mercredi 29 février 2012

Deadwood on Arès



"Desolation Road" est le nom d’une minuscule bourgade perdue au milieu du désert martien qui grandira, pour son malheur, jusqu’à sa destruction, car, même tapie au milieu de nulle part, il ne lui fut pas possible d’échapper au monde.
"Desolation Road" est l’un des romans les plus foisonnants que j’ai lu depuis longtemps. Le nombre des personnages est très élevé (McDonald inaugure ici son don de l’intrication des destins qui explosera dans River of Gods), tous nantis de noms invraisemblables. Ils utilisent une technologie futuriste, nommée aussi de manière incroyable. Terraformation, fusion nucléaire portable, engineering météo, technologies spatiales, déplacements temporels, génétique avancée et bio engineering, etc. Mais, en réalité, "Desolation Road" c’est Deadwood sur Mars (avec certes une fin plus tragique). Du western, McDonald garde tout (et je vais écrire ici un inventaire à la Prévert comme il y en a plusieurs dans le livre) : la petite ville au milieu du désert, sa voie de chemin de fer qui la traverse et la relie épisodiquement au reste du monde, ses familles fondatrices, son « maire », son « saloon », ses parcelles distribuées libéralement aux premiers arrivants (tous marginaux, fuyards, freaks en recherche d’un avenir meilleur ou d’une chance de survie), ses familles ennemies (comme les O’Timmin et les O’Hara de Lucky Luke ^_^), ses mafieux, ses adultères, ses coups de foudres, ses petits et grands secrets connus de tous, ses forains qui passent régulièrement et apportent l’extérieur dans ce lieu clos, ses juges itinérants, ses pendaisons (réussies ou non), ses nouveaux arrivants de plus en plus nombreux, ses ambitieux qui quittent la ville assoupie pour réussir dans le vaste monde, etc.
Et le vaste monde, c’est Mars et les compagnies. La ROTECH qui terraforme Mars et l’alimente en immigrants ou la Bethlehem Ares Corp qui exploite (à tous les sens du terme) les ressources de la planète rouge. Dans un raccourci saisissant de l’histoire sociale américaine, McDonald montre l’ascension impressionnante de la Bethlehem Ares, portée par les objectifs du Profit et de l’Industrie, créatrice d’un « Nouveau Féodalisme » qui n’est pas sans rappeler le « Collectivisme oligarchique » de 1984. Le monde fordiste de la BAC fait des salariés de simple matricules, encourage la surveillance et la délation comme moyen d’ascension dans l’organigramme, détruit méthodiquement ce qu’il vient de produire (reprenant encore un principe du collectivisme oligarchique selon lequel la guerre est le moyen de détruire la production afin de garder un niveau de vie bas et de justifier la poursuite de la production). Il n’hésitera pas à détruire des communautés pour s’enrichir, puis sera confronté à des mouvements sociaux violents, des grèves dures, et, comme dans la meilleure tradition, utilisera des « jaunes » pour briser les mouvements.
Parallèlement à l’action des compagnies, celle des politiques (rebelles ou loyalistes, premiers colons ou nouveaux arrivants) pèse aussi sur "Desolation Road". Autre source de pouvoir, le monde politique est une voie d’ascension alternative. Les luttes y sont aussi intenses, et brutalité et trahison y sont la règle.
Entropie centrifuge, pressions corporatistes, combats politiques, poussent la (plus si) petite communauté à la limite de sa capacité de résistance. Les forces contradictoires qui tirent à hue et à dia sur "Desolation Road" finiront par provoquer sa destruction, et ne restera qu’une tapisserie, réalisée par la Mnémosyne locale, qui retrace l’histoire des grands et petits conflits qui s’y sont joués.
Si j’arrêtais là, je n’aurais pas tout dit. Il importe de savoir que ce western de l’espace n’est jamais réaliste. Parfois onirique, à l'occasion fantastique, rarement réaliste, "Desolation Road" est à l’opposé de ce qu’on nomme aujourd’hui Hard-SF. Truffé de néologismes toujours volontairement cocasses, peuplé de personnages aux noms improbables et aux biographies qui ne le sont guère moins, lieu d’une science qui tangente souvent la mécanique par son côté « bric et broc », siège d’évènements inexplicables autrement que par du fantastique, "Desolation Road" peut déconcerter un lecteur féru de plausibilité scientifique. J’ai lu tout ce roman avec le Boris Vian des romans à l’esprit. C’est la même biologisation des machines (jusqu’à des fusions bio-mech), la même vision de la science comme assemblage de briques Légo, le même ton goguenard, la même manipulation des noms envisageable seulement à quelqu’un qui sait que celui qui nomme est celui qui gouverne. Mais ici, McDonald dépasse Vian dans l'excès, pris d'une volonté burlesque de montrer la femme à barbe qui le rapproche plutôt des Marx Brothers.
Je suis bien trop sombre pour apprécier cette bonne rigolade, mais je suis convaincu que des lecteurs plus légers seront ravis par la richesse de ce texte.
Désolation Road, Ian McDonald

Lu avec la complicité d'Ailleurs et Demain.

L'avis de Lorkhan

L'avis des Naufragés Volontaires

L'avis d'Efelle

Add : Ci-dessous la couverture d'une édition VO qui transcrit parfaitement l'ambiance du livre.


