jeudi 29 décembre 2011

Ecorcheurs de Provence



"L’archiprêtre et la cité des Tours" est un roman de Jean d’Aillon qui se passe dans ce qui deviendra la ville d’Aix en Provence, pendant la Guerre de Cent Ans.
Basée sur une importante documentation historique, complétée par l’imagination de l’auteur, l’histoire, située en 1357, met en scène les ravages que les grandes compagnies d’écorcheurs ont fait subir à la Provence au XIVème siècle. Elle permet aussi d’assister à la naissance de la ville d’Aix à partir des éléments épars de son agglomération médiévale.
Comme dans ses autres ouvrages, d’Aillon décrit longuement les conflits de suzeraineté qui sont caractéristiques de cette époque. L’agglomération aixoise est au centre d’une lutte d’influence qui met au prise l’empereur d’Allemagne, Charles IV, le dauphin de France (de manière indirecte), Charles (futur Charles V), le seigneur des Baux (famille revendiquant le pouvoir en Provence), Raymond des Baux, le pape Innocent IV, la comtesse de Provence, Jeanne Ière de Naples, et les bourgeois de la ville d’Aix qui veulent la plus grande autonomie possible et le respect de leurs franchises et exemptions, à l’instar d’un Etienne Marcel à Paris. C’est l’âge où les villes, parfois dans la difficulté, s’émancipent des pouvoirs seigneuriaux. C’est la cas pour Aix, comme ce le fut pour Paris.
Aix finira par devenir la capitale de la Provence et prospèrera peu après sous le règne du Roi René. Mais en 1357, c’est la désolation qui prévaut. La peste de 1348 a dépeuplé les campagnes et vidé les villes de leurs artisans ainsi que les fiefs de leurs paysans ; la Guerre de Cent Ans s’éternise et amène dans le pays des bandes de routiers, mercenaires désœuvrés qui, non content de se payer sur la bête, massacrent et détruisent pour le plaisir ; les droits seigneuriaux s’interpénètrent, et il est tentant pour un seigneur déçu de ruiner le fief de son adversaire plutôt que de le laisser en profiter (les paysans surtout sont considérés presque comme une ressource naturelle dont il faut priver son adversaire pour l’affaiblir).
Quand l’histoire commence, la ville d’Aix, menacée à la fois par les routiers d’Arnaud de Cervole (surnommé l’archiprêtre), les troupes de la famille des Baux, et celles du comte d’Armagnac (appelé à la rescousse et qui pille autant que les autres), qui pillent, tuent, et violent dans les campagnes en attendant de converger sur elle, a négocié un prêt avec la riche ville de Florence, dans le bût de payer du secours ou, au pire, de verser rançon pour inciter les mercenaires à partir. Pietro da Sangallo, ancien condottière, émissaire florentin qui a eu à louvoyer entre les guelfes et lesgibelins, convoie les fonds à Aix. Il sera pris dans les luttes intestines de la ville et devra résoudre une obscure affaire d’assassinats multiples.
Comme toujours chez d’Aillon, l’affaire criminelle n’est qu’un prétexte pour s’enfoncer profondément dans une époque et un conflit. Suivant da Sangallo, le lecteur sera instruit en grands détails de la situation politique en Provence en cette fin de XIVème siècle, il croisera les acteurs de ces politiques, nombre d’individus pour lesquels la vie humaine n’avait aucune valeur, des seigneurs à leur affidés, des bourgeois ou des moines pratiquant l’esclavage (rappelons que l’esclavage existera dans l’Europe médiévale jusqu’au XIVème siècle au moins) jusqu’aux illuminés religieux qui martyrisaient leurs prochains à l’instigation de Dieu. Il plongera dans un texte au vocabulaire médiéval très riche , au point qu’il pourra aisément visualiser les pièces d’armement ou les éléments d’architecture, entre autres. Le Moyen-Âge de d’Aillon est réaliste dans sa complexité, dans sa cruauté, dans sa crudité extrême (les historiens qui veulent « réhabiliter » cette époque en montrant, ce qui est vrai, qu’il y avait aussi de la culture et des arts, oublient que la caractéristique en est sans doute l’insensibilité à la mort et à la souffrance qu’entrainait chez les contemporains une vie courte et le plus souvent misérable) . Ce roman est donc hautement recommandable car il est simultanément distrayant et instructif.
L'archiprêtre et la cité des Tours, Jean d'Aillon

