexité, avec partisans de la nouvelle et de l'ancienne foi, autorités directement descendantes de Rome, vikings envahisseurs, guerriers pictes, mercenaires scots, misère extrème d'un petit peuple ne vivant guère mieux que des bêtes. On y croise St Guénolé et St Brendan, et on visite même (un peu) brièvement l'Amérique, les scénaristes extrapolant sur quelques éléments historiques laissant penser qu'il y a pu y avoir un bref contact à cette époque, bien avant Erik le Rouge donc.
Au service du récit, les dessins de Lamontagne sont absolument superbes. Précis, détaillés, réalistes, ils sont, de plus, magnifiquement mis en couleurs. Landes, forêts, monastères, armures romaines, cercles druidiques, villages des différentes peuplades tous différents les uns des autres, Lamontagne fait revivre un monde aujourd'hui disparu, écrasé par le rouleau compresseur chrétien (rappelons pour être complet qu'après avoir éradiqué les religions premières, les caciques romains ont même mis fin aux adaptations locales du christianisme lors du Concile de Whitby et de deux autres qui ont suivi).
Une excellente série de BD qui deviendra, je l'espère, un classique incontournable.
Les druides, t1 à 6, Istin, Jigourel, Lamontagne

AWAKE, AT LAST



MUHAHAHAHAHA !!
VOS PRIERES M'ONT REVEILLE, PAUVRES FOUS !!
ÏA ÏA SHUB-NIGGURATH !!

samedi 24 mars 2012

Expérience de zététique appliquée


Vous pouvez faire ce soir une expérience de zététique simple :

En vous couchant, pensez très fort à Gromovar, puis répétez 97 fois la formule suivante : "ph'nglui mglw'nafh Gromovar R'lyeh wgah'nagl fhtagn".
Puis, endormez-vous. Les étoiles étant alignées, un vortex temporel vous saisira à deux heures du matin et vous transportera instantanément à trois heures du matin.

La semaine prochaine nous essaierons une formule vous projetant en 2017.

vendredi 23 mars 2012

Rohypnol



"Zendegi" est un roman de Greg Egan. L’histoire qu’il raconte aurait pu faire une très émouvante nouvelle. Mais c’est un roman. 300 pages en anglais, 400 en français (le ratio est respecté), c’est infiniment trop. De plus, et je veux prévenir ici les lecteurs SFFF, "Zendegi" n’est pas un roman SFFF, sauf si on veut considérer que ça en est juste parce c’est Egan et qu’un des personnages principaux est une informaticienne tentant de mettre au point des personnalités synthétiques. Ca tangente tellement la blanche, qu’on peut classer ce roman dans le genre blanc cassé.
Connu comme auteur de Hard SF, peut-être le plus Hard SF du milieu, Egan situe ici son action hic et nunc ou presque, Iran 2012, puis Iran 2027. Le lecteur y assiste aux premières tentatives de mise au point d’un construct, au sens Gibsonien du terme, motivées par la volonté d’un père de continuer à soutenir et éduquer son jeune fils après sa mort prochaine.
Du côté positif, Egan aborde un certain nombre de questions intéressantes. Il décrit les difficultés de financement auxquelles sont confrontés les chercheurs, la difficulté technique de mise au point d’un objet informatique émulant un cerveau, à fortiori une personnalité humaine, les oppositions religieuses, violentes, que susciterait sûrement ce type de recherche (qui a dit adamistes et édénistes ?), la montée en puissance du virtuel comme objet de consommation et centre d’intérêt heuristique. Il pose (non, il survole, comme tout le reste) la question de l’humanité des constructs et des droits qui pourraient/devraient y être associés. Tout ceci est intéressant en soi, mais rien n’est assez développé.
De fait, "Zendegi" réussit le tour de force d’être un long roman qui ne fait que survoler ses sujets.
Un bon premier tiers du roman décrit, mais ce n’est pas le mot juste, une révolution iranienne mettant à bas le régime des mollahs. Survolée, « décrite » par l’entremise de quelques scènes censées être symptomatiques de l’évolution de la situation, il y manque la chair du régime iranien, seulement suggérée, à tel point qu’un lecteur distrait n’y verrait guère de différence avec n’importe quelle autre dictature dans le monde. Elle se résout de plus à une vitesse telle qu’il est impossible de sentir l’importance que peut revêtir cet événement. C’est un gimmick dans un Iran de carton-pâte, et on se demande, si c’était aussi facile, pourquoi les iraniens n’ont pas fait plus tôt cette fameuse révolution. Cet aspect-là est raté, mais surtout inutile si ce n’est qu’il présente les deux personnages principaux, et aurait été avantageusement remplacé par un texte introductif, voire pas de texte du tout. Il aurait suffit de faire sentir dans la partie 2027 que le régime iranien n’est plus ce qu’il est aujourd’hui.
Déjà, dans cette partie, certaines conversations n’amènent à rien d’utile en terme de récit, mais on ne le sait pas encore à ce moment de la lecture.
Passé cette révolution dans un verre d’eau, la quête du construct et la description de la relation père-fils donne lieu à de nombreuses dizaines d’interminables pages d’un prosaïsme auquel ne pourraient résister longtemps que des lecteurs habituels de blanche. Le lecteur, baillant à se décrocher la mâchoire, assiste donc à de longues discussions entre la chercheuse et ses financiers, entre la chercheuse et les services de sécurité de son entreprise, à d’interminables explications techniques sur la méthodologie utilisée pour tenter de capturer et dupliquer informatiquement les éléments de personnalité d’un être vivant, à de longues parties de jeu (décrites avec peut-être encore plus de détails de tout le reste) entre le père et le fils dans l’univers virtuel de Zendegi (imaginez des pages entières de description d’une session de World of Warcraft), à des consultations médicales durant lesquelles tout est expliqué au malade, sans compter les courses en taxi, les pros et cons des repas végétariens, etc.
Il n’y a, de fait, aucune tension dans ce roman, aucune urgence, ce qui est paradoxal quand on connaît l’histoire. L’enjeu devrait pousser le lecteur à tourner frénétiquement les pages pour savoir ce qu’il adviendra de Martin et de son fils. Mais le nombre et la taille des grumeaux qui parsèment le livre rendent le tout indigeste et d’une telle lenteur qu’il est impossible de continuer à se passionner pour une histoire dont j’ai dit au-dessus que, fortement écrémée, elle avait un potentiel émotionnel fort. De plus, Egan ne sait pas rendre un personnage aimable, ce n’est guère gênant dans ses récits hitech, c’est rédhibitoire ici.
Je me suis ennuyé comme rarement, et je pense que s’il n’y avait eu le crédit que j’accorde habituellement à l’auteur, j’aurais arrêté la lecture avant la fin. Egan écrit d’excellentes nouvelles, il pourrait s’y tenir (ou à des romans ultra hitech tels que Diaspora dans lesquels l’humanité n’est pas nécessaire).
Zendegi, Greg Egan

