mercredi 25 juillet 2012

Interview : Jean d'Aillon, stakhanoviste médiéval


On le sait peu sur ce blog SFFF mais je lis très régulièrement des policiers historiques, que je ne chronique en général pas, car ils sont hors de ma ligne éditoriale. Cette limitation volontaire ne peut évidemment pas s'appliquer pas aux romans de Jean d'Aillon, que je chronique de fait extensivement tant ce sont de vrais bons romans, écrits, documentés, captivants et palpitants.

On lira avec plaisir la série "Guilhem d'Ussel", qui rencontre le lecteur à Marseille en 1198, avant de visiter Paris en 1199, Londres en 1200, et depuis le mois dernier, Montségur en 1201. On pourra lire également, visitant d'autres époques, Les rapines du duc de Guise et ses suites, le très spectaculaire L'archiprêtre et la cité des Tours, le recueil de novellas Récits cruels et sanglants, ou les nombreux autres ouvrages non chroniqués ici, notamment l'excellent et dépaysant "Attentat à Aquae Sextiae".

Jean d'Aillon travaille beaucoup (il vous en dit plus ci-dessous) mais il a pris le temps de répondre à quelques questions pour Quoi de neuf... Je l'en remercie. J'ai donc la grande joie de vous présenter les réponses qu'il a bien voulu nous donner sur son travail, ses oeuvre, ses projets (ses lecteurs y verront avec plaisir qu'il a encore énormément d'histoires à raconter).


Bonjour et merci d’avoir accepté cette interview. Pourriez-vous commencer par vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaitraient pas ?

Une formation universitaire, deux thèses d’Etat, une carrière dans l’administration des Finances où je me suis occupé de statistique, de macro-économie puis d’informatique et d’intelligence artificielle ; des détachements à l’université et un travail pour la Commission européenne dans le cadre de programmes de recherche ; puis une démission à la fois pour des raisons de désaccord avec le fonctionnement de mon administration, et ensuite pour pouvoir me consacrer à l’écriture à temps complet.

Comment décide-t-on de démissionner d’un poste stable pour se mettre à écrire à plein temps ?

D’abord je gagnais plus en droits d’auteur que mon salaire de fonctionnaire, et ensuite j’avais de plus en plus de mal à supporter les décisions prises par une hiérarchie incompétente.

Vous êtes un auteur très prolifique. A quel rythme écrivez-vous ? Comment travaillez-vous ?

J’écris tous les jours, environ 1000 pages A5 par an.
Je commence toujours de la même façon, j’ai une idée d’intrigue – souvent à partir d’un fait réel ou d’une situation politique ou économique – pour laquelle je prépare une liste de personnages avec toutes leurs caractéristiques (physiques et morales). Pour les personnages historiques secondaires, cela peut demander une recherche assez longue. Par exemple, je peux chercher leur portrait ou essayer de savoir où ils habitaient. Pour les personnages « inventés », j’imagine leur vie avant l’histoire que je vais raconter, quels étaient leurs goûts, leurs mœurs, leur comportement.
Durant cette étape j’utilise des dictionnaires biographiques et des dictionnaires spécialisés (dictionnaires des offices, des parlementaires, des charges, de la noblesse…)
Evidemment, pour les personnages rémanents d’un roman à un autre, je tiens à jour le déroulement de leur vie, leurs goûts, leur façon de vivre, leurs habitudes.
Ensuite j’étudie les lieux où se passera le roman et pour lesquels je rassemble aussi le maximum d’informations, y compris en allant sur place. Enfin je fais un découpage assez détaillé de l’histoire, en préparant quelques intrigues secondaires. Quand ce travail est terminé, l’écriture peut commencer et est relativement facile.

Pourriez-vous présenter brièvement vos personnages récurrents (vous avez le droit d’insister un peu sur Guilhem d’Ussel) ?