mardi 27 décembre 2011

Ghost in the machine



"Jardins virtuels" est un recueil de Sylvie Denis regroupant des nouvelles publiées il y a plus de dix ans et c’est un bien bon ouvrage. Je remercie Efelle qui m’a donné envie de lire ce petit livre.
Sylvie Denis, c’est un peu Greg Egan qui serait tombé dans la marmite du Golden Age. Ses nouvelles développent l’effet des nouvelles technologies sur l’humanité, dans une optique qui est souvent transhumaniste. En cela elle est proche d’Egan, mais contrairement à lui, elle n’oublie pas de donner des sentiments humains à ses personnages. Clonage, IAs, intrication homme machine, robots prenant leur indépendance, les thèmes sont technologiques, mais l’auteur prend soin de donner un sens politique aux histoires qu’elle raconte, et des motivations humaines à ses personnages, en particulier un amour de la liberté qui justifie de prendre des risques physiques. Enfin, elle utilise des éléments de contexte qui m’ont souvent furieusement fait penser au Golden Age par leur prosaïsme.
Dans les textes de Sylvie Denis, une humanité dépassant ses limites biologiques se divise souvent en factions indifférentes ou opposées, regroupées autour d’idées simplistes dans la cadre d’organisations autoritaires. Des individus tentent de résister ou de se libérer, découvrant parfois qu’il est plus noble de rester pour résister que de fuir. Au dilemme « Exit » ou « Voice » d’Hirschmann, Denis répond sans hésiter « Voice », et même quand le tyran est diffus, résister est toujours une bonne idée. Les histoires racontées sont de bonne facture, et ces textes se lisent avec plaisir sans oublier de titiller l’intellect.
On trouvera donc dans ces pages,  entre autres choses, les très bons « Dedans, dehors », prix Rosny Aîné 2010, nouvelle sur un intégrisme religieux autoritaire miné par la résistance d’une jeune fille et d’un homme qu’ont aurait pu croire absolument impuissant ; « L’anniversaire de Caroline », prix Solaris 98, dans lequel une femme condamnée à une peine atroce trouve un moyen de s’évader virtuellement et de reprendre un peu de contrôle sur le monde ; « Fonte des glaces », où le militantisme est porté par l’émotion du souvenir ; « Cap Tchernobyl », un texte triste dans lequel des robots en quête d’un lieu pour vivre libres choisissent Tchernobyl, lieu ultime de l’absence humaine ; « La balade du singe seul », amusant, politique, sans doute trop foisonnant dans sa thématique ; « Si Thébaldus rêve… », description d’un lieu élitiste et clivant, un peu trop foisonnant aussi peut-être ; « De Dimbour à Lapêtre », très originale histoire de clone et de sous-groupe humain, développant l’idée suivant laquelle les choix de vie des uns entrainent la désapprobation des autres ; « Magma-Plasma », texte plaisant d’un classicisme achevé (avec habitat martien and so on…) mis à part les dernières pages résolument biotech ; « Paradigme Party », dont j’ai déjà dit tout le bien que je pensais ici ; et « Nirvana, mode d’emploi », texte beau, poignant, sur l’exploration et la modification de la mémoire. Il n’y a donc que deux ou trois nouvelles plus anecdotiques, ce qui est très peu.
Dans ce recueil hautement recommandable, Sylvie Denis livre une SF politique au sens profond du terme, intelligente et sensible, modérée et engagée, ce qui fait déjà pas mal de quadratures du cercle résolues dans un seul ouvrage.
Jardins virtuels, Sylvie Denis
CITRIQ

lundi 26 décembre 2011

La vérité était ailleurs

Tome 3 de la série "Notre mère la Guerre". Il est aussi réussi que les deux premiers, et prolonge les investigations sur la série de meurtres de femmes à l'arrière des tranchées. On a pu croire à l'issue du tome 2 qu'on savait qui étaient les assassins, il semble que c'était une fausse piste.
Au moment où commencent les mutineries de 17, Kris emmène le lecteur dans les premiers chars d'assaut, dans un hôpital militaire, dans un souterrain gazé. Il donne la parole à tous types d'acteurs de l'époque, et insiste sur le hiatus entre la vision romantique que beaucoup de soldats avaient de la guerre à ses débuts et la confrontation permanente à la réalité macabre et grotesque du front. Il met aussi en évidence la manière inhumaine et pleine de morgue avec laquelle les officiers traitent la troupe. On découvre aussi comment la République envoya au front des mineurs délinquants, dans une mascarade de réhabilitation dont aucun ne sortit vivant. On voit enfin un arrière qui n'imagine même pas les souffrances qu'endurent les hommes au front, et des poilus qui se sentent devenus parfaitement étrangers à tous ceux qui n'ont pas connu le feu. Le dessin de Maël illustre à merveille la confusion des sentiments et des situations.
PS : A noter un remerciement de Kris à mon vieil ami André Loez pour ses travaux au sein du Crid 14-18, celui-ci par exemple.
Notre mère la Guerre t3, Kris, Maël

Résistance germaine

Retour sur la série "Les aigles de Rome" de Marini. Le troisième tome confirme et amplifie les qualités des précédents. C'est toujours superbement dessiné, le scénario est complexe et éminemment politique. Dans la lignée du Rome de HBO, Marini raconte une histoire violente et païenne.
En Germanie, le préfet Varus, obscène, brutal, et corrompu, ruine à lui seul toute chance d'une acceptation de la Pax Romana. Dans les profondes et sombres forêts teutoniques, la révolte gronde. Arminius, officiellement romanisé, travaille en sous main avec les rebelles germains, et Marcus est envoyé le rejoindre sur les marches par Auguste, avec la mission de "mettre un terme", si nécessaire, aux "fonctions" de son frère de lait. Alors que les tribus germaines rêvent de secouer le joug de Rome, les deux protagonistes de l'histoire se retrouvent dans des camps opposés. On imagine sans peine que les deux derniers tomes verront leur antagonisme culminer et se résoudre dans le sang.
Les aigles de Rome t3, Marini

dimanche 25 décembre 2011

Delicatessen


Le Père Noël est bien aimable, malgré son air douteux et son renne qui a l'air d'avoir abusé des cigarettes qui font rire. Il m'a apporté de biens beaux livres (la pile est un rocher de Sysiphe), et je crois savoir qu'une autre volée d'elfes est en chemin. Joyeux Noël à tous avant la fin du monde. Profitez-en bien, c'est le dernier.