jeudi 15 mars 2012

Les péchés des pères retombent sur leurs fils



"Le premier sang" est le nouveau roman de Sire Cédric. Continuant la balade à travers les mythes et légendes entamée avec L’enfant des cimetières, c’est à la magie d’Aleister Crowley qu’il s’attaque cette fois-ci.
Contrairement aux autres romans de l'auteur qui pouvaient se lire indépendamment les uns des autres, il parait difficile ou au moins regrettable de lire celui-ci sans avoir lu au moins De fièvre et de sang, dont il est une forme de prolongement.
Récit d’un pacte noir et de ses conséquences des années après, narration des retrouvailles entre les deux enquêteurs fétiches de l’auteur, Alexandre Vauvert et Eva Svarta, "Le premier sang" est surtout l’occasion de régler de vieux comptes. C’est le récit d’une double vengeance, de deux vieux torts qu’on veut redresser dans le sang. Eva Svarta, absente du troisième roman du cycle, est au cœur de celui-ci, tant ces torts la concerne.
Résolument fantastique, ce nouveau roman teste un nouveau dosage policier/fantastique plus tourné vers le surnaturel, avec notamment de très nombreux chapitres mettant en scène les acteurs de la partie fantastique du récit. La part strictement policière, moins développée, n’utilise jamais de découverte fortuite ou de deus ex machina, ce qui est satisfaisant pour l’esprit logique du lecteur. Sire Cédric continue donc à se promener entre les styles et les approches comme il le fait à travers les mythes et les légendes.
Sûrement le plus ouvertement fantastique de ses romans, "Le premier sang" est aussi le plus cinématographique dans sa narration. L’auteur écrit toujours des chapitres courts, voire très courts, qui dynamisent le récit, d’autant qu’il sait accélérer une lecture par le rythme de ses phrases, qui peut se voir même sur la page, par la succession des sauts à la ligne notamment. Il alterne rapidement au moins trois fils narratifs, Alexandre, Eva, leurs adversaires, comme dans un montage de film d’action. Il utilise poursuites et confrontations physiques dans des scènes vives et animées. Moins gore que les deux premiers ouvrages, "Le premier sang" livre néanmoins son petit lot de meurtres graphiques, dont le mode d'exécution a bien sûr une raison d’être dans l’histoire.
La progression du fond est construite de manière très satisfaisante avec une intrication serrée des divers fils, et des flashbacks récurrents qui révèlent très progressivement les vieux secrets et lient entre elles des affaires qui semblaient totalement disjointes. Alexandre et Eva avancent régulièrement vers l’élucidation de leurs enquêtes, et le lecteur progresse aussi, de son côté, dans la compréhension des racines du mal, chaque page payant celui-ci d’une lueur supplémentaire.
On a donc avec "Le premier sang" un roman très efficace dans lequel on entre, une fois encore, par une scène très oppressante qui donne résolument le ton, un page turner lu en très peu de temps, dans une course haletante vers l’explication et la résolution du mystère (des mystères).
On regrettera seulement qu’un travail d’édition plus approfondi n’ait pas permis de transformer certains micro chapitres de transition, un peu inutiles, en simples paragraphes, ou de remplacer certains mots parfois mal choisis par d’autres plus appropriés.
Le premier sang, Sire Cédric

Lu avec la complicité du Pré aux Clercs

lundi 12 mars 2012

Much ado...