mardi 28 février 2012

Valachia über alles



"Anno Dracula" est un roman chatoyant de Kim Newman (l'illustration ci-dessus représentant parfaitement l'esprit du livre), situé en 1888, à Londres, juste après la victoire de Dracula.
Victoire de Dracula ?!? Pourtant, à la fin du brillantissime "Dracula" de Bram Stoker, le monstre est vaincu, si mes souvenirs sont bons. Dans l’univers uchronique de Newman, non. Dracula a gagné, il a mis en fuite ses ennemis, il a même fini par transformer la jeune reine veuve Victoria en vampire et par l’épouser, devenant ainsi Prince Consort, nanti d’un pouvoir presque illimité sur l’empire britannique. Quand un second monstre fait son apparition, et égorge puis éventre les prostituées vampires de Whitechapel, signant ses crimes du nom de Jack l’éventreur, quantité de groupes influents se mettent sur ses traces, chacun espérant faire avancer ses intérêts propres.
"Anno Dracula" est un feu d’artifice romanesque. Kim Newman, homme sans doute totalement dépourvu d’un surmoi lui disant « Là, tu exagères », s’est fait plaisir en réunissant dans les mêmes pages tout ce qui compte dans le XIXème anglais, historique ou fictif. Le casting du roman est sûrement le plus impressionnant que j’ai jamais vu. Pour le lecteur, c’est l’équivalent d’une visite dans la caverne d’Ali Baba, chaque nouvel intervenant croisé apportant une part d’émerveillement supplémentaire. On rencontrera donc dans "Anno Dracula", parfois comme personnage principal, parfois comme personnage secondaire, parfois comme simple figurant, voire mention d’un personnage hors champ, en vrac et de manière non exhaustive : d’abord les personnages survivants du "Dracula" de Stoker, Jack Seward et Art Holmwood ainsi que Mina Harker et les mânes de Bram Stoker et de Van Helsing, mais aussi Sherlock Holmes, Lestrade, Abberline, George Lusk, le colonel Moran, le professeur Moriarty, la veuve de Bram Stoker, le club Diogène, Mycroft Holmes, sir Charles Warren, Jo Merrick, Algernon Swinburne, Oscar Wilde, le peintre Basil Hallward (tiré de mon roman préféré), le docteur Jekyll, le docteur Moreau, etc… Et là où le roman est brillant et déprimant à la fois, c’est dans le fait qu’après m’être félicité d’avoir reconnu autant de références, j’ai compris à la lecture de la postface que j’en avais raté encore plus, des noms, des titres de chapitres, des lieux entre autres. Et le miracle s’accomplit, l’accumulation n’est jamais ridicule, elle est simplement fascinante. Pourquoi ? Car l’accumulation des références, loin d’être l’alpha et l’oméga du roman de Newman, n’est que le background dans lequel il développe une vraie histoire, ou plus précisément quatre histoires mêlées : la traque de Jack l’éventreur, la déchéance d’un vaincu rendu fou par les échecs et les pertes, la naissance d’un amour entre un humain et une vampire multiséculaire, la transformation sociale et les troubles politiques liés à la domination de Dracula et à l’intrusion du vampirisme.
La traque de Jack permet de visiter en profondeur les bas-fonds de la ville, non seulement Whitechapel, mais aussi des quartiers encore plus sordides. Misère ouvrière, armée de prostituées à l’espérance de vie brève, assommoirs sordides où s’abrutir de gin, éléments socialistes ou anarchistes agitant le bouillon du mécontentement, l’enfer du East End est longuement décrit dans "Anno Dracula".
La déchéance tragique de Seward (ici je ne spoile pas, c’est lui qui commence le roman de manière explicite) décrit en détail le lent mais sûr chemin vers la folie d’un homme, rongé par la culpabilité, qui a trop perdu pour conserver son esprit intact, et ne vit plus que dans le souvenir mortifère de Lucy Westenra. C’est d’ailleurs Seward qui explique au lecteur comment les évènements ont divergé par rapport à la version qu’il croit connaître.
L’histoire d’amour entre Charles Beauregard et la vampire ancienne Geneviève Dieudonné est touchante et sensible. Toute en finesse, elle se développe très progressivement au fur et à mesure de la connaissance grandissante que chacun a de l’autre, parvenant ainsi à dépasser ses préjugés, ses craintes, et ses engagements erronés antérieurs.
Enfin, la Londres d’"Anno Dracula" est très différente de celle qui existait vraiment à l’époque. Newman traite le vampirisme comme une colonisation (rien d’étonnant alors à ce qu’il récupère le personnage de sir Charles Warren, brillant soldat des guerres coloniales devenu chef de la police de Londres, qui traitera les londoniens insurgés comme il avait l’habitude de traiter les « indigènes ») ou l’arrivée d’une nouvelle religion. Dracula, qu’on ne voit qu’à la toute fin du livre, domine Victoria et gouverne de fait. Il place progressivement ses proches, vampires sortis de leurs cachettes séculaires, dans tous les rouages du gouvernement et de l’administration. De nombreux londoniens acceptent ou demandent le « baiser sombre », devenant vampires, habités par un espoir d’ascension sociale rapide dans la nouvelle société qui s’instaure. On imagine bien les conversions au christianisme ou les conversions culturelles des bourgeoisies comprador du monde entier. Mais, comme pour les conversions au christianisme par exemple, une prostituée des bas-fonds de Whitechapel, une fois transformée/convertie, reste une prostituée des bas-fonds de Whitechapel, si ce n’est qu’elle est, de surcroit, vampire, qui plus est jeune vampire, fragile et promise à une espérance de vie courte (les vampires sont très résistants, pas soumis à tout le folklore de l’ail et des crucifix à moins d’y croire eux-mêmes, mais ils ne sont pas invulnérables). Il n’y a que pour la grande bourgeoisie ou la noblesse que la conversion peut amener à de hautes fonctions.
Si la société de Dracula est nouvelle, elle est aussi très dangereuse. Beaucoup de vampires (pas tous) se comportent comme des soldats coloniaux en terrain conquis, usant et abusant des locaux au sang chaud, de nouveaux commerces abjects se développent (parents, dignes de Fagin auquel il est fait allusion, vendant le sang de leurs enfants), un code pénal surgi du fond du cerveau dément d’un barbare du XVème siècle se met en place, faisant d’une nation avancée culturellement un pays où l’on empale pour des motifs variés, de mœurs par exemple, où l’on pique des têtes coupées aux portes du palais de Buckingham, et dans lequel des camps de concentration reçoivent les prisonniers politiques à la suite de leur « disparition » de la vie publique. Les troubles sont fréquents, et on voit s’affronter dans la capitale partisans du nouvel ordre et contempteurs des vampires, donnant lieu à un « Bloody Sunday » avant l’heure, sous le regard intéressé et manipulateur des factions en lutte pour le pouvoir ou le contrôle. Le coeur battant de la ville est dans le palais de Buckingham, transformé par Dracula et ses médiévaux "Gardes Carpates" en chambre des horreurs, et qui est devenu l'épicentre du pouvoir et de la perversion. C'est dans le palais que tout se conclura aussi.
Au final, "Anno Dracula" est un roman non seulement agréable mais aussi époustouflant par le tour de force qu’il constitue, auquel je reprocherai seulement une résolution un peu trop rapide et abrupte. Une telle histoire aurait mérité une conclusion plus développée.
Anno Dracula, Kim Newman


L'avis de Cédric Jeanneret


Lu dans le cadre du Winter Time Travel 2


lundi 27 février 2012

The Stand 6 : The night has come


Sixième et dernier tome de l'adaptation du monumental "The Stand" de Stephen King par Aguirre-Sacasa, Perkins, et Martin, après No man's land.
"The night has come" raconte le sacrifice des leaders de la communauté de Boulder et l'anéantissement du groupe de Las Vegas mené par le Walking Dude. Dans ce dernier épisode, ce sont les forces du Bien qui l'emportent contre celles du Mal. La vie va pouvoir reprendre et la civilisation humaine se reconstituer, mais le Mal est éternel, et le Walking Dude a déjà jeté son dévolu sur une autre population à manipuler.
Conclusion attendue de cette très bonne et très fidèle adaptation, "The night has come" met un terme à un bien beau travail, qui permettra à de nombreux lecteurs de BD de découvrir un classique du roman post-apocalyptique en s'évitant les (trop) nombreuses digressions de Stephen King.
The Stand, VO t6, The night has come, Aguirre-Sacasa, Perkins, Martin