samedi 24 décembre 2011

Time of high adventure


Sortie de "L’adieu aux rois", troisième tome de l’excellente série Servitude, déjà chroniquée ici et , qui est ce qui se fait de mieux en fantasy.
Bourgier et David réalisent encore un travail d’une immense qualité, en alliant un scénario complexe et tortueux, aux multiples pelures intriquées, à des dessins magnifiquement tracés puis colorés au lavis donnant au tout une apparence à la fois ancienne et très réaliste.
Troisième tome oblige, on commence à comprendre les relations qui existent entre les différentes histoires, et, comme dans « Le trône de fer » par exemple, ce qui avait commencé comme une guerre de frontière entre un suzerain et son vassal devient une conflagration à grande échelle, impliquant toute l’humanité, et lestée d’enjeux qui dépassent largement les conflits locaux qui la constituent. Les rapports de force entre royaumes se modifient par le fer et le feu, l’équilibre des pouvoirs à l’intérieur même des royaumes par l’assassinat et la conspiration.
De riches annexes approfondissent la connaissance qu’on peut avoir du monde de Servitude et de sa cosmogonie. Au final, c’est un très bel album qui prolonge le travail fait sur les deux premiers tomes. Plus que deux à tenir pour terminer cette série qui sera, sans aucun doute, un des grands classiques de la fantasy en BD.
Servitude, t3, L’adieu aux rois, Bourgier, David

vendredi 23 décembre 2011

Under


"Under" est un dyptique BD terminé de celui qui devient mon scénariste préféré, Christophe Bec, assisté des frères Raffaele au graphisme comme dans de nombreux autres albums.
Dans un futur proche et violent, les égouts de Mégalopol (une mégalopole furutiste à l’obscène maire corrompu) sont infestés de parias (délinquants et/ou sans abris), de gigantesques crocodiles albinos, de serpents aquatiques, mais surtout d’araignées mutantes géantes. La « Sewer Police » y patrouille, au péril de sa vie, une jeune étudiante en cryptozoologie y descend pour étudier la véracité des légendes urbaines sur la faune des égouts. Ils trouveront bien pire que ce qu’ils imaginaient.
Bec construit une nouvelle BD horrifique, mais orientée action cette fois, qui parvient à provoquer une inquiétude réelle chez le lecteur, ce qui est d’habitude difficile à faire en BD, sans le support des bruitages, de la musique, des mouvements de caméra. Toute la grammaire du cinéma fantastique est inopérante dans ce monde de l’immobilité et du silence, et les effets terrifiants sont, de ce fait, le plus souvent manqués. La BD d’horreur déçoit presque toujours. Bec arrive à angoisser, c’est pour moi le signe de la qualité de son écriture. Il est, de plus, secondé par les frères Raffaele, au dessin et aux couleurs, qui rendent parfaitement l’ambiance sombre et violente de l’histoire.
Flic à la dérive, brillante assistante, Bec reprend des codes bien connus auxquels il ajoute d’immenses toiles d’araignées, des bestioles agressives, des gangs qui ne le sont pas moins, des cadavres à n’en plus finir, des bébés mutilés, une vraie cruauté jubilatoire avec ses seconds rôles. "Under" est un roller coaster qui saisit le lecteur et ne le lâche plus ; c’est un vrai bon moment de lecture jouissive.
Under 1 White Ladies, et Under 2 Goliath, Bec, Raffaele

jeudi 22 décembre 2011

Me and you, and you and me


"La volonté du Dragon", le court roman de Lionel Davoust situé dans le monde d’Evanégyre, fourmille d'idées originales et intéressantes. Il raconte la tentative d'annexion d'un petit royaume périphérique, Qmharr, arriéré et médiéval, par l’empire d’Asreth, la plus grande puissance économique, scientifique, militaire, et donc politique, mondiale.
Le monde que décrit Davoust est attirant. Énormes guerriers en armures arcaniques, navires « scientifiquement » mystiques, armes excluant de la réalité (rappelant certaines créations de Pierre Bordage), Evanégyre est un univers arcanepunk, avec tout ce que cela comporte d'émerveillement.
Au-delà du cadre, il y a l’histoire. Dans son roman, Davoust décrit l'arrogance de la grande puissance, sa méconnaissance de la culture de l'agressé et des réalités du terrain, il montre comment la guerre n'est jamais ni rapide ni propre, et comment le faible peut blesser gravement le fort en profitant de son outrecuidance. Il décrit un empire sûr de sa force, mais aussi et surtout de son bon droit, qui considère que la conquête du monde entier est le seul moyen viable de faire régner un ordre satisfaisant sur toute la planète. Il est difficile, en lisant "La volonté du Dragon", de ne pas penser aux États-Unis, et particulièrement à la frange néo-conservatrice de sa classe politique. Il est difficile aussi, de ne pas penser à l'Irak ou à l'Afghanistan, voire au Vietnam, et à l’humiliation quotidienne qu’eurent à y subir les armées américaines. Davoust développe aussi les notions de liberté individuelle et de soumission, il justifie théoriquement les deux approches, et oppose ainsi deux systèmes politiques. On sent qu’il y a beaucoup à découvrir sur l'empire, sa technologie magique, son « Dragon », superbe et mystérieuse, qui gouverne l'empire et le guide ; on sent même qu'il y aurait beaucoup à découvrir sur Qhmarr, son organisation sociale et politique, son respect illimité du destin symbolisé par le concept de lâh, son souverain autiste génial, ses nobles dont le rôle n'est pas clair.
Il y avait de ces vérités entrevues dans « Par-delà les murs », la nouvelle publiée dans l'anthologie Victimes et Bourreaux. Cette nouvelle m'avait passionné, et m'a poussé à lire "La volonté du Dragon" pour en savoir plus sur Evanégyre.
Malheureusement, j'essaie toujours d'en savoir le moins possible sur les livres que je lis, et ici ça m’a desservi. J'entrai donc en confiance dans la volonté du Dragon sans imaginer que le gros du récit consisterait en une (épique) bataille navale. Or je n'aime pas les récits maritimes, et encore moins les récits de bataille navale. Ce roman et moi nous sommes manqués ; j'espère vivement que Lionel Davoust écrira d'autres nouvelles ou d'autres romans situés dans ce monde d' Evanégyre que je me ferai un plaisir de parcourir à nouveau, pourvu que ce ne soit pas sur l'eau.
La volonté du Dragon, Lionel Davoust