"Ad Noctum", titre prophétique, malheureusement.
Premier ouvrage publié du duo Lamarque et Portrait, "Ad Noctum" se passe dans un futur indéterminé, dans un monde ravagé par des bouleversements climatiques (sans doute, difficile à dire) et une longue guerre entre les USA et la Chine, ainsi que sur quelques autres planètes peu détaillées. Ilots de prospérité dans un monde devenu hostile, des villes-domes rassemblent la partie favorisée de l’humanité, servie (ou asservie) par une mégacorporation de la génétique, Génikor, qui vend de tout, du super soldat hybride aux traitements de réjuvénation en passant par les clones de plaisir, et qui est assez riche pour organiser le monde à sa guise . Ad Noctum" raconte les actions de Geninkor et ses interactions avec le monde réel. Sur le papier, c’est appétissant.

Deux mots sur la construction du récit. "Ad Noctum" est constitué d’un ensemble de nouvelles interconnectées qui dressent un portrait kaléidoscopique du monde. Pas déplaisant sur le fond, ça permet de balayer beaucoup de lieux et de situations (comme les fragments de rose en hologramme de Gibson, quand c’est bien fait), mais pas spécialement nouveau contrairement à ce que je lis ici et là (pour ne prendre qu’un exemple très récent, l'excellent Wastburg de Cédric Ferrand est construit de la même manière).

Sur les récits eux-mêmes maintenant. "Ad Noctum" commence très bien par deux histoires concernant la guerre contre la Chine. La première est un remake de Rambo à la mode OGM qui pointe le travail néfaste des spin doctor et story doctor qui font de la politique (et de la guerre qui en est l’ultima ratio) un spectacle mensonger destiné à manipuler l’opinion. Du Régis Debray de « L’Etat séducteur » aux couveuses de Koweit City, les exemples abondent. Les auteurs parviennent même à y mettre de l'humour. La deuxième est une histoire poignante sur l’impossible retour à la vie civile et les pertes psychiques de guerre. Ici plus d'humour, les histoires de mort finissent mal en général.
Puis, vient une histoire de clone sex toy sans grand intérêt, avec œilleton dans le mur (!), manque d'amour, et voyeurisme un peu stérile. Un long ennui.
Petite visite ailleurs pour une chasse à la chimère avec la société Zaroff Aventures. Une histoire qui manque d’une véritable progression et d'une tension dramatique pour être passionnante. Telle que, elle est un peu plate et n’excite jamais. Dommage. Elle aurait pu.
"Le cri de la chair" est une histoire d’amour sans sexe après celle de sexe sans amour. Elle aurait pu donner un développement intéressant si elle n’avait pas été traitée sur le mode du vaudeville. L’ennui continue.
Puis une histoire de réenveloppement (si j’ai bien compris) à laquelle je n’ai pas compris grand chose si ce n’est que c’est une vengeance. Mouarf !
"Le dernier continent" émascule encore une idée intéressante sur les trafics d’êtres humains. Elle n’échappe pas, de plus, au point Godwin tant est vrai qu’est encore fécond, etc.
"100 états d’âme" est une nouvelle sur la mémoire et sa manipulation. Plutôt réussie dans sa construction, même si depuis Total Recall, ce concept n’est guère original.
Enfin, last but not least, une longue nouvelle dans une arcologie verticale à la "Monade Urbaine" qui oppose la volonté prométhéenne des hommes au désir de maternité des femmes. Véhiculant tous les clichés les plus éculés sur le sujet, mythifiant la grossesse, suggérant un accouchement dans l’eau de mer comme dans les meilleurs délires des partisans de la maternité des Lilas, on a envie de dire aux auteurs de respirer un bon coup et d’aller lire Elisabeth Badinter.

