mardi 19 juin 2012

A la droite de Diana

Il y a quelques jours j’ai lu « La culture du narcissisme » de Christopher Lasch. Même si je suis globalement en accord avec ses analyses et ses récriminations, je n’ai pas chroniqué cet ouvrage ici car je l'ai trouvé trop américain dans ses préoccupations et ses références. De plus, l’utilisation de la psychanalyse à fins de sciences sociales (même si les troubles psychanalytiques sont plutôt utilisés ici comme des indicateurs), même si elle a pu amuser à la grande époque du freudo-marxisme, montre des limites heuristiques évidentes (sans compter qu’elle ferait se retourner Durkheim dans sa tombe). Bref, je n’ai pas chroniqué.
Hasard du calendrier (ou preuve que, quel que soit le chemin, les mêmes pieds vont toujours vers les mêmes points d’eau), j’ai lu encore plus récemment "Blind faith" de Ben Elton. Et "Blind faith", c’est « La culture du narcissisme » en plus drôle.
" Blind faith " est une dystopie placée par l'auteur en Angleterre, dans un siècle environ. Le réchauffement climatique a provoqué la hausse du niveau des mers. Il y a moins de terres émergées, on y vit donc mal, serrés, et vaguement assiégés. La réaction de l’Occident à ce cataclysme a été la mise en place d’une dictature religieuse, celle de l’Amour, dieu créateur qui a donné Bébé Jésus et Diana aux hommes.
Imaginez tous les éléments les plus abjects de la société contemporaine ! Concentrez-les ! Distillez-les pour en obtenir une essence pure ! Vous aurez la société de "Blind faith". L’ide géniale d’Elton est de rendre obligatoire sous peine de sanctions formelles ce qui dans notre monde relève de la pression du groupe, du conformisme, de la culture de la consommation et du spectacle. Mais le principe est le même. Je sais bien que mes lecteurs ne postent jamais de photos de leurs enfants, de leurs chiens, de leurs chaussures, ni qu’ils sont fatigués ou qu’ils ont chaud ou qu’ils boivent un pastis. Mais ils en connaissent tous autour d’eux qui le font ;-)
Le monde d'Elton, c'est le nôtre version Maxi Best of.
C’est un monde où le narcissisme est roi, socialement et légalement. Chacun se montre sans cesse et à tous. D’abord son corps, dont le maximum doit être dévoilé. Seules les parties génitales peuvent rester cachées en public, mais elles doivent être visibles sur le Net, par le biais de sex vidéos ou de webcams. Les vêtements sont minimaux, les webcams domestiques fonctionnent en permanence, les sex tapes tiennent lieu d’albums photo. Chacun se montre car chacun a l’égale obligation d’être fier de son corps et de permettre aux autres de liker ou de commenter à son propos. Ne pas le faire revient à priver ses semblables du plaisir de partager l’émotion, c’est donc un acte agressif. Il est aussi vivement conseillé aux femmes d’être le plus horny possible, de pratiquer une augmentation mammaire, de « vouloir recevoir son compte », car aimer son corps c’est aimer l’Amour qui l’a créé. Les hommes, eux, « doivent donner le maximum ». Le blogging quotidien est obligatoire ainsi que la mise en ligne de vidéos. Si on n’a rien à cacher, si on n’est pas hérétique donc, on doit être fier de partager sa (misérable) vie, ses émotions, son shopping, et ses parties de jambes en l’air, pour que les autres puissent communier. Et, comme chez Doctorow, la popularité obtenue par la publicité de soi est une devise négociable socialement (l’église vainc d’ailleurs une inégalité durant le fil du roman en posant par décret le fait que dorénavant tout le monde est célèbre). Cet exhibitionnisme constant est assorti de l’injonction paradoxale et omniprésente du respect. Respecter l’autre, dans le monde d’Elton comme dans le nôtre, c’est l’autoriser à proférer les pires énormités au nom de son droit à les penser, c'est prendre un soin intense à ne pas effleurer sa peau libéralement exposée, c’est accepter tous les envahissements dont il se rend coupable, car qui suis-je pour priver quelqu’un de son plaisir au nom de mon intimité ? Le « manque de respect » est de fait l'un des actes les plus odieux dont on puisse se rendre coupable dans l'Angleterre du XXIIème siècle.
Un monde dans lequel participer à une fête c’est avant tout filmer la fête pour pouvoir la bloguer, chacun filmant les autres filmant, dans une mise en abyme qui n’est pas sans rappeler certaines cérémonies de notre monde, ou ces réveillons de Nouvel An dont les convives en contact physique s’extraient virtuellement un long moment pour smser, FBer, twitter, etc…
Un monde dans lequel la confession publique est régulièrement obligatoire afin que chacun puisse ne rien cacher et les autres compatir, huer, applaudir, conseiller (Eco s'en moquait déjà dans "Comment voyager avec un saumon ?").
Un monde dans lequel le développement personnel, entendu au sens de « pouvoir devenir tout ce qu’on veut » et « donner le meilleur de soi-même » (comme dans la téléréalité), est le seul objectif légitime et valorisé, et où l’astrologie est un moyen efficace de connaître la voie dudit développement.
Un monde dans lequel les mariages (qui doivent être rompus en peu d’année) sont des plus beaux jours de la vie récurrents.
Un monde où toute nourriture est sucrée ou chocolatée car « comment ne pas aimer le chocolat ? », où on mange dans de grandes chaines de fast-food (MacDo étant le top, on y fête non seulement les anniversaires mais aussi les enterrements).
Un monde de group hugs obligatoires qui ne sont pas sans rappeler les free hugs du nôtre.
Un monde dans lequel un infotainment bourdonnant sans cesse ne traite toujours que les mêmes sujets : terrorisme, faits divers, people, téléréalité, sur le ton unique de l’émotion ou de la compassion (souvenons-nous entre autres de « La république compassionnelle » de Michel Richard ou de l’information sans information de Douglas Coupland).
Un monde de grands concerts moraux, entre Live Aid et cérémonie pentecôtiste, dont chacun est un « encore plus grand succès que le précédent », et qui règleront tous les problèmes si on y communie assez fort.
Un monde dans lequel beaucoup d’enfants meurent en bas âge par défaut de vaccination, ce qui entraine une attention permanente aux enfants, à la maternité, à l’allaitement, les enfants (kiddies) devenant les êtres humains les plus précieux, et la reproduction la plus valorisée des aventures.
Un monde où le crime capital, celui qui vaut lynchage immédiat, est la pédophilie.
Un monde dans lequel il faut toujours croire, ressentir, partager, jamais raisonner.
Mais "Blind faith" n’est pas qu’une comédie grinçante et particulièrement bien vue sur les travers de notre monde. Plus encore que le nôtre, le monde d’Elton est un monde de contrôle. Les sanctions informelles y sont certes sévères, mais le contrôle social formel est entre les mains d’une Eglise totalitaire. Résister, dévier, entraine des conséquences graves, voire définitives.
Le culte de l’Amour est scientifiquement rétrograde, créationniste, anti-vaccination. Il développe la doctrine de la punition divine sans dédaigner l’utilisation pédagogique du miracle. Il est surtout brutal, dissimulant son autoritarisme sous des oripeaux populistes (les Wembley laws, prises par acclamation dans le stade même en pleine ferveur religieuse), et protégeant son dogme à l’aide d’une Inquisition qui torture et monte au bucher les « hérétiques ».
Jaloux de son intimité, Trafford, un nobody, qui travaille dans le service gouvernemental de data mining ultime, tente au début, péniblement, de garder quelques pensées secrètes. Au hasard des rencontres, il ira plus loin dans l'hétérodoxie, jusqu’à l’amour et à la sédition, mais au péril de sa vie. Sa quête émeut, passionne, et inquiète, comme pouvait le faire celle de Winston Smith.
Elton cite nommément "1984" dans son roman et il est vrai que "Blind faith" y fait penser. Malgré des parallèles évidents (qui peuvent induire en erreur le lecteur de "1984"), les deux romans sont différents, et Elton crée une dystopie qui fait sens de nos jours. Légère, voire drôle, au début, tant Elton use d’un sens très anglais de l’absurde, relève goulument les contradictions du système, et place dans la bouche de ses personnages les slogans insensés qui évitent de penser (chez nous : « l’augmentation de l’espérance de vie est d’abord une bonne nouvelle », « le Beaujolais nouveau c’est la fête », « les enfants sont notre avenir », etc…), elle vire ensuite au tragique (sans jamais cesser de faire sourire sauf dans les dernières pages) quand la rébellion de Trafford se développe, car aucune groupe social (et c’est aussi vrai du nôtre) n’admet que quiconque aille contre le Crédo.
Nous savons tous de manière quasi certaine qu’il n’y a pas de dictature stalinienne dans les tuyaux, en revanche nous pouvons voir la dictature douce du Soi prospérer dans notre société. Narcissisme, exhibitionnisme, conformisme, superficialité des relations, primat du compassionnel, recul de la raison scientifique, tout ceci nous le vivons, mais c’est naturellement difficile à percevoir tant sa propre culture est un point aveugle pour chacun. Ce délicieux roman d’Elton, parce qu’il caricature ce qui est laid dans notre monde, y aidera peut-être. Je l'espère.
Blind faith, Ben Elton

