lundi 28 novembre 2011

Néo-gothique


"Matricia" est le troisième et dernier volume du premier cycle (il y en aura donc heureusement d’autres) de l’Archipel des Numinés.
J’ai déjà écrit ce que je pensais du style de Charlotte Bousquet. Si j’avais la patience et le temps d’en établir le lexique, il en ressortirait, je pense, qu’il est le plus riche et le plus soutenu de la SFFF française actuelle. C’est un immense plaisir de lecture. Je n’y reviens pas.
Si, j’y reviens un peu, simplement pour dire aux amateurs qu’il y a encore plus de poésie dans "Matricia" que dans les autres volumes, et qu’un recueil des plus grands textes poétiques des Numinés se trouve à la fin de l’ouvrage, beau cadeau de la princesse Pellegrini au prince Sforza.
Arachnae racontait l’histoire d’une ville, Cytheriae d’un quartier, "Matricia" raconte celle d’une famille. Comme dans l’impressionnante plongée auriculaire qui ouvre le Blue Velvet de David Lynch, le spectateur/lecteur/voyeur approche progressivement de la vérité cachée dans la mémoire, derrière les apparences d’une rassurante normalité. Dans "Matricia" on assiste donc à la vengeance de Dionisia, mage du Destin, à l’encontre de la famille qui a détruit la vie de sa mère, mais surtout on apprend beaucoup sur ce Kébahil qui hantait les deux premiers volumes. Pourriture familiale et confrontation éternelle des puissances surhumaines s’entremêlent. La corruption est fractale, ses effets résonnent en cercles concentriques dans tout l’archipel.
Dans "Matricia" il y a du Faust, du Borgia, de la Maison Usher.
Pacte faustien qui donne pouvoir, grandeur, folie, fait la fortune des Tengelli, puis conduit à leur perte.
Folie psychotique, borgiaque, des Tengelli, assassins, corrompus, manipulateurs, pervers, incestueux, autodestructeurs. En lisant "Matricia", on ne peut que se souvenir de Mustapha Menier terrorisant ses étudiants en leur décrivant la vie familiale d’avant la Forderie : « Quelles intimités suffocantes, quelles relations dangereuses, insensées, obscènes, entre les membres du groupe familial ».
Usherisme d’une maison qui s’écroule sous le poids de sa propre folie et de sa propre malveillance. Le secret des Tengelli repose dans l’en deçà du sous-sol comme la jumelle morte/vive de Roderick Usher ou le cadavre emmuré de Fortunato.
La construction du roman, bribe de souvenir après bribe de souvenir, fait de "Matricia" un vrai page turner que le lecteur ne peut lâcher, ce qui est un tour de force pour un roman aussi écrit. Le personnage de Dionisia, sa quête, fascinent. Enfant conçue pour incarner l’espoir familial, elle en sera la perte. Puissante, forte, forgée par d’inhumaines épreuves, elle semble faite d’airain. Ayant sacrifié son bonheur et son amour à sa vengeance, elle n’est plus que le glaive de celle-ci. Il faudra quatre morts, quatre pertes, pour qu’elle devienne l’incarnation même du Destin, une moire, une érynie, au sens littéral du terme. S’il existait un esprit de la famille Tengelli, il pourrait dire à Dionisia les mots de Thulsa Doom au Conan de Milius venu le tuer pour venger sa mère « Qui pourrait être ton père sinon moi ? Je suis la montagne puissante à laquelle tu prends ta source ».
Face à elle se dresse sa famille, une hydre aux multiples têtes qui est un personnage à part entière, et un oncle, monstrueux, deux fois corrompu.
Comparativement, Angelo, le nécromancien qui assiste Dionisia à la fin de sa vengeance, paraît bien transparent. Dommage qu’il n’ait pas été plus mystérieux et plus inquiétant.
Qu’importe. "Matricia" est un très bon roman de dark fantasy. Inscrite dans une tradition de romantisme noir, et longtemps après Lewis, Poe, ou Baudelaire, Charlotte Bousquet a écrit un excellent roman gothique, débarrassé du fatras folklorique qui encombre trop souvent ce genre.
Matricia, Charlotte Bousquet


L'avis du Traqueur Stellaire

CITRIQ

samedi 26 novembre 2011

Nanotechnologists don't dance


Aux Utopiales, j’ai pu converser avec Ian McDonald. Il parle anglais, vite, je n’avais pas d’enregistreur, je n’ai pas tout compris ni retenu. Simplement que nous vivons dans un monde fou, qu’aucune religion ne fait sens, que la technologie low cost transforme les sociétés, qu’il aime la bonne chère et semble ne discuter avec ses éditeurs qu’au restaurant (ce que je ne peux qu’approuver). Mais, à un moment, je lui demande pourquoi ses romans se passent dans le monde en développement (pour ceux qui pensent le contraire de la Turquie, faites un tour à l’Est de Anatolie et on en reparle), et il répond en tirant un Scud sur une Statue du Commandeur. Et là, mon audition a miraculeusement retrouvé toute son acuité. William Gibson, dit-il, s’est trompé lorsqu’il a affirmé (en 2003, dans The Economist, ndlr) que « The future is already here – it's just not evenly distributed. ». En réalité, dit Mc Donald, le futur est partout. Il est, de fait, « evenly distributed » ; les objets technologiques sont disponibles partout dans le monde, même si pas pour tous, et ce qui intéresse Mc Donald c’est de voir comment le même objet est utilisé différemment dans des cultures différentes. D’imaginer ce que les gens autres font des objets que nous avons créés d’abord pour nous-mêmes.
"The Dervish House" est un roman de 2010, nominé Hugo 2011 et lauréat du BFSA 2011, non encore traduit en français, de Ian Mc Donald, l’auteur du Fleuve des Dieux. Ces deux romans n’existent que pour répondre à la question énoncée ci-dessus.
Disons le tout de suite, "The Dervish House" est un grand roman. Istanbul, futur proche, après l’entrée de la Turquie dans l’UE. Six personnages partagent la même tekke dans un quartier populaire. Un peu à l’écart, ils vivent des vies non pas misérables mais ordinaires. Jusqu’à ce que la rumeur du monde les atteignent. Leur destin et leur vie vont alors se croiser de manière imprévisible et imprévue.
"The Dervish House" est un grand roman parce que s’y croisent politique, religion, économie, technologie, portées par des personnages incarnés, dans une Istanbul superbement décrite. Il serait pénible pour toi, hypocrite lecteur, de voir lister toutes les idées qu’on trouve dans le roman. Tentons-en une recension abrégée. Mc Donald décrit une Turquie étirée (écartelée ?) entre UE et monde musulman, entre Europe et Asie, entre la modernité des grandes villes et la rusticité des campagnes, un pays dont la schizophrénie est matérialisée par la géographie d’Istanbul, divisée par le détroit du Bosphore entre un hémisphère européen et un hémisphère asiatique (donnant l’occasion d’une superbe scène au milieu du pont de Galata), une Turquie encore et toujours gangrénée par sa gestion calamiteuse de ses minorités, arméniennes, grecques, kurdes, une Turquie enfin dans laquelle l’Armée n’est jamais bien loin du gouvernement. Sa Turquie est vraie car les questions qu’il y place sont celles qui tiraillent ce pays depuis longtemps. Le futur ne suffit pas à régler les problèmes politiques. Le progrès scientifique ne suffit pas à créer un monde et une humanité meilleurs, comme l’ont découvert à la dure les intellectuels après la guerre de 14 (Gallipoli là-bas, dont il est question dans le roman, mais côté turc, et pas côté australien comme dans le film de Peter Weir ou le déchirant Waltzing Mathilda des Pogues), et comme l’avait pressenti Mary Shelley. Son Istanbul est vraie car elle est l’une des villes les plus vivantes qu’il m’ait été donné de lire. Mc Donald met des images, des couleurs, des sons, des odeurs, du mouvement, des figurants dans sa ville. La « reine des cités » grouille de vie, le lecteur la voit littéralement s’animer sous ses yeux. La mise en mots de la ville est incontestablement une réussite. Au-delà de la ville, le monde de Mc Donald est vrai. Scientifiquement, les nanotechnologies sont présentées comme « the next big thing », de la graine de révolution technologique (l’annonce en étant habilement faite par l’un des personnages). Difficile de ne pas être d’accord. Culturellement, le Mythe et l’Histoire ne sont jamais loin, djinns, saint légendaire, vieux Corans enluminés, et surtout homme emmiellé. Géopolitiquement, Israël a bombardé l’Iran pour détruire ses réacteurs nucléaires (alors là, chapeau bas), le gaz est devenu la ressource valorisée, plus spéculative que le pétrole, le terrorisme islamiste est une préoccupation permanente, facilité par l’accès à des nouvelles technologies facile à mettre en œuvre. Politiquement la Turquie est une « quasi démocratie » comme il y a des quasi cristaux. Religieusement, à côté de personnages raisonnablement laïcs, on trouve des illuminés qui s’auto intitulent Sheikh et tentent d’installer une sharia des rues, système judicaire de proximité utilisant le Coran et les hadiths comme sources, et se substituant au système étatique en rouvrant une ijtihad improvisée et dirais-je Pour les nuls (scène surréaliste où on tente de déterminer si les visions de Necdet sont halal ou haram). Economiquement, le monde de Mc Donald fait vrai. Il décrit avec une grande précision le fonctionnement des marchés dérivés de matières premières, mais aussi le monde des startups et des levées de fonds. Surtout, et c’est très fin, il décrit un monde où la catastrophe financière prend le pas sur la catastrophe terroriste d’une manière originale et étonnamment réaliste.
Ces sujets de réflexion (et il y en a d’autres dans le roman) sont portés par cinq personnages détaillés, réalistes et riches. Ils font de ce qui aurait pu n’être qu’un brillant vagabondage intellectuel une histoire passionnante, car on s’y attache aux personnages, on veut savoir ce qu’il adviendra d’eux et comment le tourment du monde, envahissant leur tekke, les affectera. On se passionnera donc pour Necdet, un fondamentaliste qui se met à voir des djinns après avoir survécu à un attentat, et devient un Sheikh local par l’effet de ce simple hasard tant il est vrai que les effets sociaux des illusions ne sont pas illusoires, pour Can, un enfant de neuf ans, handicapé par une maladie de cœur et « enfermé » « pour son bien » par ses parents, qui tombe sans le vouloir sur bien plus gros que lui et commence par désœuvrement une enquête à l’aide de ses micro robots, reprenant le rôle (l’infiltration virtuelle) dévolu au pirate dans la première trilogie de Gibson, pour Adnan, qui rêve de s’enrichir, utilise toutes les arcanes de la finance dématérialisée pour ce faire, et sauve la situation sans le vouloir ni le savoir, puis fiannce la nouvelle révolution technologique, incarnant par deux fois le concept smithien de "main invisible", pour sa femme Ayse qui rêve de mettre la main sur un objet réputé légendaire et miraculeux, pour Leyla, à l’ambition dévorante de quitter la glaise et de cesser d’être « La fille aux tomates » pour entrer dans le monde de demain, pour Georgios enfin, triste figure d’économiste expérimental métèque, vieux et solitaire, brisé par une révolution ratée, une trahison aux effets irréparables, un amour perdu, et qui ne voit plus le monde qu’à travers les statistiques.
Quand Catherine Pancol écrit un roman choral ça donne « Les yeux jaunes… » (Début de résumé : L’histoire commence sur la séparation de Joséphine, notre héroïne et de son mari Antoine. Ils sont tous les deux dans la quarantaine et ils ont deux filles. Hortense, la jolie sœur aînée de 16 ans et Zoé, la petite sœur cadette de 11 ans qui est la plus maladroite des deux. Joséphine est chercheuse au CNRS et elle est une véritable passionnée du XII e siècle. Mais elle a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur aînée Iris qui depuis l’enfance a accumulé les compliments aussi bien sur sa beauté que sur ses talents d’actrice. Iris s’est mariée avec Philippe, un riche et séduisant chef d’entreprise qui tient le monopole sur le pays. Lasse de sa vie emplit de luxe, un jour, lors d’une soirée mondaine Iris déclare devant un célèbre éditeur qu’elle va écrire un livre sur le XIIe siècle.). O_o Qu'est ce qu'on en a à foutre ?
Quand Mc Donald écrit un roman choral ça donne l’excellent "The Dervish House" qui a les qualités du « Fleuve des dieux » en beaucoup plus efficace car plus récit et acteurs sont plus concentrés.
Choisis ton camp, camarade. Moi, c’est fait.
The Dervish House, Ian McDonald

