vendredi 27 janvier 2012

Black ops



Quand on n’a des Guerres de religion que des souvenirs scolaires, on se souvient qu’Henri III, le roi bougre (un adjectif dont le sens a été oublié avec le temps), et ses « mignons », sont détestés du peuple français, que le futur Henri IV, seulement de Navarre à l’époque et chef du parti protestant, finira par ceindre la couronne en acceptant la messe, que le duc de Guise est le chef du parti catholique, qu’il y a un Condé qui a sûrement un rapport avec celui qui s’entremit avec Bonaparte, que ces guerres ont été longues, cruelles, qu’elles ont culminé dans les atrocités de la Saint Barthélémy, etc. Tout cela est lointain, et un peu vague.
Dans "Les rapines du duc de Guise", Jean d’Aillon plonge le lecteur au cœur de cette période très troublée, capitale pour l’Histoire de France. Un meurtre horrible, commis dans la maison pourtant sécurisée d’un bourgeois parisien, est le point de départ d’une enquête qui mettra progressivement à jour une immense fraude fiscale dont le but, outre l’enrichissement personnel de quelques corrompus, est de voler l’argent des taxes dues à Henri III pour le remettre au duc de Guise et à sa « Ligue », afin de financer les projets de renversement du pouvoir royal de ce dernier.
Comme chaque roman de Jean d’Aillon, celui-ci est le fruit de longues recherches bibliographiques, et on les sent à la lecture (même le personnage principal, Nicolas Poulain, n’est pas fictionnel, et on le trouve par exemple dans une histoire de Sismondi, et naturellement dans ses Confessions de Nicolas Poulain). La France et le Paris que montre l’auteur sont très proches de ceux que décrivent les historiens. Les détails sont innombrables (sur le mobilier, l’équipement, les modes de vie, l’hygiène, l’habillement, les repas, etc…), le vocabulaire juste et précis, les citations nombreuses, les personnages abondants. Le lecteur trouvera donc dans "Les rapines du duc de Guise" un monde en transformation profonde. La foi catholique n’est plus hégémonique, elle est contestée, y compris au sommet du pouvoir, par sa version réformée contestataire, en France mais aussi dans les royaumes européens. Pilier de l’ordre social, elle manœuvre et engrange les soutiens ou les défections politiques en fonction des convictions des puissants, mais aussi des succès ou des échecs de ses supporters. Le roi est catholique certes, le plus puissant seigneur français aussi, mais la perspective d’un roi protestant est presque insupportable, à cause entre autres de la doctrine selon laquelle cujus regio, ejus religio, même si Henri de Navarre veut faire montre d’une grande tolérance dans le domaine religieux. Sous une forme ou une autre les Guerres de religion dureront presque un siècle, et les persécutions se poursuivront sporadiquement un siècle de plus.
Quand commence le roman, en 1585, le traumatisme de la Saint Barthélémy n’est pas guéri, et la longue durée de la guerre civile, avec son cortège d’atrocités et de victimes collatérales, l’a rendue odieuse à une partie de la population. Mais qu’importe, les puissants veulent conquérir ou conserver le pouvoir, et ils entrainent à leur suite des palanquées d’insatisfaits (souvent manipulés) par l’appauvrissement du royaume et les dépenses somptuaires du roi, de croyants convaincus de lutter pour leur foi et leur salut éternel, ainsi qu’une majorité d’hommes sans foi ni loi qui ne voient dans le conflit qu’opportunités de pillages, de viols, de meurtres. Constante des révolutions : être presque puissant, et donc la faire, en utilisant les petits, pour le devenir complètement.
On verra Henri III, faible et indécis, qui ne veut pas le retour de la guerre, et qui pour cela aligne concessions et reculades jusqu'à perdre son pouvoir effectif et se transformer en roi virtuel qui ne contrôle plus grand chose, même s’il ne perd jamais tout. Les villes basculent pour la Ligue, les bourgeois parisiens, largement autonomes depuis les Etats d’Etienne Marcel, sont majoritairement ligueurs et complotent à n’en plus finir pour se débarrasser du monarque, certains voulant même l'assassiner, le projet ultime étant de le remplacer, mort ou vif, par le cardinal de Bourbon, homme de paille du duc de Guise.
On verra, une fois encore, l’incroyable complexité administrative caractéristique de l’époque, et l’imbrication des hiérarchies et des allégeances qui rend largement imprévisibles les alliances qui se noueront et les trahisons qui ne manqueront pas.
On verra enfin la corruption d’un royaume peu contrôlé par des détenteurs de charges achetées (qui font donc "produire" à leur position du rendement en se servant sur la bête), la brutalité d’un Etat qui est très loin d’être de droit, l’avidité des détenteurs des plus petites parcelles de pouvoir, la fraude à grande échelle, et la folie d’un roi et de grands seigneurs qui se mettent dans les mains des banquiers (on verra d’ailleurs fonctionner le système bancaire du moment, avec ses lettres de change, ancêtres des billets de banque).
Au final, un passionnant roman de complot et de meurtre qui rend le lecteur bien plus érudit qu’il ne l’a pris. Je regrette juste, car rien n’est jamais parfait, le personnage de l’assassin catholique, qui, à force d’échecs, finit par ressembler aux méchants éternellement malheureux des dessins animés.
Les rapines du duc de Guise, Jean d’Aillon

jeudi 26 janvier 2012

L'erreur spirite



Il y a au moins trois manières de lire "Les mains d'Orlac" de Maurice Renard, réédité par Les Moutons Electriques.
Comme chercheur, historien de la littérature, critique en gestation, on s'émerveillera devant le travail d'un des précurseurs de l'anticipation moderne, qu'il appelle « merveilleux scientifique ». On lui donnera une place méritée au sein d'un panthéon, avec Jules Vernes ou HG Wells, entre autres, panthéon dans lequel il a pleinement sa place en tant que prosélyte de la pensée rationaliste, démontrant habilement dans son roman ce qu’est l'imposture spirite (pour citer Guénon) et les errances de la croyance dans le surnaturel, car tout finit par s’y expliquer scientifiquement (même le fantôme) ; Occam avait donc raison. On appréciera aussi qu'il ait eu l'intuition des greffes de main presque cent ans avant la première. On reconnaîtra enfin la finesse de ses analyses concernant l'appropriation par l'esprit de la partie matérielle du corps et les questions d'identité que posent les transferts d'organes, a fortiori quand ils sont aussi visibles et aussi personnels que des mains ou, mais ce n'est pas le sujet du roman, un visage.
Comme lecteur de base, il sera difficile d'empêcher "Les mains d'Orlac" de tomber des mains (justement). Hurlant, vociférant, hystérique, le style de l'auteur rappelle tellement le comique muet du début du siècle qu'en fermant les yeux on a l'impression de voir les personnages s'agiter et courir en tous sens. Renard créé notamment un « couple » de spirites hauts en couleurs, omniprésents pendant cent cinquante pages, dans le but, j’imagine, de démontrer l'inanité de leurs pratiques, mais, à trop vouloir montrer la femme à barbe pour prouver qu'elle triche, on lasse son spectateur du spectacle même de la femme à barbe. Oscillant entre le Fantomas de Louis de Funès et le théâtre de boulevard (avec même un mari rentrant tard et un placard), les deux premiers tiers du roman, au moins, offrent un spectacle navrant dont on ne sait s'il est censé être drôle, voire s’il l’était à l’époque. Ajoutons à cela le pire dans le style feuilletoniste de ces années-là : on trouvera donc dans "Les mains d'Orlac" un « spectre » nommé « Spectrophélès » (là je suis à court de mot) ou des cambrioleurs qui se donnent le nom de « la bande infrarouge ». Mouarf !
Enfin, comme consommateur de produits culturels (nouveau nom élégant des acheteurs de livres), l’ouvrage est une grande déception. L'édition des Moutons Electriques, pourtant bien pourvue d’intéressants articles en bonus, contient plus de coquilles qu’il n'y a de poux sur le crane d’un gueux, et c'est totalement indigne d'une publication professionnelle.
Au final je me citerai Molière et me demanderai ce que j'allais faire dans cette galère. J'aurais bien mieux fait de me contenter de l'un des petits résumés qu’on trouve sur Internet, ce qui m'aurait épargné une lecture qui s'est rendue odieuse par son outrance même, et le contact d’un objet à la fabrication de piètre qualité.
Les mains d'Orlac, Maurice Renard