jeudi 23 février 2012

Un de trop



"Un bonheur insoutenable" est une dystopie d’Ira Levin parue en 1970. Elle raconte comment un homme, « Copeau », résistera jusqu’à détruire le système de gouvernement mondial parfait et totalitaire dans lequel il vit pour libérer l’humanité du joug sous laquelle elle ploie.
En tant que connard élitiste assumé, je vais m’adresser ici principalement aux gens qui ont lu et connaissent « Le meilleur des mondes » d’Huxley, tant il m’est impossible de parler de ce roman de Levin en le disjoignant de celui d’Huxley. Les ressemblances entre le Levin de 70 et le Huxley de 32 sont tellement nombreuses et grossières qu’il ne m’est pas possible de parler d’hommage tant l’idée de plagiat me trotte dans la tête.
Comme dans « Le meilleur des mondes » l’humanité ne forme plus qu’une société mondiale unifiée gouvernée par un gouvernement central (ici c’est un ordinateur UNI, mais en fait non, il y a bien des administrateurs mondiaux comme dans le MdM, même s’ils se nomment des programmeurs et que leur existence est un secret), comme dans le MdM les individus sont contrôlés par un mélange habile d’idéologie douce et de psychotropes, comme dans le MdM une pratique permissive et récréative de la sexualité est la règle, comme dans le MdM la reproduction est sous contrôle de l’Etat, comme dans le MdM les individus ont été rendus génétiquement similaires, comme dans le MdM les loisirs sont une activité régulière, collective et obligatoire, comme dans le MdM les récalcitrants vivent dans des réserves, sur des iles, comme dans le MdM les « rebelles » ont des particularités physiques qui leur prouvent à chaque instant que l’uniformité n’est pas inévitable, comme dans le MdM c’est l’amour qui servira de support affectuel à l’hétérodoxie de Copeau…on pourrait continuer.
Alors oui, il y a quelques différences cosmétiques. Le tyran est un ordinateur (mais en fait, non j’en ai déjà parlé) ; on est en 70, il faut bien inclure l’informatique. Il y a des conseillers auxquels chacun doit se confier à intervalles réguliers (grande époque de la psychanalyse, la référence à Marcuse m’a d’ailleurs amusé tant il n’y a rien dans le roman qui l’évoque, mais l’auteur « d’Eros et civilisation » était alors un gourou). Le roman est plus long, avec quelques rebondissements qui ne font que retarder le happy end inéluctable (et ça c’est sûrement la vraie différence, mais nous sommes aussi en 70, les hippies sont en train de changer le monde, pas vrai ? Copeau aussi). Copeau n’est pas seul ; il fait partie d’un groupe au début, de dandys ou de poseurs suivant qu’on veut être aimable ou pas. Il y a partout des scanners auprès desquels on doit s’identifier pour qu’UNI sache où on est (mais étrangement on peut rester de longues heures sans être scanné et sans qu’UNI sans émeuve).
Description d’une société fantasmée ayant étendu un Gosplan (références à Marx aussi dans le roman), fonctionnel celui-là, même au domaine de la production des être humains nécessaires comme facteurs de production à la réalisation du plan, d’une société tocquevilienne (1) de despotisme doux dans laquelle l’Etat est non un père qui élève, mais une maman qui apaise et assoupit, "Un bonheur insoutenable" n’est pas un roman détestable, il est seulement parfaitement redondant.
Si on a déjà lu le MdM, "Un bonheur insoutenable" est de trop. Si on n’a pas déjà lu le MdM, mieux vaut le lire et s’épargner cette dystopie bande-mou et petite bourgeoise.
Un bonheur insoutenable, Ira Levin

Lecture commune avec Guillaume Stellaire et Julien le Naufragé

(1) Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
De la démocratie en Amérique, vol II, Alexis de Tocqueville

mardi 21 février 2012

(Pas si) brève revue de BD


Tome 6 du Crépuscule des Dieux de Jarry, sobrement intitulé "Ragnarok".
Ragnarok est arrivé. Les dieux s'affrontent dans un cataclysme qui donnera le pouvoir aux hommes. Siegfried meurt, abattu par traitrise. Les vikings à venir feront vivre le souvenir des dieux d'Asgard.
La légende de l'or du Rhin est mise en scène de manière toujours aussi détaillée et spectaculaire dans cette série indispensable à tous ceux qu'intéressent ce mythe. Du bien beau travail de vulgarisation, excitant à souhait.


Tome 4 de l'adaptation intégrale du Do androïds dream of electric sheep ? de Philip K. Dick.
Deckard est rassuré sur l'humanité de Phil Resch et remet quelque peu ses idées en place. Les réplicants survivants s'installent chez John Isidore, qui commencent à de réveiller et à comprendre ce qui est en jeu. Deckard achète une chèvre.
Qualités et défauts précédemment décrits de cette sont présents dans ce volume qui n'est pas le plus passionnant de la série. Mais on achète l'intégrale ou pas. J'achète.


Retour en comic du croquemitaine anglais Spring-Heeled Jack. Là ou Hodder faisait de son personnage un voyage temporel égaré et gaffeur, Ellis le présente en anarchiste visant à la révolution anglaise. L'histoire est complotiste à souhait, rythmée et vive, agréable à lire, idéalement située entre rêve et science. Il ya du Peter Pan et de l'Oliver Twist dans ce bref mais dense récit, ainsi que le portrait d'un des ces savants fous caractéristiques du XIXème siècle. Les dessins sont à l'unisson, beaux et brillamment colorés (au deux sens du terme).
Le duo Ellis, Caceres avait réalisé le brillantissime Crécy, on retrouve ici la qualité de leur collaboration, leur manière unique de raconter une histoire.
De plus l'édition de Milady est de très grande qualité. Couverture en partie glacée, papier de couverture granuleux, textes scientifiques intermédiaires sur page sépia, c'est un très bel objet que le lecteur a dans les mains. Bravo pour ce travail.

Ragnarok, Le crépuscule des dieux 6, Jarry Djief
Do androïds dream of electric sheep, t4, Parker
Captain Swing et les pirates électriques de Cindery Island, Ellis, Caceres

dimanche 19 février 2012

Bon et gratuit à la fois


La belle et grande maison d'édition Tor vient de mettre gratuitement à la disposition des e-lecteurs une compilation de nouvelles parmi les meilleures de celles qu'elle a mises gratuitement en ligne en 2011 sur cette page d'excellent aloi.
Le recueil, dont le descriptif se trouve ici, est disponible gratuitement sur le site US d'Amazon pour les Kindle ou en version Nook (notons que je déconseille vivement de lire les résumés des nouvelles avant leur lecture, tant pour certaines la surprise est une partie du plaisir). Pour les autres lecteurs intéressés, il suffit de télécharger les nouvelles manuellement et de les importer dans leur propre reader. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, et ici, l'ivresse est au rendez-vous.
Il y a au moins cinq nouvelles de très bonne facture dans ce recueil.

Six months, three days de Charlie Jane Anders est une réflexion intéressante et humanisée sur le destin et l'avenir. Est-il écrit ou non? Peut-on le changer ? Comment vivre en le connaissant ?

The dala horse de Michael Swanwick est une jolie transposition du petit chaperon rouge dans une Scandinavie post-apocalyptique. Pas la meilleure mais agréable à lire.

A clean sweep with all the trimming de James Alan Gardner est l'histoire classique du "gars qui rencontre la fille qu'il lui faut pas", située dans l'Amérique des G-men, de Hoover, des speakeasys, des petites pépés...et des spacemen. Hommage jubilatoire et assumé à Damon Runyon, c'est une nouvelle qui se déguste avec le plaisir de la nostalgie des Incorruptibles en noir et blanc. Elle se termine plutôt mieux qu'attendu, le gars étant moins bête que prévu.

Beauty belongs to the flowers de Matthew Sanborn Smith narre quelques instant de la vie égocentrée d'une jeune japonaise obnubilée par son amourette "tragique" pendant que son père meurt à l'hôpital d'un empoisonnement aux nanos. A moins d'être un fan de mange (ce que je ne suis pas), bof ! So what ? Il faut la lire quand même pour le monde qu'elle décrit et sa mise en scène formelle. Androïdes, réalité augmentée, connection permanente incorporée, modifications corporelles, nanos, lumières vives, pluie, etc... le Nagasaki de Smith m'a furieusement rappelé l'époustouflante Chiba de Gibson.

Shtetl days de Harry Turtledove est une novella brillante (MUST READ), le meilleur texte du recueil. Uchronique, glaçante, passionnante et presque hégelienne, je ne veux rien en dire pour ne gâcher le plaisir de personne. Je conseille seulement de la télécharger, même seule, et de la lire, sous quelque format que ce soit.

Un bon recueil à un prix que je qualifierais d'infiniment compétitif.


Lu dans le cadre du Winter Time Travel 2 pour une nouvelle



Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly pour une nouvelle.

vendredi 17 février 2012

Paolo Bacigalupi : le calorie man



A l'occasion de la sortie de la version française de The windup girl (chroniqué ici), premier et brillantissime roman multiprimé de Paolo Bacigalupi, à l'initiative du Diable Vauvert, et dans une traduction de Sara Doke, je rappelle que le monsieur a aussi écrit Pump Six, et The Alchemist, qui sont là encore de vrais bons livres comme on n'en lit pas tous les jours.

