dimanche 23 décembre 2012

Toul truc a just paru un peu idiot


Je ne regrette pas d’avoir lu "Enig Marcheur" mais je sais de manière certaine que je ne le relirai jamais.

Voici un roman de Russell Hoban, auréolé d’une excellente réputation, réputé intraduisible, et magnifiquement traduit par Nicolas Richard. Voici un livre, publié par la très courageuse maison Monsieur Toussaint Louverture, qui est un bel objet avec jolie couverture, jolie jaquette surajoutée, et jolie couverture plastique de protection. "Enig Marcheur" est un bel objet livre, et le texte qu’il renferme est d’une originalité absolue sur le plan formel.

Ecrit dans un anglais dégénéré (pas si difficile à comprendre pour peu qu’on le prononce dans sa tête), "Enig Marcheur" raconte, dans les propres mots du personnage éponyme, « l’épopée » du jeune Enig dans une portion de l’Angleterre dévastée, bien après la guerre atomique qui a ramené les hommes à l’âge de fer.

Le roman brasse de nombreux thèmes. On y voit la conscience et le regret de la grandeur perdue (un sentiment proche de celui qu’ont dû ressentir les derniers érudits romains en voyant le Colisée utilisé comme enclos à bétail). On y voit des communautés vivant de manière primitive et grattant le sol à la recherche des vestiges de l’Angleterre disparue. On y voit la volonté de puissance : recommencer à aller de l’avant, surmonter le « Sale Temps » et ses conséquences en retrouvant les technologies et les énergies qui étaient maitrisées avant la survenue du « Grand Boum ». On y voit l’Histoire devenue Légende. On y voit la volonté d’interpréter ce qu’on ne comprend pas (l’exégèse délirante de la légende de Saint Eustache donnant au lecteur, par analogie, une vraie inquiétude sur les interprétations que font aujourd’hui les paléontologues des signes que nous ont laissés les hommes préhistoriques). On y voit des primitifs qui sont pourtant pleinement des humains avec leur imaginaire, leurs espoirs, leur volonté d’avancée scientifique, et même un semblant de gouvernement, manipulateur comme tous les gouvernements.

Tout ceci, on le voit à travers le regard d’Enig, un regard enfantin (même si techniquement Enig est un adulte, ayant passé son naming day) et naïf. Et il y a souvent une sorte de poésie charmante dans la manière dont Enig ressent ou « comprend » les choses. Mais la vision d’Enig est trop limitée, trop restreinte, trop peu intellectuelle pour accrocher mon intérêt. Il fait puis commente, pense et interprète, au fil d’une longue autobiographie qui contient plus de mots que de gestes, et d’où ne sort rien de capital. L’épopée d’Enig, sur 10 jours et dans un mouchoir de poche, est une épopée dans un verre d’eau. Il y a quelque chose du Petit Prince dans cet Enig, et dans ma bouche ce n’est pas un compliment.

Il y a aussi quelque chose de l’Ulysse de Joyce dans ce roman, dans l'alliance de la banalité de l’action et de l’effort porté sur le langage et l’intériorité. C’est de la belle ouvrage, c’est un tour de force sans le moindre doute, mais il y manque l’attention porté par l’auteur au lecteur. Et je trouve que la postface de Hoban (lu après le roman comme il se doit) valide, à mon avis en tout cas, ma phrase précédente. Hoban explique honnêtement qu’il a eu envie de transmettre « sa » cathédrale de Canterbury, qu’il éprouvait de l’empathie pour le personnage de Saint Eustache et qu’il voulait en faire quelque chose, qu’il a voulu mettre des marionnettes dans le roman car il admirait cet art et ceux qui le pratiquent, qu’il s’était inspiré de glissements grammaticaux qu’il avait entendus lorsqu’il était enfant. Il semble donc qu’Hoban ait voulu tester ses limites, intégrer des figures qui l’ont marqué, jouer avec une langue qu’il maitrise parfaitement. Mais je crois qu’il a un peu oublié en route la personne qui allait lire son roman.

Alors, même si j’admire le travail d’écriture, je reste sur ma faim, et je ne suis pas d’accord avec Nebal (même si j’admire le courage qu’il a eu de rédiger sa chronique en parlenigm). Je ne sais pas si j’ai lu mieux dans le genre, mais j’ai lu plus captivant, Un Cantique pour Leibowitz de Walter Miller Jr par exemple, ou Le livre de Dave de Will Self (qui préface Enig Marcheur et qui s’en est sûrement en partie inspiré), ou encore, pour rester dans les expérimentations littéraires, le fascinant et dense (peut-être parce que plus court) Cochon de Hob dans La Voix du Feu d’Alan Moore, qui va plus loin qu’Hoban en ce qu’il crée un langage fondamentalement agrégatif.

Enig Marcheur, Russell Hoban

8 commentaires:

Efelle a dit…

Le langage explosé doit vite lassé, non ?

Loïc-Epicurea de La Mettrie a dit…

Chronique adroitement écrite et qui aiguise la curiosité non seulement vis-à-vis du livre en question mais aussi vis-à-vis d'autres ouvrages. Bravo et merci.

Lorhkan a dit…

Héhé, ce bouquin fait vraiment parler de lui. Et moi, je ne sais toujours pas me situer par rapport à lui... Achètera, achètera pas ?

Gromovar a dit…

@ Efelle : Etonamment, si tu prononces dnas ta tête ça va assez facilement. Je crois même (pour avoir lu le premier chapitre en extrait) que ça aurait été plus facile encore en anglais. Mais sur ce coup, j'ai voulu participer au soutien de l'édition française, au redressement productif, toussa.

@ Loic : Merci

@ Lorhkan : Je ne sais quoi te dire. Pour l'instant le seul blogueur enthousiaste sans restriction c'est Nébal. Vois comment tu te situes par rapport à lui.

Efelle a dit…

Je vais passer mon tour parce que comme je lis rarement dans des conditions optimales, il me faut vraiment des textes immersifs.

J'ai peur de patiner longtemps, trop longtemps sur celui ci.

Gromovar a dit…

Je confirme. La mise en condition est indispensable.

Blop a dit…

Je plussoie avec Loïc. Tu as vraiment très bien écrit ta chronique.
Pour Efelle, c'est vrai qu'il faut soit de l'abnégation, soit un très bon contexte de lecture. J'ai l'abnégation, mais je ne l'ai toujours pas fini...

Gromovar a dit…

Ca viendra peut-être ;)