lundi 23 janvier 2012

La fifille dans le pucier



"Chronique des terres mortes" est un recueil de nouvelles de Claire et Robert Belmas publié en 2001, après l'obtention du prix Alain Dorémieux en 2000. Il compte neuf nouvelles, indépendantes mais reliées par une progression chronologique et des personnages communs et récurrents, comme dans un cadavre exquis de personnalités.
"Chronique des terres mortes" regorge d’idées, de celles qu’on trouve dans les bons romans de SF, voire dans le cyberpunk. Les auteurs décrivent un monde futur très proche du notre, mais assez différent pour interroger.
Les biotechnologies se sont développés au point qu’on sait régénérer les corps et leur donner une longévité touchant les deux siècles. De ce fait, le monde est devenu gérontocratique et les jeunes sont surtout envisagés comme un cheptel sexuel disponible. Le clonage existe aussi, ainsi que les améliorations biologiques ou bioniques. Il y a même des corps artificiels, améliorés, dans lesquels les puissants téléchargent leur personnalité (Richard Morgan avant l’heure); comme l’aurait écrit Sterling « Humankind is a dead media ».
Urbanistiquement parlant, la société s’est regroupée dans des mégapoles, délaissant les espaces ruraux qui se sont progressivement vidés de leurs habitants, à quelques exceptions près. Un corps de « Régulateurs » assure un minimum de surveillance et de sécurité dans ces zones que la Nature a rapidement reconquises. Le modèle est fondamentalement celui de la clairière médiévale, espace dégagé dédié à l’occupation humaine au milieu de la grande, mystérieuse et inquiétante forêt.
Politiquement, les États nations se sont progressivement isolés les uns des autres, et ont durci leur politique de contrôle social. Puis, on comprend qu’au fil des années ils s’effacent progressivement au profit de mégacorps richissimes et surpuissantes, suffisamment pour devenir souveraines, sur la Lune par exemple.
Dans ce monde, peu accueillant sans être dystopique, les auteurs placent des aventures, rapides, rythmées, qui se lisent avec plaisir comme de bonnes petites histoires d’aventure. Il y a de l’action, du mystère, de la trahison, de l’énergie ; le livre emporte le lecteur dans un tourbillon qui peut rappeler les romans de cape et d’épée.
Alors suis-je content ? Poser la question, c’est y répondre. Malgré ses qualités indéniables, et le plaisir régressif que j’ai pris à le lire, Chroniques est presque archétypique de ce que je n’aime pas dans une certaine SF française.
Les auteurs ont un monde intéressant mais ils n’en font pas grand chose. Le world building est faible, uniquement en background, par manque de descriptions précises et détaillées, d’éléments d’ambiance, de fils narratifs annexes éclairants. N’est décrit que ce qui est indispensable au récit. Ce n’est pas du world building, au mieux du scene buildingLes personnages, eux, sont trop peu développés pour être vraiment intéressants ou attachants. Ici, c’est sans doute le manque de pages par rapport au nombre d’histoires racontées qui empêche de développer vraiment. Certes il y a le méchant Klapmann, qui tel un Fu-manchu du futur ne meurt jamais et revient toujours se venger, faisant montre d’une capacité à fuir sans laisser de trace digne d’un super-vilain Marvel. Pour le reste, on ne sait d’eux que ce qui est nécessaire à l’histoire. Ils n’existent que dans l’action puis tirent leur révérence avant de revenir dans une autre scène, comme dans une pièce de théâtre. D’ailleurs beaucoup de choses se passent backstage. Tout ça bande mou quelque part.
Le style est trop franco-franchouille. Malgré une fluidité stylistique certaine, il y a de nombreuses images ou néologismes plutôt malheureux, en tout cas guère époustouflants. De plus, et toujours j’imagine en hommage aux Tontons flingueurs, on trouve dans le recueil des termes tels que « pucier » (trouvez moi un seul flic au monde né après 1940 qui dise pucier), « fifille », ou autres, qui dans une histoire de SF font tache. De même, et j’imagine qu’ici c’est à la gauloiserie française qu’on se réfère, il y a une récurrence de scènes de nudité, de déshabillage, de désir, de sexe suggéré, qui, je le suppose, signifient qu’il y a eu une vraie libération sexuelle, mais qui, par leur côté « Sexe au premier regard » rappellent un peu la grande vogue des pornos des années 70 avec leurs MILF se tapant le plombier qui sonne à la porte.
Le recueil mélange la SF avec une forme de fantastique vaguement mystique difficilement justifiable. En gros, les ruraux ont déserté les campagnes, et les forces primitives reprennent le pouvoir. Le mélange des genres (et oui, pas très transgenre le Gromovar) me gène, et il est, quelle que puisse être ma sensibilité, injustifiable sur des échelles de temps aussi courtes.
Enfin, sur le plan scientifique, et même si les auteurs l’assument en postface, aucune effort véritable de plausibilité n’est fait. Crise économique, les gens vont en ville. Point. Une IA est capable de communiquer plus ou moins par télépathie. Point. Des créatures génétiquement modifiées communient avec leurs sœurs mortes. Point. Une bouillie nutritive prébiotique a des vertus régénératrices. Point. Et je ne parle pas des patches sous-cutanés O_o, etc…
Et pour finir vraiment, le recueil ne serait pas complet sans complot néo-fasciste, car l’auteur de SF français, tel le suricate debout devant son terrier, passe sa vie entière à guetter le complot néo-fasciste.
Voilà, par ailleurs ça m’a vraiment distrait, mais ça m’a insupporté à un point rare.
Chronique des terres mortes, Claire et Robert Belmas

dimanche 22 janvier 2012

La chute


"La couronne des ombres" est la troisième volume de la série Locke & Key de Joe Hill et Gabriel Rodriguez. Les épreuves qu'endurent la famille Locke continuent, sous les assauts incessants de leur Nemesis.
Cette troisième installation a, je trouve, les qualités et les défauts qui étaient ceux de la seconde. Hill poursuit sa plongée dans le passé des personnages afin d'éclairer les événements présents. Et alors que l'ignoble Dodge, caché dans l'obscurité tel un rat, passant de portes en portes, poursuit sa quête des clefs manquantes, la famille Locke se désagrège progressivement, la mère et la fille notamment s'étant lancées dans des voies de fuite de la réalité profondément délétères. Ne reste que Ty qui fait son possible pour soutenir ce qui peut encore l'être et protéger le petit Bode. La déliquescence mise en scène par le scénariste est l'élément fort et poignant de ce volume. La difficulté du deuil est le second thème fort, présent déjà dans les deux premiers tomes et illustré par l'attitude autodestructrice de la mère et les problèmes existentiels des enfants, mais renouvelé ici avec le rêve absurde d'une resurrection possible. Enfin, Hill décrit un moment de mort imminente émouvant et stressant, même s'il finit par être résolu un peu trop facilement.
Les défauts ne sont pas nouveaux, malheureusement, sans être rédhibitoires. Une histoire un peu trop longue qui perd donc de son intensité, mis à part à quelques moments clefs. Une part sans doute trop forte accordée à des éléments de soap opera. Un fantastique qui tangente parfois le grotesque, en réussissant néanmoins à ne jamais y tomber, imho.
Au final, une lecture très agréable dont j'espère qu'elle aboutira à une conclusion rapide, car il finirait par devenir contre-productif de tirer à la ligne.
Locke & Key t3, La couronne des ombres, Hill, Rodriguez