Je dédie ce post à El JC qui aurait sûrement aimé le livre.

vendredi 25 novembre 2011

Roland C. Wagner rocks the casbah


RC Wagner, c'est l'un des tauliers de la SFFF française. Auteur de très nombreux romans et nouvelles, il promène sa carcasse moustachue et rigolarde dans les salons et les conventions, où il converse avec tous, une bière à la main. Il vient d'obtenir le Grand Prix Européen des Utopiales pour le monumental pavé Rêves de Gloire, uchronie polyphonique sur l'Algérie et la musique. J'a eu l'occasion de parler avec lui de de l'uchronie, de l'Algérie, de la musique, et du travail de documentation qu'impliquait le projet pharaonique de "Rêves de Gloire".

Peux-tu nous décrire l’énorme travail de documentation qu’a nécessité l’écriture de « Rêves de Gloire » ?

Je crois que j'ai commencé à me documenter sur le sujet, bien involontairement, avant même ma naissance à Alger, en pleine guerre d'Algérie. Pendant un certain temps, ma vision de celle-ci était, en gros, celle de ma mère ; en résumé, l'indépendance de l'Algérie était une injustice (pour les Français d'Algérie). La documentation absorbée par la suite m'a permis d'acquérir une vision plus complète, et surtout plus neutre. J’ai lu énormément de livres, de tous les bords et de toutes les opinions, pour faire des recoupements entre les récits. Ça va de « La vraie bataille d’Alger » de Massu à la « Guerre d’Algérie » d’Yves Courrière. J’ai été particulièrement impressionné par les livres de Pierre Laffont, descendant du fondateur de l’Écho d’Oran, qui m'a paru l'un des plus équilibrés sur la question ; il faut dire que je lisais en parallèle « Barricades pour un drapeau », qui est tout sauf neutre. Je me suis aussi beaucoup documenté sur l’histoire du rock et de la musique psychédélique, et j'ai lu une sacrée quantité de livres et d'articles sur le LSD, notamment les mémoires de Tim Leary ou « Acid Dreams » (« LSD & CIA » en français), écrit sur la base de documents déclassifiés de l'agence de renseignement en question. L’effet de l’acide est diffèrent pour chaque individu, c'est un fait acquis, mais ce qui m'intéressait surtout c'était son impact, celui de la Gloire, donc, sur la société. Norman Spinrad dit que les drogues, psychédéliques ou non, ont écrit une bonne partie de l’Histoire des USA et du monde des cinquante dernières années. Je crois que c’est vrai.

Ton uchronie est multiple, avec des points de divergences d’importance variable. As-tu voulu renouveler ou étendre le genre ?

Dans « Rêves de Gloire » la fiction spéculative part du chaos. L’Histoire est un système chaotique. Lors d'un débat, Spinrad a décrit ici même « Rêves de Gloire » comme une uchronie du troisième type, j'aime bien l'expression. Le choix de la narration plurielle m'a permis de développer une uchronie politique, musicale, et géopolitique. En fait, j'ai vraiment commencé à rédiger le roman lorsque j'ai eu l'idée de sa structure, soit un an et demi avant sa parution. Prenons l'exemple des soviétiques qui arrêtent de financer le Tiers-Monde pour consacrer l'argent à aller sur Mars avant les USA. Beaucoup de changements découlent de ce choix, même si je n'ai pas insisté là-dessus dans le texte. Ainsi, dans le monde du roman, ce sont plutôt les démocrates qui ont gagné à la suite du processus de décolonisation, coupant l'herbe sous le pied aux fondamentalismes religieux ; il n'y a pas eu de FIS en Algérie, ou alors juste sous la forme d'un groupuscule extrémiste sans influence réelle. La synthèse que je viens de faire, tu ne la trouveras pas dans le texte, pas vraiment : tous les éléments y sont présents, mais dispersés, éclatés en bribes d'informations — parfois organisées en synthèses partielles. C'est flagrant avec une autre divergence importante : l'expédition de Suez et la réaction de l'URSS à l'insurrection de Budapest. Je dis bien une divergence car les deux événements sont liés, cette fois. C'est parce que le monde entier a les yeux rivés sur ce qui se passe en Égypte que, chez nous, Khroutchev peut envoyer les chars en Hongrie ; dans le roman, c'est parce que le monde entier a les yeux rivés sur ce qui se passe en Hongrie que Nasser ne parvient pas à récupéer le canal de Suez. Après, on peut ergoter, dire que la bataille d'Alger, qui commence en janvier 1957, n'aurait peut-être pas eu lieu, ou qu'elle aurait été différente, ou encore qu'il n'y aurait pas eu de 13 mai 1958, ou à une autre date… Oui, bien sûr. Voilà ce qui se serait passé dans une uchronie causale… disons classique. Seulement, j'ai pris le parti de ne pas trop détailler des effets directs évidents des divergences, préférant m'attacher à leurs conséquences à long terme, comme dans ce cas l'existence d'un courant de rock égyptien fertile et abundant, totalement absent de notre monde.
Cela dit, je pense que le 13 mais 58 aurait bel et bien eu lieu même si l’expédition de Suez avait réussi (l’Histoire compte donc des attracteurs étranges ndlr).
Sinon, je dois avouer que je me suis aussi beaucoup amusé à mettre des hippies et des punks dans la casbah. Je crois qu’il y a une continuité entre le mouvement psychédélique et le punk, entre 1966 et 1977. Un sous-genre du garage rock US des années 60 (baptisé a posteriori « 60's punk »), l'acid punk, fait le lien entre les rêveries mystiques et colorées des hippies et le nihilisme des punks des origines. Ce que je veux dire, c'est que le garage psychédélique donne naissance aux précurseurs du punk, comme les Stooges ou le MC5. Et, plus tard, un morceau comme « I had too much to dream last night » des Electric Prunes a été repris par des musiciens liés au mouvement punk, comme Wayne County ou Stiv Bators. Là où beaucoup de gens voient une rupture, ou carrément un abîme, j'ai plutôt tendance à distinguer une certaine continuité.