- Louis Fronsac, ancien notaire anobli, une douzaine de livres et nouvelles publiés. Le dernier paru est : « La Malédiction de la Galigaï » (Flammarion). Le prochain devrait s’intituler : « Le secret des rois de France » et traiter de l’Aiguille creuse.
- Olivier Hauteville, jeune clerc qui devient chevalier et proche des Bourbon. Il a pour ami Nicolas Poulain, un lieutenant de prévôt. Leurs aventures et enquêtes se situent à la fin du règne d’Henri III et au début de celui d’Henri IV. Quatre volumes déjà publiés sous le titre : « La Guerre des trois Henri ». Deux sont à paraître : « Dans les griffes de la Ligue », qui sortira en mars 2013 chez Flammarion, puis : « Le loup-garou des Saints-Innocents » (en 2014). A ces titres peut s’ajouter un volume « 0 » : « Nostradamus et le dragon de Raphaël ».
- Guilhem d’Ussel dont les aventures se situent sous le règne de Philippe Auguste,  dans diverses villes d’Europe. Guilhem, ancien routier de grandes compagnies, devenu chevalier et troubadour, est confronté à des entreprises criminelles qu’il parviendra à résoudre par son courage et son habileté.
Pour l’instant quatre titres ont été publiés chez J’ai lu, les deux suivants de ce même cycle sortiront chez Flammarion. En parallèle, un second cycle est envisagé aux Presses de la Cité sur la jeunesse du personnage, puis deux autres cycles.
- Trois Sueurs est un ancien brigand et ses exploits se situent à la fin du règne de Louis XIV et sous la régence. Il faut noter qu’il y a des liens entre Olivier Hauteville, Fronsac et Trois Sueurs, non seulement dans les histoires mais dans les personnages.
Les autres romans ne sont pas des séries, ou alors de mini séries : à l’époque romaine (Attentat à Aquae Sextiae, et ses suites), Marius Granet et Le duc d’Otrante…
Enfin, il y a mon meilleur livre (et mon plus gros échec commercial : « Juliette et les Cézanne »).

La guerre des trois Henri m’a paru plus orientée capes et épées que la série Guilhem d’Ussel, résolument noire et brute. Est-ce l’époque qui veut ça ou est-ce un choix narratif conscient de votre part ?

J’essaie de me renouveler et surtout d’éviter que mes héros et leurs aventures ne se ressemblent trop ! Il y a tout de même quelques intrigues criminelles dans les trois livres !

Vous abordez de nombreuses fois les guerres de religion. Diriez-vous, comme certains, qu’elles ont façonné la culture et l’organisation de l’Etat français jusqu’à aujourd’hui ?

N’étant pas historien, je ne dirai pas cela. Il s’agit avant tout d’une guerre civile avec, à mes yeux, plusieurs périodes dont certaines auront des répercussions plus importantes que d’autres. Au départ, il s’agit de véritables querelles religieuses, puis ce sont des conflits entre grandes familles féodales pour prendre le pouvoir (Les guise contre les Châtillon, les Condé et les Bourbon), enfin surgit la Ligue, une société secrète bourgeoise qui, elle, vise à transformer la société. La Ligue est à l’origine d’une des premières révolutions que la France ait connu. Elle instaure une forme de démocratie bourgeoise  avec un conseil des Seize qui ressemble à la fois au comité de Salut Public et à la Commune. En cela la Ligue parisienne aura certainement une influence sur les mouvements révolutionnaires ultérieurs.

Comparativement à d’autres auteurs de romans historiques, vous n’hésitez jamais à décrire la violence de l’époque médiévale dans sa crudité. N’avez-vous pas peur de faire fuir certains lecteurs ? Est-ce déjà arrivé ?

J’ai plutôt l’impression d’en faire moins que trop ! Il me semble que je donne peu de détails sanglants par rapports à d’autres auteurs qui se délectent dans les serial killers ! En tout cas on ne m’a jamais fait de reproche à ce sujet, au contraire. Ainsi j’ai noté ces critiques (seraient-elles de mauvaise foi ?) sur Amazon à propos des Guilhem d’Ussel :
Les romans ressemblent à des « dessins animés historiques pour bambins d'école primaire »… «scenario de type cap (sic !) et d'épée pour enfant »… « type cours d'histoire de CP »….
Serait-ce des envieux ?

Votre dernier roman publié, « Montségur 1201 », traite de la quête du Graal pyrénéen. Il m’a semblé que, pour la première fois, vous insériez une explication surnaturelle dans votre histoire. Est-ce vraiment le cas, et pourquoi ce changement d’approche ?