CITRIQ

mercredi 21 décembre 2011

Love is danger (Virgin Prunes)


"La morsures de la passion", n'hésitons pas à le dire, est le dernier grand pas en avant de la littérature fantastique.
Étant, à mon grand regret, dépourvu des compétences nécessaires pour analyser la myriade des concepts développés dans ce roman (notamment un dépassement de Nietzsche : « Comme il est bon et ironique de me baigner dans ta vie, à présent ! Ce qui m’a tué me rend maintenant plus fort. »), étant, de plus, trop court en vocabulaire pour tenter de transmettre la beauté formelle de cette œuvre (« Il se pressa contre elle pour mieux ressentir l’énergie de son orgasme imminent et glissa la main dans son pantalon de soie. Il aimait les femmes qui s’épilaient, parce que ce ne pouvait pas être seulement pour elles-mêmes…Elles le faisaient pour être regardées, admirées »), je vais devoir recourir à un expédient auquel je ne suis pas habitué, je vais résumer "La morsures de la passion".
Pour commencer on a un vampire. C'est un ancien neurochirurgien, parce que chez Harlequin les héros sont toujours plus ou moins des médecins. Ayant sauvé des vies pendant des années, il ne peut se résoudre à en supprimer maintenant qu'il est vampire. Il ne tue donc personne, il se contente de suçoter sans donner la mort. Il aimerait que sa tribu (car il en a une) l’imite.
Il y a aussi une sorcière. Elle a 200 ans (ce qui en fera, potentiellement, la plus vieille couguar du monde). Elle déteste les vampires depuis que trois d'entre eux ont tué toute sa famille. Elle les traque et les tue grâce à sa salive empoisonnée. Récemment, elle a tué des amis du vampire, elle a même failli le tuer lui, mais il a survécu en buvant le sang d’un autre, un ami, ce qui lui a permis de devenir un Phoenix, un vampire très rare et très puissant, immunisé au pouvoir de la sorcière ainsi qu’au soleil (tant qu’à faire).
Quand le récit commence, le vampire est très en colère. Après tout, il a failli mourir, ce qui, pour un immortel, est vraiment ennuyeux. Il décide donc que, pour cette fois, il peut tuer quelqu’un. La vengeance l’exige. Il va chez la sorcière, dont il connaît, fort à propos, l'adresse, avec la ferme intention de la faire passer de vie à trépas. Mais ce qu'il ne sait pas, c'est que la sorcière est, justement à ce moment-là, en train de fabriquer un philtre d'amour. Il arrive, il attaque, il mort (juste un peu) et patatras, le philtre d'amour se renverse, la sorcière en boit un peu, et, du coup, son sang  envoûte le vampire. Ben mince. Il devient alors le plus amoureux des hommes et se met à poursuivre de ses ardeurs la sorcière. (« Ca suffit, dit-il en la plaquant sur le lit. L’air était saturé de tension. Sinon, je vais finir par croire que tu m’aimes aussi follement que je t’aime »). Au début, celle-ci ne veut pas l'aimer. Après tout, il fait partie de la race maudite qui a anéanti sa famille. Mais il est tellement gentil, tellement attentionné, qu'elle finit par céder. (« Cet homme semblait connaître son corps. Il n’y avait pas un endroit qu’il effleurait ou embrassait qui ne la faisait frissonner »). De leurs étreintes torrides le vampire tirera de nouveaux pouvoirs, par un mécanisme, la magie du sexe et du sang, que j'ai mal compris (quand je disais que ce livre dépassait les compétences).
Puis l’affaire se complique, car il y a deux autres protagonistes (au moins).
Il y a d'une part, un méchant vampire qui veut devenir chef de la tribu à la place du vampire amoureux, et qui est un tueur brutal. Il veut rendre la tribu cruelle, et se fâcher avec les loups-garous. Le gentil vampire ne veut pas, mais il s’est mis en porte à faux en fréquentant une sorcière. Du coup le méchant vampire tue l'ami du gentil vampire pour l’embêter. Le gentil vampire finira par vaincre le méchant vampire, pour sauver la sorcière quand ce dernier voudra la brûler.
Il y a d'autre part, le diable (oui, le vrai), envers qui la sorcière à des dettes, et qui a tout manigancé (c’est lui qui a incité la sorcière à préparer un philtre d’amour). Et voici comment le diable va jouer involontairement le rôle d’auxiliaire de la passion. Quand le philtre d'amour cesse d'agir, le gentil vampire est très, très en colère. En effet, il ne peut pas croire qu'il ne s’est pas vengé de celle qui a tué ses amis avant que le roman commence. Il est convaincu de ne pas aimer la sorcière, d'avoir simplement été ensorcelé par elle (« Oserait-il encore croire en l’amour ? »). Or celle-ci, qui a pourtant résisté aussi longtemps que possible (« Je hais le vampire, mais j’aime l’homme »), a succombé aux flèches de Cupidon (« il y avait des choses qu’une femme sensée ne refusait jamais : les bouquets de roses, les bijoux hors de prix, et les aventures érotiques exceptionnelles »). Elle aime le gentil vampire, et voudrait le retrouver comme avant, mais lui ne veut plus l'aimer. L’entrevue est difficile. C'est alors qu'intervient le diable. Il vient chez la sorcière pour réclamer son dû, l'enfant premier-né de celle-ci. Par chance, lorsqu’il arrive, le gentil vampire est là, au milieu d'une explication orageuse. Par chance aussi, le diable a un pouvoir étonnant qu’il ne contrôle pas : quand il parle à quelqu'un, il prend toujours l'apparence de la chose que la personne désire le plus au monde afin de la tenter. Et là, s'adressant au gentil vampire, il a l'apparence de la sorcière. Le gentil vampire comprend alors qu'il est réellement amoureux de la sorcière, et qu'il serait fou de résister à l'amour. D'autant que, mais il ne le sait encore, la sorcière est enceinte de lui. Il passe alors un pacte (malheureux) avec le diable, puis le vampire et la sorcière décident de s'aimer par-delà leurs différences, par-delà les barrières, sans se soucier du regard des autres (« Il l’embrassa avec tant de tristesse que Ravin résolut de ne plus s’inquiéter pour l’avenir. Du moins tant qu’elle pourrait se blottir dans les bras de son vampire »).
Les morsures de la passion est un superbe hymne à l'amour, porteur d'un message fort contre l'intolérance et les préjugés. L'auteur renouvelle le mythe de Roméo et Juliette de fort belle manière. Il me tarde de lire la suite, dans laquelle le vampire prend du bide et la sorcière a la migraine.
La morsures de la passion, Michele Hauf