As-tu de nouveaux projets pour ce monde que tu as inventé ?

Je sors en février un recueil de nouvelles chez L’Atalante qui s’attachera à des personnages ou à des situations qui n'ont pas été développés dans le roman, mais qui auraient pu s'y trouver. Par exemple, aucun narrateur de « Rêves de Gloire » n'est un musicien, alors que la musique est centrale dans le roman ; dans « Le Train de la réalité », je donne donc la parole à un musicien que l'on voit très brièvement passer lors du concert de Biarritz.

Comment le livre a-t-il été reçu hors du milieu de ceux qui ont des souvenirs familiaux de cette époque ?

Bien. C’est l’émotion qui était difficile à doser dans le livre. Il en fallait assez mais sans tomber dans le pathos. Les réactions me suggèrent que je ne m'en suis pas trop mal tiré. Je voulais aussi casser l’image du « pied-noir » facho. D’abord tous les Français d'Algérie étaient loin d’être tous des colons (j'entends par là des propriétaires terriens) d'extrême-droite ; ensuite, même parmi ceux qui ont été proches de l’OAS, il y avait beaucoup de gens désespérés et terrifiés qui se sont tournés vers les dernières forces politiques qui se souciaient encore d'eux.

Comment as-tu construit la chronologie de ton récit ?

Le point obligé était la mort du Général. Là, tout changeait forcément (et en plus je pense que sa mort aurait fait plaisir à certains, rires). Il faut savoir que j’ai mis 15 ans à concevoir le livre. Au début je pensais décrire une Algérie qui resterait entièrement française, puis la voie de la partition, qui m'a été suggérée par Gérard Klein, m'a paru à la fois plus réaliste et plus dramatique. Dans le monde du roman, l’Algérois devient une enclave française dans une Algérie indépendante, puis prend lui-même son indépendance pacifiquement et installe un système qui relève à la fois de l'État-providence et de l'anarcho-capitalisme. Et ce micro-État qui a coupé les ponts avec l'ex-métropole conserve des liens forts avec une Algérie où ce sont les démocrates qui ont gagné. Voilà la base, l'épine dorsale de la chronologie uchronique. Dans la réalité, dans notre réalité, le pays est tenu par le FLN, l’armée et l’État, qui sont, de fait, l'émanation d'une oligarchie qui a laissé se mettre en place, voire carrément mis en place elle-même un système de corruption à grande échelle. Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et d'autres chefs du FLN « historique », celui qui a combattu pour l'indépendance, ont été les grands perdants de l’Histoire. Or, contrairement à Ben Bella (qui, après le cessez-le-feu, entre en Algérie à la tête de l'ALN et prend le pouvoir par la force un peu plus tard) ou à Boumedienne (qui le destitue pour prendre sa place en 65) c’étaient des partisans de la démocratie. Boudiaf l’a prouvé en tentant de liquider la corruption quand on lui a demandé de revenir de son exil dans les années 90, et ça a entraîné son assassinat au bout de quelques mois à peine de présidence. La seule légitimité du pouvoir algérien se fonde sur la guerre d'indépendance. J'attends de voir ce qui va se passer lorsque l'oligarchie n'aura plus d'anciens combattants, vrais ou faux, à brandir devant la population. Pour l'instant, le désespoir de celle-ci se manifeste surtout sous forme de suicides, d'immolations par le feu. Comme si les gens retournaient contre eux-mêmes une violence qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas exprimer contre le pouvoir en place et/ou le système de corruption généralisée.

Je remercie RC Wagner pour ce long entretien, et je m'installe dans les starting-blocks pour attraper "Le train de la réalité".

Photo de Mélanie Fazi

mercredi 23 novembre 2011

Norbert Merjagnan : Humanité et écriture


Aux Utopiales j'ai eu la chance de converser longuement avec Norbert Merjagnan. Abordable et chaleureux, il a longuement discuté avec les personnes présentes, dans le cadre formel des interviews, mais aussi informellement au Bar de Madame Spock ou dans les travées du festival.

Après Les Tours de Samarante et Treis, altitude Zéro (nominé Prix des blogueurs Planète-SF 2011), il travaille sur le troisième volet de sa trilogie.

Il avait déjà répondu aux questions de Quoi de Neuf... et dans l'entretien qui suit il parle très ouvertement de sa conviction dans une humanité plurielle, de la recherche scientifique, et de son processus d'écriture.


« Toutes les histoires que j’écris sont vraies ». C’est par ces mots, dignes de Boris Vian, que Norbert Merjagnan commence à répondre à notre interview.

Le futur décrit dans ses deux romans est-il le nôtre ou un futur parallèle possible ?

Je suis convaincu que nous vivons une évolution majeure de la société et de l’Humanité, semblable à celle que connut le XVIème siècle. Les progrès de la génétique, de la cybernétique, et de la robotique sont tels que l’Homme augmenté est maintenant une certitude. Cette évolution sera tirée par les moteurs habituels de l’innovation : la demande militaire et la demande de produits de luxe. Il y aura un marché pour l’augmentation de l’Homme donc il y aura innovation. La question à se poser est : « Comment évolueront les paradigmes culturels face à ces changements techniques ? ». Mais aussi : « Y aura-t-il une seule Humanité ou plusieurs ? ». La paléontologie nous apprend qu’il y a eu plusieurs hominidés différents qui se sont succédés, peut-être croisés, voire ont éventuellement échangé des gènes par reproduction sexuée. En dépit de ce fait, la doxa méta-culturelle affirme l’unité et l'unicité de l'espèce humaines. Un seul humain à l'image d'un seul dieu, peu importe lequel du moment qu'il est l'Unique. De mon point de vue, en tant qu’individu singulier, je ne peux pas croire que j’appartiens à la même humanité que celle qui compte en son sein des hommes capables de faire des guerres dans lesquelles on assassine des enfants. Certains actes, le viol par exemple, me semblent physiquement impossibles, même en tenant compte de l’imprégnation culturelle. Il y a des limites indépassables pour moi, ma nature l’empêche, ça m’est étranger. Je pense qu'il s'agit d'une question de tempérament, de nature, car le facteur clé est la sensibilité, la perméabilité à la souffrance d'autrui. J'y vois un signe qu’il n’y a pas ou plus d’unité de l'espèce humaine. Dans le même ordre d’idée, se pose la question des athlètes handicapés qu’on ne sait pas ou plus où classer. De plus, il est évident que le sport utilisera rapidement des améliorations cybernétiques, ou génétiques (il utilise déjà des améliorations chimiques ;-). La notion de compétition sportive implique l’existence d’un Homme « générique » dans son essentialité, condition sine qua non de la comparaison juste des performances. Comment ce milieu traitera-t-il les divergences biologiques ?

Comment écris-tu ?

Je suis en recherche, même si j’ai quelques certitudes. Ce sont les images qui permettent de comprendre. Ma recherche se nourrit de visions. Quand j’écris, je sais quand une scène n’est pas vraie. Il faut alors que j’abandonne cette tentative et que je cherche la « vraie » scène. Pour le troisième tome des Tours, je cherche encore des éléments de l’histoire mais récemment quelque chose d’important, un nœud du récit, s’est débloqué.