Alors qu'il ne goûte guère les interviews par mail, il a accepté de répondre aux questions de Quoi de Neuf. Je l'en remercie. Je remercie aussi Sara Doke pour son aide, sans laquelle cette interview n'aurait peut-être jamais pu être réalisée. (L'interview en VO est ici).



Bonjour Paolo. Peux-tu te présenter pour les lecteurs français qui ne te connaissent pas bien ?

J’ai grandi dans une zone rurale de l’Ouest Colorado, dans une pommeraie tenue par une bande de hippies très 70’s. J’ai fini par la fuir pour l’université, où j’ai suivi des cours d’ « Etudes Est Asiatique », et me suis spécialisé en langue et histoire chinoises. Après mon diplôme, je me suis installé à Pékin et j’y ai travaillé en entreprise. J’ai vécu plusieurs années là-bas avant de revenir aux USA pour faire du développement Internet et de la programmation web à Boston. A ce moment environ, j’ai commencé à écrire (principalement pour moi-même) car je ne trouvais mon travail guère excitant et je voulais donc quelque chose qui soit vraiment à moi. Puis, progressivement, écrire est devenu la part la plus importante de ma vie. J’ai écrit quatre romans, tous rejetés, puis je me suis mis aux nouvelles, avec plus de succès. « La fille automate » est le premier roman que j’ai réussi à vendre, mais, même pour celui-ci, ça a été juste. Toutes les grandes maisons d’édition de New York l’avaient rejeté, et il n’aurait sûrement jamais été publié si une petite maison de San Francisco, Night Shade Books, n’avait pas pris le risque de le sortir. Ils ne pensaient pas gagner beaucoup d’argent avec le livre, mais espéraient être au moins à l’équilibre. Ni eux ni moi ne pensions que le livre marcherait aussi bien.

Comment se sent-on quand on reçoit plusieurs prix pour un premier roman ?

Beaucoup de choses. Evidemment c’est excitant, et ça ressemble à un conte de fée de voir tout tourner d’un coup si bien, après dix ans à écrire sans beaucoup de succès. Ca semble encore un peu irréel. Savoir que « La fille automate » se trouve en compagnie de romans comme « Neuromancer », « Enders Game », « Dune », et « The dispossessed » - les livres que j’ai aimés et avec lesquels j’ai grandi – me parait surprenant. J’ai placé ces livres sur un piédestal, et il m’est difficile de faire de même avec mon propre travail, car j’y vois encore, quand je le regarde, les difficultés, les défauts, les incertitudes que j’en connais. Par-dessus tout, alors que les prix continuaient d’arriver, je me rappelle avoir été content de ne pas être devenu fou. Pendant longtemps je n’ai pas su si ce que je faisais avait du sens ou était valable, parce que tant de mes livres avaient été rejetés et que j’avais du me battre durement pour être publié. Les ventes et les prix m’ont donné confiance dans le fait que, si je continue à écrire ce qui me plait, mes histoires trouveront des lecteurs.

Peux-tu nous donner quelques indices sur l’histoire de « La fille automate » ?

C’est un thriller politique situé à Bangkok, dans l’avenir, après la fin du pétrole et l’élévation du niveau des mers due au réchauffement climatique. Des maladies créées génétiquement ont éliminé presque toute les plantes cultivées, sauf les graines OGM contrôlées et possédées par les « calorie companies » qui sont résistantes à ces maladies. La plus grande partie du monde dépend de ces « calorie companies » pour survivre et est donc forcée de payer des prix exorbitants pour avoir accès à leurs graines stériles. Mais, en Thaïlande, un généticien « pirate » crée de nouvelles semences que les compagnies ne contrôlent pas, et elles sont donc à sa recherche. L’histoire se concentre sur quatre personnages. Anderson Lake, espion d’une compagnie, envoyé en Thaïlande pour trouver le généticien « pirate » et la banque de graines qu’il utilise pour créer ses semences concurrentes. Emiko, une femme OGM qui est la servante d’un riche homme d’affaire japonais, et a été abandonnée dans les rues de Bangkok où elle doit lutter pour survivre. Jaidee, un capitaine en révolte du Ministère Thaï de l’Environnement, qui combat pour empêcher les influences étrangères de détruire son pays, et Tan Hock Seng, un réfugié chinois de Malaisie, où un nettoyage ethnique a éliminé presque tous ses compatriotes, et qui essaie de rebâtir sa richesse et son pouvoir dans un nouveau pays qui lui est hostile. Chacun de ces personnages influencera les évènements politiques dans la capitale, et finalement précipitera la situation hors de tout contrôle.

Comment as-tu eu l’idée de ce très innovant roman ?

L’idée originale est sûrement venue d’amis qui sont agriculteurs bio et qui étaient très inquiets des pratiques commerciales de compagnies comme Monsanto. Au début, lorsqu’ils racontaient le cynisme de Monsanto forçant la monoculture afin d’obliger les fermiers à dépendre de ses semences, j’ai pensé que leur vision apocalyptique était exagérée. Puis j’ai fait des recherches sur cette compagnie, et j’ai découvert que c’était encore pire. Monsanto m’a servi de base pour créer la compagnie AgriGen dans le roman, et m’a lancé dans une longue réflexion sur ce sujet.

Peux-tu nous parler de l’extraordinaire Emiko ?

Emiko est une « Nouvelle Personne », aussi qualifiée de « mécanique », à cause de sa démarche saccadée. Elle a été créée génétiquement au Japon, puis entrainée à obéir à son maitre, comme secrétaire, traductrice, et assistante personnelle. Son propriétaire l’a abandonnée à Bangkok, dans une Thaïlande dont la population méprise les êtres comme elle, ce qui l’amène à devoir dissimuler sa nature autant que possible. Elle a toujours peur d’être découverte et mise sous l’éteignoir par les agents du Ministère de l’Environnement, qui contrôlent les créatures OGM importées comme elle. Quand elle rencontre Anderson Lake, elle pense avoir trouvé quelqu’un qui la sauvera de Bangkok, et l’aidera à trouver une enclave cachée de Nouvelles Personnes censée exister dans les montagnes du nord de la Thaïlande.

Peux-tu décrire le rôle des « calorie companies » and le moyen par lequel elles ont acquis un tel pouvoir ?

On peut le comprendre dans le roman. Les personnages supposent que les compagnies libérèrent délibérément des maladies pour éliminer les semences concurrentes, puis que, lorsque tout le monde était en train de mourir de faim, elles revinrent sur le devant de la scène et proposèrent leurs propres variétés de graines résistantes aux maladies. Mais les produits des « calorie companies », Total Nutrient Wheat, HiGro Corn, ou UTex Rice, contiennent des gènes « terminator » qui les rendent stériles, empêchant donc les fermiers de récolter les graines pour les replanter, les rendant tous obligés de se fournir à nouveau chaque année auprès des compagnies, pour racheter un stock de graines pour la semence suivante.

Le conflit entre le ministère de l’environnement et celui du commerce, en Thaïlande, est-il représentatif de ceux qui existent dans le monde réel ?

Je pense que nous luttons toujours pour équilibrer les intérêts de la soutenabilité à long terme avec ceux du profit à court terme. La guerre pour contrôler la Thaïlande que se livrent le ministère de l’environnement et celui du commerce est décrite pour mettre en scène le conflit des priorités auxquelles nous sommes sans cesse confrontés en tant qu’êtres humains, particulièrement dans une société intensément capitaliste.