Ils ont aimé aussi : Val, Lhisbei, et Cédric.

Back to the Winter Time Travel


Aujourd'hui commence le Winter Time Travel, deuxième du nom, organisée par la maitresse des couloirs du temps (les plus vieux d'entre vous se souviendront de la série qui a occupé tous mes samedis après-midi d'enfant), j'ai nommé Madame Lhisbei. Rappelons qu'il s'agit de lire et de chroniquer des uchronies.
Maints blogueurs participeront à ce challenge, dont l'aimable Gromovar (qui se demande vraiment quelles bonnes uchronies il n'a pas encore lues) qui s'en fait une joie.

Allez, petit cadeau d'un temps où Denise Fabre était speakerine, et où Danielle Gilbert était aussi excitante que Cécile de Ménibus.




mardi 20 décembre 2011

Idées-cadeau pour Noïel


Ne résistant plus à la mégalomanie conseillante, je vous propose ma sélection des cadeaux qu’on peut encore faire en urgence. Cette liste compte tous les éléments classés Bluffant durant cette année de blogging, plus quelques autres qui ont obtenu leur place par pur népotisme. Elle est forcément partielle, partiale, et plus grave, elle aurait sûrement été en partie différente si je l’avais réalisée il y a un mois ou dans un mois. Mais bon, à l’impossible impartialité nul n’est tenu, et je ne crois pas qu'il soit possible de faire autrement qu'avec sa sensibilité du moment et ce qu'on croit de l'accessibilité d'une oeuvre. Qu’on sache donc que tout ce qui suit est « Gromovar approved », récent, et lisible sans trop de prérequis. On pourra cliquer sur les titres dont on veut obtenir une chronique de qualité.

samedi 17 décembre 2011

Loin des yeux, loin du coeur

Si on achète la petite BD à l'italienne "Nankin" ce n'est pas pour le dessin. Traits fins et impersonnels, aplats de couleur, ombrage à l'encre de Chine, le graphisme de Nankin est oubliable.
Non, ce qui fait l'intérêt de cet album c'est l'histoire qu'il raconte. L'histoire du massacre de Nankin, perpétré par les Japonais entre 1937 et 1938. Une histoire peu connue en Occident, une histoire que des historiens japonais révisionnistes tentent régulièrement de remettre en cause.
En 1937, durant la guerre sino-japonaise, l'armée nationaliste chinoise est vaincue à Nankin. L'armée japonaise entre dans la ville, et pendant un mois environ, elle va se livrer à des exactions rarement observées ailleurs. Exécution de prisonniers de guerre en violation de toutes les conventions internationales, massacre de civils, destruction des cadavres par le feu, concours de décapitation, viols de masse (femmes de réconfort), et tant d'autres choses qu'il faudrait des pages pour les raconter. 300000 tués selon les estimations, et au moins 20000 violées, y compris de très jeunes filles. Nul ne put protéger la population de Nankin, malgré les tentatives de quelques occidentaux dont John Rabe, membre du parti nazi qui tenta d'utiliser l'alliance de son pays avec le Japon pour sauver le plus possible de chinois. Ici, nous nous souvenons d'Oradour, qui prouve que les nazis étaient très méchants, de Coventry, qui montre qu'ils ne respectaient rien, de Dresde ou d'Hiroshima, qui prouvent que les alliés aussi ont été des salauds, et ça nous fait du bien d'en être sûrs, tant les occidentaux aiment s'auto flageller. Mais le massacre de Nankin est peu connu en Occident, d'abord parce que les Japonais c'est des amis, ensuite parce que les Chinois, ben, c'est des chinois. Voici l'occasion de réparer cette insultante erreur.
Nankin, Nicolas Meylaender, Zong Kai