Comment es-tu passé à l’écriture ?

J’ai essayé le plus possible de vivre en paix avec mes doutes et mes questions, depuis tout enfant. J’ai tenté de construire une vie combinant un doute supportable et l’absence soutenable de questionnement. Ça n’a pas fonctionné. A un moment j’ai compris que je devais chercher. Il m’a fallu décider et changer.
Ecrire ne me rend pas heureux, mais c’est ce qui est le plus proche de quelque chose qui pourrait me rendre heureux. J’ai une dizaine de romans en tête. Beaucoup d’auteurs cherchent une histoire pour assouvir leur besoin d’écrire, moi je n’ai pas besoin d’écrire mais les histoires sont là, elles veulent sortir. Je serai heureux le jour où je n'aurai plus d’histoire : elles seront toutes sorties.

D’où penses-tu que viennent tes histoires ? Du tréfonds de toi par le biais d’une psychanalyse littéraire ou d’un monde platonicien des idées ?

En tout cas, pas de la psychanalyse. Je m'y suis intéressé, beaucoup, puis je m’en suis détourné. Il n’en sortait aucune réponse. La psy, c’est les médecins de Molière des siècles à venir, la camisole chimique mais la connaissance sur le fonctionnement du cerveau est trop faible. Je dirais plutôt d’un monde des idées, par l’intermédiaire de brèches, d’ouvertures, de clefs. Je trouve l’idée de brèche très vivante. La brèche ouvre un monde, un lieu. Mes idées viennent de la recherche des clefs de la compréhension (comme chez Peters et Schuiten, par exemple). La brèche s’ouvre quand se rencontrent un lieu, un moment, une personne. Cela génère une émotion qui bouleverse l’agencement des idées, la vision des choses, et fait apparaître autre chose : une altérité. Mais les idées peuvent aussi bloquer ou du moins freiner. Aujourd’hui des chercheurs en physique théorique remettent en cause l’idée du Big Bang, en l’incluant dans un Tout plus vaste qui le précède et le suit. Un temps linéaire est trop heureusement lié à l’expérience humaine, naissance, vie, mort. Je me bats contre les méta-systèmes car ils sont bloquants. Quand je bloque sur une représentation qui me déplait je lis beaucoup pour me renseigner et comprendre la logique de la chose. J’aime assez la vision asiatique d’un Univers en respiration entre contraction et expansion.

Que penses-tu des volontés de géoengineering liées au réchauffement climatique telles que décrites dans le SuperFreakonomics de Dubner et Levitt par exemple (le monde des Tours ayant souffert des « armes climatiques »)

Je suis pour tout expérimenter. Mais je ne peux m’empêcher d’être méfiant. Si l’expérimentation tombe dans les mains de groupes qui voudront en tirer un profit rapide, il y a le risque d’aller trop vite et de ne pas tenir compte des risques globaux. Le chercheur est passionnant, l’exploiteur de la science est quelquefois débectant. Le plus intéressant dans l’Homme c’est sa curiosité et son goût de la découverte. La vraie question est celle du choix, de faire ou de ne pas faire, mais pas avant d’avoir cherché. J’aimerais qu’on puisse chercher beaucoup plus. De toute façon, s’il y a une chance de rentabilité, ou d’exploitation militaire, ça se fera tôt ou tard. Il vaudra mieux alors qu’on y ait travaillé, réfléchi, et qu’on ait discuté de ce qu’on voulait en faire. « La seule façon d’être protégé, c’est de connaître ».

Quittons Norbert Merjagnan avec la certitude que nous le recroiserons, dans ses livres ou en vrai, je ne sais ce qui est mieux.

Photo de Christophe Schlonsok

lundi 21 novembre 2011

Farewell El JC


El JC c'était typiquement le bon blogopote. Jamais rencontré irl mais il passait chez moi et je passais chez lui. Nous commentions l'un chez l'autre, et nos discussions étaient toujours courtoises et intéressantes.

Il a tenu le blog Quadrant Alpha, sûrement le plus encombré de widgets de tout mon blogroll car il s'intéressait à énormément de choses, participait à énormément de challenges, et qu'il voulait que toutes ces choses apparaissent. Plus tard, il a lancé MesAilleurs où il a continué de faire partager ses passions, lecture, science, essentiellement.

Il y a deux ans, il avait organisé pour Noël un concours de lettres au Père Noël. Et, chose rarissime, les gagnants potentiels pouvaient choisir leur prix en le demandant dans leur lettre. J'en garde un Océanique, qui restera un souvenir proche de moi.

Putain, j'ai vraiment les boules en écrivant ça.

Farewell, buddy. Cya later.

The City and The City


"The City and The City", le roman le plus bluffant de China Miéville, est sorti en français. Il était signalé par votre délicieux serviteur en VO et chroniqué par Tiberix.
Must-read.

Et Efelle donne ici son avis positif.

The City and The City, China Miéville

samedi 19 novembre 2011

Pimp my economics !


Deuxième volume de la série Freakonomics de Dubner et Levitt.
Dubner et Levitt reprennent leur baton de pèlerin pour donner le goût de la méthode économique au grand public. Ils appliquent donc une méthodologie parfaitement valide pour étudier les sujets les plus triviaux. Ca me fait rire, mais c'est aussi une belle démonstration de la démarche scientifique en général et économique en particulier (les auteurs donnent d'ailleurs en annexe l'intégralité des références des études qu'ils citent, afin qu'on puisse s'y reporter si on le souhaite).
Il n'y a qu'à lire la couverture pour avoir quelques idées sur ce qu'on trouvera à l'intérieur. Je liste ci-dessous les titres des chapitres afin que chacun puisse saliver d'envie et se ruer sur cet ouvrage drôle, instructif, et qui devrait (croisons les doigts) faire naitre des vocations de scientifiques voire d'économistes.

En quoi les prostituées ressemblent-elles aux Père Noël des grands magasins ?

Pourquoi les kamikazes devraient-ils acheter une assurance-vie ?

Incroyables histoires sur l'apathie et l'altruisme

Une réparation simple et bon marché

Qu'est ce qu'Al Gore et le Mont Pinatubo ont en commun ?

Les singes sont aussi des hommes (où nous verrons que des singes à qui on appris la monnaie ont inventé seul la prostitution)

SuperFreakonomics, Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner

vendredi 18 novembre 2011

Sale bolchevik


S'il y a une certitude que j'ai, c'est que je n'aime pas l'art engagé, même pas le 8ème. Aujourd'hui, je tape volontiers, et souvent, sur "l'art" militant de gauche ou d'extrême gauche (le pire pour moi étant les gros banquiers à cigare et haut de forme qu'on trouve dans la caricature moderne comme au meilleur d'Oliver Twist), car il ne se passe rien à droite dans ce domaine. Ca n'a pas toujours été le cas. En 1930, Hergé produisait une oeuvre violemment antisoviétique, "Tintin au Pays des Soviets".
Du point de vue de ce qui deviendra le personnage mythique du reporter belge, "Tintin au Pays des Soviets", l'ouvrage est intéressant. Tintin y a déjà ses caractéristiques futures. Il est plus futé que ses adversaires, ce qui fait qu'il les bat toujours, il a une chance insolente, qui lui permet de se sortir des situations les plus périlleuses, il aide les enfants menacés, dans une scène qui annonce son rapport avec Tchang, il est aidé par Milou, qui est incontestablement le plus intelligent des chiens.
En ce qui concerne les éléments réels "dénoncés" par Hergé dans son album, la plupart de ceux-ci ont été avérés par la suite (et ils étaient déjà plus ou moins connus à l'époque de ceux qui avaient envie de connaître, voir le Retour de l'URSS d'André Gide). Le GPU était vraiment une pieuvre remettant en cause par sa seule existence la théorie marxiste du dépérissement de l'Etat, la démocratie populaire n'était qu'une vue de l'esprit, les koulaks ont vraiment été les victimes de la première période soviétique, la production (et surtout la productivité par tête) était vraiment bien inférieure à ce qu'annonçait les chiffres officiels, la propagande soviétique était intense et les actions extérieures nombreuses, il y eut vraiment des voyages d'intellectuels éberlués ramenant des panégyriques de leur périple .
Mais l'outrance d'Hergé, le langage ordurier qu'il emploie, le manichéisme dont il fait preuve, et la désincarnation d'une URSS qui ne sert que de cadre à une dénonciation politique rendent son message inaudible tant il est ridicule. Dans une scène on voit des usines de carton pâte présentées à des communistes anglais qui s'en émerveillent stupidement. Hergé ne se rend pas compte que l'URSS qu'il présente au lecteur est aussi de carton pâte, déconnectée de toute réalité concrète.
Tintin au Pays des Soviets, Hergé

jeudi 17 novembre 2011

Angle Mort 5


Angle Mort n°5 est disponible sur le site du webzine.
Je crois que le meilleur, encore une fois, c'est l'édito. D'une grande intelligence, il est passionnant.