jeudi 19 janvier 2012

Les fils du reclus de Providence



"New Cthulhu, the recent weird" est un recueil de nouvelles lovecraftiennes écrites par de bons auteurs contemporains. C’est du moins ce que dit la couverture. Est-ce vrai ? Les nouvelles contenues dans cet ouvrage sont-elles vraiment lovecraftiennes ? Répondre à cette question implique de se demander ce qu’est une histoire lovecraftienne ?
Rappelons d’abord que Lovecraft lui-même n’a jamais parlé de Mythe de Cthulhu, que sa cosmogonie s’est construite progressivement, sur de nombreuses années, et qu’il n’y avait pas de plan directeur au départ.
Si on a lu toute la production du maître de Providence et les quelques essais qui lui ont été consacrés, un certain nombre de points saillants semblent se dégager, un idéal-type. Comme tout idéal-type, il ne s’applique pas intégralement à chaque nouvelle de Lovecraft mais il en est la substantifique moelle.
Une histoire lovecraftienne a pour personnage principal un lettré, un scientifique, ou quelqu’un qui, s’en l’être formellement, va devoir chercher, dans des travaux antérieurs, des explications aux évènements dont il est témoin et qu’il ne peut comprendre. Il y a un recours obligé à une connaissance accumulée préalablement, même si elle est approfondie par le personnage principal. Cette recherche est essentiellement livresque, mais elle pourrait se faire dans des serveurs informatiques avec le même impact narratif.
Une histoire lovecraftienne est l’aboutissement, sous les yeux d’un protagoniste humain, de processus qui prennent leurs racines dans un passé immémorial, et dont le témoin final prendra plus ou moins connaissance au fil du récit, du moins s’il avait commencé par être un béotien. Le chercheur aura conscience de l’existence et de l’importance de ce passé pré-humain.
Une histoire lovecraftienne contient un « secret » qui sera progressivement révélé. La vérité matérielle du mythe est sous terre, au fond des mers, dans les espaces infinis ou dans le monde des rêves. Il faut donc chercher à voir pour voir, il faut vouloir voir et comprendre. Le chercheur doit déchirer un voile d’ignorance pour commencer à la percevoir, et vaincre incrédulité et préjugés pour accepter d’y croire. Le secret se tapit parfois dans l’histoire familiale.
Une histoire lovecraftienne contient souvent des thèmes autour de l’héritage, de la famille, des non-dits, de la transmission de biens ou de connaissances. La famille est aussi, souvent, le lieu de la dégénérescence ou de la métamorphose.
Une histoire lovecraftienne est le plus souvent construite sur le mode du récit, de la confession, du testament, à la première personne. Celui qui a côtoyé l’incroyable veut témoigner de l’indicible et laisser une trace.
Dans une histoire lovecraftienne, le personnage principal est progressivement gagné par un sentiment d’horreur quasi religieux (awe imho) quand il prend conscience de l’énormité de ce qu’il découvre et de ce que ça implique en terme d’insignifiance de la race humaine, a fortiori de la sienne propre.
Une histoire lovecraftienne se termine mal, par la mort, la folie, ou un désespoir existentiel définitif. Il n’est plus possible de vivre normalement en sachant ce qu’on sait, et il n’est pas possible de vaincre de manière absolue et définitive.
Aussi, il ne suffit pas de persiller une nouvelle de créatures du mythe ou de faire chanter Ïa Shub-Niggurath pour écrire une histoire lovecraftienne. Si des créatures du mythe ou des ouvrages arcaniques sont utilisés comme des éléments de décor remplaçant avantageusement un vampire ou un loup-garou, on est au mieux face à un clin d’œil, au pire face à un sale boulot. Ca peut être du bon fantastique, pourquoi pas, mais pas du fantastique lovecraftien.
Faisons donc un bilan (rapide si possible) de ce New Cthulhu et des ambiances lovecraftiennes qu’on peut y trouver. Il y a dans ce recueil 9 nouvelles lovecraftiennes, 11 nouvelles à coloration lovecraftienne sans en avoir la quintessence, 6 nouvelles fantastiques dans lesquelles Lovecraft et son œuvre ne sont qu’un prétexte à faire du name dropping.

Nouvelles lovecraftiennes :
Mr Gaunt, John Langan. Où on confirme, s’il en était besoin, que « curiosity killed the cat ». Réussi, entre Lovecraft et Barbe Bleue.
The crevasse, Dale Bailey et Nathan Ballingrud. Un hommage aux Montagnes Hallucinées, très en dessous de l’original.
Old Virginia, Laird Barron. Où une très ancienne créature enterrée utilise une ancienne créature transformée pour attirer des proies.
The dude who collected Lovecraft, Nick Mamatas et Tim Pratt. Où un collectionneur apprend à ses dépens que lire les œuvres du maitre de Providence dérange l’esprit.
The Oram County Whoosit, Steve Duffy. Peut-être la meilleure. Ruée vers l’or, créatures inconnues endormies puis réveillées. L’Histoire se répète, pour le malheur des protagonistes.
The essayist in the wilderness, William Browning Spencer. Comment un passionné de nature découvre sans le vouloir une nouvelle et inquiétante espèce. Envoutante.
Another fish story, Kim Newman. Où on apprend comment Charles Manson et sa « famille » ont failli déclencher une apocalypse. Un récit passionnant.
Tsathoggua, Michael Shea. Pas tout à fait dans le canon, mais pas tout à fait en dehors non plus. Tsathoggua en Californie.
A colder war, Charles Stross. Dans la lignée du cycle de la Laverie, une très bonne histoire secrète mêlant guerre froide, recherches nazies d’armes ésotériques, apocalypse, etc… Du lourd et du bon.


Nouvelles à coloration lovecraftienne :
Pickman’s other model (1929), Caitlin R. Kiernan. Une suite au modèle de Pickman, plus sensuelle, plus scandaleuse. C’est tout.
The vicar of R’Lyeh, Marc Laidlaw. Mouais. Bof.
Bad sushi, Cherie Priest. Parce qu’il y a des sushis partout aujourd’hui, et qu’il serait bon de savoir d’où ils viennent et avec quoi ils sont faits.
A study in emerald, Neil Gaiman. Sherlock Holmes meets The Elder Ones. Plaisant mais dispensable.
Buried in the sky, John Shirley. L’histoire n’est pas déplaisante, mais elle n’a de lovecraftienne que le nom. Déjà, les petits héros gagnent la partie, c’est dire.
Take me to the river, Paul McAuley. Plaisante histoire dans le milieu anglais de la musique des années 70. Drogue et portes de la perception. Finit comme le « choose life » de Trainspotting. Dommage.
The disciple, David Barr Kirtley. Petite histoire finalement très morale qui pourrait se passer du mythe.
Shoggoths in bloom, Elizabeth Bear. Des shoggoths, comme des dauphins. Mouais.
Cold water survival, Holly Phillips. Entre les Montagnes Hallucinées et Robinson Crusoé. Plaisant mais dispensable.
Grinding Rock, Cory Goodfellow. Bien écrite, dans le ton, mais ce n’est finalement qu’une scène de sacrifice.
Moongoose, Elizabeth Bear et Sarah Monette. Excellente histoire SF, rythmée, nerveuse, entre Alien et les Chiens de Tindalos.

Nouvelles simplement fantastiques :
Fair exchange, Michaël Marshall Smith. Aucun besoin d’invoquer Lovecraft pour cette histoire de sacrifice qui prouve que « There’s no honor among thieves ».
The fungal stain, W.H. Pugmire. Mouais. Bof.
The great white bed, Don Webb. Jolie mais mouais. Bof.
Lesser démons, Norman Partridge. Zombies ou presque, post-apo. Plaisante.
Details, China Miéville. Une bonne histoire fantastique, mais où est Lovecraft. Il y a une autre dimension, certes. Il n’est quand même pas le seul à avoir utilisé le concept.
Head music, Lon Prater. Sauf si on considère que toute histoire avec une créature marine est lovecraftienne.

Au final beaucoup d’histoires agréables à lire, même si toutes ne sont pas aussi lovecraftiennes qu’annoncées.
New Cthulhu, the recent weird, Anthologie