Enfin : La morsure de la passion


Qu’il soit crié, annoncé, et colporté que pendant les vacances de Noël, je participerai à une expérience largement surréaliste. À l'instigation de Lhisbei, plusieurs blogueurs vont lire "La morsure de la passion", un roman alliant avec bonheur amour, passion, et vampirisme. Je ne saurais dire parfaitement le plaisir qui m'envahit à la perspective de lire cet excellent ouvrage. Il faut savoir que les blogueurs de l'imaginaire perdent trop de temps à lire de la fantasy, de la science-fiction, parfois dure, ainsi que du fantastique truffé de fantômes et autres vieilles lunes. Il était temps pour nous de réagir et de nous attaquer enfin à de la vraie littérature. Nous remercions les éditions Arlequin de nous offrir en téléchargement gratuit le classique de Michèle Hauf "La morsure de la passion". Nul doute que ce roman surpassera tout ce que nous avons déjà lu, et qu'il nous portera vers des Himalayas de plaisir encore jamais atteints. La couverture me ravit déjà.
Participeront à cette expérience inédite (et entreront donc dans une nouvelle ère critique) Val, Blop, Vert, Flo, Yueyin, et bien entendu Lhisbei. Le roman se télécharge ici. Si un garçon avait l'amabilité de nous rejoindre, ça me permettrait de ne pas rester seul au milieu de filles rendues folles par la passion.

vendredi 16 décembre 2011

Un poisson de 60 tonnes

"The Old Man and the Wasteland" est un roman post apocalyptique de Nick Cole. Il est court, bon marché, mais surtout c'est un adaptation du « Vieil homme et la Mer » d'Hemingway. En ce qui me concerne, je n’avais pas besoin d’en savoir plus, et je remercie Cédric Jeanneret de m’avoir fait découvrir ce petit texte.
Dans un futur relativement proche, en Arizona, une petite communauté survit après la guerre nucléaire qui a détruit la plus grande partie de l'humanité. Un vieil homme dont nous ne connaîtrons jamais le nom est « maudit » ; il n'arrive plus à trouver les artefacts de l'ancienne civilisation. Le village de chasseurs-cueilleurs auquel il appartient arrive d’habitude à améliorer l'ordinaire en récupérant les restes utilisables de la société américaine d’avant la destruction. Piles, médicaments, conserves, aident à adoucir un peu une vie particulièrement difficile. Le vieil homme ne trouve plus, rien ; les autres villageois le disent maudit et refusent qu’il les accompagne dans leur quête quotidienne de récupération, pour ne pas être affectés par sa malchance. Après presque quatre-vingt jours de disette, le vieil homme décide de partir loin, plus loin qu’il n'est jamais allé, pour tenter de ramener le plus bel artefact qu’on ait jamais vu. Seul dans le désert, il connaîtra la faim, la soif, la maladie, les affres de la chaleur et de la solitude. Il oscillera souvent à la limite de la folie. Il lui faudra survivre à des rencontres avec des animaux sauvages, mais c'est au contact des rares hommes qu'il sera le plus en danger. Après avoir failli mourir piégé dans un motel abandonné, le vieil homme découvrira son requin, sous la forme d'une brute dégénérée qui n'a guère plus de sens moral qu'un squale et qu’on peut se représenter comme le Pluto de La Colline a des Yeux.
"The Old Man and the Wasteland" est agréable à lire. C’est d’abord une adaptation assez fidèle du roman d'Hemingway qui en reprend donc les qualités narratives. Dans le roman d'Hemingway le vieil homme a un ami qui lui fait confiance et le motive, un petit garçon. Ici c'est la petite-fille du vieil homme qui joue ce rôle, même si le lecteur la voit peu. Il lui parle dans sa tête, il agit pour elle, elle est ce qui matérialise, pour lui, sa communauté. C'est elle qui le verra revenir, dans un final plus optimiste que celui d'Hemingway. Comme chez Hemingway, ou dans le superbe film avec Spencer Tracy, on sent la solitude, le désespoir, la détermination sans faille. Le vieil homme se parle à lui-même, s’encourage, pèse les options qui s’offrent à lui. Il va toujours plus loin sans savoir s’il trouvera les provisions qui lui permettront de revenir au village. Qu’importe, il continue. S’il finit par trouver son « poisson » et gagner son défi contre la nature, c’est qu’il est poussé par une foi et une dédication que rien ne peut entamer. Il sait bien que les villageois prendraient soin de lui s'il n'allait plus à la cueillette aux artefacts ; il choisit néanmoins de mettre sa vie en danger pour ramener quelque chose d'utile au village, tant il est capital pour lui de prouver qu'il n'est pas maudit. Il se confronte volontairement à une nature hostile, mais surtout à des résidus d'humanité qui n'ont plus d'humains que la forme, et encore. La Horde, qui vit à quelques jours de marche du village, est composée d'êtres sans culture, sans morale, poussés par des pulsions que rien n'arrête. On y pratique le meurtre, les sacrifices humains, les viols de routine, autant de barbaries commises sans même y penser. Inconnue des villageois, invisible comme les requins sous les eaux, elle est une menace mortelle pour le petit groupe de survivants auquel appartient le vieil homme. Sans la folie de ce dernier qui la met à jour involontairement, que serait-il advenu ?
"The Old Man and the Wasteland", sans être le roman du siècle, est une histoire post apocalyptique plaisante, agréable à lire, nantie d'une tension qui monte progressivement jusqu'à un final revigorant. Nick Cole mêle intelligemment les inquiétudes, les pensées, les espoirs d'un homme seul, engagé dans une quête qui le dépasse, et qui vit dans la compagnie permanente des souvenirs d'une époque révolue où la vie était plus simple. Le vieil homme est vieux, il a connu l'avant, et cet avant avec lequel il est en paix ne le quitte jamais. L'histoire du vieil homme est, comme chez Hemingway, une histoire de courage, d'abnégation, de dignité, mais elle dit en plus, chez Cole, la volonté de survivre à la catastrophe tout en restant humain.
The Old Man and the Wasteland, Nick Cole

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

mardi 13 décembre 2011

Qu'y a-t-il de mieux dans la vie ?


