lundi 31 octobre 2011

"Who fears Death " gagne le World Fantasy Award


"Who fears Death", le très original ouvrage de fantasy de Nnedi Okorafor vient de gagner le World Fantasy Award 2011. L'annonce sur son propre blog est ici, et ça me fait vraiment plaisir pour elle, sur un plan humain (voir son post) au moins autant que littéraire.

Congrats Nnedi ! Waiting for the next one.

Hé, ho hisse ! Hé, ho hisse !


Soyons clair. Je ne connais presque rien à la littérature russe, même la plus classique. J’aurais donc eu le plus grand mal à décrypter l’hommage à la littérature russe que constitue "La loi des mages", si j’avais été assez fol pour m’y essayer. Je suis donc entré dans ce premier tome d’un long roman avec la candeur d’un béotien, en supposant qu’un roman écrit par une créature bicéphale dont l’une des têtes s’appelle Gromov ne saurait me décevoir.
Seconde mise au point. Ayant fini le livre, je lis la 4ème de couv, qui m’inspire une pensée émue pour tous les malheureux adolescents férus de fantasy qui ont acheté "La loi des mages" en croyant qu’ils allaient lire les aventures de Gandalf et Saroumane poursuivis par un Nazgul, ou mieux, de Richard Rahl et Kahlan fuyant l’empereur Jagang. Mauvaise pioche, buddies.
J’ai lu quelques romans russes dans ma vie, quand même, au maximum cinq. J’en ai tiré quelques lois générales sur la littérature russe (n’ayons peur de rien) qui s’appliquent me semble-t-il à cet ouvrage. D’une part, c’est une littérature dans laquelle la Nature est très présente. Pas celle des verts et/ou des bobos, mais une force primordiale fondamentalement hostile et étrangère. La forêt notamment, omniprésente, est le lieu de l’effroi (« la sauvagerie ») qu’elle n’est plus en Occident depuis la fin du Moyen-Age. Ensuite, c’est une littérature de la lenteur. Les territoires sont immenses et il faut longtemps pour les parcourir ; les Bateliers de la Volga se trainent péniblement vers un horizon qui n'est jamais plus proche. Je crois que ça donne une résistance à la durée que nous ne possédons pas ici, et que cette résistance est attendue du lecteur, avec des livres lents, à lire dans le Transsibérien. Enfin, tout y est plus décrit, plus imagé, plus théâtral, jusqu’aux dialogues comportant des oppositions langagières très marquées entre le peuple au parler rustique, bourru, et sans aménité (rappelant un peu les Poilus de Barbusse dans Le feu), et la langue simplement correcte, mais qui paraît châtiée par comparaison, des aristocrates. Rien n’est dit simplement dans les romans russes que j’ai pu lire. J’ai toujours eu l’impression que la littérature russe était faite pour être déclamée. Prenez « La Route », de McCarthy, et vous aurez le contraire exact de l’idée que je me fais de la littérature russe.
Dois-je dire aussi qu’on y boit plus que dans toutes les autres littératures réunies ?
Concernant "La loi des mages", qu’en est-il spécifiquement ? Dans une Russie uchronique d’Ancien Régime, deux mages, ex bagnards et déportés (l’exil intérieur cher aux soviétiques) sont victimes d’une machination qui les emmènera à traverser le pays et à revoir leur allégeances. Ces mages sont des hommes et femmes aux pouvoirs surhumains, membres d’organisations criminelles structurées et très hiérarchisées qui quadrillent le pays (fantasme de mafia russe sur lequel je fais confiance aux auteurs). Ils sont « supervisés » par un service spécial de contrôle des mages, les « Barbares », tout aussi organisé et hiérarchisé. Les agents de ce service, résistants aux pouvoirs des mages, sont capables de les détecter, même après leur passage. L’organisation, qui m’a rappelé l’Okhrana, agence de renseignements mais aussi d’actions clandestines, a son propre agenda visant, semble-t-il, à régler le problème « mage » de manière définitive. La déportation de Drouts et Rachka, dans un village misérable, ne durera donc que peu de temps car des évènements plus grands qu’eux les rattrapent et les happent. Buts secrets, guerre des voleurs (?), volonté de survie, s’entremêlent pour former la trame du roman, autour des deux mages, de leurs deux disciples, et d’un étrange chef des « Barbares ». Autour de ces personnages principaux gravite la société russe : moujiks abrutis par l’alcool et la misère, femmes seules ou presque essayant de nourrir des tombereaux d’enfants, « prostituées » rurales motivées par la faim ou l'ennui, popes bien peu orthodoxes, bandits cruels, roms filous, employées de l’administration impériale, tatillons et bornés. Tout cela n’est guère reluisant. Et ce n’est guère mieux dans les villes, même si c’est plus policé. Dans ce monde, vivre comme un chien est la norme, et mourir de mort violente une occurrence pas si rare que ça.
La narration de la première partie, à la deuxième personne, donne l’impression d’une inéluctabilité, d’évènements imposés de l’extérieur et simplement décrits, sans prise possible par ceux qui les subissent. Des phrases courtes, successives, souvent nominales, placent le lecteur dans une sorte de transe hypnotique due à l’effet de litanie amené par la scansion qu’impose le style. La transe fonctionne et entraine le lecteur le long d’une sorte de cadavre exquis où chaque phrase vaut plus par son harmonie avec son entourage immédiat que par son rôle, somme toute minime, dans l’intrigue générale. Et, étonnamment, ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style réussit à passionner car il y a un fil rouge, bien visible, qui tire le lecteur de page en page vers la fin, provisoire, de ce qui est malgré tout une histoire mystérieuse et intrigante. Dans la seconde partie, la première personne est plus présente, témoignant d’un retour aux affaires des personnages, même si c’est au travers de leurs disciples.
Le monde de "La loi des mages" est dur, presque barbare dans sa cruauté. Les sentiments, souvent frustes, y sont exacerbés et les actes extrêmes. Il est gris, froid, et il n’y a que dans les fêtes, autour de l’alcool qui grise et de la nourriture habituellement trop rare, qu’on y trouve un peu de chaleur, fugace, car les fêtes finissent souvent mal, rappelant que le bonheur ne peut être que transitoire.
A qui faire confiance ? A qui s’allier ? Que faire pour survivre et échapper à l’épée de Damoclès toujours présente de la corde ? Que veut l’administration ? Quel est le rôle de tous ces gens si interchangeables qu’ils ne sont souvent nommés que par leur titre, pompeux et ronflant au possible ? Voici quelques-uns des enjeux de ce premier tome, car, l’ai-je dit, il en faudra un second pour conclure et dénouer tous les fils de la machination dont sont victimes autant qu’acteurs les personnages du roman.
"La loi des mages" se lit d’une traite dans un état second. Il est donc à déconseiller à toute personne qui ne saurait pas se mettre dans ce genre d’état. Mais quel plaisir pour les happy few.
On notera la belle couverture de Christophe Dubois, entre Ostruce et Bilal, qui saisit parfaitement l’ambiance du roman.