samedi 14 janvier 2012

On peut plus sortir sans se faire égorger



"L’invention de la violence" est un essai visiblement énervé de Laurent Mucchielli. On sent très distinctement, au fil des pages, son énervement de sociologue spécialiste des questions de violence et de délinquance, confronté quotidiennement aux contre-vérités, aux prénotions, aux analyses infondées du « bon sens populaire », et à la prégnance contemporaine des « faits divers », non seulement dans la presse, mais aussi dans beaucoup de conversations, et malheureusement dans l’interprétation dilettante de la société.
Mucchielli prend donc son bâton de pèlerin et livre au lecteur des chiffres et des principes méthodologiques, dans le but de l’aider à dépasser le « jourdainisme » ambiant d’une population, d’une presse et de politiques qui sociologisent à tort et à travers, et analysent des chiffres incomplets ou mal compris à l’aide de théories imparfaites pour en tirer des conclusions définitives. La tache est nécessaire, l’effort méritoire.
La thèse de Mucchielli est simple. Il n’y a pas vraiment plus de faits de violences, en fait il y en a même moins dans beaucoup de catégories, mais ils sont d’une part plus médiatisés, d’autre part moins supportés par une population dont le seuil de tolérance à la violence a fortement baissé par rapport à ce qu’il était dans le passé, ce qui crée une insécurité (qui est un sentiment) fort alors que la sureté (qui est un fait objectif) est plutôt plus grande qu'auparavant.
Dans une première partie, Mucchielli montre comment le discours sur la violence et l’insécurité est devenu un discours obligé des médias et des politiques, dans une perspective catastrophiste. Il montre que l’insécurité est devenu un thème politique porteur et payant pour ceux qui l’utilisent ; il montre aussi comment le mode de production de l’information journalistique, marqué par l’habitus de l’urgence et du scoop (comme Bourdieu l’avait montré dans « Sur la télévision ») et une paupérisation des entreprises de presse qui va de pair avec une précarisation des journalistes, amène à survaloriser les faits divers dans l’information transmise, et à affirmer pour exister, même en l’absence d’informations fiables et vérifiées.
Il montre notamment comment est construit le discours sur la violence des jeunes, « de plus en plus jeunes et de plus en plus violents », et cite les chiffres officiels qui prouvent que, au delà de certains faits divers rares et médiatisés, c’est une contre-vérité. Les enquêtes de victimation, mais plus encore les enquêtes de délinquance auto-déclarée, montrent que les taux n’ont guère variés depuis les années 70, et que ces faits suivent des logiques de construction, absolument pas nouveaux, qu’on connaît très bien en sociologie, au moins depuis le magistral « Outsiders » de Howard Becker.
Sur l’autre discours prégnant contemporain, qui établit un rapport quasi causal entre immigration et délinquance, Mucchielli montre, à l’aide des chiffres officiels des ministères de l’intérieur et de la justice, que la surreprésentation véritable des étrangers parmi les auteurs de faits délictueux s’explique sans difficulté par l’existence d’un certain nombre de délits, liés à la nationalité, qui ne concerne que les étrangers. Il montre aussi que la politique du chiffre initiée récemment, parce qu'elle prend comme critère d'évaluation principal le taux d'élucidation (c'est à dire le pourcentage de délits dont l'auteur est identifié et reçoit une réponse pénale), a pour conséquence la priorité donnée par la police à la recherche de délits élucidés au moment même de leur constatation, à savoir infraction à la législation sur les étrangers et consommation de stupéfiants, multipliant ainsi le nombre d'actes et faisant, de fait, grossir les chiffres de la délinquance, en les "tordant", de plus, vers certains types de délits.
Mucchielli fait ensuite un bilan général et très détaillé de l’état de la violence en France. Il commence par faire un survol historique prouvant sans aucun doute que la société était aussi violente dns un passé proche et bien plus violente dans un passé lointain, à rebours de l’idée selon laquelle notre société est la plus violente qui ait existé. Il montre que le nombre d’homicides a été divisé par deux en trente ans, il montre que la grande majorité des homicides sont subis par des personnes qui connaissaient leur agresseur et/ou la cause de l’agression, ce qui implique que l’insécurité en tant que sentiment vécu par tous les Français, comme celui d’une menace impersonnelle et permanente pesant sur tous et chacun, n’a pas de fondement dans les faits. En France on tue peu, et la plupart de ceux à qui ça arrive savent pourquoi.
Il montre que l’augmentation des viols et agressions sexuelles est bien plus largement du à l’augmentation des déclarations des faits, du fait de diverses mesures visant à faciliter les plaintes pour viol ainsi qu’à un refus sociétal de ce type de délits, qu’à une hausse massive des faits eux-mêmes. Il montre, comme pour les homicides, que les viols sont souvent des faits d’interconnaissance, loin donc de l’image de la menace diffuse.
Il montre aussi que quantité de faits qui étaient gérés auparavant dans le cadre familial sont maintenant judiciarisés. Les violences conjugales, par exemple, sont maintenant dénoncées et entrent dans les statistiques, les faisant donc gonfler sans augmentation du nombre de faits constatables.
Il montre enfin que les atteintes aux biens n’ont guère évoluées, simplement changé d’objet.
Ainsi de suite…
Mucchielli explique cette permanence de la crainte de la violence, appuyée à tort par les statistiques officielles, par l’effet de cinq phénomènes concomitants :
- un processus sociétal de pacification des mœurs, mis en évidence depuis Norbert Elias et par nombre d’autres auteurs depuis, qui rend insupportable les relations non pacifiques.
- un processus politico-juridique de disciplinarisation par la criminalisation, augmentant le nombre des renvois au parquet et diminuant le nombre des classements sans suite, du fait d'un recours de plsu en plus intensif à une réponse judiciaire, fut-elle le simple « rappel à la loi »
- un processus de judiciarisation des conflits de la vie sociale ordinaire, transformant en délits des troubles de voisinage banaux.
- un processus socio-économique de compétition pour les biens de consommation, amenant des solutions à la Merton, lorsque celui-ci qualifiait les délinquants « d’innovateurs », suffisamment intégrés pour valider ce que le société impose comme objectifs valorisés, et  cependant trop loin de toute possibilité de les atteindre de manière licite pour ne pas engendrer des comportements déviants.
- un processus de ghettoïsation, amenant des phénomènes de délinquance organisée dans les lieux de relégation (dans le cadre d’une économie parallèle qui enrichit quelques-uns mais permet à d’autres de vivre) et des violences contre les institutions qui viennent encore gonfler les statistiques.

L’invention de la violence est un excellent ouvrage de vulgarisation. Il doit permettre au grand public de prendre la mesure de la réalité de la violence, au delà des fantasmes. Je lui adresserai seulement trois critiques. La première, qui ne concerne que peu de monde, est la faible apport de ce livre pour un lecteur qui connaît les travaux de Mucchielli et qui a lu d'autres de ses ouvrages. La seconde porte sur le passage un peu rapide par pertes et profits des zones où une violence intense s’exprime au détriment de chiffres nationaux. Parler de la France dans son entièreté est le propos de Mucchielli, c’est son choix et il l’explique d’ailleurs, mais il risque d’être mal ressenti par les habitants de certains quartiers qui expérimentent une violence plus intense que les moyennes citées par l’auteur, décrédibilisant de fait sa parole auprès de ces populations. Enfin, l’anticulturalisme presque primaire de l’auteur me gène beaucoup. Que tout ne soit pas culturel, c’est une évidence, qu’il y ait beaucoup d’explications sociales, aussi, mais nier tout apport de la culture aux attitudes et aux comportements paraît être plus une volonté programmatique qu’un discours scientifique. Sur ce point je pense avec Lagrange, que Mucchielli écarte d’un revers de main page 103 que la culture, notamment familiale, est l’un des facteurs explicatifs des comportements, y compris délinquants.

L'invention de la violence, Laurent Mucchielli

L'incorruptible de Peyrebelle


Nouvelle bonne livraison des Editions Fei avec ce tome 4 des aventures du Juge Bao, personnage historique chinois vénéré pour sa lutte contre la corruption et son soutien incessant aux plus misérables de l'Empire du milieu. Enlèvements crapuleux, vente illicite de femme, escroquerie des spéculateurs, le juge a fort à faire dans cet épisode.
Anudar en parle tellement bien sur son blog que je n'ajoute rien à ce qu'il a écrit et que je vous invite à vous y reporter. J'ajouterai simplement qu'un truculent film de Claude Autant-Lara avec Fernandel raconte l'histoire de l'auberge rouge d'Ardèche, et je signale aux touristes qu'on peut, encore aujourd'hui, visiter l'auberge dans son état d'origine ; on peut même y voir une mauvaise copie de la guillotine qui a servi a exécuter les aubergistes devant même leur établissement.
Le juge Bao et l'auberge maudite, Marty, Nié

vendredi 13 janvier 2012

Henry Lion Oldie, le Janus russe


Henry Lion Oldie est un auteur russe bicéphale. Auteur de cinq nouvelles publiées en français, et de plusieurs romans traduits, dont la fantasy en deux volumes, La loi des mages (un volume déjà sorti, le second sortira en février chez Mnémos), Oldie fait patiemment son trou dans l'imaginaire français. Il a gentiment, et avec la complicité de Viktoriya et Patrice Lajoye sans qui cette interview n'aurait pas existé (ne serait-ce que pour des questions de traduction), accepté de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf...
C'est l'occasion de découvrir un auteur encore assez peu connu du grand public français et qui, pourtant, gagne à l'être (on notera le bien beau patronyme du premier des deux membres de Oldie).

Bonjour Henry, merci de nous recevoir, pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs français qui ne vous connaissent pas ?

Nous sommes Dmitri Evguenievitch Gromov et Oleg Semenovitch Ladyjenski. Dmitri est né le 30 mars 1963 à Simferopol en Crimée (Ukraine). Depuis 1974 il vit à Kharkov (Ukraine). Il est ingénieur-chimiste de formation. L'un de ses hobbies est le hard rock, et plus spécialement le groupe Deep Purple au sujet de l'oeuvre duquel il a écrit une monographie. Il est ceinture marron de karaté (école GODZu-ru). Il fut un temps acteur au théâtre-studio « Pélican », où il a joué une dizaine de rôles dont une moitié sont des rôles principaux. Oleg est né le 23 mars 1963 à Kharkov. Il est metteur en scène de formation et a travaillé sur plus de 10 spectacles et a même été lauréat du 2e festival national des groupes de théâtre en 1987. Il est ceinture noire de karaté et enseigne les arts martiaux. Il est passionné de jazz et de musique classique.

Vous êtes de ces auteurs qui écrivent à quatre mains. En quoi est-ce difficile, ou pas, et comment travaillez-vous ?