"Chien du Heaume", Grand Prix de l'Imaginaire 2010 aux Imaginales, est un anti roman de fantasy, écrit par une jeune femme qui pratique la forge et l'équitation. Attirance / répulsion pour ce style ?
De fantasy d’abord, il n’est guère question. Peu de magie, un merveilleux plutôt étrange, onirique, jamais clairement détaillé. "Chien du Heaume" pourrait devenir, sans y changer grand chose, un roman historique pur, un roman de chair et de sang, sans la moindre once de mana.
Justine Niogret prend ensuite les codes sexuels (sexistes ?) de la fantasy et les retourne ( ! ) allègrement. Chien du Heaume est une femme, mais pas une prostituée ou une princesse à sauver (ce qui, honnêtement, revient un peu au même). Elle est une mercenaire, compétente et brutale, maniant la hache là où tant de héros de fantasy s’illustrent à l’épée. Non contente d’être une combattante, elle n’est même pas belle comme Red Sonja, ni séductrice comme Althéa Vestritt, ni merveilleuse comme Galadriel. Elle est plutôt laide, grassouillette, sans charme ni grâce. Elle n’a pas de sexualité (visible en tout cas), et n’exprime aucun désir fort sur ce plan. Elle ne veut pas d’enfants.
Chien du Heaume ressemble au Conan de Jonh Milius. Taiseuse, rude, dure, brute de fonderie, elle choisit ses rares amis avec grande parcimonie et s’accroche à sa hache comme Conan à son épée, cherchant l’origine de l’arme comme le cimmérien cherchait deux serpents face à face mais ne faisant qu’un. Comme lui Chien du Heaume peut inspirer l’admiration mais sûrement pas l’amour. Elle n’est pas de ceux sur qui on écrit des chansons.
Chien du Heaume n’est pas non plus une héroïne ou une figure chevaleresque. Elle sacrifie une petite fille pour sauver sa vie. Elle n’éprouve que mépris pour les paysans. Sa quête ne concerne qu’elle ; elle recherche son nom véritable. Elle n’aide jamais la veuve et l’orphelin, et laisse même massacrer un village entier sans intervenir. Certes, elle aide son ami le chevalier Sanglier, mais il n’y a rien d’héroïque à aider un ami. C’est un devoir naturel. Et puis des batailles, il n’y en a pas. Ou si peu. On se souvient des batailles passées plus souvent qu’on en vit de nouvelles. Ce temps est derrière. La nostalgie pèse (surtout sur Sanglier) mais l’inertie est trop forte. Quitter le confort, même décrépit, du castel pour partir dans un océan de gloire, il ne le peut pas. Son ost non plus. Les deux seules pertes enregistrées dans cette troupe seront dues à un guerrier surnaturel et à une traitrise pendant un combat pour rire. Les vieux guerriers sont pitoyables. Ils auraient du mourir au combat, les lits ne sont pas pour eux, ils y pourrissent.
Le monde de Chien du Heaume est crépusculaire. Le temps de la guerre et de l’héroïsme à la Conan a été ; il est révolu. Les chevauchées sont rares, d’ailleurs Chien du Heaume n’aime pas les chevaux. Les belles et jeunes dames ne trouvent pas de champion, et s’en vengent par traitrise. Les villes fleurissent et prospèrent, remplies de miséreux attirés par leur lustre comme des phalènes par le feu, d’artisans regroupés par quartiers, et de richesses en quantité presque incroyable. Une religion « nouvelle », une religion de prêtres, s’insinue et traque, comme de juste, les anciennes croyances et leurs tenants.
Tout ceci fait de "Chien du Heaume" un roman intéressant, de part le sort funeste que l'auteur réserve aux conventions de la fantasy. De plus, le style de Justine Niogret sert à merveille son récit. Son parler est rude comme ses personnages, sonne vraiment médiéval, mais d’un médiéval à la Martin de la Chair et le Sang, pas à la Lancelot du Lac. Même les parties non dialoguées profite de ce style brut et économe de mots qui évoque le récit d’un chroniqueur peu disert. La forme du récit en sert parfaitement le fond. Le ciselage de l’œuvre est réussi.
Et pourtant, je n’ai jamais vibré à la lecture de "Chien du Heaume". Une quête trop quelconque à laquelle même Chien du Heaume ne semble plus s’intéresser au bout d’un certain temps, des évènements trop peu liés les uns aux autres et qui donnent l’impression d’être une collection de nouvelles accolées, trop peu de grandes douleurs, de rushes d’adrénaline, ou de moments de quête véritables, une résolution trop rapide et un peu moliéresque, un personnage de reine noire qui aurait pu faire plus et ne le fait pas, jusqu’à une fin cathartique. Cheminant du début à la fin, je me suis parfois un peu ennuyé, comme extérieur à ce que racontait le roman, comme observant un objet d’art réussi techniquement mais dépourvu d’émotion. "Chien du Heaume" n’est pas le retable d’Issenheim, c’est bien dommage.
Chien du Heaume, Justine Niogret