"Ad Noctum" prouve que de bons concepts ne suffisent pas à faire de bonnes histoires. Par de mauvais choix d’illustrations (notamment une vision trop "petit bout de la lorgnette" qui empêche d'une part d'avoir une vision d'ensemble de la situation, d'autre part de s'attacher à des personnages qui passent trop vite), un flou spatio-temporel qui est pénible à la longue, et un style écrit, fait d’une succession interminable de phrases courtes qui donne une impression de litanie par moments, les auteurs gâchent leurs idées pourtant intéressantes. J’espère qu’ils sauront retrouver le niveau d’enjeux qui est celui des deux premières nouvelles, mais la prochaine fois, je m’en assurerai avant.
Ad Noctum, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait

vendredi 9 mars 2012

No future in America's dreaming



"Flashback" est un long roman dystopique de Dan Simmons.
USA (ou ce qu’il en reste), 2035. Nick Bottom, ancien inspecteur de police de Denver, est devenu une loque, drogué au Flashback et viré de la police, depuis la mort accidentelle de sa femme six ans auparavant. Il y a six ans justement, il avait enquêté sans succès sur le meurtre du fils d’un richissime homme d’affaires japonais. Et voici qu’aujourd’hui le dit homme d’affaire vient le chercher dans sa misère et lui propose une forte somme pour rouvrir l’enquête, car Nick est le seul capable, sous Flashback, de revoir tous les éléments du dossier, détruits entre-temps par un incendie accidentel. Pendant ce temps, loin de lui, son fils, placé (abandonné) chez son grand-père maternel après la mort de sa mère, se lance dans une affaire bien trop grosse pour lui. Les deux convergeront.

Qu’est donc le Flashback ?
Une drogue bon marché permettant à celui qui la consomme de revivre parfaitement ses souvenirs, une minute pour une minute. Vendue en fioles de dix minutes à plusieurs heures, et consommée par des millions d’Américains plus ou moins accros, chez eux, dans la rue, ou dans des caves qui rappellent les fumeries d’opium du XIXème siècle, elle leur permet de revoir les moments qu’ils choisissent, mais les prive de vraie vie tout le temps qu’ils sont assoupis sous Flashback. Elle est aussi à la base de la création des flashgangs, qui tuent ou violent pour pouvoir revivre leurs méfaits à l’infini.

Dans quel monde vit Nick Bottom ?
Au niveau micro : dans un morceau d’un Baby Gap reconverti en lieu de vie au sein d’un centre commercial fortifié et transformé en résidence. Au niveau macro : dans des USA auxquels ils ne restent que 44 Etats (et demi), retournés à une forme d'anarchie violente pré XXème siècle. Texas, Nouveau Mexique, et quelques autres ont fait sécession ou ont été conquis par leur voisin, sans compter Los Angeles fragmentée et divisée en zones contrôlées sur bases ethniques entre anglos, reconquistos hispaniques, blacks, gangs, etc., la république populaire indépendante de Boulder, etc. Dans ce qui reste des USA, le gouvernement fédéral ne contrôle plus grand chose, et le pays est largement sous tutelle de ses créanciers japonais. Gangs crapuleux ou drogués, terroristes frappant au hasard for the sake of it, milices ethniques ou gardes privés, rendent la vie très dangereuse pour une population prise, impuissante, au milieu du chaos. Il n’y a plus de rassemblements de foule, trop dangereux, et les stades, pour des raisons de coût, sont devenus des prisons à ciel ouvert. Au niveau méta : dans un monde reconfiguré. Le Japon a secoué ses oripeaux étatiques et retrouvé l’organisation féodale du shogunat autour de compagnies riches et puissantes, un grand califat islamique tricéphale dessine un immense croissant autour de la Méditerranée et compte des sympathisants dans la plupart des pays du monde, Israël a été vaporisé par un assaut nucléaire, la Chine en crise est le lieu d’une guerre civile endémique. Le pétrole est cher, les voyages rares, on se déplace en voitures électriques poussives ou à vélo, sauf si on est super riche. L’ONU a pris acte des nouveaux rapports de force, le temps de la superpuissance américaine est loin derrière.