La loi des mages, t1, Henry Lion Oldie

PS : Merci aux traducteurs pour cette découverte.
PPS : Les connaisseurs de la littérature russe sont invités à corriger mes inepties en commentaires.


CITRIQ

dimanche 30 octobre 2011

Time and tide wait for no man

Quoique...


Bien passés à l'heure d'hiver ?

vendredi 28 octobre 2011

Le nombre de la Bête


"Prophétie" est le quatrième volume des enquêtes de Matthew Shardlake, avocat vivant dans le Londres d'Henry VIII. J'ai déjà écrit que j'aimais bien cette série dans ce billet, et celui-là. Le polar historique anglais médiéval est un divertissement agréable et reposant entre deux ouvrages SFFF. C'est un espace-temps que je connais tellement que j'ai l'impression de lire du contemporain et que ça ne demande aucun effort de visualisation.
Dans cette nouvelle installation, Sansom met en scène un sérial killer, ce qui est original dans un polar médiéval. Obsédé par l'Apocalypse, il reproduit l'épisode des sept coupes. L'enquête pour le retrouver est longue et difficile, tant à l'époque il n'y a pas d'analyses ADN, d'interceptions téléphoniques, de bases de données administratives.
Par delà le plaisir de l'énigme, je vois trois intérêts culturels à lire ce roman. D'une part, découvrir le monde sinistre des asiles d'aliénés, lieux de relégation pour riches malades mentaux, à travers la visite de Bedlam, le plus ancien au monde. D'autre part, plonger dans la terreur religieuse qui accompagna les valse-hésitations d'Henry VIII entre réforme et catholicisme, et voir comment les politiques utilisent la religion pour servir leurs intérêts diplomatiques et/ou militaires. Enfin, être témoin de la terreur religieuse ressentie par nombre de réformés qui s'interrogaient jusqu'à la folie sur l'état de leur Prédestination, angoisse métaphysique qui, rappelons-le, fut l'un des facteurs favorisants de l'apparition du capitalisme pour Max Weber.
Apprendre un peu en se distrayant beaucoup, le deal me parait honnête.
Prophétie, C. J. Sansom

