vendredi 29 juin 2012

L'armée du pape


"Prêcher la Croisade", du médiéviste Jean Flori, est un ouvrage qui tente de montrer comment, du XIème au XIIIème siècle, la (les) croisade (s) pour reconquérir pour protéger la « Terre Sainte » a (ont) été prêchée (s) à l’instigation de la papauté.

Contrairement à de nombreux autres livres sur le sujet, "Prêcher la Croisade" n’est pas une histoire des croisades. On y verra plutôt comment la Croisade fut « vendue » aux chrétiens, plébéiens et puissants, et comment les arguments utilisés pour convaincre ont évolué avec le temps, au fur et à mesure des transformations des projets papaux, des évènements historiques, des conceptions de la chrétienté et de son contrôle politique, et des innovations théologiques.

Pour ne pas être trop long, je passerai sur l’histoire évènementielle des croisades, sauf s’il est parfois indispensable de faire autrement. L’auteur fait de même, ne narrant les évènements militaires qu’en ce qu’ils éclairent un point de prédication. Le cœur documentaire de son ouvrage est constitué des lettres échangées entre les papes successifs et leurs interlocuteurs concernés à la Croisade, ainsi que des sermons ou des guides de prédication rédigés à l’époque dans le bût évident de motiver les chrétiens à l’engagement, c’est à dire dans un objectif de promotion ou de communication externe pour utiliser un vocabulaire contemporain. On y découvre que la Croisade a été à la fois le support et la manifestation la plus évidente du développement de la volonté papale de domination politique.

D’abord, Flori montre comment la papauté a surmonté très tôt, la contradiction entre le pacifisme des Ecritures et la violence de la société médiévale, et ceci bien avant le Xème siècle. La violence des chevaliers, parfois extrême (vols, viols, massacres, etc…) peut être légitime si elle est destinée à faire la « guerre sainte ». Justifiée dès Saint Augustin, c’est à dire au IVème siècle, la guerre sainte (ou guerre juste) est celle qui est faite pour protéger ou étendre la chrétienté. De ce fait, non seulement elle est légitime, mais de plus elle sanctifie celui qui la mène (miles Christi), et s’il y meurt, elle lui ouvre les portes du Royaume de Dieu. La guerre sainte a pour bût de protéger la chrétienté (concept éminemment politique et à définir), en protégeant l’Église de ses adversaires intérieurs ou des menaces à ses frontières, mais également d'aider à reconquérir les terres « subtilisées » à l’Eglise, en Espagne notamment, par le mouvement de reconquista. Ce concept de guerre sainte, utilisé en pointillé durant l’Histoire, fut formalisé par les papes au XIème siècle, ce qui permit, en l’étendant, de justifier théologiquement la violence nécessaire de la Croisade. En effet, inspirée par Pierre l’Ermite, et à l’initiative du pape Urbain II, la première croisade fut prêchée pour voler au secours de l’Empire d’Orient (mais aussi remettre au pas son Eglise) et, accessoirement au début, libérer Terre Sainte et Lieux Saints. La croisade en Orient est alors définie comme une guerre sainte qui est aussi un pèlerinage aux Lieux Saints (pèlerinage qui était déjà considéré comme la forme la meilleure de pénitence). Sept autres croisades (numérotées par les historiens, plus quelques autres) suivront, sur deux siècles, avec une organisation, des objectifs, et des publics évoluant au gré de la situation géopolitique et au rythme du développement de la papauté comme pouvoir politique et de ses velléités hégémoniques.

En terme d’organisation matérielle, pour faire bref, la Croisade commença par unir des guerriers et des pèlerins puis devint rapidement une affaire strictement militaire. Si elle fut au début accompagnée par les papes, ils en furent de plus en plus des instigateurs puis des organisateurs devenant progressivement exclusifs. Suivant les années et la volonté des papes, les clercs furent ou pas associés à ces expéditions (les ordres militaires, templiers et autres, réussissant l’exploit avantageux d’être guerrier et clerc à la fois). La première croisade demandait (pour obtenir les indulgences décrites ci-dessous) que les guerriers fissent un voyage en Orient, puis ils durent donner un service de deux ans pour protéger les Lieux Saints (après la création du royaume de Jérusalem), service réduit à un an par la suite, enfin, dans d’autres cas, moins d’un an suffira, etc… De même, les commutations de vœu permirent, au fil des évolutions géopolitiques, de diriger les croisés vers d’autres zones de combat (Espagne, Occitanie albigeoise, etc…), les croisés devenant une force armée quasi permanente de la papauté dont elle usa à discrétion. Pour financer cette force se mit en place progressivement un appareil administratif efficace : taxes ad hoc, rachat des vœux de Croisade, donations volontaires de ceux qui ne pouvaient pas partir, servaient à financer ces expéditions couteuses mais également à entretenir ce qui devenait de fait une armée papale d’intervention interne. Prêche et collecte furent d’abord entre les mains de fidèles charismatiques et/ou « hystériques » du pape, tels Bernard de Clairvaux, puis, le temps passant et l’entreprise se professionnalisant, ils seront confiés par les pontifes aux ordres mendiants, plus disciplinés, contrôlables, et formant comme l’embryon d’une administration spécialisée.