Comment as-tu eu l’idée incroyable des mégodonts et des ressorts ?

Je voulais mettre en scène l’idée selon laquelle les « calorie companies » contrôlaient toute l’énergie. J’aimais bien l’idée, esthétiquement élégante, de rapprocher l’énergie de la nourriture même. Stocker l’énergie sous forme cinétique dans des ressorts m’a paru un bon moyen de renforcer ce principe.

« La fille automate » est étiqueté genepunk ou biopunk. Valides-tu le label, et dirais-tu que les biotechnologies sont le nouveau pas en avant dans l’évolution humaine, après les ordinateurs et les réseaux. Dirais-tu aussi que le genepunk est le nouveau pas en avant en littérature après le cyberpunk ?

Je ne pense pas la SF de cette façon. J’écris sur les biotechs car c’est un domaine dans lequel de nombreuses questions se posent, et où il n’y pas encore beaucoup de réponses, mais je pense qu’on peut écrire sur les sciences politiques, l’énergie, ou n’importe quel autre sujet avec de vastes implications pour nous tous dans le futur. Je pense que c’est une erreur de tenter de faire tenir la SF dans des voies étroitement définies comme le cyberpunk ou le genepunk car je crois que ça réduit trop le champ de la spéculation. Mon travail en tant qu’écrivain de SF est de regarder toutes les tendances et les questions existantes, et de ne pas me focaliser de manière fétichiste sur une seule technologie. Si tu m’interroges, je dirais que le prochain pas en avant dans la littérature, si nous explorons sérieusement l’avenir, devrait être le « climatepunk », car le changement climatique ressemble à un point aveugle ouvert à la spéculation science-fictive.

Tu as écrit plusieurs fois (dans « La fille automate » mais aussi dans « The tamarisk hunter » par exemple) sur une Terre transformée par le réchauffement. Ce problème te concerne-t-il beaucoup ?

Et bien, aux USA, nous sommes encore largement dans le déni du problème même. Nous avons des gens comme le gouverneur du Texas Rick Perry qui a répondu à une sècheresse catastrophique en organisant une assemblée de prière pour la pluie (!!!). Arrivé à ce niveau-là, oui, le réchauffement m’inquiète beaucoup car c’est un problème vaste, complexe, et qu’ici, aux USA, nous avons mis des simplets au pouvoir. Ca donne l’impression que le désastre sera pire que ce qu’il pourrait être, et que nous serons les seuls à blâmer pour ça.

Ta novella « The alchemist » mêle la critique de l’environnementalisme radical à celle de l’incurie des consommateurs. Comment pratiquer une consommation morale de ton point de vue ?

Je suppose qu’une consommation morale serait une consommation dans laquelle nous serions parfaitement conscients et prêts à payer le coût total de ce que nous consommons. Si j’achète un nouvel iPad, je suis redevable non seulement du coût des matières premières, mais aussi de l’impact sur le climat qui vient de l’énergie utilisée pour créer les puces, fabriquer, et transporter l’iPad. Je suis aussi redevable de la pollution de l’air et de l’eau autour des usines, ainsi que de l’impact sur les communautés dans lesquelles les matières premières sont extraites et traitées. J’imagine que le coût serait alors significativement plus élevé que les 599$ qu’Apple facture à ses clients.

La nouvelle « Pump Six » m’a rappelé le film « Idiocracy ». Penses-tu que ce futur d’écroulement lent, à la romaine, est envisageable ?

Si tu reviens à l’exemple de Rick Perry priant pour la pluie pendant une sècheresse massive, je pense que nous y sommes déjà. Non seulement c’est un idiot, mais encore nous l’avons élu, ce qui ne contribue pas à donner une bonne image de nous.

Beaucoup d’auteurs en ce moment, toi, Ian McDonald, Nnedi Okorafor, par exemple, racontent des histoires qui se passent dans des pays sous-développés. Comment expliques-tu cette nouvelle orientation du futur dans la fiction ?

Je ne peux pas parler pour les autres, mais, en ce qui me concerne, je place mes histoires dans les lieux où elles font le plus sens, étant donné l’impact que je veux qu’elles aient sur les lecteurs. Avec « La fille automate » je voulais écrire à propos de l’impérialisme corporatif des grandes compagnies céréalières comme Monsanto. Aussi il était logique de situer le récit dans un pays en développement assiégé par celles-ci. D’un autre côté, si je voulais écrire sur la nourriture ou les semences OGM, ou sur la manière dont ces compagnies fonctionnent précisément, je placerais l’histoire dans le Mississipi, au cœur du grenier de l’Amérique, d’où viennent toutes les semences, comme je l’ai fait dans ma nouvelle « The calorie man ». Tout dépend de l’effet qu’on veut avoir sur le lecteur. Je suis sûr que les autres auteurs ont leurs propres raisons de choisir les environnements qu’ils choisissent.

Es-tu plus proche de Gibson disant que « le futur est déjà la, mais il n’est pas également distribué » ou de McDonald affirmant que « le futur est également distribué, ce n’est que la manière dont la technologie est utilisée qui varie d’un pays à l’autre » ?

Je me sens plus proche de Gibson, mais, pour moi, la question vraiment intéressante est : quel futur parviendra à dominer et à influencer les autres ? Si je regarde le monde et que j’étudie les tendances, je vois des avancées en informatique et en biotech, mais aussi dans l’utilisation des schistes bitumineux, ainsi qu’un augmentation de l’usage du charbon. Je vois le développement de l’énergie éolienne ou hydraulique. Je vois des plantes OGM qui supportent les sècheresses, mais aussi des rouilles du blé telle que ug99 qui menace les monocultures de blé tout autour du monde. La question que je trouve la plus intéressante est : quelle histoire, quel morceau du futur sera celui qui définira tous les autres ? Deviendrons-nous une société soutenable utilisant l’éolien, ou serons-nous une société des schistes bitumineux et du charbon, indifférente au réchauffement climatique ? Les deux futurs sont possibles et ils luttent entre eux pour décider lequel sera le plus distribué. Il est possible que notre technologie nous permette de surmonter les obstacles, mais aussi que quelque chose comme ug99 crée une telle pénurie de nourriture que nous ne nous soucierons plus de savoir si nos réseaux sont les plus rapides du monde, parce que nous mourrons de faim, même si nous skypons. Le futur est ici, et il n’est pas également distribué, mais quel futur ? C’est la question.

Tes autres livres seront-ils traduits en français ?

Je l’aimerais, mais ce n’est pas sous mon contrôle.

jeudi 16 février 2012

Be there or be square : Frontières #0


Oyez ! Oyez ! ("et Teminez" disait-on en Angleterre quand il s'agissait de juger).

Qu'on colporte jusqu'aux lieux les plus reculés, les plus sauvages, les plus loins de la vue de l'humanité, cette nouvelle d'importance : le numéro 0 de Frontières est disponible en téléchargement, il est gratuit et sans DRM, et il est très bon (il est aussi beau comme Kroc le Bô). Il y est question de littératures follasses, "instruisant" le lecteur de billevesées telles que trolls, farfadets, hommes mécaniques, mages et charlatans, machines à calculer intelligentes, etc...