lundi 24 octobre 2011

Le côté obscur des Lumières


"Le cimetière de Prague" est le dernier roman d’Umberto Eco. Des années après « Le nom de la rose », Eco refait un grand numéro d’érudition qui éblouit autant qu’il informe. Cet homme m’impressionne.
"Le cimetière de Prague", construit comme les feuilletons d’Eugène Sue auquel il est fait explicitement référence, promène le lecteur dans la face cachée du XIXème siècle. Dominé par les mythes conjoints du Progrès et de l’Unité, ce siècle frénétique est celui où le monde s’ouvre et devient grand. Période de bouleversements sans précédent, le siècle donne le tournis aux hommes comme aux sociétés, et génère les graines des désordres du XXème.
Révolution industrielle, changements sociaux brutaux, apparition des « classes dangereuses », progression de l’athéisme et de l’anticléricalisme, révolution et contre-révolution, progrès scientifique rapide, positivisme et science des sociétés, perte d’influence de l’Eglise, nationalismes et unités nationales, printemps des peuples souvent réprimés dans le sang, sociétés secrètes, spiritisme, obsession du complot, encycliques variées allant de « Humanum Genus » à « Rerum Novarum » dans une tentative du Vatican de s’adapter aux temps en gardant pouvoir et influence. La camisole des Anciens Régimes a sauté, et les sociétés gigotent comme des épileptiques.
Eco crée un personnage fictif, Simon Simonini, au centre de tous les complots et de toutes les conspirations de l’époque. En suivant ce triste sire, le lecteur voit se dérouler sous ses yeux toutes les aberrantes folies d’une époque qui a perdu son Nord et qui le cherche tous azimuts, comme un rat dans un labyrinthe. L’auto-analyse de Simonini, qui a rencontré Freud, est aussi celle d’une époque. Le faussaire Simonini aura donc à faire avec les carbonaris, les garibaldiens, Napoléon III, Alexandre Dumas, les services secrets français, prussiens, russes, qui luttent autant entre eux que contre leur propre gouvernement et leur propre opinion publique (quoi qu’elle puisse être). Mais il fraiera aussi (ou aura à s'occuper) avec les maçons, les anti maçons, les antisémites, les jésuites, les socialistes, les communistes, les psychanalystes, les satanistes, les lucifériens, les illuminés de tous poils, Drumont, Zola, Esterhazy, Léo Taxil et Diana Vaughan, l’abbé Barruel, etc… ; une horde de malades, de mystificateurs, de psychopathes à des degrés divers de pathologie qui conspirent, manipulent, emprisonnent, tuent, et préparent la solution finale, plus par jeu (des trônes) que par véritable conviction. Son chef d’œuvre est la création du « Protocole des Sages de Sion », faux grotesque que beaucoup considèrent encore comme authentique, notamment à l’extrême droite et en terre d’Islam, et auxquels Will Eisner a consacré un magnifique ouvrage dont je recommande la lecture.
Le personnage créé par Eco est ahurissant de vérité. La haine qui dégouline de chacune de ses phrases et de ses pensées est purement stupéfiante (de ce point de vue, le début du livre où il énumère les défauts qu’il trouve à toutes les « races », y compris à ses propres compatriotes, est du grand art). D’autant plus quand l’Histoire nous dit que de tels personnages ont existé et existent encore aujourd’hui. Indifférents à toute humanité, mais surtout indifférents à la vérité, du moment que le mensonge ou l’affabulation servent leur but, ils inventent et véhiculent des théories délirantes qui ne sauraient résister à un examen attentif. Mais qui veut d’un examen attentif ? Ni les commanditaires de Simonini qui savent la plupart du temps qu’il leur fournit des faux, et dont la main droite ne sait souvent pas ce que fait la main gauche, ni le peuple qui veut de l’interdit, du croustillant, de l’inédit. Plus c’est gros, plus ça passe ; « aucun avion n’est tombé sur le Pentagone » ou alors « la CIA était d’accord avec les attentats, ça justifiait la guerre d’Irak faite pour récupérer du pétrole pour Exxon et donner des marchés au complexe militaro-industriel », etc… On ne croit que ce qu’on est disposé idéologiquement à croire. Dans « La culture du pauvre », Richard Hoggart montrait que la volonté, prégnante dans les classes populaires, de ne pas être dupe, pouvait virer à une disqualification à priori de toute vérité, du moment qu’elle venait « d’en haut ». Chacun le sait bien, « ils » nous mentent. La vérité est toujours ailleurs. Ce trait populaire est aujourd’hui, me semble-t-il, général. Chacun se gorge de sa propre intelligence en se posant comme quelqu’un à qui on ne la fait pas. Devant l’air entendu de ceux qui savent qu’ils ne savent rien mais jurent qu’il y a sûrement quelque chose à savoir, je pense souvent à cette réplique du Mitterrand des Guignols : « Imbéciles ».
Dans un autre domaine, et dans « La psychologie de masse du fascisme », Reich affirmait, en substance, que l’Allemagne avait accepté le message nazi car la foule, mystique, aimait croire l’incroyable. C’est la thèse de l’auteur ici. Reich posait aussi la répression sexuelle comme nécessaire à tout système répressif (1). Rien d’étonnant alors si Simonini, comme Drumont sont des impuissants pervers terrorisés par les femmes. Rien d’étonnant si le sexe conduit au dégout et au meurtre. Rien d’étonnant si la mystique (Eco n’en parle pas mais à l’époque on trouve aussi Mesmer, Flammarion, la Golden Dawn, les Antoinistes, Blavatsky, j’en passe et des meilleures) est la forme privilégiée que prend l’hystérie de l’époque. Eco n’écrit-il pas d’ailleurs : « Une mystique est une hystérique qui a rencontré son confesseur avant son médecin. » ?
Par une solide construction historique, un travail de documentation impressionnant, une mise en situation réussie, Eco invite le lecteur à un magistral cours d’Histoire. Il espère aussi lui montrer comment on construit le réel, et l’inciter à vérifier, s’assurer, confirmer que de nouvelles idées ne sont pas juste de vieilles idées recyclées et remises à l’ordre du jour. L’antisémitisme latent et endémique de l’Europe envers le « peuple déicide » n’avait besoin que d’une mise en forme pour actualiser son potentiel. Les antisémites du XIXème, le Protocole, l’affaire Dreyfus, entre autres, ont fourni cette mise en forme avec les résultats qu’on sait.
Une dernière remarque. Certains italiens ont accusé Umberto Eco de sympathie avec son personnage et d’antisémitisme. Combien de neurones le politiquement correct détruit-il chez un homme d’intelligence normale ? Je l’ignore, mais le nombre doit être colossal pour que de telles énormités puissent être proférées. A moins que ce ne soit une nouvelle manifestation du complot judéo maçonnique ;-)
(1) On pourra voir avec profit mon mémoire "La régulation politique de la sexualité : étude de quelques modèles utopiques" ;-)