Sur les arguments de la prédication, ils tournèrent toujours autour de deux axes : « objectifs » et moraux (rappelons aussi que la prédication fut toujours adaptée dans sa forme au public visé, qu’elle utilisa à maintes reprises des miracles supposés comme arguments d’exemple et d’autorité, et qu'elle se déroula, suivant les moments, aussi bien dans une atmosphère de grande hystérie que devant des publics contraints).
Examinons d’abord les arguments moraux. D’une part, les participants à la Croisade sont des soldats du Christ au service de Dieu (donc du Bien) dont les vertus héroïques et chevaleresques sont glorifiées. D’autre part, les chevaliers et princes chrétiens sont les vassaux du Christ dont ils doivent défendre la terre au nom des obligations féodales (plus tard le simple fait d’être vivant créera pour tout chrétien ce lien de vassalité). Et encore, il est bon pour tout chrétien d’accepter de souffrir ou de donner sa vie comme le fit le Christ pour racheter les péchés du monde (la glorification du martyr s’amplifiera sans cesse avec les années). D’ailleurs, Dieu pourrait reprendre lui-même les Lieux Saints, mais il fait mine de ne pas y parvenir pour donner l’occasion aux chrétiens de prouver leur foi en luttant contre les musulmans (alliés du Diable) pour reprendre son « héritage ». Enfin les chrétiens doivent faire un travail sur eux-mêmes de purification morale (les désastres militaires étant la conséquence de la corruption de la chrétienté), car la Croisade est aussi la mission de ceux qui n’y partent pas mais ont le devoir de plaire à Dieu par leur piété et leur pureté (et leurs dons).
Pour ce qui est des arguments « objectifs », la Croisade accorde une indulgence plénière des péchés confessés aux croisés partants. Cet avantage déjà énorme (c’est d’ailleurs un argument de prédication : « coût très faible, gain infini ») deviendra de plus en plus généreux au fil des années, conséquence de la difficulté à convaincre toujours quand se succèdent les échecs (toujours justifiés par les péchés de la chrétienté ou des chefs croisés), et inévitable effet du développement de la notion de purgatoire. Ainsi le bénéfice de l’indulgence sera accordé à ceux qui, sans partir, se croisent et paient pour financer la Croisade (on inventa progressivement à ce propos l’indulgence partielle au prorata de l’effort financier consenti, notion totalement inédite alors), puis des années de rémission de purgatoire (ce concept nouveau complétant Paradis et Enfer, et permettant d’améliorer, par réglage fin, le contrôle social exercé par les religieux) seront accordées aux croisés partants en sus de l’accès assuré au Paradis, plus tard encore le croisé pourra également racheter par ses actes les années de purgatoire des membres de sa famille. Et ces bénéfices de plus en plus grands sont obtenus après des services de plus en plus courts et de moins en moins lointains, par exemple en pays albigeois, la papauté se constituant ainsi une force d’intervention fidèle à peu de frais. Difficile de résister à ces arguments. D'autant que le prêche de la Croisade se fera le plus souvent, et de plus en plus avec le temps, en incluant une vision apocalyptique et eschatologique. La reconquête des Lieux Saints est vue et décrite comme l’un des éléments qui annoncent la fin des temps et la venue de l’Antéchrist qui, rappelons-le, doit être vaincu par le Christ afin qu’advienne le Jugement Dernier et le Royaume de Dieu, assorti de la conversion des non chrétiens. Apocalypse de Saint Jean, apocryphes, et prophéties contemporaines diverses appuient cette thèse, qui est développée intensivement par les prédicateurs et reçoit un écho véritable chez les décideurs, papes et empereurs compris, et participent à la tension vers les Lieux Saints.

Par delà son aspect théologique, et sur les objectifs, la Croisade est indissociable, et notamment à partir d’Innocent III, du développement du concept de chrétienté. La chrétienté, entendue comme communauté non seulement spirituelle mais aussi politique des chrétiens, est conçue par les papes successifs, à la suite du moine Bernard de Clairvaux entre autres, comme le lieu spirituel mais aussi géopolitique sur lequel règne le pape. Elle doit être étendue géographiquement et contrôlée politiquement. Croisade et lutte des papes pour l’hégémonie politique progressent donc de conserve. De la théorie des deux glaives, à celle des clefs, en passant par l’entrevue de Canossa, papes et empereurs, puis rois, ne cesseront de tester les limites de leurs pouvoirs respectifs ; la Croisade illustrera d'ailleurs plusieurs fois l’exacerbation de ce conflit, notamment entre les papes et les empereurs germains. L'entreprise « sainte » servira de prétexte à la mise en place d’une organisation paneuropéenne de collecte et de prêche au service du pape. Elle sera donc une lente construction de mécanismes et de discours visant à mettre sous subordination le glaive temporel de l’Occident et sera aussi la tentative, sans cesse renouvelée jusqu’au sac de Constantinople, de reprise en main de l’Eglise d’Orient (schismatique) par l’Eglise d’Occident. On sait néanmoins ce qu’il en advint. La Croisade finit par se terminer, et la théocratie chrétienne ne fut jamais constituée, la plupart des princes chrétiens y résistant à leur manière, et les perspectives eschatologiques s’éloignant vers un horizon indéterminé.
Prêcher la Croisade, Jean Flori

4 commentaires:

Guillaume44 a dit…

"D’ailleurs, Dieu pourrait reprendre lui-même les Lieux Saints, mais il fait mine de ne pas y parvenir pour donner l’occasion aux chrétiens de prouver leur foi"

Monsieur le Dieu procrastine tout le temps.

Gromovar a dit…

Il est taquin.

Efelle a dit…

Pas sûr d'être intéressé par cet aspect des croisades, j'ai encore en tête l'opportunisme et l'arrivisme des normands de Sicile aux premiers temps des croisades.

Gromovar a dit…

La conquête de fiefs en Orient a évidemment été aussi un argument convaincant pour les seigneurs occidentaux.