D'abord une idée naît. Pas chez les deux à la fois, bien sûr, mais en l'un de nous. Nous y réfléchissons pendant un certain temps, et quand elle prend forme, que l'on peut l'exprimer à l'aide de mot, alors celui qui a eu cette idée vient chez son co-auteur et l'exprime. Ensuite une longue conversation commence. L'idée se développe, on élimine des versions secondaires, on modifie des choses, les germes d'un sujet apparaissent... Nous discutons beaucoup, mais chaque fois, nous pouvons prendre assez vite une décision qui convient aux deux. Chacun de nous, à son tour, joue le rôle de générateur d'idées puis de sceptique, et cela se passe d'une façon assez spontanée. Une discussion peut durer plusieurs mois. Ensuite, quand les conceptions fantastiques, philosophiques et morales ont été élaborées, le sujet devient de plus en plus clair, nous déterminons les personnages principaux et une partie des personnages secondaires, nous commençons un chapitre du futur texte. Nous nous partageons ce que nous allons écrire : « Je veux écrire ce chapitre ! Et moi celui-ci ! » Tout est foncièrement de bon gré. Nous ne nous « arrachons » pas des chapitres l'un à l'autre et nous ne refusons pas de faire quelque chose. Jamais. Si les personnages narrateurs sont différents, alors il arrive que l'un de nous prenne un (ou deux) de ces personnages et écrive sa (leur) voix. Cela faisant, certains traits personnels de la langue de l'auteur se transmettent à son héros, et puisque nous sommes deux personnes bien différentes, alors nos personnages sont aussi différents. Lorsque nous achevons des fragments, nous nous les échangeons ; chacun de nous lit ce que l'autre a écrit, nous corrigeons les fautes, les coquilles, le style ; nous réunissons nos fragments, puis chacun de nous prend un autre épisode en charge et nous continuons à écrire. Quand un grand passage est fini (une partie, un livre d'un roman), nous faisons une pause, nous imprimons ce passage et nous le lisons encore une fois pour y déceler les erreurs encore non remarquées. En même temps, nous discutons en détail du passage suivant. Et nous nous mettons à écrire à nouveau. Quand un roman est fini, nous y apportons d'ultimes corrections, nous l'imprimons et le relisons. Nous le corrigeons à nouveau, le réduisons, le révisons. D'ailleurs, quand nous écrivons un roman, nous avons déjà en tête des idées à moitié formées pour une deux ou trois autres oeuvres. Toutes ces idées n'auront pas de suite, mais queque chose en sortira plus tard, malgré tout.

Quels sont les auteurs occidentaux que vous aimez lire et que pourriez-vous nous conseiller dans la littérature russe de l'imaginaire ?

Pour ce qui concerne le fantastique occidental, nous aimons et estimons Ray Bradbury, Frank Herbert, Robert Sheckley, J. R.R. Tolkien, Clifford Simak, Roger Zelazny, Dan Simmons, Neil Gaiman, China Mieville, Robert R. McCammon, Robert Merle, et bien d'autres. Pour le fantastique russe, nous pouvons conseiller les oeuvres d'Andreï Valentinov, de Marina et Sergueï Diatchenko, de Evgueni Loukine, de Vadim Panov, de Sviatoslav Loguinov et de Dalia Trouskinovskaya.

Nous allons commencer par quelques questions sur votre roman "La Loi des mages", dont le tome 1 a été récemment publié en France. Le contexte de "La Loi des mages" évoque une Russie alternative du début du XXe siècle. Pourquoi être restée proche de la réalité, ne pas avoir créé un univers complètement imaginaire ?

Nous travaillons assez souvent dans un décor historique réel, en changeant seulement quelques détails. Pour nous, l'histoire réelle est plus riche et diverses que ce que l'on peut imaginer pour un monde virtuel. En outre, à notre avis, il n'existe pas d'univers totalement inventé. D'une façon ou d'une autre, ils se forment sur la base de notre réalité, remaniée par la fantaisie de l'auteur. Il existe un aphorisme : « aucune mythologie européenne n'a pu inventer le kangourou ».

Pourriez-vous décrire pour nous le monde dans lequel se place "La Loi des mages" ? Quel est le contexte international ? Quelle est la place de la Russie dans ce contexte ?

Si vous avez envie de comprendre le monde du roman, il est en fait plus facile de prendre un manuel d'histoire et de regarder ce qu'il en était pour l'Europe de la toute fin du XIXe siècle et du début du XXe, avant la Première Guerre mondiale. Nous avons suivi ce canevas des événements. Sauf bien sûr pour ce qui concerne les mages-bagnards, qui n'existaient pas dans la Russie réelle. De même nous avons modifié certains noms de famille, mais tout le reste, le contexte international, la position de la Russie au niveau mondial, correspond à la réalité.

Vos mages semblent structurés comme une mafia. Pouvez-vous nous en dire plus sur leur organisation ?

Dans notre roman, les mages-criminels sont organisés presque de la même manière que le monde criminel l'était en Russie à cette époque-là. Mais cette organisation différait un peu de celle des « familles » de la mafia italienne d'alors, et d'autant plus de celle de la mafia actuelle. Le monde criminel russe du début du XXe siècle n'avait pas encore de structures hiérarchiques aussi forte et développées que celles de la mafia italienne. Mais en gros, son organisation ressemblait à peu près à celle de n'importe quelle autre mafia. Il y a de simples exécutants qui se spécialisent dans différents types de crimes : vol, pillage, fraude, etc. Il y a les leaders de bandes ou de simples cliques. Il a les parrains, dont l'opinion fait loi pour tous. Il y aussi une lutte permanente pour les zones d'influence. Dans notre roman, il y a une différence importante : l'État considère la magie comme quelque chose de criminel, et les gens qui possèdent ce don sont évincés par la société, relégués dans le monde du crime.

Le système qui vise à réprimer les mages ressemble-t-il à des systèmes réels ou ayant existé?

Ce système de répression ressemble aux mesures mises en place en Russie au début du XXe siècle, destinées aux criminels ordinaires ainsi qu'aux prisonniers politiques. D'ailleurs en France aussi, en ce temps-là, à en juger par la littérature française classique, tout se faisait à peu près de la même manière : gendarmes, travaux forcés...

Dans La Loi des mages, les différences ethniques, notamment en ce qui concerne les Roms, semblent signifiantes. Est-ce le cas, et à quel niveau, dans la Russie et l'Ukraine moderne ?

Malgré le fait que beaucoup de Tziganes soient devenus sédentaires, en général, et encore de nos jours, ils se tiennent toujours à l'écart du reste de la population.

Et était-ce le cas dans la Russie historique ?

Oui, et bien plus que maintenant. Cette partie de notre roman est assez réaliste.

Dans vos textes, les rapports humains sont toujours rudes, parfois la limite de l'agressivité. Le langage est cru, les gestes bourrus. Est-ce une spécificité de la culture ou de la littérature russe ?

Bien de personnages des romans de Victor Hugo – Les Misérables ou Notre-Dame de Paris par exemple – sont aussi agressifs. Pouvons-nous conclure à ce titre que la rudesse est une particularité de la culture française ? Certainement pas. Dans notre livre, il y a beaucoup de personnages dont le destin est le bagne, la persécution, la pauvreté, la perte. Il est tout à fait naturel que dans des situations difficiles – qui sont bien nombreuses dans le roman ! –, ils ne parlent pas poliment. Ce sont les singularité des biographies, et par voie de conséquence les singularité des caractères de certains personnages, pas plus.

Les personnages parlent souvent en utilisant de longues phrases ou des périphrases. J'ai eu le sentiment qu'on pourrait toujours s'exprimer de manière plus concise que ce que font les personnages, qu'ils sont toujours beaucoup dans l'emphase. Diriez-vous que la société russe est une société de la parole ?

Tout le monde aime parler. Les personnes françaises que nous connaissons sont bien éloquentes lorsqu'elles discutent avec nous. Par contre, sur internet où l'on « parle » avec les doigts, on utilise d'ordinaire des phrases courtes, parfois non achevées. Mais dans la vie, il suffit de montrer à quelqu'un que tu es prêt à l'écouter pour qu'ensuite il soit difficile de l'arrêter...

Les tenants de l'autorité que vous décrivez sont souvent corrompus ou indolents. Est-ce l'image que vous avez des institutions ? Correspond-elle à une réalité observable ?

C'est notre expérience personnelle, celle que nous avons eu en communiquant avec certains pouvoirs ; c'est aussi une expérience puisée dans des livres où il est question des temps passés. Oui, nous voudrions bien connaître un pouvoir sagace et juste... nous sommes des écrivains de fantastique, quand même...

Je voudrais parler maintenant des 2 nouvelles post-apocalyptiques qui ont été traduites en français, "Nevermore" d'une part, et "Viens me voir dans ma solitude" d'autre part. D'abord, pourquoi écrire du post-apocalyptique après la fin de la Guerre Froide ? Un texte aussi court (et par ailleurs brillamment écrit), que "Nevermore" peut-il être écrit à quatre mains ? Comment l’a-t-il été ?

Merci pour votre opinion sur Nevermore. Quinze années séparent ces deux récits. Nevermore a été écrit en 1991 ; Viens me voir dans ma solitude en 2006. Tous deux ont été écrit en collaboration et la brièveté du texte n'a rien changé. C'est aussi un aphorisme connu : « la taille n'a pas d'importance ». Un violoniste et un pianiste peuvent jouer ensemble et sans problème un court morceau de musique et une sonate de trois heures. Pour ce qui concerne l'Apocalypse et la vie après la fin du monde, ce sujet ne peut pas ne pas émouvoir les écrivains, quand l'humanité vit sur une pyramide de bombe thermonucléaires. Par contre la Guerre Froide et sa fin n'ont aucun rapport avec ces deux paraboles sur la vie et la mort.