Le cimetière de Prague, Umberto Eco

L'avis (éclairé) de Cédric Ferrand.

L'avis d'Efelle

CITRIQ

samedi 22 octobre 2011

Succulent


"Flambé" est la quatrième installation de Chew, peut-être la meilleure série comics en cours. Après le très bon Just Desserts, "Flambé" est au niveau.
Chew est sûrement la série la plus déjantée du moment. Ici, nous voyons enfin comment l'épidémie de grippe aviaire, qui a conduit au no poultry act, s'est développée. Mais on rencontre aussi dans ces pages des aliens, la zone 51, un ultra-obèse, un vampire (quand même), des terroristes, des bébés mutants, un poulet ninja, un dictateur nord-coréen, une secte, un chef tyrannique. Et le tout s'enchaine dans une logique implacable. C'est un feu d'artifice d'idées, sans la moindre censure. Layman n'a pas de surmoi ; ça jaillit comme d'un orgue de Staline.
Les graphismes sont superbes et parfaitement adaptés au style du récit. Personnages à trogne, gore, ambiance sombre. Guillory, en geek assumé, truffe ses planches d'Easter Eggs, notamment liés à la pop culture, et c'est un véritable plaisir que de chercher tout ce qu'il cache au second plan. On referme l'album en se disant qu'on aimerait le connaitre personnellement.
Si vous ne devez lire qu'un comic, que ce soit celui-ci.
Flambé, Chew t4, Layman, Guillory

jeudi 20 octobre 2011

Toi zossi, économise 40 euros


Courtissime billet pour adjurer tous les amateurs de BD ésotéricoïde (notamment avec des templiers dedans) d'éviter le tome 3 des Voies du Seigneur qui n'apporte rien d'intéressant et ne décolle jamais au delà d'un vague ennui.
Tant qu'on y sera, on pourra aussi éviter les deux premiers tomes de la série qui ne présentent guère plus d'intérêt.
Refermer ces albums puis y penser deux minutes m'a remis en tête la phrase historique de Margaret Thatcher : "I want my money back".

Les voies du Seigneur, BD, 3 tomes

mercredi 19 octobre 2011

Le malade bouge encore


"Où va l'Amérique d'Obama", est un essai dans lequel Hervé de Carmoy analyse la situation des USA dans le monde changeant de l’après Guerre Froide et de la montée en puissance de l’Asie.
Il commence sur une passionnante ouverture d’Alexandre Adler qui détaille le développement et l’état actuel de la géopolitique des USA, et définit les quatre axes de ce que devrait être la nouvelle stratégie du pays pour le XXIème siècle : le retour du primat de la politique intérieure, la gestion, par containment, de la Chine, le redimensionnement de son armée, l’acceptation du projet européen. De grande qualité, cette ouverture, met en évidence la complexité de toute position géostratégique, loin des simplifications habituelles et des affirmations binaires. Elle montre aussi que tout changement stratégique est long et pénible car les inerties sont fortes, et les alliances difficiles à changer.
Suit le texte de de Carmoy. Les forces et les faiblesses des USA y sont analysées, et la nécessité d’une pérestroïka américaine est pointée. Le modèle de développement qui a fait la force des USA depuis au moins le début du XXème siècle, et sûrement depuis la Seconde Guerre Mondiale est en voie d'épuisement. L’imperium fondé sur la puissance économique, appuyée sur un dollar « as good as gold », et la suprématie militaire, donc diplomatique, est entrée en déliquescence. L’armée, étirée à l’extrême, est à la limite de son possible, le dollar baisse lentement mais sûrement, l’économie a connu une crise presque sans précédent, le système financier est largement hors de contrôle. La puissance politique du pays se ressent de toutes ces avanies et oblige les USA à repenser leur posture. Dans ce moment de bascule, c’est à une analyse stratégique forces/faiblesses/opportunités que se livre l’auteur, à travers cinq thèmes principaux.