Je ne crois pas qu’il y ait du surnaturel. Tout ce qui est décrit peut s’interpréter rationnellement. La mort et le « passage » de Sanceline sont des situations racontées maintes fois par des gens qui se sont cru mort et ont connu ce phénomène. Quant à la pierre de Lucifer, sans doute était-elle radioactive. Ceci étant, on peut aussi y voir des phénomènes surnaturels, mais il ne faut pas oublier que le surnaturel était considéré comme naturel à cette époque. Ainsi, l’histoire de l’Angleterre de Matthieu Paris décrit à la fois des événements précis mais aussi quantité de fait surnaturels (apparitions, miracles…) considérés comme normaux.

Il est aussi question d’une tentative d’usurpation de fief. D’où vient la connaissance encyclopédique que vous semblez avoir des liens d’hommage qui existaient à l’époque dans cette région ?

La féodalité a encore un rôle majeur dans les seizième et dix-septième siècles, époques que je privilégie dans mes autres séries historiques, dont les Fronsac. Cette période du haut Moyen-Âge était l’occasion de m’y intéresser de plus près. J’ai tout simplement lu les meilleurs ouvrages sur la question !

Enfin, quelle est la plausibilité historique du personnage de l’ambassadeur hongrois ? J’avoue qu’après quelques (brèves) recherches je n’ai pas trouvé de traces aussi anciennes de cette famille.

Les ambassades étaient nombreuses, par ailleurs l’évêque Nicetas est bien venu avec une nombreuse suite depuis la Roumanie jusque dans le Toulousain, alors pourquoi pas un ancêtre de Dracul ?

Dans vos deux derniers romans de la série, vous décrivez longuement des cathares. On les voit dotés de hautes valeurs morales mais prêchant un mode de vie qui rappelle ce que Tertullien rapportait des chrétiens de son temps, qualifiés « d’ennemis du genre humain ». Que diriez-vous de l’idéal des cathares, et de leur mode de vie ?

En réalité on ne connaît des cathares que les textes issus de leurs procès. Il n’existe pas de mémoire ou de récits écrit par eux-mêmes et décrivant leurs dogmes et leur mode de vie. C’est bien dommage mais cela laisse la place à l’imaginaire !

Guilhem d’Ussel ne se soucie ni de Dieu ni du Diable, contrairement à certains autres de vos personnages. A-t-il grandi ainsi ou a-t-il perdu toute foi pendant sa vie de routier ?

La réponse se trouve dans : « De taille et d’estoc » ! Tout sera révélé !

N’est-il pas un peu frustrant de situer un roman à Montségur, mais 40 ans avant le siège ? N’y avait-il pas là une belle histoire à raconter ?

Le Monségur « habituel » a tellement été traité par les romanciers que cela ne m’intéresse pas !

A paraître dans la série, je cite, « Rome, 1202 », puis « Rouen, 1203 », mais encore « Béziers, 1209 »; « Wartburg, 1210 »; « Bouvine, 1214 »… Vous comptez raconter toute la première guerre de cent ans ;) ?

Le contexte, c’est la création de l’État français par Philippe Auguste. Ussel lui apportera plusieurs fois son aide en luttant contre le roi Jean d’Angleterre et en s’opposant à Innocent III, puis à Othon de Brunswick.
J’ai prévu quatre cycles de 6 titres (soit vingt-quatre volumes !) plus des nouvelles.
Le cycle actuel est le second. Il porte sur la période 1198-1203. Les deux non parus sont « Rome, 1202 » qui s’inspire d’une querelle entre familles de grands barons romains et « Rouen, 1204 ». Ces deux-là devraient sortir chez Flammarion (puis J’ai lu).
Le premier cycle concerne la jeunesse de Guilhem d’Ussel. Le premier volume est « De taille et d’estoc », le second « Férir ou périr », un récit où Guilhem rencontre un tueur à gage très particulier.
Dans le troisième cycle, le lecteur retrouvera Guilhem d’Ussel entre 1209 et 1214. Un Guilhem vieilli, différent, ne vivant plus à Lamaguère mais redevenu chevalier errant.
Il sera formé des titres suivants :
« Beziers, 1209 » qui traite du début de la croisade contre les albigeois, « Wartburg, 1210 », où Guilhem retrouve Wolfram d’Eschenbach. Ils partiront à la recherche d’un miroir magique dans les forêts de Thuringe. « Syracuse, 1211 », se passera dans la Sicile normande. « Cordou, 1212 », traitera de la conversion du roi Jean à la religion musulmane, « Acre, 1213 » se passera en Terre Sainte et Guilhem retrouvera le rafiq Ali-i Sabbâh, qui est le personnage principal de « Rouen, 1203 ».
Enfin, « 1214-Bouvines » est centré sur la bataille. Ce sera une affaire d’espionnage.
Le cycle IV traitera de la vieillesse de Guilhem, avec des surprises à attendre !