Dans Viens me voir dans ma solitude, il n'y a qu'un homme et qu'une femme, qui se séparent sans chercher à faire descendance ; dans Nevermore, il n'y a aucun être humain. L'extinction de la race humaine vous paraît-elle inévitable, voire souhaitable comme le djinn de Nevermore semble l'inférer ?

L'homme et la femme du récit Viens me voir dans ma solitude sont Charon, nocher des Enfers dans la mythologie grecque, et la Mort, telle qu'elle est dans les légendes européennes. Hélas, dans ce récit, l'humanité a disparu, et il ne reste plus que eux deux. Mais voilà ce que pense Charon : « Elle n’avait pu partir bien loin : s’il se dépêchait, il aurait le temps de l’atteindre. [...] Il était impossible que deux personnes ne se rencontrent pas là où il ne restait plus personne en dehors d’elles, Adam et Ève d’un nouveau monde. Et elle n’était pas encore vieille. » Nous voudrions dire que même s'il ne reste que la Mort, un espoir de rencontre, d'amour et de renaissance subsistera. Donc nous croyons en l'humanité et nous lui souhaitons sincèrement une très longue vie. D'ailleurs, dans Nevermore, le djinn ne voulait pas la mort de l'humanité, mais a été obligé d'accomplir le désir du corbeau qui l'a libéré de la bouteille.

Les textes post-apocalyptique décrivent souvent une lutte pour la survie. Pas les vôtres. Que faites-vous de l'instinct de survie ? Pensez-vous qu’il vaudrait mieux que l’humanité s’en débarrasse ? 

Cette lutte existe, dira-t-on, en off. Si le lecteur proteste contre une telle triste fin, s'il s'indigne du fait que le destin est si sévère envers la race humaine, alors cette lutte devient primordiale. Elle se passe dans le coeur, la raison et l'âme du lecteur, et non sur les pages du livre. Et l'instinct de survie est une des principales garanties de ce que nos enfants et petits-enfants vivront. L'humanité a besoin de cet instinct. Il ne faut en aucun cas le nier !

Dans Relève-toi, Lazar, on peut gager des sentiments. Qu'avez-vous voulu dire dans ce texte (auquel je n’ai pas compris grand chose) ?

Nous ne savons pas exposer brièvement les idées contenues dans notre oeuvre. Sinon, à quoi cela nous servirait-il d'écrire des récits, des nouvelles et des romans? L'idée est dissoute dans le texte, et l'extraire est l'affaire du lecteur. De notre part, nous ne pouvons qu'ajouter que les sentiments ne sont pas une marchandise. On ne peut pas les mettre en gage, on ne peut pas les vendre ni les acheter, et on ne peut pas les tuer non plus. C'est probablement de cela dont le récit parle. Mais il nous semble qu'il contient encore autre chose...

Pour terminer je voudrais vous poser trois questions plus générales. Quelle est la place de la nature, et singulièrement de la forêt, dans votre œuvre ?

La même place que dans le monde. Une grande place, mais qui malheureusement, diminue.

Les rapports hommes-femmes que vous décrivez dans vos textes semblent complexes, dans des mécanismes d'attirance/répulsion et ou de séduction/violence. Est-ce l'état des relations entre les sexes en Russie aujourd'hui ? Ou l’était-ce dans le passé ?

A notre avis, les relations entre les femmes et les hommes sont beaucoup plus complexes que le schéma que vous proposez, « séduction/violence », etc. Cela concerne la vie réelle, dans n'importe quel pays du monde, aussi bien que nos livres. Si un jour les relations entre les hommes et les femmes devaient se simplifier, l'humanité disparaîtrait plus vite que du fait d'une bombe atomique.

Dernière question indispensable : les Russes boivent-ils vraiment autant que dans vos textes ?

Il nous est difficile de parler pour tous les Russes. Les généralisations de ce genre sont toujours douteuses. Nous dirons simplement que nous n'avons rien contre le fait de boire un petit verre ou deux. Mais dans les limites du raisonnable. D'ailleurs, lorsque nous étions en visite en France, on nous a raconté une blague qui nous semble bien à propos : « À Paris, dans un café, un jeune homme commande une bouteille de vin rouge, puis une autre, puis une troisième... Un monsieur plus âgé, assis à une table voisine, détache son regard du journal qu'il est en train de lire, et dit : – Excusez-moi, monsieur, mais il ne faut pas boire autant. Savez-vous que selon les statistiques, un Français sur quatre est alcoolique ? Le jeune homme remplit à nouveau son verre de vin et répond : – Cela ne me concerne pas. Je suis Russe ! »

Je vous remercie du temps que vous avez consacré à répondre à ces quelques questions.
Et je remercie encore les Lajoye pour leur rôle indispensable de fixers.

mercredi 11 janvier 2012

Un peu mou


Après les climaxes multiples de l'épisode 14, le 15 est un moment de transition, un peu décevant, en tout cas guère exaltant (même le dessin semble poussif). J'espère que les quelques fils ouverts dans ce volume donneront lieu dès le tome 16 à de nouveaux développements forts.
We find ourselves, The Walking Dead 15, Kirkman, Adlard,Rathburne

mardi 10 janvier 2012

Nik Hadopi


Sortie ces jours-ci du meilleur roman SF Jeunesse que j'ai lu, et même d'un très bon roman tout court. "Little Brother", le petit chef d'oeuvre geek et rebelle de Cory Doctorow, chroniqué ici même il y a trois ans, existe maintenant en français. Vous n'avez donc plus aucune excuse pour ne pas l'avoir lu.
Little Brother, Cory Doctorow

lundi 9 janvier 2012

Mon bien aimé, ma bien aimée



"Habibi", de Craig Thompson, est un énorme pavé de plus de 600 pages, doté d'une couverture aspect cuir, belle et enluminée. Il est difficile de raconter "Habibi". Comme dans Luther Arkwright, le lecteur est face à une oeuvre énorme qui mêle habilement une histoire intéressante et des réflexions philosophiques ou religieuses. De même, la mise en scène du récit est réalisée à l'aide de dessins noir et blanc tracés à l'encre. Mais les styles graphiques diffèrent, "Habibi" regorge d'enluminures, d'arabesques, de calligraphie arabe, pour un effet visuel absolument saisissant.
L'histoire d'"Habibi" est une tragédie. Le lecteur y suit les péripéties d'une petite fille faite femme à neuf ans par son vieux mari, et qui subira des années durant la violence sexuelle des hommes (violeurs, esclavagistes, clients), ainsi que d'un petit garçon, plus jeune qu'elle, qu'elle a recueilli alors qu'ils étaient tous deux prisonniers d'un convoi d'esclaves, et qui trouvera un moyen radical de ne jamais exprimer lui-même de violence misogyne. Leur amour réciproque est la force qui leur permet de résister et de survivre à toutes les épreuves qu'ils traversent.
L'univers que décrit Thompson évoque immanquablement les "mille et une nuits". Il en a le charme suranné, la magie, et la dureté. Néanmoins, ce que propose Thompson, ce sont des nuits modernes et qui fourmillent d'idées. Passons-en quelques-unes en revue.
Comme dans les émirats arabes aujourd'hui, les modes de vie les plus traditionnels et inégalitaires coexistent avec le progrès technique et la pollution qui l'accompagne. Dans le monde d'"Habibi", les inégalités sont extrêmes, et le progrès économique, symbolisé par le barrage et son générateur électrique, se fait au prix des souffrances du petit peuple, dans l'indifférence des dirigeants politiques et économiques. Le progrès économique se paie d'un désastre social et environnemental mais ce n'est pas grave ; les nantis vivent bien.
Le monde d'"Habibi" est très violent. On y pratique l'esclavage, on y échange facilement du sexe contre de la nourriture, on y vend une petite fille à un vieux grigou en appelant cette vente un mariage, on y tue sans difficulté et sans remord pour exprimer son pouvoir politique. La vie ne vaut pas grand chose dans ce monde.
Le propos de Thompson est aussi onirique. Les aventures tragiques des deux jeunes héros recoupent toujours plus ou moins des récits mythologiques. Les personnages rêvent beaucoup, pour se souvenir d'un passé meilleur ou anticiper un avenir espéré. Réalité, rêves, mythes, s'entrelacent au fil des pages.
Enfin, Thompson a un propos politique. Il tente de montrer qu'il n'y a que peu de différences entre les trois religions du livre. Racontant notamment l'histoire chrétienne à partir du Coran, il met en évidence le fait que les récits sont les mêmes, que même la manière de les raconter diffère peu d'un texte à l'autre. Parlant du Livre, Thomson met en exergue, tout au long du récit, le pouvoir des mots et l'importance de l'écrit. Au début la petite fille est mariée à un scribe qui lui apprend l'écriture, et qui lui apprend ce que signifie chaque lettre ; elle élèvera son « petit frère » en lui racontant les histoires du livre, et le protègera en lui offrant un talisman fait de lettres. "Habibi" fourmille de lettres qui sont comme des personnages, du moins sur le plan symbolique.
Tout ce qui précède dit au lecteur toutes les bonnes raisons intellectuelles, raisonnables, qu'il y a à lire "Habibi" si l'on veut être un honnête homme. Mais le plus important n'est pas là. "Habibi" est beau. L'objet, en version originale, est beau, comme un vieux volume de sagesse orientale exhumé d'une antique bibliothèque. L'histoire qui est racontée est belle et émouvante, portée par des personnages forts et tristes, dont le destin ne peut laisser indifférent, y compris dans son aspect roman-fleuve. Enfin, la mise en image est belle, les djinns, les anges, les démons, les lettres arabes, tout ceci enrichit le dessin et fait de ce livre quelque chose qui est beaucoup plus qu'une graphic novel ordinaire.
Habibi, Craig Thompson

samedi 7 janvier 2012

When two worlds collide


Nouvelle série réussie d'Alain Ayroles, à côté de De Cape et de Crocs, ou de l'album Sept missionnaires.