La démographie : les USA sont en passe de ne plus être un pays majoritairement blanc. L’immigration latino et asiatique transforme le pays en profondeur (de manière différenciée, l’intégration se faisant à un niveau plus élevé pour les asiatiques). Mais les blancs restent dominants, tant économiquement que politiquement. Et, dans le même temps, les USA ne parviennent plus à attirer suffisamment de cerveaux pour nourrir innovation et croissance. Dans le peuple, inégalités sociales et tensions persistent alors que, dans l’élite, un égalitarisme politiquement correct est la règle indiscutée (notons que dans le cas général les américains ne sont pas un peuple égalitariste). Les USA devront parvenir à rénover le rêve américain pour attirer de nouvelles populations tout en assurant des opportunités d’ascension sociale à ses immigrés afin de recommencer à être le pays qui attire les élites du monde (qui innovent) et le lumpenprolétariat d’Amérique latine (sans lequel l’économie américaine ne peut pourvoir ses emplois non qualifiés). Ils l'ont fait en grande partie par l'endettement. Il va falloir trouver autre chose.

Le système financier : le système financier américaine est au bord du gouffre après avoir fait sauter progressivement toutes les règles prudentielles héritées de la crise de 29, et avoir innové au delà du raisonnable, en délaissant le métier traditionnel de la banque pour se droguer aux marchés financiers et à leurs résultats incroyables. Il est indispensable de réformer en profondeur le système en y ramenant des règles éthiques et des hommes qui les portent, et en se recentrant sur le métier traditionnel du secteur bancaire, le financement de l'économie.

L’innovation : les USA ont été pendant longtemps sur la frontière technologique. Ca peut devenir moins vrai dans un avenir proche. Concurrencés par l’Inde et le Chine dans la production d’ingénieurs et de docteurs, nantis de capital riskers échaudés par les pertes de la crise récente, ainsi que d’un Etat fédéral moins enclin que par le passé à financer en sous-main la recherche en dépit de ses affirmations libérales, les USA risquent de ne plus être le moteur du progrès technique qu’ils furent. Il leur faut réactiver l’immigration de cerveaux qui caractérisa les années 50 par exemple, réparer un système de financement des entreprises innovantes qui a longtemps été le meilleur du monde, et remettre l’Etat dans le jeu de l’innovation, y compris en finançant la recherche spatiale ou militaire, ce qui a toujours été son faux nez.

La politique étrangère : la doctrine Monroe était isolationniste (traditionnellement, aux USA, la politique étrangère a pour but ultime la sécurité). Les USA s’en sont progressivement détournés. Vont-ils y revenir ? La Guerre Froide terminée, sans véritable adversaire militaire, les USA devraient se recentrer sur leur continent, diminuer la taille de leur (dispendieuse) armée, accepter le multilatéralisme. Ils ne peuvent retrouver leur puissance mondiale qu’en récupérant la force économique à l’intérieur de leur frontière.

L’armée : l’armée américaine a été organisée et calibrée pour faire face à la Guerre Froide. Cette doctrine ne peut perdurer. Elle a besoin aujourd’hui de plus de spécialistes, de plus de matériels hi-tech (notamment de surveillance électronique), de moins d’hommes en armes, et de plus de forces spéciales sur le terrain, renseignant et intervenant. Elle a aussi besoin de moins de matériel (qu’on pense aux bombardiers nucléaires qui ont volé 24 heures sur 24 pendant toute la Guerre Froide au cas où…), mais de matériel plus efficace, car plus précis voire automatiques, dans les combats de contre-insurrection ou les situations de déséquilibre du fort au faible.