Puis,

"Le punisseur", de Jean-Marc Agratti, est un très beau texte, mêlant passé, présent, futur, dans une ambiance oscillant entre "Le Roi des aulnes" et le splatterpunk. Manque une vraie tension narrative dans ce texte qui, du fait de sa brièveté évoque plus le kinétoscope que le cinéma. Je suis convaincu qu'il fait mieux dans les nouvelles qu'ils rassemblent en recueil.

"Porté disparu" de Lauren Beukes est un efficace texte de science-fiction militaire qui pêche néanmoins par la transparence symbolique de ce qu'il veut dénoncer.

"L’IA qui écrivait des romans d’amour", d'Olivier Paquet est un texte indigeste à force d'être démonstratif. Sur le thème de l'IA qui ne veut pas mourir, j'ai déjà lu bien plus émouvant, en particulier le Epoch de Cory Doctorow, sur l'IA tout court il y a le Chiang ou le Egan. Bon, on ne peut pas toujours être original. Mais la lourdeur redondante de la démonstration m'a tuer (!) et m'a donné les plus grandes inquiétudes sur l'opinion que Monsieur Paquet se fait de mon intelligence. Parler des commanditaires du labo de recherche dans lequel vit l'IA et de leurs objectifs économiques, de la bottom line du compte de résultat, ad nauseam, est pénible au point de m'avoir rappelé le théatre d'intervention des années 70.

Enfin, "Treize vues des bas-fonds", de William Gibson. Plaisir d'éditeur d'avoir un inédit de Gibson. Mais l'intérêt de cet inventaire à la Prévert en forme d'expo photo m'a un peu échappé. Je suis peut-être aussi con que les deux auteurs au-dessus ont l'air de le penser.

On achète Angle-Mort (c'est un ordre), et on l'achète pour l'édito et l'Agratti.

mercredi 16 novembre 2011

Le fleuve des dieux


En août 2010 est sorti en français "Le fleuve des dieux", qui était chroniqué en avril de la même année en VO. Enjoy !

Le fleuve des dieux, Ian McDonald

lundi 14 novembre 2011

Utopiales 2011


Grand cru que ces Utopiales 2011 consacrées à l'Histoire, sous toutes ses multiples coutures. Du 9 au 13 novembre, ce que le monde de l'Imaginaire compte de meilleur, non seulement en France mais aussi dans le monde, était réuni à Nantes pour parler d'Histoire, d'uchronie, de révision, entre autres, mais aussi converser, admirer, participer, dédicacer et faire dédicacer, sans oublier de manger et boire. Lecteurs, auteurs, éditeurs, scientifiques, blogueurs, mais aussi joueurs, concepteurs de jeux, cinéastes, graphistes, cosplay, pour ce qui est la grande foire de l'Imaginaire en France.

Ce qui suit ne sera pas un compte-rendu exhaustif des Utopiales, mais plutôt le carnet de voyage d'un would-be gonzo reporter.

Pour un blogueur de l'Imaginaire, les Utos c'est quelque chose entre la caverne d'Ali Baba et Disneyworld. On va y croiser Pierre Bordage, Raphaël Granier de Cassagnac, Justine Niogret, Ian McDonald, Lionel Davoust, Roland C. Wagner, Glen Cook, Ugo Bellagamba, Sylvie Denis, Mélanie Fazi, entre autres. Mais aussi Charlotte Volper, Clément Bourgoin, Gilles Dumay, Jérome Vincent, toujours entre autres. Mais encore Jarmo Puskala et Pekka Ollula, venus de leur lointaine Hyperborée présenter leur démentiel Iron Sky, et d'autres cinéastes encore, à ne plus savoir où donner de la tête. Et enfin, il y a bien sûr le Traqueur Stellaire et Nessie, Lhisbei et Monsieur, Tigger Lilly, Endéa, Anudar, Lorhkan et Madame, De la Mettrie, et j'en oublie, sans compter tous les visiteurs venus simplement s'émerveiller devant les trésors dont déborde le Centre des Congrès de Nantes, caravansérail des mondes parallèles pendant quatre jours. Tout ce monde se frotte et s'entrelime, comme le préconisait Montaigne, jusqu'à atteindre une masse critique de plaisir, de découvertes, de rencontres, à laquelle il est difficile de s'arracher quand les lumières s'éteignent.



Impossible de ne pas parler de l'excitation ressentie en interviewant Ian McDonald, Norbert Merjagnan, ou Roland C. Wagner. Je donnerai sous peu des compte-rendus de ces trois passionnants (et trop brefs) entretiens.







Impossible d'oublier la bière prise avec RC Wagner (faute d'anisette) en parlant de Martin Birch et de punk yougoslave, ou les longues discussions avec Norbert Merjagnan.



Impossible de ne pas exprimer la joie à rencontrer enfin Charlotte Volper irl, et Charlotte Bousquet par procuration.



Impossible de passer sous silence le surge d'adrénaline amené par le workshop Iron Sky.



Mais aussi les discussions avec les créateurs du jeu Wastelands, les bières avec les uns ou les autres, la déambulation dans l'immense librairie provisoire en regrettant de ne pouvoir tout emporter, les signatures sur les livres, les conversations sur tout et rien, parfois sur l'Histoire, les conférences de qualité (même si j'ai trop papillonné pour en voir beaucoup).





Et puis il y eut le grand moment de la première édition du Prix des Blogueurs. Créé comme un défi à notre capacité d'organisation, il a couronné un livre de grande qualité et deux auteurs qui ne le sont pas moins. Nous sommes contents d'avoir réussi à en venir à bout, mais content aussi de la joie qu'il a procuré.



Il y avait aussi la superbe exposition Grordbort, accompagnée par son créateur Greg Broadmore qui a signé son ouvrage.



Et puis il y eut tous les prix :

En littérature :

Prix Utopiales Européen : Rêves de Gloire, de Roland C. Wagner

Prix Utopiales Européen Jeunesse : Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat

Prix Julia Verlanger : Planète à louer, de Yoss


Pour le cinéma :

Grand Prix du Jury : Eva, de Kike Maillo

Mention spéciale : Extraterrestre, de Nacho Villagondo

Prix SYFY du Public : Endhiran - Robot, the movie, de S.Shankar

Prix du Jury courts métrages : Blinky TM, de Ruari Robinson

Prix du Public courts métrages : Le monstre de Nix, de Rosto


Enfin, le Prix de la Meilleure Bande dessinée de Science-Fiction 2011 :

Château de sable, de Frederik Peeters et Pierre-Oscar Levy

Au final, un grand et bon moment.

Les photos d'illustration ont été prises par Christophe Schlonsok et Mélanie Fazi (mais pas ensemble). Merci à eux.


Le CR de Lhisbei

Le CR du Traqueur Stellaire

Le CR d'Anudar

Rêves de Gloire, grand prix aux Utopiales


Roland C. Wagner a remporté samedi soir le Prix Européen des Pays de Loire pour son monumental chef d'oeuvre Rêves de Gloire, par ailleurs nominé Prix des blogueurs Planète-SF.
Félicitations à l'auteur (qui, contrairement à certaines allégations, savait que Martin Birch avait produit Iron Maiden ;-) pour ce qui est la seule tentative, à ma connaissance, de rendre la complexe intrication, ou l'inextricable complexité, de la Guerre d'Algérie (les "Evènements") par la fiction. Essai transformé.

CLEER, prix des blogueurs Planète-SF 2011 (2)


Un post plus digne de ce nom, largement inspiré de celui de Lhisbei.

Ce samedi 12 novembre, aux Utopiales, et plus précisément au bar de Mme Spock, à 11h30 et devant une audience qui nous a surpris, s’est tenu la remise du Prix 2011 des blogueurs de Planète SF.

Courant octobre le jury, composé de Lhisbei, Anudar, Efelle, Férocias, Guillaume,et Gromovar, avec le soutien moral de Tigger Lilly (et de ses bisounours radioactifs) s’est virtuellement réuni (on est blogueur ou on l'est pas, on n'allait pas aller chez Drouant quand même et risquer de croiser Maurice Druon) pour délibérer et choisir son lauréat.