Dans ce monde terrifiant, Simmons tisse une passionnante et captivante histoire de meurtre et de complot. Patiemment construite, et joliment structurée sur deux fils avec des allers-retours à l’intérieur même des chapitres, elle entraine le lecteur sur la trace d’une machination qui dépasse largement les enjeux de départ, et qui se dévoile très progressivement à l’enquêteur comme au lecteur.
Comme souvent quand Simmons s’approprie un genre, il en fait un usage efficace et le pousse non loin de ses limites. Ainsi, le roman de Simmons en évoque beaucoup d’autres. C’est d’abord du Cyberpunk sans interface neurale directe. L’auteur retrouve la description hiératique et glaçante des zaibatsu hitech japonaises qu’avait initié Gibson dans "Neuromancien", il délivre des scènes de convois et de combats routiers qui rappellent le "Hardwired" de Walter Jon Williams (même si lui réfère à "Mad Max"), il décrit un monde de combat urbain qui est (ou a été) la marque du Cyberpunk et y ajoute les attentats aveugles et insensés qui frappaient tellement dans "Tous à Zanzibar". Il y ajoute une dimension géopolitique, pas toujours aussi présente ou développée dans le genre, développe aussi les effets d’une banqueroute étatique, et l’effondrement mou qui en résulte quand l’Etat perd, de fait, et le monopole de la violence légitime, et toute capacité de projection extérieure efficace, perdant donc toute prétention à la souveraineté. Le monde de "Flashback" est noir, terriblement noir, il est aussi celui de la mort d’une nation, de son abandon dans le rêve. Mais Simmons sait aussi sortir de ce cadre et l’élargir. Comme dans "Ilium" et "Olympos", l’auteur dit son amour de Shakespeare (et ici en l’occurrence du Songe d’une nuit d’été), comme dans le film "Idiocracy" il décrit un monde d’où culture et livres ont disparu au profit de satisfactions immédiates et largement virtuelles, un monde amputé de son histoire par ignorance pure, un monde d'où même le souvenir des vieux films a disparu, il donne à voir une jeunesse embrigadée ou narcissique ne vivant que dans l’instant, et des millions de gens ayant choisi de survivre dans le passé du Flashback.
Les personnages du roman sont denses et très construits. C’est vrai non seulement des premiers rôles, mais aussi des personnages secondaires. Ils dépassent généralement leurs déterminismes pour agir comme des êtres vraiment dotés d'intelligence. Les scènes d’action sont rapides et palpitantes. Le monde est décrit avec force détails et il sonne vrai. Les dialogues (souvent politiques) sont détaillés et bien plus divers que ne le dit la légende de ce livre. "Flashback" est donc un roman très efficace, passionnant, un vrai page turner qui étonne et émeut autant qu’il intrigue.
Car, venons-en à la légende ou à la polémique (deux mots pas plus). Tout ce que les USA compte de politiquement correct s’est ému de "Flashback" ; Simmons y décrit des situations (d’anticipation rappelons-le) qui ne sont pas dicibles en langage PC. Et pourtant, comme d’autres auteurs de dystopie avant lui, il pousse au bout des trends qui lui paraissent inquiétants dans le monde contemporain. Listons-en quelques-uns :
Un Etat effondré sous le poids de sa dette. Il y a bien aujourd’hui une menace objective sur le fonctionnement des Etat à cause des crise de la dette, comme le montrent les divers exemples d’abandons de services publics observés dans le monde, USA compris.
Une implosion des USA sur base ethnique. Les USA sont déjà structurés sur base ethnique et les Etats peuvent imploser sur cette base, la Yougoslavie est un bon exemple, sans parler de l’ex-URSS.
Un califat islamique agressif. Il existe des mouvements islamistes radicaux violents et ils ont pour projet ultime la création d’un califat. Il existe un Etat, l’Iran, qui veut se doter d’armes atomiques et qui promet régulièrement la destruction d’Israël.
Une jeunesse barbare par suite d’une éducation défaillante et d’un narcissisme forcené. Est-il besoin de développer ?
Si l’on excepte quelques (brèves) piques sur Obama ou le réchauffement climatique avec lesquelles Simmons s'est peut-être fait plaisir, il me semble que tous ces trends existent, et que les pousser au bout est le principe même de la dystopie. Cela ne signifie pas qu’ils se réaliseront nécessairement comme dit dans le livre. Il aurait pu évidemment en choisir d’autres, mais c’est son droit d’auteur d’écrire sur ce qui lui paraît important. Si Dan Simmons avait décrit un super Etat fasciste ou bigot prenant le contrôle des USA, la vox populi se serait réjouie de lire un livre d’un auteur tellement avisé, pertinent, vigilant (c’est le mot consacré) ; ici, les chiens battus sont américains et les méchants impérialistes japonais et musulmans, or, comme chacun le sait, le temps des guerres est derrière nous et nous sommes maintenant tous amis dans la grande fraternité mondiale. On ne dit pas du mal des autres, c’est mal. Bad, bad Simmons qui empêche l’homme blanc de sangloter en paix, et lui rappelle qu’il n’y a que l’Europe qui ait fait d’impuissance vertu.
Dernière question : Dans Simmons développe-t-il prioritairement ces trends parce qu’il est de droite, voire néo-con ? Lui dit que non, et moi je m’en fous.
Flashback, Dan Simmons

L'avis d'Anudar

L'avis du Traqueur Stellaire

mercredi 7 mars 2012

N'y venez pas !