Dans l'oeuvre gothique appelée simplement "D", Ayroles déploie des qualités de scénariste qui en font toujours l'un des tous meilleurs en BD. Il y réinvente le mythe de Dracula, en y mêlant un personnage directement inspiré du larger than life Sir Richard Francis Burton, guerrier, aventurier, ethnographe, diplomate, entre autres, qui fut l'un des premiers occidentaux à visiter La Mecque, et le découvreur du lac Tanganyika.

Ayroles maitrise les codes des histoires qu'il raconte et il en joue comme un virtuose. Son "D" évoque de manière très vive l'ambiance du Dracula de Bram Stoker, jusque dans l'approche parfois épistolaire du récit. On y visite un Londres de la haute société, frivole et corseté dans les convenances victoriennes. On y voit un prédateur surgit du fond des âges agir presque librement au milieu de cette trop naïve population anglaise, gavée de modernité et qui a oublié qu'il fallait avoir peur de la nuit.On y sent parfaitement la tension sexuelle réprimée sous-jacente qui faisait la force du roman de Stoker, qu'on sentait aussi dans le film de Coppola, et qui est absente de tant de récits de vampires, même situés à la même époque. On y suit un capitaine Drake (Burton plus vrai que nature, y compris dans son amitié avec le poète Algernon Swinburne, renommé ici Allistair Swindley, et son inimitié réciproque avec l'explorateur Speke, nommé Stanford par Ayroles) amoureux, fort en gueule, bagarreur et d'un courage immense, s'y engager dans une lutte à mort contre le vampire qui veut lui ravir sa Dulcinée ; tout le contraire des Harker and co sur le plan de la personnalité. On y apprend aussi, par flashbacks narratifs, des détails utiles sur la vie de Drake/Burton ainsi que sur une race vampirique (la contrepartie de Van Helsing dans la BD n'étant encore qu'un débutant qui se documente) dont la Transylvanie n'a pas l'exclusivité. On y fait enfin une virée dans la lande du Yorkshire qui n'est pas sans rappeler celle du manoir des Baskerville, avec même en easter egg un hommage au Loup-garou de Londres de Landis.

Le dessin, souvent anguleux, correct sans être exceptionnel, colle à l'ambiance. Il est efficacement soutenu par une colorisation (je serais tenté de dire un éclairage) très joliment faite.

D t1 Lord Faureston, et t2 Lady D'Angerès, Ayroles, Maïorana, Leprévost

jeudi 5 janvier 2012

Cookie cutter human


Il y a bien longtemps de ça j'ai lu « Génération X » de Douglas Coupland. L'une des choses qui m'a le plus marqué dans cet excellent livre, au point que je m'en suis toujours souvenu, c'est que l'auteur y disait que l'avalanche d'informations apprend aussi peu que l'absence d'information et quelle est, de plus, néfaste. C’est l'une des idées qu'on retrouve dans "Joueur_1", son dernier, court, et bon roman.
Le monde que nous connaissons se termine. Il touche enfin, après l'avoir craint pendant des années, le pic pétrolier qui l'obligera à sortir de la civilisation de l'énergie abondante et bon marché.  La transition est douloureuse, le monde convulse, émeutes, accidents, violences, les humains expriment leur rage de voir s'achever leur mode de vie et leur peur face à ce qui va advenir. Pendant les cinq premières heures de ces événements, dans un huis clos étouffant, l'auteur place le lecteur face aux réactions et aux doutes de cinq personnes qui ne se connaissent pas, coincées dans un des lieux les plus impersonnels qui soit : un bar d'hôtel d'aéroport.
Dans ce petit livre, Coupland se livre à un patient mais méthodique travail de déconstruction. Dans ce bar se trouvent quatre personnages « normaux » : une divorcée de quarante ans qui vient à un rendez-vous par Internet, l’autre moitié du rendez-vous, semblable socialement mais pas culturellement, le barman, ancien alcoolique divorcé, qui croit qu’il redonnera sens à sa vie grâce à l'aide d'un gourou, un ancien pasteur qui vient de perdre la foi et s'est enfui avec le tronc de l'église. Il y a aussi un personnage « anormal » : une jeune fille handicapée par de nombreux troubles mentaux de type autistiques, et qui cherche un reproducteur pour se prouver et prouver à son père qu’elle est malgré tout humaine ; en arrière-plan l’avatar virtuel de la jeune fille s’exprime aussi pour synthétiser sans affect les situations.
La confrontation entre ces deux groupes de personnages est l'occasion pour Copland d'interroger les conventions, le sens des mots que nous prononçons sans cesse (sans y mettre le moindre sens fort), les attitudes et autres signaux non verbaux que nous émettons à longueur de temps afin de faire savoir aux autres ou de nous synchroniser avec eux. La jeune fille autiste ne sait pas véritablement interpréter ces signaux, et elle ne sait pas les émettre spontanément. Elle a dû apprendre à décoder ce qui est évident pour tous, et s'entraîner à émettre volontairement et consciemment ces signes qui lui permettront de communiquer avec ses semblables. Elle montre au lecteur à quel point tout n'est que signes, que ces signes n'ont pas de sens intrinsèque, et, qu'en émission comme en interprétation, ils ne sont que le résultat d'un apprentissage suffisamment réussi pour devenir inconscient. Dans le même temps, ses quatre compagnons d'infortune jouent parfaitement leur rôle et le jeu plus global de la communication interhumaine, mais ils entretiennent sans cesse un dialogue interne qui montre qu'ils n'y croient plus. Ils ne croient plus à leurs objectifs, ils ne croient plus à leur rêve, ils ne croient plus au jeu qu'ils ne jouent plus que par habitude, ils s'interrogent même sur ce qui fonde leur identité.
Qu'est-ce qui me distingue de toi, lecteur ? Pour Coupland, la réponse est « quelque milligrammes d'ADN » ; tout le reste est générique, identique d'un être humain à l'autre, et même commun avec le reste des créatures vivantes. Mais, on objectera, il y a la conscience. Ce qui fait l'homme, ce n'est pas son corps, c'est sa pensée. Et elle est propre à chaque individu. Est-ce vrai ? Pour Coupland, même les consciences sont peu différenciées. La femme de quarante ans, secrétaire de psychiatre, voit défiler toujours les mêmes pathologies, exprimées dans les mêmes mots. L'ancien pasteur s’est lassé de faire éternellement le tour des sept mêmes péchés capitaux. Il en est venu à espérer qu'un huitième apparaisse pour changer un peu. Plus généralement, les humains, dans un même et bel élan, croient qu'il est capital d'avoir des rêves et de tenter de les réaliser, alors même que la majorité d'entre eux devra y renoncer, et souffrira pendant les années que durera le deuil. Seule la jeune fille autiste, qui regarde le monde comme un Candide, amène quelque chose de neuf, en interrogeant ce que personne n'interroge, offrant par là un point de vue intouché par la banalité de l’automatique humanité. Les autres, par-delà quelques détails qui leur paraissent essentiels, se ressemblent tous. Consommation, religion, individualisme, c'est de ces croyances futiles et de ces actes à courte vue et à faible implication que les humains remplissent leur vie. Coupland propose une autre vision du monde, un autre objectif, par la bouche de l'ancien pasteur qui propose sept nouveaux péchés capitaux utiles pour notre temps : accepter de tolérer la surcharge d'information, négliger de maintenir la démocratie, ignorer délibérément l'histoire, considérer sur le même pied la consommation et la créativité, rejeter la réflexion, croire que le spectacle est la réalité, vivre par procuration avec les célébrités.
Le manque de pétrole obligera les humains à sortir du dreaming innocence, pour le meilleur peut-être, mais d'abord pour le pire, et à gagner un peu de cette profondeur qui leur fait si souvent défaut. En effet, la fin de la civilisation, qui donnaient place, sens, et objectifs, à la vie de chaque individu, pourra les laisser dépourvus, livrés à une violence stérile, ou les obliger à redéfinir leur identité dans le cadre d'un monde nouveau. Dans le livre de Coupland, on comprend qu’un monde nouveau naîtra, passés les longs et douloureux soubresauts de la transition. Espérons qu’il a raison d'être optimiste.
Joueur_1, Douglas Coupland

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

 

lundi 2 janvier 2012

Who fears death ? Not Nnedi Okorafor



Nnedi Okarafor est professeur d'écriture créative à l'Université de Chicago. Elle est l'auteur de plusieurs romans, certains "jeunesse", et plusieurs nominés ou primés. Elle a reçu en octobre 2011 le World Fantasy Award pour Who fears death, son grand roman de fantasy innovante, rejoignant ainsi des personens aussi prestigieuses que Miéville, Murakami, Wolfe, Le Guin, Vance, et j'en passe. Elle a gentiment accepté de glisser le questionnaire de Quoi de Neuf dans un agenda surchargé (les amoureux de VO peuvent le trouver ici).