Grendel, Smaug, Balrog l'ont déjà, Arachné aussi. Vous n'habitez pas un trou plus reculé qu'eux quand même ?!?

mercredi 15 février 2012

Jumping the shark



"The curious case of the clockwork man" est un roman de Mark Hodder qui peut se lire seul mais qui est idéalement la suite de The strange affair of Spring Heeled Jack.
Comme le précédent, "The curious case of the clockwork man" est un roman steampunk qui se déroule dans une Angleterre uchronique née de l’assassinat de la reine Victoria. La mécanique et la génétique sont bien plus avancées que dans notre monde à la même époque ; la société, elle, n’est guère plus progressiste.
Hodder est un auteur intelligent et créatif, "The curious case of the clockwork man" a donc toutes les qualités de son prédécesseur. Il décrit de manière efficace, bien que moins développée, la misère sociale de l’époque. Il parvient à faire sentir l’air du temps, fait de foi dans le progrès scientifique (le Titanic n’a pas encore coulé et Ypres pas encore montré ce qu’on pouvait faire de la science), d’inégalités criantes considérées comme presque normales, d’explorations géographiques à l’autre bout d’un monde encore à découvrir, de mysticisme. Il sait aussi mêler habilement faits historiques et fictionnels, récupérer des personnages réels utilisés hors de leur cadre, dans un jeu de référence qui consiste à leur faire utiliser hors contexte des phrases qu’ils ont vraiment prononcées. Il reprend même l'idée de Westerfeld d’une guerre entre Angleterre et Empire Centraux en inversant les avantages technologiques (ici l’Angleterre a les mécaniciens et l’Allemagne les généticiens).
Le lecteur trouvera donc dans "The curious case of the clockwork man", Richard Burton toujours en quête des sources du Nil, le poète Swinburne qui lui sert de Watson, un Oscar Wilde enfant, ressemblant étrangement à un irrégulier de Baker Street, qui cite innocemment de l’Oscar Wilde adulte, Galton dans sa nouvelle forme, Babbage, le philosophe Spencer au destin étonnant, Madame Blavatski, Raspoutine, etc… Il se trouvera aussi au cœur de deux affaires politiques et judiciaires de l’époque, mises à la sauce uchronique, l’affaire Trent et l’héritage Tichborne. Il découvrira comment la famine irlandaise a été aggravée par les expériences d’apprentis sorciers des généticiens qui espéraient la vaincre. Il assistera à l’activation d’une lutte des classes que les marxistes de l’époque appelaient de leur vœux et qui ne devint jamais très violente en Angleterre. Il bénéficiera enfin de quelques réflexions intéressantes sur les occasions perdues, les chemins qu’on aurait du prendre et qu’on n’a pas pris, et les conséquences psychologiques de ces erreurs d’aiguillage (ou de ces absences d’aiguillage pour ceux qui n’ont jamais eu de choix).
Hodder offre de plus au lecteur quelques eye candies sympathiques tels que les insectes géants servant de véhicules ou le robot Nelson (la palme revenant incontestablement à la Folk’s Wagon creusée dans une carapace de coccinelle).
Mais "The curious case of the clockwork man" est un roman que j’ai trouvé bien inférieur à "Spring Heeled Jack".
D’abord, les personnages sont sous-utilisés. Burton est loin, dans cet épisode, de l’explorateur intrépide et brutal qu’il était dans la réalité et qui transparaissait dans le premier opus. Hodder ne fait pas grand chose de Spencer, on attend vainement que celui-ci joue un rôle capital dans sa peau (et pas dans celle…, mais je n’en dis pas plus), et je ne parle pas ici de Babbage qui occupe la fonction de premier mort. Même Galton fait des apparitions décevantes et mièvres. Je ne dirais pas ici ce que je pense de l’utilisation que l’auteur fait de Nietzsche, décrit en futur dictateur d’Allemagne, Hodder tombant pour le coup dans l’imbécillité la plus crasse concernant les interprétations de l’œuvre du sage au marteau.
J’écrivais dans ma précédente chronique que l’auteur poussait loin et brillamment les limites de la suspension d’incrédulité. Je pense qu’ici il les a dépassées, comme Fonzie sautant par dessus le requin. Entre l’espèce de Frankenstein obèse morbide portant sur son visage, pour se déguiser, la peau arrachée de sa victime (et sous son coude un bout de son avant-bras), les émeutes ouvrières qui se changent rapidement en invasion de zombies avec dégustation de chair humaine, le cactus génétiquement modifié servant de pistolet, le double braquage simultanée du diamantaire, l’énergie éthérique en quantité illimitée qu’utilisent les « fantômes » comme des armes laser, le robot mécanique épéiste, et j’en passe, Hodder en fait trop, et ce qui pourrait passer, sur deux planches, dans un comics, prend un fort goût de ridicule quand c’est longuement décrit sur d’interminables pages. Car en plus, sur le plan du rythme, certains passages qui se veulent humoristiques ne le sont guère et ne font que ralentir les évènements (le passage dans le bordel par exemple), évènements dont la progression scénaristique est régulièrement entravée par de trop nombreuses et bien trop longues scènes de bagarre, émeute, transport, etc…. Hodder se délecte à décrire son monde, ça se voit, mais il en oublie parfois son histoire. Son roman est un roman d’action comme il est des films d’action, et la finesse d’enquête et de réflexion du premier me paraît perdue dans une débauche de mouvement et d’effets spéciaux. L’équilibre entre action et réflexion, dont j’avais déjà trouvé qu’Hodder le perdait à la fin de son premier volume, est ici irrémédiablement compromis à mon avis. Son roman à la Bruce Willis m’a ennuyé, sauf aux rares moments où les protagonistes se posaient et réfléchissaient un peu.
The curious case of the clockwork man, Mark Hodder

Lu dans le cadre du Winter Time Travel 2.

mardi 14 février 2012

My bloody Valentine

"...by the time you're about 29 you got two kids, and you just wanna commit suicide.” Johnny Rotten

"Pourquoi attendre ?"  Gromovar

Sid, Nancy (Valentines)



jeudi 9 février 2012

Ca fait pschitt



C’est à la lecture de cette chronique de "After the apocalypse" qu’on voit que Gromovar est une brute, un vrai heartless bastard.
Dans ce recueil, Maureen McHugh développe neuf histoires d’apocalypse. Qu’on comprenne bien, ce n’est pas forcément (sauf dans une ou deux nouvelles) l’apocalypse au sens habituel SFFF du terme, ça peut être l’apocalypse qui survient discrètement dans la vie d’une seule personne.
Les neuf récits de McHugh montrent tous comment une personne banale réagit à une apocalypse, globale ou personnelle. Les thèmes abordés par l’auteur sont variés : le divorce, la maladie (dégénérative et mortelle), la survie difficile quand on est une ouvrière chinoise après une épidémie de grippe aviaire, le réchauffement climatique et les catastrophes économiques qu’il engendre, le terrorisme et ses conséquences (ou pas), et, quand même, une éruption zombie, entre autres. Les familles sont souvent dysfonctionnelles, les inégalités sociales criantes, les décisions parfois difficiles à prendre. Les antihéros de ces nouvelles s’adaptent ou changent tout, prenant souvent des voies strictement individuelles qui les amènent à se couper de ce qui constituait leur entourage ou leur activité habituelle. Ces tranches de vie très individualistes sont souvent intelligemment développées.
Mais il y a dans le recueil une sècheresse de style que je n’ai pas plus aimée que je n’avais aimé celle de "The Road" de McCarthy. N’ayant été ni accroché par l’écriture ni époustouflé par l’étrangeté de ce qui est décrit, je me suis assez rapidement ennuyé à la lecture de ce recueil. Et la comparaison avec "The Road" me paraît d’autant plus censée que je crois qu’un lecteur ayant apprécié The Road devrait apprécier "After the apocalypse". Les deux ouvrages sont bleak, plus proche de Seventeen Seconds que de Pornography. J’ai toujours eu une préférence pour le second.
Ma nouvelle préférée a finalement été la première, The naturalist, non parce qu’elle parle de zombies, mais parce qu’elle devient fantastique dans la manière dont elle montre un prisonnier, condamné à mourir dans une réserve zombie, se changer en éthologiste criminel, fasciné par l’étude des comportements zombie, et utilisant pour ce faire de malheureuses victimes. On peut la télécharger sur le site de l’éditeur.
After the apocalypse, Maureen McHugh