Etaient nominés :

CLEER, une fantasy corporate, L.L. Kloetzer (Denoël Lunes d'Encre)
mais aussi CLEER, une fantasy corporate, L.L. Kloetzer (Denoël Lunes d'Encre)
Planète à louer, Yoss (Mnémos)
Rêves de Gloire, RC Wagner (L'Atalante)
Treis, altitude zéro, Norbert Merjagnan (Denoël Lunes d'Encre)

Choisir le lauréat n’a pas été une mince affaire et les débats furent animés. Des quatre romans nominés, tous méritaient le prix mais CLEER a su séduire le jury par son concept innovant.

Le trophée, un objet contondant permettant d’imaginer nombre de scénarii sanglants dignes du plus haletant épisode de Colombo, a été remis aux lauréats Laure et Laurent Kloetzer en présence de leur éditeur, Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’Encre.



Etaient présents, pour Planète SF, Guillaume et Gromovar, co-présidents du Prix, Anudar et Lhisbei, jurés (Efelle et Férocias étant pris par d'autres obligations), ainsi que Tigger Lilly (mais sans ses bisounours radioactifs).

Les membres du jury et les blogueurs présents remercient chaleureusement Laure et Laurent Kloetzer, Norbert Merjagnan, Gilles Dumay et Roland C. Wagner pour le temps qu’ils leur ont consacré (sans le compter) à l’occasion de cette cérémonie ou lors d’autres moments du festival (y compris au bar).

Je remercie personnellement Roland C. Wagner et Norbert Merjagnan pour les interviews (sans oublier Ian McDonald).

Je remercie personnellement Charlotte Volper, Charlotte Bousquet, et Elvire de Cock, qui sauront pourquoi.

Nous vous donnons d’ores et déjà rendez-vous pour l’édition 2012 sur Planète SF (avec cette fois, une estrade et un porte-voix ;-)



Toutes les photos sont de Christophe Schlonsok

dimanche 13 novembre 2011

CLEER, Prix des blogueurs Planète-SF 2011


CLEER une fantasy corporate, de L.L. Kloetzer est le premier lauréat du Prix des blogueurs Planète-SF.

Un bien meilleur billet se trouve chez Lhisbei.

Et un compte-rendu plus détaillé sera fait ici sous très peu (à l'échelle des temps géologiques).

mercredi 9 novembre 2011

Bliss



Utopiales vendredi et samedi. Rendez-vous à la plus grande convention Imaginaire de France.



Reçu un merveilleux cadeau, Nos Années Strange, de Sébastien Carletti et Jean-Marc Lainé. Chronique après les Utos (peut pas être au four et au moulin).



J'aurais du terminer et chroniquer Superfreakonomics, de Dubner et Levitt, mais j'ai pas eu le temps. Chronique à suivre aussi (décidément ! Je devrais sous-traiter à un blogueur chinois).



Je vais commencer The Dervish House, de Ian McDonald, dans le TGV.

Fin de 3615 MyLife

dimanche 6 novembre 2011

Mais je t'aime Manon


Dans le magistral "The Collapse of Complex Societies", Joseph A. Tainter décrit l'effondrement comme "la perte rapide et significative d'un niveau établi de complexité sociopolitique". L'effondrement se caractérise, si je résume, par moins de différenciation sociale, moins de division du travail, moins de contrôle centralisé, moins de contrôle social, moins d'investissement dans le "superflu" (art, littérature, etc...), moins de circulation d'informations, moins d'allocation des ressources, moins de coordination, le tout sur un plus petit territoire. C'est, de ce fait, un processus éminemment politique, même s'il peut avoir des répercussions dans d'autres domaines, économiques, sociétaux, artistiques, par exemple.
Dans cette optique, "Le porteur d'eau" de Jean-Marc Ligny est une superbe nouvelle sur une société effondrée, à cause principalement du réchauffement climatique.
L'auteur décrit, en maints détails réalistes, un paysage asséché et une civilisation en voie de disparition : villages isolés, no man's land, bandes de maraudeurs, enclave encore "civilisée" ; chacun tente de survivre, par tous les moyens même les moins ragoûtants. Ligny décrit l'agonie, la sauvage anarchie, l'ordre dictatorial et illégitime. Il place dans son monde une belle histoire de courage et d'abnégation, cruelle comme on peut penser que le serait le monde dans lequel elle se déroule. On lui pardonnera le choix un peu puéril de nommer l'enclave Davos, tant la nouvelle est réussie, et transporte littéralement le lecteur dans un monde effrayant qui sera peut-être le nôtre.
On peut télécharger gratuitement (mais on peut aussi contribuer financièrement) "Le porteur d'eau" sur le site du Bélial. Et c'est encore plus agréable à lire si on a un reader.
Le porteur d'eau, Jean-Marc Ligny

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

samedi 5 novembre 2011

Charlotte Bousquet : la fille de Mnémosyne



Charlotte Bousquet écrit de la fantasy pour adultes (sans sous-entendu), et de nombreux ouvrages Jeunesse de qualité (dixit mon fils). Arachnae, Cytheriae (prix Elbakin 2010 et prix Imaginales 2011), Princesse des os, entre autres, elle garnit avec régularité les étals des libraires. Elle vient tout juste de sortir Nuit Tatouée (dont on peut télécharger un extrait ici), son dernier roman YA.
Elle nous reçoit aujourd’hui pour discuter de l’Archipel des Numinées, avant la sortie de Matricia, le troisième roman consacré à ce lieu fantastique.

1) Bonjour Charlotte et merci pour cet entretien. Comment t’es venue l’idée du l’archipel des Numinées ? Et d’où vient ce nom ?

Dans mon premier univers de fantasy, Amarantha, j’avais créé un archipel, les Incantiades, avec la vague intention de l’utiliser un jour. Je suis passée à autre chose, mais l’idée est restée. En écrivant Arachnae, je l’ai reprise et développée. Pourquoi ? Parce que l’aspect cités-Etats induit par la vie insulaire permettait de créer des microcosmes indépendants tout en gardant un même fond. Parce que, du Nord au Sud, cela me donnait la possibilité de développer différentes cultures, différents modes de vie, apparentés et proches par certains côtés, mais très dissemblables en réalité. Numinées ? Le nom a pour origine le latin numen, qui se rapporte aux présages, à l’influence des dieux… mais aussi la mer des Nuées, sur la lune.

2) La carte de l’Archipel existe, paraît-il. Tu confirmes ?

Oui ! Et pour preuve : Voir ici.

3) Le cadre de l’Archipel évoque clairement Venise (ville que tu visites aussi dans Noire lagune ). Peux-tu nous expliquer ce choix ?

Venise, la Sérénissime, est une source inépuisable de rêves et d’images, qui sont autant de reflets de nos désirs, craintes et fantasmes. Venise, plus que d’autres villes peut-être, est une Idée avant d’être une réalité. Une Idée qui devient chair et pierre.
Lorsque les Vénitiens voulurent accueillir Henri III, juste après la désastreuse perte de Chypre, ils choisirent une femme pour les représenter. Et pas n’importe laquelle : la courtisane Veronica Franco, poétesse, politicienne et libre… Une merveilleuse incarnation de leur République, non ?
Bref… Comme tu peux le constater, je suis profondément attachée à Venise et j’espère répondre en cela à ta question. Petite précision toutefois : l’Archipel s’inspire plus de la Renaissance italienne en général que de la Sérénissime. Arachnae se rapproche d’une cité « terrestre : rues tortueuses, passages couverts, dédale à la romaine. Lysania, la capitale de Matricia évoque Florence et Messina, un mélange entre Naples et Le Caire. Seule Cribella où se déroule Cytheriae, avec ses palais en ruines et ses canaux malodorants, est une sorte de Venise imaginaire et décadente.

4) Ton style s’apparente à la dark fantasy (tu ne répugnes pas, notamment, au sexe et au sang). Acceptes-tu cette étiquette ?

Comme j’écris également du polar, du fantastique, de la dystopie, des textes pour les très jeunes et de la poésie, cela m’est un peu égal. Et puis, une étiquette en vaut bien une autre, non ?

5) Tes villes, organisées (je dirais même administrées), brillantes, sordides, et mortelles, sont habitées, entre autres, par des créatures surnaturelles. Elles m’ont fait penser à des villes de jeux de rôles. Comment les crées-tu ? Y a-il quelque chose en elles de ton expérience de rôliste ?