De Carmoy considère donc que les USA peuvent conserver leur puissance en se transformant, en osant affronter une pérestroïka. Rien ne dit qu’Obama ou ses successeurs parviendront à prendre ces virages, car les intérêts et les résistances sont forts, mais, pour l’auteur, il n’y a pas d’autre voie pour éviter le déclin.
"Où va l'Amérique d'Obama" est un ouvrage fort intéressant qui mêle politique intérieure et géopolitique, tant les USA ne peuvent exister hors du monde, et tant tout mouvement des USA créent des vagues qui font bouger le monde. Mon seul bémol est la place peut-être excessive donnée par l'auteur aux aspects bancaires dans ses analyses.
Où va l'Amérique d'Obama, Hervé de Carmoy, Alexandre Adler

Lu dans le cadre d'un Masse Critique Babélio.

vendredi 14 octobre 2011

Démonianthropie


"Cytheriae" est le second roman de Charlotte Bousquet à se dérouler dans l’Archipel des Numinés, après "Arachnae". Il a reçu le prix Elbakin 2010 et le prix Imaginales 2011. Et pourtant j’ai préféré "Arachnae" dont il faut lire la chronique ici. Comme quoi…
Principauté de Cytheriae, dans l’Archipel. L’organisation politique et sociale est sensiblement la même qu’à Arachnae. Une Princesse, vieillissante, trois Moires, voix et vouloir supposé de la déesse Lune, une aristocratie parasitaire, un petit peuple actif, et une zone de relégation, peuplée de réfugiés d’une autre principauté pestiférée. Et, un peu comme dans Arachnae, une série de meurtres suscite l’intérêt de membres de la Garde.
"Cytheriae" raconte plusieurs intrigues parallèles, qui ne se déroulent pas toutes sur le plan matériel. Le lecteur aura à faire à une vengeance magique, à une situation insurrectionnelle, à un secret d’Etat, et à une guerre entre non humains. Les évènements décrits dans Arachnae ont de l’écho à Cytheriae, et on envisage avec ravissement une fresque à grande échelle éclairant la totalité de l’Archipel et de la guerre mystique qui semble s’y jouer.
Le thème central de "Cytheriae" est le souvenir, le remords, et le pouvoir qu’ils possèdent (rappelant l’excellente nouvelle La stratégie de l’Araignée). Le personnage principal est hanté par son passé. Les souvenirs servent d’arme. Ils corrompent aussi, et poussent à la folie un homme simple. Ils sont enfin matérialisés dans le personnage de la Bête, remords vivant de la cité et preuve tangible des fautes de sa souveraine, la Pasiphaé des Numinés. C’est aussi un roman de la névrose. Névrose de l’héroïne qui dit être morte une fois, obsessions amoureuses non réciproques qui tournent à la déraison. Perversion d'un désir détourné d'un objet humain. Rien d’étonnant si l’auteur cite Freud en exergue.
C’est aussi un roman qui dit l’insensibilité des puissants à la misère sociale et le sort peu enviable fait aux étrangers. Il est de fait plus politique qu’"Arachnae", notamment du fait de l’intervention d’une presse qui dénonce puis est contrainte à la clandestinité et aux libelles, tout en l'étant moins car on ne voit pas comment décident les puissants. On ne voit que le résultat de leurs décisions qui se manifestent ici par la manipulation de la foule et le sacrifice du bouc émissaire.
"Cytheriae" enfin décrit un monde en décomposition qui rappelle la Venise architecturale, brillante on stage et pourrissante backstage, mais aussi un film comme "Blue Velvet" dans lequel la corruption est dissimulée derrière l’image sans tache d’une petite ville américaine proprette. Les principautés sont vieilles, usées, injustes, et la splendeur de leurs palais ne suffit pas à cacher que le temps du changement arrive.
Sur le fond donc, il y a de la matière. Pour la forme, elle est toujours d’aussi grande qualité. Vocabulaire riche, à la limite de la préciosité (positif sous ma plume), poèmes, extraits de pièces de théâtre, libelles qui ressemblent à des fables de la Fontaine, "Cytheriae" a été écrit par quelqu’un qui sait écrire. Ce texte est un plaisir pour les yeux, du même genre que celui qu’on peut avoir en admirant un beau tableau ou une belle statue.
Et pourtant j’ai préféré "Arachnae". Je serais tenté de dire : « Qui trop embrasse, mal étreint ». Il y a trop de points de vue dans "Cytheriae", trop de niveaux de réalité, et ils alternent trop vite. "Arachnae" était tendu par l’enquête de son héroïne qui faisait le lien entre les différents protagonistes. Ici il y a trop d’enjeux distincts, parfois indépendants (l’intervention du noble d’Arachnae est, de ce point de vue, significative), trop de niveaux d’interventions pour les personnages (entre l’enquête de terrain du nécromant et son enquête magique par exemple). La narration est, de ce fait, heurtée et les liens entre les différents évènements un peu trop lâches pour que le lecteur ait le sentiment qu’il ne quitte un aspect de la réalité globale que pour aller vers un autre de ses aspects. On peut écrire de multiples fils, comme George RR Martin, mais il faut alors se donner une longue narration. "Cytheriae" est trop court pour tout ce qu’il aborde. C’est dommage. Il n’en reste pas moins un roman très bien écrit qui fait avancer le lecteur dans la compréhension de ce qui est en jeu dans l’Archipel des Numinés. Dans un monde où le style est trop souvent sacrifié à une spontanéité de mauvais aloi, le cycle des Numinés est une respiration agréable et bienvenue.
Cytheriae, Charlotte Bousquet