Tome final de la trilogie des "Carnets de Darwin" dont le premier opus laissait présager de bonnes choses. Mauvaise pioche. Le second volume était en-dessous, partant dans des directions divergentes sans rime ni raison, et le troisième ne fait que confirmer l'impression d'une dégradation régulière.
Embarqué dans une histoire emberlificotée et rendue difficilement crédible par les coïncidences indiennes qu'on y trouve (les lecteurs comprendront), le spectateur aura l'impression que l'auteur n'a jamais choisi ce qu'il voulait raconter vraiment, entre satyre sociale, fantastique, enquête, drame psychologique, et que sais-je encore ?
Le dessin pâtit aussi de la baisse de niveau de cette BD. Il est souvent de piètre qualité, hormis quelques beaux gros plans sur des visages. Dès que les cases (trop nombreuses et donc trop petites) montrent une perspective un peu éloignée, visages et corps deviennent quelconques et perdent énormément en précision. Ce qui devrait être dynamique ne l'est jamais vraiment, et le gimmick, apprécié dans le premier tome, qui consiste à utiliser des traits pour suggérer la vitesse finit par être usé jusqu'à la corde.
Les carnets de Darwin, t2 Double Nature, Ocana, Runberg

lundi 5 mars 2012

BOF


J'avais vraiment aimé les deux premiers romans de Fabrice Bourland, et même le troisième si mes souvenirs sont bons. La magie n'a plus fonctionné avec ce quatrième voyage dans la Londres 30's de Singleton et Trelawney, sur les traces d'un embaumé disparu, alors que George VI est couronné, éloignant définitivement son pays de la tentation fasciste.
Difficile de dire pourquoi. Trop de digressions, trop de descriptions ralentissent le rythme de ce qu'on aimerait être une aventure rythmée et rapide. Trop de coïncidences ou d'intuitions miraculeuses dans le déroulement des investigations. Une histoire difficilement croyable, même pour des détectives du surnaturel, avec un équilibre enquête policière/résolution surnaturelle qui me semble ici brisé. Ou alors, la recette, quatre fois répétée, ne fonctionne plus. Au final, une déception. Dommage.
Le serpent de feu, Fabrice Bourland

dimanche 4 mars 2012

Time is on my side


Qu'on sache qu'Armageddon Rag, précédemment chroniqué ici, ressort chez Denoël, nanti d'une couverture absolument superbe. Ce qui se trouve à l'intérieur ne l'est pas moins. On pourra y constater, s'il en était encore besoin, quel énorme auteur est George RR Martin. A ne pas rater.
Armageddon Rag, George RR Martin

samedi 3 mars 2012

Who killed Bambi ?


Quand j’ai eu "Le train de la réalité" entre les mains, avec les couleurs décalées sur le Teppaz, j’ai d’abord pensé que l’imprimeur avait pris un peu de Gloire pour se donner du cœur à l’ouvrage, puis que la couverture était en 3D (testé avec les lunettes Real D 3D, pas ça). J’ai finalement déduit que la couverture, comme les textes dixit la 4ème, était expérimentale. Alors, expérimentons.
"Le train de la réalité" est un recueil de nouvelles uchroniques situées dans le monde de Rêves de Gloire. Précisons qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu le roman pour apprécier le recueil, même si ça lui donne une saveur particulière. Que trouve-t-on sous cette étrange couverture ? Six nouvelles (+1) de longueurs variées, entrelardées de témoignages très courts sur l’assassinat du Général (Le Général voyons, le seul et l’unique). Narrées à la première personne (sauf une et pour cause), elles constituent autant de fenêtres ouvertes sur le monde uchronique de "Rêve de Gloire". Nantis de plusieurs points de divergence, celui-ci a largement dévié du nôtre sur les plans politique ou géopolitique (ou musical), en revanche socialement il est assez semblable, tant les sociétés sont d’énormes paquebots à l’inertie phénoménale. Visite donc dans ce monde qui est autre tout en étant le nôtre.

Le lecteur croisera un philosophe borgne initiant libéralement à la Gloire. Il prouvera involontairement que cette substance est une auberge espagnole qui s’est faite plus grosse que le bœuf, et qu’on n’y trouve que ce qu’on y a apporté, mis aux dimensions de l’univers.

Il rencontrera, dans un texte succulent, un espion soviétique enterré dans une librairie SF de Marseille, entre paranoïa, doutes marxistes, et pain du Diable, qui sauvera le grand Albert, lui permettant ainsi d'atteindre un âge canonique et d’intervenir dans le roman.

Il suivra la dérive violente d’un petit groupe d’intellectuels contestataires, à travers les yeux d’une de ses membres qui brosse pour le lecteur une histoire politique sur deux décennies. Gloire, contestation de la société de consommation, autoritarisme, Chicago boys, censure, presse underground, actions situationnistes spectaculaires mais stériles (à fortiori dans une société de censure), financement criminel, hubris mortifère, tout est là dans un récit dont l’aboutissement politique n’est guère plus fécond que celui des radicaux de notre réalité. Sûrement le meilleur texte du recueil.

Il verra bruler les derniers feux des derniers punks d’Alger, éclairés par la punkerie yougoslave.

Il entrera dans la tête d’un gars atteint de MPD. Là, je préfère clairement le dédié Billy Milligan.

Enfin, il suivra la carrière un peu ahurie de blousons noirs sans conscience politique qui prouvent comme il est difficile pour l’avant-garde d’éclairer le prolétariat. Musicalement, vissés dans leurs prénotions rock'n'roll, ils n’adhèreront jamais aux manifestations des nouvelles vagues anglaises et américaines (même si politiquement comme musicalement ils savent s'adapter). Ces gens de peu de conscience, mais habités par l’amour de la (leur) musique et du plaisir qu’elle donne, feront à eux seuls presque toute l’histoire du rock à Alger, sans même s’en rendre compte.