1) Bonjour Nnedi. Peux-tu te présenter pour les lecteurs français qui ne te connaitraient pas encore ?

Salutations, Je m’appelle Nnedi Okorafor, sorcière et savant fou littéraire.

2) « Who fears death » a récemment gagné le World Fantasy Award. Je peux imaginer que tu es très heureuse (je suis content pour toi et je pense vraiment que tu mérites ce prix), mais peux-tu nous dire ce que ça signifie pour toi comme auteur, comme femme, comme femme afro-américaine écrivant sur l’Afrique ?

Je préfère être définie comme « Nigerian American », parce que je suis la fille d’immigrants nigérians qui vinrent dans ce pays en 1969. Je n’ai pas d’autre histoire familiale (connue) aux USA à part ce que ma famille et moi avons créé à partir de 69. Que signifie le prix pour moi ? Je suis la première personne d’origine africaine à l’obtenir et j’admets que ça m’a laissé pensive. J’ai été plutôt surprise par cet évènement. Mais bien sûr j’ai été enchantée et profondément honorée d’avoir gagné ce prix. De tous les prix qui existent dans le genre, celui-ci me semble le plus approprié. J’aime penser que j’ai contribué à ouvrir plus grand la porte. J’aime aussi penser que j’ai fais savoir à plus de personnes de couleur qu’elles peuvent gagner ce prix ET qu’elles peuvent écrire de la SF/Fantasy qui parle d’elles, de ce qu’elles sont, et que les gens apprécieront. J’aime penser que j’ai compliqué les choses…dans le bon sens.

3) « Who fears death » est un nouveau genre de fantasy, de la fantasy africaine, très innovante et en même temps classique dans sa structure. Quels auteurs aimes-tu dans le genre ? Certains d’entre eux ont-ils influencé ton écriture ?

« Who fears death » est un roman qui puise autant dans la structure classique du voyage du héros que dans la tradition africaine du conte oral. Il reflète bien mon background culturel, moi qui suis américaine et nigériane. C’est une chose que je n’ai réalisée qu’après avoir écrit le roman. Les auteurs que j’aime bien dans le genre sont, entre autres, Stephen King, Octavia Butler, Nalo Hopkinson, Jonathan Stroud, Hayao Miyazaki, Ngugi wa Thiong’o, Salman Rushdie… « dans le genre », c’est toujours une phrase piégeuse. Qu’est ce que le « genre » en réalité ?

4) Les femmes semblent être les personnages forts dans ton roman. Est-ce la même chose en Afrique ? Ou est ce que ça devrait l ‘être ? En même temps, de nombreux hommes du livre sont mauvais, ou au moins brusque. Dirais-tu que l’amour des hommes pour la guerre est le problème principal dans les pays en développement ?

Je pense que les hommes dans « Who fears death » sont forts aussi. Beaucoup d’entre eux sont profondément traditionnel, en effet, et pourtant, ils sont capables de voir au-delà, ils sont quand même capables de VOIR la vérité. Je peux nommer à la volée six « BONS » personnages masculins complexes et intéressants. Et il y en a d’autres. Je peux aussi citer des exemples de « mauvaises » femmes dans le roman. Regarde la scène où Onyesonwu arrive enfant. Qui est présent ? Qui fait quoi ? Il y a pléthore de personnages dans le livre. Ce n’est pas un roman dans lequel tu peux dire facilement « ceci est bien » et « ceci est mal ». Même avec les personnages principaux. Il y a d’ailleurs une discussion à ce sujet dans le livre. Je ne crois pas que le bien et le mal soient des réalités séparées. Chacun est une partie de l’autre – tu ne peux pas avoir l’un sans l’autre. Dans « Who fears death », certaines personnes sont prisonnières de leur culture, certaines se rebellent et réussissent ou échouent, même l’héroïne de l’histoire. Elles sont humaines. Et les humains portent en eux à la fois le bien et le mal – chaque être humain porte les deux. J’ai grandi près d’un père très fort, et j’ai un jeune frère très fort aussi dont je suis très proche. J’ai autant d’amis hommes que d’amis femmes. Il m’est facile de trouver des exemples d’hommes forts. J’aime penser que c’est reflété dans les histoires que j’écris. Je pense que les femmes africaines sont fortes et très résilientes. Mais je parle ici de manière très générale. L’Afrique est un lieu très grand et divers, et les femmes y sont diverses aussi. Mais culturellement, je pense que, globalement, les femmes africaines sont loyales, ont une résistance incroyable, et savent comment survivre et construire. Et pourtant elle reçoivent très peu de reconnaissance ou de récompense pour tout ce qu’elles font. Voilà quelque chose qui doit changer.

5) Ton roman explore les conséquences des purifications ethniques et des guerres d’extermination. Peux-tu nous dire quelles en sont les causes, à ton avis ?

Les sujets montrés et traités dans le roman NE SONT PAS la raison pour laquelle je l’ai écrit. Le roman a démarré avec ce personnage, Onyesonwu, qui me parlait. Elle voulait que je raconte son histoire. J’ai écouté ce qu’elle m’a dit, puis je l’ai écrit. Onyesonwu vit dans le « monde réel », il lui arrive donc des choses « réelles ». Ces choses « réelles » faisaient partie de l’histoire d’une manière organique. Je n’avais pas d’agenda quand j’ai écrit « Who fears death », sauf si tu considères comme tel la volonté d’écrire une histoire assez bonne et rythmée pour retenir ma propre attention. Ceci dit, quand je regarde le roman fini, je me rends compte que son histoire aborde de nombreux sujets. Le génocide (appelons-le par son nom) est quelque chose qui peut arriver n’importe où, à n’importe quel groupe de gens. Les Américains regardent ce qui se passe au Rwanda ou au Soudan, et ils hochent la tête avec pitié. Beaucoup ont oublié que c’est arrivé aux Etats-Unis aussi. Le génocide est intriqué dans la fondation même des Etats-Unis. Classification, symbolisation, déshumanisation, organisation, polarisation, préparation, extermination, et déni – ce sont les huit mêmes étapes à chaque fois. Nous devons tous être vigilants.

6) Tu connais le concept « d’empowerment ». L’histoire d’Onyesonwu est-elle une métaphore de ce concept ?

Je n’aime pas parler de mes personnages ou de leur histoire comme de simples métaphores. Je laisse ça aux critiques. Pour moi, Onyesonwu est une personne vivante qui fait ce qu’elle fait.

7) L’inégalité sexuelle occupe une place importante de ton roman. Dirais-tu que c’est l’un des problèmes auquel l’Afrique aura à faire face et à résoudre ?

L’inégalité de sexe et de genre est un problème mondial. Je pense que chaque continent doit le résoudre. Quand ca sera fait, le monde sera un meilleur endroit.

8) La société que tu décris est au milieu d’un gué, entre tradition et modernité. Comment ces deux pulsions peuvent-elles coexister dans une société réelle, devenant ainsi une force, plutôt que d’entrer en conflit en engendrant de la faiblesse ?

Ca se passe en ce moment en Afrique, c’est de là que j’ai tiré l’idée. Et c’est une force. Quand je rends visite à ma famille au Nigéria, je vois ce mélange du jeune et du vieux, de l’ancien et du moderne. Or, quand je lis des romans SFFF, je ne vois jamais personne écrire sur CETTE Afrique. Il y a un exemple que j’utilise toujours : on voit des femmes qui vont à la rivière avec des containers sur la tête pour aller chercher l’eau de la journée. Belle image africaine traditionnelle, pas vrai ? Mais, tout en marchant, les femmes envoient des textos à leurs amis depuis leurs téléphones cellulaires ! Le background futuriste de « Who fears death » a été facile à imaginer parce que la première version de celui-ci existe déjà.

Je remercie vivement Nnedi pour sa gentillesse, et signale que "Who fears death" sortira en France, dans l'année, chez Eclipses.