CITRIQ

mercredi 12 octobre 2011

Je est un autre


Tome 3 de l'adaptation BD du "Do androids dream of electric sheep" de Philip K. Dick. Après un tome 2 mettant Deckard en action, le 3 est celui des doutes et des questions.
Au coeur du développement du roman, le lecteur se retrouve en territoire dickien connu, assez loin du film de Ridley Scott. Faux semblants, questions d'identité, doutes sur la sienne propre, la barrière entre humains et androides se fait floue. Dans un monde où les souvenirs peuvent être implantés, il est difficile d'être convaincu de sa propre humanité, surtout quand il est patent que certains androides ignorent leur condition. Qu'en sera-t-il de Deckard ?
Sur le texte, toujours rien à dire, c'est celui de K. Dick intégralement.
Trait et couleur restent de bonne qualité mais, l'action se passant presque intégralement en intérieur, il se banalise en perdant de son particularisme post-apo dickien.
L'adaptation est toujours passionnante à lire, grace à son matériau de base, à savoir un texte décrivant un monde riche et détaillé, dans lequel se passe une histoire prenante, prétexte à de nombreux questionnements sur humanité et identité. Comme toujours, K. Dick impressionne.
Do androids dream of electric sheep ? tome 3, d'après Philip K. Dick, adapté par Tony Parker

lundi 10 octobre 2011

Sword to plowshare


C'est un tueur-né dont on a fait une arme invincible. Longtemps sa puissance de combat n'a été égalée que par sa détermination amorale à vaincre à tout prix. Ce n'est plus vrai. Plusieurs dizaines d'année après la guerre apocalyptique qui a permis aux super-villains de prendre le pouvoir en éliminant presque tous les super-héros, Logan (Wolverine) n'est plus qu'un vieil homme fatigué et anéanti. Porteur d'un terrifiant secret, il s'est juré de ne plus jamais combattre. Marié, père de deux enfants, il tente de survivre sur une petite ferme dont il paie le loyer exorbitant aux enfants du clan Hulk. Contacté par un Hawkeye (atteint de glaucome) aussi vieux que lui pour une mission de transport, il n'accepte, à condition de ne pas combattre, que pour payer au clan Hulk des dettes dont le non-paiement signifie la mort. Tous les deux vont traverser une Amérique en ruines pour livrer un peu d'espoir à Washington.
"Old man Logan" est une BD dure, dans la veine de ce qu'a déjà fait Mark Millar sur The Authority ou Judge Dredd. Elle est surtout riche en rebondissements. Les deux héros vieillissants vont de déception en déception, de drame en drame, dans un chemin de croix qui verra la renaissance douloureuse de Wolverine.
Les graphismes, fins et détaillés, servent à merveille l'histoire en n'occultant aucune blessure, aucune destruction, aucun jet de sang. Les couleurs, très lumineuses, explosent au visage du lecteur, et ne lui laissent aucun repos.
Hardcover grand format, "Old man Logan" est un bien beau comic, traduit et publié par Panini, qui a fait ici un joli travail.
Si on n'apprécie pas les comics, on pourra lire avec profit Le dernier de son espèce, d'Andréas Eschbach, sur un thème très proche.
Old man Logan, Mark Millar, Steve McNiven

L'avis de Philippe Fénot

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

dimanche 9 octobre 2011

Suite (et parfois fin)

Trois albums aujourd'hui. Trois suites, dont l'une est aussi une fin.


Avec "Le dernier roi maudit" Nolane et Roman terminent de fort belle manière le feuilleton de la vengeance des templiers. On y croise Vidocq, en attendant le jour proche où Nolane en fera son personnage principal.



Le tome 2 du Zombies de Bec, Cholet, Champelovier, "De la brièveté de la vie", est d'aussi bonne qualité que le 1. Dur, vif, joliment dessiné, il ne peut revendiquer l'originalité mais se targuer d'être du travail bien fait.



"Complot" est le cinquième tome de l'adaptation de "L'assassin royal" de Robin Hobb en BD. Elle a les qualités et les défauts des romans. J'aime sa profondeur psychologique, mais certains pourront trouver la progression trop lente. Qu'on sache seulement que c'est dans ce tome que Royal fait monter en puissance ses funestes entreprises.