L'avis de Cédric Jeanneret

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

mercredi 8 février 2012

Pour les désargentés (même grecs) ou les étourdis


"Eifelheim", de Michael Flynn, sort au Livre de Poche, et c'est un vraiment bon roman, dont je vous entretenais lors de sa première parution française chez Ailleurs et Demain.
Eifelheim, Michael Flynn

lundi 6 février 2012

I've got you under my skin



"Skin Trade" est une novella de George RR Martin (publiée par ActuSF), lauréate du World Fantasy Award 1989, et elle est plutôt réussie. Martin y mêle avec bonheur une histoire dans la tradition du polar noir à un récit de loups-garous.
"Skin Trade" prend place dans une ville américaine en déliquescence. On comprend que son passé industriel, fondée sur les mines et les forges, a vécu. Reste les souvenirs d’une prospérité enfuie ; ça pourrait être Détroit, en plus petit. Une série de meurtres atroces, à laquelle s’intéressent, pour des motifs moins clairs qu’il n’y paraît, un spécialiste du recouvrement de créances et une détective privée, met au jour pour le lecteur les secrets séculaires de la ville, et ramène à la surface une vieille affaire criminelle trop vite enterrée.
Martin utilise de manière fort juste les codes du noir. Deux « privés », deux flics dont un seulement a survécu à une sale affaire, une administration corrompue, et une ville sous la coupe de ce qui ressemble le plus à une aristocratie aux USA : les vieilles familles Upper/Upper Class de la classification de Warner, c’est à dire les familles pouvant justifier d’une antériorité, d’une présence longue et ininterrompue en un lieu, idéalement les descendants des fondateurs du lieu. Fortune, prestige, pouvoir se mêlent dans cette classe dont on peut comprendre l’influence quand on sait le culte que les Américains vouent aux Founding Fathers.
Ca pourrait être Chinatown, mais il y a des loups-garous et ça change tout. Les modes opératoires ainsi que les mobiles des meurtres sont liés à la nature fantastique des victimes et des meurtriers, et même si le lecteur croit comprendre à peu près ce qui se passe, il devra faire face à des rebondissements qui remettent en cause la compréhension qu’il croit avoir de l’affaire (page 134 entre autres). Et, étonnamment, ça fonctionne. Les loups-garous sont une faction secrète qui protège ses intérêts mais qui n’est pas monolithique. Il n’y a pas de complot lycanthrope, ni de réunions récurrentes, ni d’objectifs communs si ce n’est la discrétion et la survie. Martin met dans la bouche de son loup-garou quelques répliques exaspérées qui affirment et démontrent l’individualité de chaque lycanthrope, des répliques que pourraient méditer ceux qui pensent les communautés comme des blocs.
Enquête, mystère, action, rythme échevelé (n’ayons peur de rien), personnages intéressants, "Skin Trade" est d’une lecture très agréable, et rappelle en ramassé les réflexions sur la nature des communautés et leur coexistence brillamment développées dans Riverdream. Au bout de l'intrigue, la novella se termine enfin par une chute ironique et futée. Pour ma part, je suis preneur du tout.
Skin Trade, George RR Martin

dimanche 5 février 2012

Brève revue de BD


Tome 5 de Prométhée, intitulé "Le sarcophage", en vente. L'histoire continue, tortueuse, complexe et foisonnante, dans une ambiance X-Files toujours aussi réussie. Le dessin fait intervenir plusieurs dessinateurs annexes pour assister Raffaele ; l'ensemble perd en cohérence et devient moins réussi. Qu'importe, c'est l'histoire qui importe ici, avec des couches sous des couches, et des explications qui annulent et remplacent des explications précédentes.
Prométhée 5, Le sarcophage, Bec, Raffaele, and guests


Préquelle de la très convenable série Zombies, scénarisée par Olivier Péru, avec ce tome 0, "La mort et le mourant", ironique et stressant, qui décrit l'invasion zombie, et est peut-être le meilleur de la série. On y voit un anti-héros (personnage principal des tomes suivants) égoïste, arrogant, et suffisant, survivre en étant juste assez lache pour y parvenir, et des soldats russes mourir jusqu'au dernier pour assurer à quelques civils les minutes dont ils ont besoin pour embarquer dans un avion vers un asile temporaire. On y voit comment la générosité ou l'humanité conduisent presque toujours à une mort prématurée quand le chaos commence, et comment la raison d'Etat doit être impitoyable comme l'expliquait déjà le colonel Kurtz à propos des petits bras vaccinés des enfants.
Avec une allusion amusante à Walking Dead.
Zombies 0, La mort et le mourant, Peru, Leoni

samedi 4 février 2012

Mogwai


Petite nouvelle plaisante et finaude d'Ugo Bellagamba à télécharger sur le site du Bélial, "Chimères" est d'une lecture agréable tout en donnant (un peu) à réfléchir.
Trois générations de femmes, fortes et volontaires, éclairent pour le lecteur la terraformation progressive d'une planète hostile, et la domestication de ce qui était sauvage, dans une histoire de SF d'un commerce agréable. Bellagamba en profite pour livrer quelques pistes de réflexion sur la vie éprouvante de colons en milieu hostile (colonie perdue nous voici), le statut du vivant artificiel (ce problème nous l'aurons un jour), la mission prométhéenne de l'humanité (sur laquelle notre morgue a beaucoup diminué), l'aveuglement naïf des environnementalistes qui ne comprennent pas qu'il faut une conscience morale pour être tolérant et interculturel et que la Nature n'en a pas (les grizzlys ne sont pas de gentils Teddy Bears qui bougent), les bons et mauvais alibis de la recherche scientifique (tant il est rare d'avoir assez d'éthique pour séparer dans sa pratique le savant du politique, les valeurs de la finalité). Pour un si petit prix, je trouve que c'est vraiment pas mal, même s'il me semble que l'exécration finale envers les métas n'est pas expliquée de manière satisfaisante.
Chimères, Ugo Bellagamba