Entre ces nouvelles, les nombreuses versions de l’assassinat du Général. Légendes, fanfaronnades, univers parallèles, tout est possible (même si l’auteur induit, trop à mon sens, une réponse). La réunion des versions réjouira les complotistes de tout poil.

En bonus : Une uchronie agréable à lire sur la famille de Charlie.

Je retrouve "Rêves de Gloire" dans train. Mêmes qualités : multiplicité des points de vue, adaptation du style au point de vue (jusqu’au plus terrib’), grande finesse d’analyses politiques transmises en peu de mots. Même sentiment : je ne vibre vraiment qu’aux textes politiques, même si j'ai beaucoup apprécié les rockers parce qu'ils sont justement une forme d'infrapolitique).
Au final un livre très agréable à lire, drôle et futé, moins grave que "Rêves de Gloire", qui lève le voile sur quelques mystères de notre monde.
Le train de la réalité, Roland C Wagner


vendredi 2 mars 2012

Hidden in plain sight


"Le scarabée d'or" est la magnifique adaptation BD d'une excellente nouvelle d'Edgar Poe. Delcourt Ex-Libris pour la collection (qui avait déjà fournie entre autre une vison graphique de La colonie pénitentiaire de Kafka), Corbeyran au scénario et Marcel aux crayons. Le duo qui avait fait merveille avec Le Malvoulant revient pour une nouvelle réussite.
L'adaptation fidèle du récit que livre Corbeyran fait la part belle au texte précieux du XIXème siècle ; c'est superbement narré, dans le style de l'époque, jamais surpassé depuis. L'histoire, inquiétante à souhait, mêle sans vergogne un scarabée mystérieux, sans doute magique, des pirates du bayou, un bourgeois déchu, un qui ne l'est pas, et un vieil esclave noir. La fortune, et le retour dans le monde qui l'accompagne, sera-t-elle au bout de l'aventure ? Il faudra lire pour le savoir. Comme dans "Double assassinat dans la Rue Morgue", Poe brouille les pistes et embrouille son lecteur, comme dans "La lettre volée", il cache ce qu'il veut dissimuler en pleine vue, non seulement du héros berné de la nouvelle, mais ici même du lecteur (heureux celui qui lira la BD sans avoir jamais lu la nouvelle). Il donne aussi un cours magistral de cryptographie, science intrigante entre toutes, qu'il fit connaitre au grand public, à l'époque, par l'entremise de cette nouvelle.
Le dessin de Marcel illustre parfaitement le récit. D'un réalisme déformé qui évoque le fantastique comme déformation subtile de la réalité, il met le lecteur dans l'émotion de l'histoire étrange racontée par le narrateur. Bayou brumeux, forêt inextricable, cartes et parchemins se donnent à voir dans leur étrangeté. Les couleurs (du même) apportent la touche manquante d'immersion, et on admire le halo des lanternes, la chaleur d'une pièce faiblement éclairée par un feu, la couleur glauque du marais, ou le brillant irrésistible de l'or.
Une belle réussite.
Le scarabée d'or, Corbeyran, Marcel

jeudi 1 mars 2012

Heurts et malheurs du couple


J'avais dit tout le bien que je pensais du dernier recueil de nouvelles du maitre de l'horreur US dans cette chronique. Je persiste, signe, et conseille vivement la version française à ceux qui n'aiment pas lire l'anglais. C'est du très bon.
Nuit noire, étoiles mortes, Stephen King