Dans vos séries de romans vous abordez de nombreuses périodes historiques. Y en a-t-il une qui ait votre préférence et, si oui, pourquoi ?

Pas particulièrement. Je regrette seulement de ne pas avoir le temps d’en traiter plus. J’ai ainsi un projet à la fin de la guerre de cent ans, les aventures d’un clerc anglais vivant dans le Paris occupé par le duc de Bedford et nommé Holmes…

Vos récits montrent une connaissance intime des périodes que vous décrivez. Vocabulaire, architecture, toponymie, règles juridiques, tout est précis et exact, et je crois que c’est l’une des grandes forces de vos livres. Pouvez-vous nous expliquer comment vous faites vos recherches, et si vous avez maintenant constitué un fonds documentaire de référence ?

J’ai en effet une importante documentation sur tous les sujets. Le plus difficile est d’y retrouver l’information cherchée !

Vous qui picorez d’une période à l’autre, n’avez-vous jamais eu envie d’écrire sur les croisades ?

« Rouen, 1203 » traite de la question ! Puis ce sera : « Acre, 1213 ».

J’ai vraiment apprécié les nouvelles rassemblées dans « Récits cruels et sanglants ». Le format novella en était idéal, entre nouvelle et roman. Renouvellerez-vous cette expérience avec les mêmes personnages ou d’autres, et sur ce même format ?

Pour tous mes romans à venir, j’envisage d’écrire des nouvelles complémentaires qui seront soit publiées sur Kindle, soit regroupées dans des recueils.

Aimeriez-vous revenir sur l’époque romaine après vos très bons récits aixois ? Ce serait d’autant plus intéressant que peu de romans historiques sur cette époque sont situés en Gaule.

Un roman a été commencé, mais pas terminé. Le lectorat est malheureusement moins important sur cette époque.

Y a-t-il des périodes ou des personnages sur lesquels vous voudriez écrire dans l’avenir ? J’ai notamment vu sur votre site un « à écrire » intitulé la Comtesse sanglante. S’agit-il de la terrible Báthory (la période collerait) ? Et si oui, pourquoi l’avoir préférée à Gilles de Rais (antérieur d’un siècle il est vrai) ?

La comtesse sanglante était un projet autour de la Ligue qui a évolué vers une histoire de loup garou. L’histoire se passera en 1591 (« Le loup-garou des Saints-Innocents »).

Pouvez-vous, pour finir, nous appâter un peu avec quelques informations sur la jeunesse de Guilhem d’Ussel, racontée dans « De taille et d’estoc », à paraître à l’automne ? Et nous suggérer de quelle « charte maudite » il s’agira en octobre ?

La jeunesse de Guilhem traite de cinq années de sa vie, entre les âges de 13 ans et 18 ans. On découvre les malheurs qu’il a connus, sa jeunesse dans les grandes compagnies de Mercadier et comment il est devenu chevalier, résolvant aussi l’énigme d’un vol d’une relique.
La charte maudite est une nouvelle qui se situe juste après « De taille et d’estoc ». Elle ne sera disponible que sur Kindle dans l’immédiat, mais plus tard certainement sur papier.
Suivront ensuite « Férir ou Périr » (roman) où Guilhem rencontre un tueur à gage, puis, je l’espère, quatre autres romans aux titres non décidés.

Et, une question piège : quand on a coécrit « L'ajustement à court terme de l'emploi à la production : des relations techniques aux fonctions de comportement », on a des conseils à donner au gouvernement pour lutter contre le chômage ?

Hélas non, mais je pourrais en donner pour éviter les gaspillages !

2 commentaires:

Cédric Ferrand a dit…

"Wartburg, 1210"
Plagiat, plagiat, plagiat...

Gromovar a dit…

Honteux ;)