vendredi 3 février 2012

De profundis



"Une histoire sans nom" est un court roman (une novella dirait-on aujourd'hui) de Jules Barbey d’Aurevilly, d’une densité et d’une noirceur rarement atteintes.
Récit des conséquences mortifères d’une grossesse non désirée mais aussi non comprise, non crue même, une histoire sans nom décrit la confrontation de deux femmes, une mère et sa fille, sous le regard navrée d’une troisième, leur vieille servante.
La plume de l’auteur est un enchantement, et elle justifie à elle seule la lecture de ce court roman. Barbey d’Aurevilly écrit comme on écrivait et comme on n’écrit plus. Il décrit minutieusement les lieux, les personnes, les situations, avec force détails. Il le fait avec une précision presque naturaliste (faisant, pour un lecteur non contemporain, un travail de photographie des gens et des choses qui les donne à voir comme s’il y était, faisant donc œuvre de world building à rebours, oserais-je de world rebuilding ?). Mais il y met aussi une poésie, un travail dans la forme, qui signe le grand littérateur. Le roman sert d’écrin à quantités d’images éblouissantes, et il est peu de pages où le lecteur n’est pas stupéfié par la qualité d’une métaphore (je ne cite pas, pour laisser à chacun le plaisir de les découvrir en se plongeant dans l’original). Le texte en devient fantastique dans sa forme et rappelle fortement les gothiques du début du XIXème siècle (on se souviendra aussi que Baudelaire appréciait ses écrits).
Sur le fond, le roman est très éprouvant. Ce texte hurle du fond de plusieurs gouffres, gouffre géographique de la vallée où débute l’histoire et où la mère a suivi par amour son mari mort depuis, gouffre du deuil dont la mère (qui dit d’elle-même qu’elle a toujours été plus épouse que mère) n’est jamais parvenue à sortir, gouffre de l’enfermement dans un jansénisme outrancier, gouffre de l’incompréhension d’où la raison ne peut sortir pour donner sens au monde. Mère et fille s’aiment, sans doute, se respectent, au début tout au moins, mais ne se font pas confiance, ne savent pas s’abandonner l’une à l’autre. Trop épouse, pas assez mère, l’ancienne n’a jamais su être douce ou aimante, elle n’a pu ou voulu qu’instiller chez sa fille le sens des hiérarchies et des obligations, ainsi que l’indispensable crainte de Dieu. Cette défiance fondatrice, dissimulée des années durant sous une forme aimable de civilité, deviendra le cœur de leur relation après le « viol inconnu » de la fille. La mère veut savoir, demande, interroge, exige, en des termes glacés et toujours plus destructeurs, voue sa fille aux gémonies, voit sur son visage le masque de sa propre faute (comme si la faute des mères retombaient sur les filles !), la rend folle au sens le plus strict du terme. Face à elle, une fille qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui choisit de se détourner, par lâcheté complaisante puis par désespoir, du seul soutien que représentait la servante, qui souffre jusqu’à se suicider à petit feu, au point d’avoir donné son nom à une affection psychiatrique, le syndrome de Lasthénie de Ferjol. Les deux femmes s’enfoncent toujours plus profondément, le long de la spirale névrotique, dans le gouffre initial, même lorsqu’elles le fuient pour cacher leur disgrâce en Normandie, jusqu’à vivre dans un ancien manoir devenu comparable à un cercueil, et qui en remplira par deux fois la fonction.
Amour, haine, défiance, silence, honneur perdu, religiosité bigote, convenances sociales, c’est à la névrose familiale (carcan, prison, isolation dans laquelle l’engeolé est seul chaque jour face à son geôlier) que s’attaque l’auteur, névrose malheureusement banale mais ici potentialisée par les poids écrasants de la morale et du paraître qui caractérisaient l’Ancien Régime.
Jules Barbey d'Aurevilly était catholique, monarchiste, contre-révolutionnaire, il n'aura sûrement jamais droit à un dossier des Inrocks. Mais quel écrivain !
Une histoire sans nom, Barbey d'Aurevilly

jeudi 2 février 2012

One to go



Je l'ai déjà dit plusieurs fois, j'aime les romans de Pierre bordage,  même si souvent ses manies m’énervent. "Sœur Onden", le quatrième tome de la fraternité du Panca, ne fait pas exception à la règle.
Dans cet ouvrage on retrouve, comme toujours, ses immenses qualités de conteur. Il crée des planètes, des écosystèmes, des systèmes politiques, des créatures, des habitats, des organisations, une histoire sociale, une archéologie, et j'en oublie, mais aussi il crée des noms, surtout des noms ; Bordage est le maitre français du néologisme. Le lecteur est donc promené dans un monde imaginaire, foisonnant, qui émerveille autant qu’il étonne, et c'est sûrement la grande force des romans de l’auteur. Cette force qui fait qu'année après année, depuis « Les guerriers du silence » (auquel le Panca emprunte beaucoup ou dont le Panca est une version 2.0), j'achète et je lis ce qu'il écrit. De plus, de manière plus spécifique à l'ouvrage, les trois personnages principaux de ce quatrième tome ont suffisamment de doutes et d'inquiétudes, pour attacher le lecteur à leur sort, créant une forme d'empathie à leur endroit. Quand à l’aventure, elle est présente et trépidante comme toujours.
Du côté négatif, on trouve ce que j'ai déjà écrit sur les obsessions de Bordage, peut-être un peu moins présentes qu'habituellement dans ce volume. Mais surtout, le cycle commence à être long. Chacun des quatre tomes lu est basé sur une architecture très similaire. Le nouveau membre est perdu, il doit partir très loin rencontrer le membre suivant sans savoir comment faire, car d'une part il ne sait pas encore qui est le membre suivant (qui souvent ne le sait pas lui-même), d'autre part il n'y a pas de moyen facile de se rendre où celui-ci se trouve, en général à l'autre bout de la galaxie. On lit donc de manière récurrente des scènes d'astroport, de police locale corrompue ou manipulée, de cakra, arme symbiotique dont on craint qu’elle brule atrocement les chairs (dans une description qui rappelle l’épreuve de la boite et du Gom Jabbar), de prêtres de Sat toujours présents mais si évidemment toujours vaincus qu'ils en finissent par ressembler à des méchants de dessins animés, de marche dans la nature sauvage ou dans les bas-fonds des capitales. Au bout de quatre tomes, je commence à trouver que cette récurrence structurelle l’est justement un peu trop. De plus, le fonds philosophique qui sous-tend la Fraternité du Panca est basé sur une croyance qui implique que les bonnes personnes sont naturellement à la bonne place, que les bonnes rencontres se font quand elles doivent se faire, que si le destin de quelqu'un est de réussir alors il réussira, même si toutes les probabilités semblent contre lui. On est proche du wu wei taoïste, ce qui sur le plan dramatique n'est pas idéal. Au fil de la lecture, et plus on s'imprègne de cette philosophie, moins on a de doute sur la réussite de ce qui est entrepris par les héros. De fait, il n’y a rapidement plus aucune tension, car le lecteur sait sans le moindre doute que, même dans les situations les plus extrêmes, le héros fera ce qu'il faut, y compris si c’est improbable (la scène du saut dans le ravin en étant la meilleure illustration), et vivra au moins assez longtemps pour mener à bien sa mission. Au début de « L'homme qui rit », Victor Hugo annonce que les occupants du petit bateau vont mourir. Mais la force de son écriture fait que, pendant soixante pages, le lecteur pourtant prévenu arrive à croire à une impossible survie. Dans "Sœur Onden", malheureusement, j'ai eu l'impression contraire. Bordage n’annonce pas que les héros vont mourir (il ne dit pas non plus d’ailleurs qu’ils vont survivre) mais on sait d'expérience, pour avoir lu les trois premiers tomes, que Sœur Onden ne mourra pas. On sait aussi qu’elle parviendra à joindre le premier membre de la fraternité car cette quête est d'une importance capitale. Et pas une seule fois on n’a le moindre doute sur le fait qu'elle va réussir, sur le fait qu'au final tout s'arrangera comme nécessaire, ce qui fait que les multiples péripéties qu'Onden et les autres protagonistes rencontrent sont observées avec l’intérêt de la curiosité, mais sans guère d'implication. C'est sans doute le défaut principal de ce cycle. En posant la nécessité inéluctable de reconstituer la chaîne quinte, Bordage empêche le lecteur de douter un seul instant de sa reconstitution, malgré les obstacles humainement insurmontables qui se dressent face à cet objectif.
Sœur Onden, Pierre Bordage

Back aboard the Riverdream


Mnémos a la bonne idée de rééditer l'excellent Riverdream, du non moins excellent George RR Martin (dont j'attends toujours de lire le premier mauvais texte).
On peut télécharger le premier chapitre , pour se donner l'envie de lire ce superbe roman humaniste. Quand on voit à quoi j'ai eu droit comme couverture il y a trois ans sans être découragé, on se dit qu'avec celle ci-dessus et ma chronique de l'époque la compulsion d'achat doit être irrésistible.
Riverdream, George RR Martin