8 commentaires:

Efelle a dit…

J'avoue j'ai foutu des photos en ligne de mes mouflets... Et effectivement, je connais des adeptes de la photo des bouteilles de l'apéro du jour (je vais pas tarder à ne plus les suivre si ça continue d'ailleurs).

Bon, le monde est parodique, un thème dont je ne suis pas très fan en littérature, mais tes deux derniers paragraphes m'ont convaincus.
Je m'en occuperai à la rentrée, lecture en VO.
Pfff, t'es chiant avec tes bons conseils.

PS : le tome 2 de Nosferatu parait demain normalement.

Gromovar a dit…

Dommage qu'il ne soit pas en VF sinon je l'aurais bien nommé.

Merci pour l'info. Je l'achèterai.

Philippe Fenot a dit…

Je suis convaincu, je vais le lire. Et fais-moi signe quand il sort en VF, que je l'offre à tous autour de moi - surtout mes contacts Facebook.

Gromovar a dit…

Compte sur moi ;-)

La Mettrie a dit…

Du coup je l'ai commandé en VO (ce qui aura l'intérêt supplémentaire de me faire bosser mon anglais). Sois fière Gromovar, tu as œuvré à la gloire de la culture !

Gromovar a dit…

C'est Diana qui est fière de toi La Mettrie.

Et crois-moi, mieux vaut lire Michéa que Lasch sur ces thèmes. La culture du narcissisme est un bon livre, masi c'est clairement un livre de polémique interne qui vise la gauche américaine, coupable à ses yeux d'avoir abandonné la critique sociale révolutionnaire au profit du développement de l'individu. Le premier chapitre où il éreinte tous les leaders radicaux des 60's est éclairant (et on ne peut qu'être navré avec lui d'ailleurs car les exemples qu'il donne sont affligeants).

La Mettrie a dit…

Je viens à peine de comprendre le titre de ta chronique. Dès les premières pages, je suis conquis par ce roman. C'est une géniale dissection !

Gromovar a dit…

Waf ! Je suis content.