Arachnae, plus que les deux autres sans doute, porte en elle des traces de la Vodacce du jeu de rôles Les Secrets de la Septième mer… elle-même inspirée de la Renaissance italienne. Mais je n’ai pas souvenir qu’il y ait dans ces lieux « rôlistiques » plus de créatures surnaturelles qu’en des cités comme Ankh-Mopork, Wieldstadt, Abyme, etc. L’avantage des villes imaginaires, c’est qu’on peut les peupler de légendes urbaines devenues réelles, de créatures chimériques. Dans l’Archipel des Numinées, celles-ci sont avant tout apparentées à la mythologie gréco-romaine (stryges, larves, lamia), mais on trouve également des goules (arabes) et quelques inventions aquatiques (les leugeïa de Cribella). Comment je construis ces villes ? D’abord à partir d’un nom (d’araignée), ensuite je dessine un plan plus ou moins détaillé – il l’était pour Arachnae qui est un personnage à part entière, il l’était beaucoup moins pour Cytheriae et simplement esquissé pour Matricia, mais il s’agit plus d’un outil de travail pour moi que de quelque chose de vraiment abouti. Ensuite, je leur donne « corps ». Là effectivement, je crois que le jeu de rôles a son importance : je pense une fois encore aux Secrets de la Septième mer, univers pour lequel mon époux et moi-même écrivons des suppléments (non-officiels, téléchargeables en PDF, etc.) décrivant différentes cités. Cela m’a certainement permis d’acquérir des mécanismes immersifs que j’utilise dans l’écriture. Pour Cytheriae, par exemple, roman avant tout structuré à l’échelle d’un quartier, je me suis efforcée de donner corps au quotidien des gens, qui vont aller déjeuner de crostini et de bouillon au bar du coin, discuter des derniers ragots avec l’artisan du bout de la rue et connaissent assez l’apothicaire du vieux marché pour lui demander des conseils d’ordre « privé ». C’est ce qui fait, en tant que Maître de Jeu, qu’on arrive à rendre vivant un lieu pour des personnages, d’abord en leur faisant découvrir, puis en les y englobant. Mais en même temps, je me dis que s’y j’ouvre un guide touristique pas trop mal fichu, c’est un peu pareil… Le dernier élément, pour construire mes villes (histoire de revenir au cœur du sujet), n’a en revanche plus rien à voir avec le jeu de rôles, puisqu’il s’agit de leur donner, sinon une âme (à part Arachnae), du moins un trait de caractère…

6) Ton imaginaire me parait assez clairement grec. Une conséquence de ta formation ? A ce propos, comment est-on reçu par un jury de thèse quand on vient soutenir « les mondes imaginaires et le déplacement du réel : un questionnement de l'être humain » ?

Grec, romain, égyptien… Avant ma formation universitaire, il y a eu simplement l’éducation, le fait que mes parents m’aient fait découvrir Homère aussi bien que les frères Grimm ; et puis les légendes égyptiennes, les contes issus du folklore français ou africain garnissaient ma bibliothèque d’enfant. Je crois que dans mes romans, du moins mes récits de fantasy, j’utilise un peu tout cela.
Quant à ma thèse, ce fut une autre affaire… Partant du principe que l’homme pose la question « Qui suis-je ? » en étant confronté à la mort (mort de l’autre qui me renvoie à ma propre finitude), je me suis efforcée de montrer qu’il n’y a pas de réponse universelle, pas de certitude – « ceci est », mais des devenirs, des singularités qui se rencontrent, se croisent, créent à chaque fois des possibles. Me fondant sur Winnicott, j’ai expliqué que les mondes imaginaires, aire intermédiaire d’expérience, permettaient de faire coïncider deux réalités singulières, deux altérités toujours monstrueuses l’une pour l’autre au premier regard… D’où la présence d’auteurs comme Mary Shelley, Stephen King ou Anne Rice dans mon corpus. Mon jury de thèse ? Deux bons, une brute, un truand. Une mention très honorable à la majorité (la brute en question a été le seul à s’opposer à la mention… et l’a regretté un an plus tard, faut pas chercher). Pas si mal !

7) Tes personnages principaux, même les combattants, sont des femmes. Est-ce une volonté militante, l’envie de casser les codes, ou décris-tu des femmes parce que tu les connais mieux ?

Quand j’ai commencé à lire de la fantasy, il y avait encore des codes sexistes, des héros virils en cotte de maille et des princesses soumises ou à soumettre – sans aucun second degré à l’exception de l’univers de Gor, mais je ne sais si c’est volontaire… - et l’alternative des Amazones libres ne me séduisait pas vraiment. Puis sont arrivées chez Pocket les Eddings, Lackey, etc. J’ai commencé à respirer, brûlé mon corset… Tout naturellement, je me suis mis à écrire des histoires avec des héroïnes féminines. Après, j’ai découvert qu’il y avait même des garçons tout à fait fréquentables (si si !), comme Nicolas Cluzeau ou Fabien Clavel, qui écrivaient aussi des récits dont les personnages principaux étaient des femmes… que les codes sexués ou sexistes ou les deux n’avaient plus autant d’importance que cela. Enfin, plus vraiment pour le moment. Plus trop. Mais je continue à écrire des romans dont les figures dominantes sont des femmes, pas nécessairement héroïques d’ailleurs. Parce que je me sens plus à l’aise avec elles. Parce que je ne suis pas certaine que je m’ennuierai pas avec un héros masculin.

8) Dans le même ordre d’idées, la sexualité de plusieurs de tes personnages flirte avec la bisexualité. Là aussi, est-ce un choix militant ?

Non et oui.
Non, parce que la sexualité est un choix et non une norme ; oui parce que la sexualité doit être un choix et non une norme.
Ce n’est pas parce que nous vivons dans un monde où l’homosexualité peut être encore punie d’emprisonnement ou de mort, où les viols correctifs sont à la mode, ce n’est pas parce que nous vivons dans un pays ou le mariage homosexuel n’est toujours pas accepté ni même l’adoption, où les transgenres sont considérés comme des malades, où des gamines se font tabasser parce qu’elles sortent ensemble, que mes univers de fantasy doivent être aussi réactionnaires, étroits d’esprits, injustes et bêtes. Dans l’Archipel des Numinées, les gens ont les amants qu’ils veulent. Garçon. Fille. Ou les deux.

9) Il n’y a pas vraiment d’amour heureux dans tes récits. Et dans la vie ?

D’abord, ce n’est pas vrai ! À part dans l’Archipel des Numinées (et encore…), j’écris des histoires qui se terminent bien. Pas toujours, mais quand même… Dans la vraie vie, tout va très bien, merci… Et de ton côté ? (Gromovar n'aime personne et personne n'aime Gromovar, ndlr)

10) La mémoire, le remords, l’inconscient semblent très présents dans tes romans ainsi que dans ta brillante nouvelle « La stratégie de l’araignée ». Crois-tu qu’il y a une vérité agissante dans les souvenirs ? Puis-je être mon pire ennemi ?

J’en suis même convaincue. D’une certaine façon, nous nous constituons de souvenirs. Souvenirs qui nous sont propres, souvenirs que nos parents, grands-parents déposent en nous et qui tissent une sorte de toile psychique, avec ses fils conducteurs qui nous conditionnent (sans toutefois nous déterminer, nous priver de libre-arbitre et de « possibles »), et ses « trous noirs » (dont parle très bien le psychanalyste et physicien Loup Verlet, dans Chimères et paradoxes) qui forment un indicible différent du refoulé. Le « matériau inconscient » peut agir pour nous comme une vérité, une loi immuable – même si celle-ci est erronée et nous empêche de vivre… jusqu’à ce que nous trouvions un moyen de la dépasser. J’ai failli m’appuyer sur un exemple personnel, mais si tu veux bien, je vais plutôt puiser dans L’Archipel des Numinées. Dans Arachnae, Théo est orpheline de guerre, habituée à ne compter que sur elle seule, à se cacher et à ne se préoccuper que de sa propre survie. Elle repousse toutes celles qui tentent de s’approcher et les fuit. Si j’effectue des raccourcis : autrui = charge = danger ; danger = fuite = survie. Voilà une loi agissant comme une vérité pour elle ; répétant ce même schéma à l’infini, elle est incapable de le dépasser (du moins, au moment où s’achève Arachnae). Nola, personnage principal de Cytheriae, paralysée par ses souvenirs, par ce qu’elle a subi, taillade son corps parce que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour survivre, exprimer sa douleur et libérer sa psyché de l’étau qui la paralyse. Elle aussi vit dans la répétition des mêmes actes, mais à la différence de Théo, elle trouve une clef qui lui permet de « faire avec » ce traumatisme. Dionisia, principal personnage de Matricia est, je m’en aperçoit en répondant à tes questions, est la seule qui soit consciente de ces forces souterraines…

11) J’ai trouvé le prince Alessio parfaitement machiavélien. Penses-tu qu’un politique doive l’être s’il veut agir, voire seulement survivre ?