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L'avis de Xapur

dimanche 11 décembre 2011

London's burning


Juste un mot pour signaler cette traduction de Panini. Mini-série en six épisodes de Ian Edginton et Davide Fabbri, "Victorian Undead, Sherlock Holmes versus Zombies" mélange allègrement Sherlock Holmes, le professeur Moriarty, des zombies, du steampunk. Sans être indispensable, c'est distrayant et très agréable à lire, (et d'autant plus pour les amateurs du détective de Baker Street et/ou de zombies) quand tant de comics sont objet de regrets dès qu'ils sont refermés. L'histoire est enlevée, sa progression est logique et rythmée, le dessin plutôt joli, et la colorisation (avec beaucoup de vert) appropriée.
Un bon moment de lecture que je ne peux que conseiller à tous ceux que la couverture, très réussie, inspirera, et en attendant la seconde saison "Sherlock Holmes versus Dracula".
Victorian Undead, Sherlock Holmes versus Zombies, Ian Edginton, Davide Fabbri

samedi 10 décembre 2011

What we do in life echoes in eternity


En refermant "Nicolas Eymerich, inquisiteur", le roman très connu (et primé) de Valério Evangelisti, j’étais extrèmement dubitatif, et c’est un euphémisme. Roman « à sketches » entrelacés (là, j’exagère un peu), "Nicolas Eymerich, inquisiteur" fleurait bon le roman SF de gare, noyant son inconséquence scientifique sous un discours fumeux à la Star Trek. Ainsi donc, Nicolas Eymerich, inquisiteur ayant réellement vécu au XIVème siècle, enquête, dans l’Espagne de la Reconquista, sur la résurgence incongrue d’un culte antique en terre récemment rechristianisée d’Aragon. Dans ce volume, Eymerich prouve qu’il est sévèrement burné (en Espagne les cojones, ça compte, c'est quand même le pays qui a créé la distinction d'Hidalgo de bragueta), et résout trop facilement une affaire un peu confuse de machination hérétique impliquant la famille royale, dans une Saragosse trop peu décrite pour être autre chose qu’un cadre. Parallèlement, dans un avenir pas trop éloigné, le Malpertuis, un vaisseau psytronique O_o ! voyageant dans l’espace et le temps, par la force de la pensée, sans vraiment voyager (un peu comme les navigateurs de Dune, mais sans épice), tout en voyageant assez pour ramener des choses de son voyage, part pour une mystérieuse mission de collecte. Le lecteur sent bien que l’équipage est étrange et très peu amène et que la quête du Malpertuis n’est guère banale. Hommes et machines sont inquiétants, usés, corrompus, rappelant le Cycle des Inhibiteurs d’Alastair Reynolds, mais, là aussi, la brièveté et le caractère succinct des descriptions techniques et sociales font du Malpertuis le simple décor d’une pièce un peu fellinienne par l’hystérie sous-jacente qu’on y sent. Enfin, le lecteur peut profiter des explications « scientifiques » de l’inventeur du déplacement psytronique, dans un galimatias qui rappelle à la fois la théorie de l’éther et celle du phlogiston, en prétendant expliquer aussi, par exemple, téléportation et ectoplasmes. On a écrit ici ou là que ce roman se situait à mi-chemin entre « Le Nom de la Rose » et les feuilletons de Paul Féval, on me permettra d’objecter et d’affirmer qu’on est bien plus près de Féval que d’Eco.
Si je n’avais pas eu le second volume sous la main, j’aurais sûrement arrêté là. C'eut été dommage. En effet, le second tome, "Les chaines d'Eymerich", est un très bon roman d’aventure, plaisant, rapide, intrigant.
Evangelisti reprend le principe des histoires liées, situées à des époques différentes. Mais les défauts du premier volume (incorporalité des lieux, brièveté des intrigues, discours scientifique fumeux) sont absents, et l’intérêt de la narration entremêlée apparaît. Dans le droit fil des récits d’Histoire Secrète, Evangelisti mélange faits réels et imaginaires, et déroule une intrigue multi séculaire impliquant un Nicolas Eymerich à la chasse aux cathares cachés, des créatures monstrueuses mi-hommes mi-bêtes, un complot nazi, un trafic d’organes, les évènements de Timisoara, la femme défunte du « Génie des Carpates », une Europe future divisée entre un Ouest sous le contrôle virtuel de l’Allemagne (tiens donc) par le biais de la banque centrale, et un Est morcelé en fiefs, dans lesquels une organisation de type fasciste conduit une politique eugéniste d’esclavage à grande échelle (on se rappellera que c’est le destin que les nazis promettaient aux populations slaves, on se rappellera aussi que c’est l’étymologie même du mot), sous le regard impuissant ou complice de soldats guère plus brillants qu’à Srebrenica. Cette fois, ce sont les effets de la colchicine sur la mitose qui servent de prétexte à l’histoire ; il y a donc au moins une vague crédibilité que n’avait pas la théorie (!) psytronique. Le récit est vif, les dialogues (notamment lors des interrogatoires d’hérétiques) percutants, les personnages et les lieux croqués avec bien plus de précision que dans le premier tome, et Eymerich acquiert dans ce volume une profondeur, absente du premier, qui ajoute des facettes psychologiques intéressantes à la ferveur fanatique qui est la sienne. On peut ici parler sans hésitation de littérature populaire de qualité. "Les chaines d'Eymerich" se lit vite et avec plaisir, tant le lecteur a envie de savoir comment les divers fils sont (peu) liés.
Nicolas Eymerich, inquisiteur, et Les chaines d'Eymerich, Valerio Evangelisti



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