Se refuser à l'un, c'est faire du tort à tous



"Mortelle" est une novella, publiée en 1967, de Christopher Frank qui s’est ensuite plutôt illustré comme scénariste de cinéma.
Cette chronique sera inhabituelle car je viens (encore) de relire "Mortelle", et je ne sais toujours pas si j’aime passionnément ce livre parce qu’il est objectivement aimable, ou parce que je l’ai lu pour la première fois à un âge où les notions d’individualité en lutte contre le conformisme et d’amour invincible entrent en résonance avec les préoccupations existentielles de ce moment de vie.
"Mortelle" est une dystopie très brève et très peu détaillée. Un Etat omnipotent ou presque, l’obligation d’avoir des amis et des relations sociales nombreuses, l’interdiction de l’exclusivité dans le relationnel y compris sexuel, la bonne humeur imposée, la nécessité de ne se démarquer en rien, d’être et de se sentir l’égal de tous. On peut voir dans "Mortelle" (époque d'écriture oblige) une critique des société totalitaires communistes, notamment de la Chine maoïste avec ses cuisines collectives, son exécration de toute hiérarchie, sa collectivisation des actes privés, mais l’unanimisme et le conformisme démocratiques ne sont guère différents et ne valent pas mieux – c’est Barthes qui écrivait que « Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire » ; en démocratie le poids de la foule et de ses préjugés naturalisés est insurmontable. De plus, la transparence obligée des bâtiments et la collectivité forcée des activités peut certes symboliser la surveillance des totalitarismes, mais on peut aussi y voir une intuition brillante sur la société des réseaux sociaux, de la télé-réalité, et de la mise en scène permanente du soi sur une place publique qu’Internet agrandit à la taille du monde (et que dire de la Carte d'amis, qui doit comporter douze noms sous peine de sanctions, et de sa ressemblance avec les liste d'Amis ou de Followers online).
Avec une économie de mots admirable (et sur une structure qui rappelle un peu 1984), Frank décrit la lutte solitaire d’un homme pour son individualité et contre l’indifférenciation des sentiments qui lui est imposée par la société. Il ne fera pas la révolution, il ne veut ni connaître les fondements du système ni le changer ou l’abattre, il veut simplement se prouver par ses actes qu’il est aussi différent qu’il se sent l’être. Il sait dès le début qu’il sera vaincu, qu’il en mourra éventuellement, mais il n’en a cure car vivre un peu vraiment lui paraît préférable à fonctionner longtemps. Son amour pour Mortelle, habitée de la même révolte, le soutient et l’entraine vers ce qui est objectivement une folie, mais il résiste à l’imposition idéologique, en écrivant, par pure forfanterie, ses pensées personnelles, comme d’autres résistent aussi, chacun à sa manière, chacun dans son petit coin. Néanmoins, « rectifiés » par l’Etat, exécutés par ses soldats, éradiqués dès l’enfance par une éducation égalitariste jusqu’à la folie, ces révoltés sont de moins en moins nombreux au fil du temps ; peut-être n’y en aura-t-il un jour plus aucun.
Pages 60-61 de l’édition Points Seuil, le héros (seul personnage dont nous ignorons le nom) explique longuement les symptômes de sa « maladie », je peux être enthousiaste devant cette page :
« Il m'est difficile de parler de ma maladie. Elle ne se manifeste qu'indirectement, sans crises ni symptômes bien définis. Je la sens en moi, ancrée très profondément. Par exemple, j'utilise très souvent la première personne du singulier quand je parle. Je commence mes phrases par : « je trouve que » ou « je pense ». Un homme sain dirait : « on trouve que », ou bien : « il est généralement admis que ».
D'autre part, je ne veux pas que l'on me touche. C'est un symptôme très grave. Les autres se prennent par le bras, se serrent la main, marché épaule contre épaule, même et surtout lorsqu'ils viennent juste de se rencontrer. Moi, je ne peux pas. À ce sujet, je suis victime d'impressions aberrantes qui traduisent bien ma maladie. Il m'est arrivé de penser quand souriant à quelqu'un je le choisissais, le sélectionnais, lui témoignais de l'estime à lui en particulier. Un homme sain sourit à tout le monde. Sur la Plaine, je choisis souvent les chemins les moins fréquentés, les plus calmes. Un homme sain recherche le bruit et l'animation. Lorsque plusieurs personnes se battent contre une seule sur la Plaine, mon instinct me porte immédiatement à secourir celui qui se trouve en état d'infériorité. Un homme sain se joint toujours au plus grand nombre. Pour que j'aide quelqu'un, il ne suffit pas qu'il est besoin d'aide, il faut aussi que je veuille bien lui venir en aide.
Lorsque le représentant du Comité de Charité vient à la maison prendre l'argent que nous devons mettre quotidiennement dans la Boîte à Charité près de la porte, je dois détourner les yeux pour ne pas vomir.
Parfois, je me suis trouvé devant une usine au moment de la sortie. J'ai vu le personnel sortir en groupe, comme une larve chaude et mouvante. Les directeurs et les savants sortent avec des ouvriers comme la loi l'exige, ils portent les uniformes qu'impose le règlement, et pourtant on les distingue des autres. Ils ont beau baisser la tête et se coiffer en arrière avec de la brillantine, on les reconnaît d'emblée. Ils le savent et ils en ont honte. Ils essaient de plaisanter avec les ouvriers, ils boivent du vin avec eux, mais leurs plaisanteries ne font rire que leurs semblables et ils n'aiment pas le vin populaire. Quand je les vois, je ressens à la fois une grande tristesse et une grande joie.
Ce sont là les symptômes de ma maladie. Quant aux causes, elles remontent, paraît-il, à des temps anciens et ne sauraient être expliquées par des historiens. Les historiens ont tous été rectifiés, ils ne se souviennent de rien. »

Je suis preneur de tout avis d’autres lecteurs de Mortelle, pour confrontation, sachant que la dernière publication de ce texte date de 1996, et que les avis dessus n'abondent pas.

Mortelle, Christopher Frank