Je pense qu’un politique doit d’abord agir pour le bien de ceux qu’ils gouverne avant de penser à son propre profit. Je pense qu’un politique doit avoir une vision à long terme pour son peuple, son pays et être capable de la mettre en œuvre, de la faire partager. Alessio est machiavélique, mais garde toujours ce pacte implicite en tête… Serait-ce ce qui fait de lui un être de fiction ?
Aujourd’hui, on essaie de nous engluer dans une gangue molle ou au contraire ultralibérale, en nous faisant croire que toute opinion tranchée (autre qu’à l’extrême-droite) est le fait d’hystériques ou de gentils idéalistes qui ont un peu trop fumé. Quand on regarde les dépêches dont nous assomment les média et qu’on ne prend pas la peine de se renseigner vraiment (au hasard, via Médiapart, par exemple), on a deux candidats et une mère fouettarde. On nous ressert quasi le même schéma et les mêmes arguments qu’en 2002 (la fameuse opération « il faut sauver le soldat Le Pen », avec délires sécuritaires et vote utile qui a permis la réélection de Chirac). Je ne suis pas « les Français », être auteur ne permet pas même avec la meilleure volonté du monde, de se tenir informé de tout et de fréquenter toutes les souches sociales. Mais je me dis que les gens et même « ces gens-là » peuvent aussi en avoir assez d’être pris pour des imbéciles, de cette dictature de la médiocrité, de la peur de l’autre et vouloir faire bouger les choses. de trouver des clefs pour sortir de cette spirale répétitive ultralibérale. Pas nécessairement en votant pour la mère Fouettarde. Il y a eu le printemps arabe, il y a les indignés, l’Islande…Pourquoi pas un « mai français » ?

12) La religion des Moires perd, dans la douleur, sa prééminence dans l’archipel. Vers quoi se dirige-t-on ? L’archipel est-il prêt pour le règne de la Raison ?

Non, pour quoi faire ?
Le culte de la Triple Déesse perdurera, sous une forme un peu différente, mais elle ne disparaîtra certainement pas. Je ne puis t’en dire plus sans dévoiler un pan de Matricia et de l’avenir non encore écrit de l’Archipel.

13) Drogues et bordels occupent une place importante dans les Numinées. Est-ce un hommage au XIXème siècle ?

Les bordels d’Arachnae, tout à fait.

14) Misère, réfugiés, émeutes, insensibilité des puissants, doit-on lire, au contraire de ma question précédente, les romans de l’Archipel avec les lunettes du présent ?

L’un n’empêche pas l’autre. Je crois qu’en tant qu’écrivain, en tant qu’artiste, on puise son inspiration dans tout ce qui s’imprime en nous. Il me serait difficile, d’autant plus que j’y suis très sensible, de ne pas évoquer ces sujets. Je ne suis pas très douée pour les manifestations et le militantisme, alors écrire est une forme d’engagement – celui dont je me sens le plus capable en tout cas.

15) Tu offres dans tes romans de nombreux poèmes et extraits de pièces ou de romans, certains lisibles sur le blog des Numinées. Voudrais-tu un jour regrouper tous ces fragments dans un « Traité de littérature des Numinées » ?

Pourquoi pas ? Il y a déjà, à la fin de Matricia, une annexe présentant les différents poètes de l’Archipel… J’ai pu essayer différentes formes poétiques et esquisser des traits de caractère de chacune des principautés. Par exemple : à Arachnae, on écrit des sonnets et à Cytheriae des ballades, à Matricia des élégies et à Messina, des jeux musicaux. Cela m’a permis également de clore cette première époque du cycle.
Pour en revenir à ta question, si cela se fait, il y a plus de chances pour que cela soit une sorte de « bonus en ligne ».

16) Ton style écrit est riche et empreint de classicisme. Peux-tu nous dire quels sont les auteurs qui t’ont inspirée sur le plan stylistique ? Et plus globalement, qu’aimes-tu lire ?

Comme dit plus haut, je crois que j’absorbe ce que j’ai lu ou pu lire. Je n’ai pas d’inspiration précise – sauf pour la poésie parce que j’essaie de me « remettre » dans l’esprit d’une forme avant d’écrire – mais j’adapte plutôt mon style à l’histoire que je raconte. Je me vois mal user de ce même classicisme pour un thriller contemporain, par exemple ! En tant que lectrice, je suis de plus en plus éclectique. Mes lectures vont de la bit’lit à l’éthologie et la philosophie, en passant par la poésie, la littérature générale, les essais historiques et philosophiques, les « anciens », le théâtre et les romans de mes camarades de plume. Il est d’ailleurs assez intéressant de s’apercevoir à ce propos de la porosité des idées et des univers, des thématiques qui nous intéressent.

17) J’aurais voulu poser encore beaucoup de questions. Mais il faut savoir être raisonnable. Je te remercie pour ta gentillesse et te salue chaleureusement. Peut-être une dernière ? Pourrais-tu nous dire deux mots sur l’intrigue de Matricia ?

Et merci à toi pour cette interview !
Pour répondre à ta dernière question : Arachnae racontait l’histoire d’une ville ; Cytheriae, celle d’un quartier. Matricia se concentre sur celle d’une famille, plus exactement de ses deux derniers descendants : Dionisia, que tu as découvert dans « La Stratégie de l’araignée » et son oncle Alino. Vengeances, trahisons, survie d’une principauté dévorée par une peste maléfique… Des trois, Matricia est sans conteste le plus sombre et le plus étouffant. Son écriture n’a pas été toujours paisible, mais je crois que c’est, pour moi, le plus abouti.

vendredi 4 novembre 2011

Panache blanc


Jusqu’à présent, quand on voulait des informations détaillées sur les supplices appliqués en France aux condamnés, on devait lire Surveiller et Punir de Foucault. Passionnant mais ardu. Maintenant, on peut lire "Récits cruels et sanglants" de Jean d’Aillon, qui joint l’utile à l’agréable d’une manière qu’on peut qualifier de très graphique.
"Récits cruels et sanglants" rassemble trois longues nouvelles prenant place dans la France des guerres de Religion, autour de 1585. Henri III, « le roi bougre », est contesté de partout, Henri IV, déjà roi de Navarre, tente d’asseoir sa légitimité d’héritier réformé face aux manœuvres d’Henri de Guise et de ses Ligueurs catholiques. Comme dans l’Angleterre d’Henri VIII, catholiques et protestants s’affrontent dans une lutte à mort pour la suprématie politique ; contrairement à ce qui se passe en Angleterre, les Guerres de Religion françaises sont de vraies et longues guerres avec batailles et faits d’armes. On sait comment l’histoire se terminera, avec la conversion d’Henri IV, son règne, mythifié par l’historiographie, puis son assassinat par François Ravaillac, après de nombreuses tentatives organisées par des ultras catholiques qui avaient trop lu Saint Thomas d’Aquin. On pourra d’ailleurs retourner à « Surveiller et Punir » pour savoir ce qu’il advint de Ravaillac, coupable du crime le plus atroce qui se puisse imaginer à l’époque.
Dans "Récits cruels et sanglants", Jean d’Aillon, après ses écrits médiévaux, décrit une période charnière où la Renaissance n’a pas encore mis le Moyen-Age sous l’éteignoir. On porte épée et mousquet, armure et fraise. On croise un escroc et un assassin dans la première histoire, un machiavélique faussaire dans la seconde, et un bandit de grand chemin qui s’en prend aux pèlerins de Compostelle dans la troisième. D’Aillon est toujours aussi précis et documenté dans ses descriptions. Sans oublier de fournir un whodunit au lecteur avide d’intrigue policière, il brosse en quelques pages l’état de l’industrie textile confrontée aux désordres de la guerre civile ainsi que la situation des marchés et foires médiévaux, ou il décrit le marché des attestations de pèlerinage et le métier de quéreur de pardons, entre autres. Il le fait de manière détaillée, sans craindre la crasse, le sang, la gangrène, et la cruauté, caractéristiques de l’époque.
Après avoir guidé les lecteurs à travers le début du bas Moyen-Age dans ses trois romans sur Guillem d’Ussel, l’auteur les emmène dans ce qui en est la fin, avec ce recueil et les trois romans (sur la guerre des trois Henri) qui y sont associés. Alliant toujours plaisir et apport culturel, "Récits cruels et sanglants" ne peut que satisfaire l’amateur de policiers historiques.
Récits cruels et sanglants, Jean d'Aillon