L'assassin royal, t5, Gaudin, Picaud
Zombies, t2, Bec, Cholet, Champelovier
Alchimie, t2, Nolane, Roman

mercredi 5 octobre 2011

I need lunch


I need lunch, c'est une chanson du groupe punk américain Dead Boys. La groupie qui s'émerveille ci-dessous d'assister à un concert où on crie son nom, c'est Lydia Lunch. Egérie du no wave, comme Nico l'a été de la Factory, Lunch promène sa carcasse dans le milieu underground, de New-York à Los Angelès, en passant par New-Orleans. "Paradoxia" est son journal, une autobiographie à la dureté assumée.
Sexe, drogue, alcool, un peu de go-go et de prostitution, mecs de passage, coups rapides, squats, vols, sont les mots qui décrivent la vie de Lydia dès son arrivée à New-York à l'âge de 16 ans, fuyant un père incestueux et violent, et un avenir bouché. C'est ce dont parle le livre.
L'ouvrage a trois qualités majeures. D'une part, Lydia n'essaie jamais d'arranger son histoire ou de se donner le beau rôle. Sans s'apitoyer, elle décrit une vie dangereuse et excitante dans laquelle elle cherche l'adrénaline, qui est sa drogue principale, et l'exorcisme, par la répétition, jusqu'à l'écoeurement, des tourments fondateurs de son enfance. Elle dit sa froideur, son calcul, son égoïsme, comme peu oseraient le faire. D'autre part, Lunch décrit en peu de mots, mais fort bien, la saleté et la corruption urbaine. Et la ville n'est pas seulement répugnante. Même les institutions, en particulier les urgences qu'elle fréquente souvent, y sont dysfonctionnelles. Glauque à souhait, par moment son style rappelle le splatterpunk, a fortiori lorsqu'elle décrit New-Orleans, antre de Poppy Z. Brite, même si c'est Hubert Selby Jr. qui fait son panégyrique. Enfin, Lydia a une manière concise et précise de croquer une personnalité en quelques paragraphes qui font de ses amants des personnages immédiatement réalistes et incarnés.
Les deux gros défaut du livre sont, d'une part une accumulation de scènes de sexe très détaillées (dans la première moitié du livre) qui lassent par leur répétition, d'autre part l'absence de tout ce qui fait qu'elle est connue, c'est à dire sa musique, sa poésie, ses contacts avec le milieu punk au moment du bouillonnement du CBGB, etc... La vie de Lydia, telle que narrée dans "Paradoxia" pourrait être celle de n'importe quelle junkie nymphomane, alors qu'elle est loin de n'être que cela.
On peut écouter la dame ici, avec Big Sexy Noise.
Mais si on trouve que Mademoiselle Lunch est trop méchante, plus même que Gromovar, on peut écouter ça à la place.
Paradoxia, Lydia Lunch

Livre lu dans le cadre d'une Masse Critique Babélio.

lundi 3 octobre 2011

Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples


Un livre aussi personnel que “Rêves de Gloire” ne peut faire l’objet, me semble-t-il, que d’une chronique qui l’est aussi. Alors, c’est parti.
Rêves de Gloire” est un pavé de 700 pages dans lequel RC Wagner revisite et réinvente l’histoire de la guerre d’Algérie et de l’indépendance subséquente, ce non-dit central de l’Histoire contemporaine de la France, ce passé qui ne veut pas passer. Uchronique, “Rêves de Gloire” utilise un point de divergence principal : De Gaulle est mort dans un attentat en 61, tout ce qui suit sur le plan politique est donc très différent de ce que nous connaissons. Il y a une seconde divergence au moins aussi importante dans le récit de Wagner : Tim Leary introduit la Gloire (in the sky with diamonds ?) en France au début des années 60 ce qui donne naissance au mouvement vautrien, hippies avant l’heure qui feront florès dans l’Algérois. Si l’on cherche un résumé plus détaillé, le Net en regorge, et je suis toujours aussi dubitatif devant cet exercice.
Disons-le tout net, “Rêves de Gloire” est le fruit d’un énorme travail et ça se sent. Le fond historique est conséquent et très détaillé. Mouvements, personnages, sortent du fond des âges et reviennent s’adresser à nous (quand ai-je entendu parler de Messali Hadj pour la dernière fois ? ça fait un sacré bout de temps). Wagner rend parfaitement la complexité de la situation politique. Le conflit, central, entre indépendantistes et métropole, n’occulte pas les conflits qui agitent en interne les indépendantistes, les algériens de base (parfois sur des bases ethniques ou religieuses), les pieds-noirs, les métropolitains. Il n’y a pas deux camps, il y en a une infinité, aux valeurs et aux objectifs divergents. La guerre coloniale est aussi montrée comme imbriquée dans un ensemble de mouvements géopolitiques qui sont loin de ne concerner qu’une France dont le rôle mondial s’amenuise. Les deux superpuissances s’intéressent au sort de cette terre, ainsi qu’un grand nombre de pays plus modestes, l’Espagne par exemple. Le lecteur, éclairé, sortira du roman avec l’impression, juste, que la situation était un vrai merdier que personne ne contrôlait et que peu pouvaient se vanter de comprendre dans les moindres détails. Il sera peut-être devenu aussi paranoïaque que les populations locales qui avaient fini par voir des barbouzes partout (souvent à juste titre).
Pour ce qui est du décor, “Rêves de Gloire” décrit avec une économie de détails la ville d’Alger. Il est léger dans les descriptions, mais parvient néanmoins à rendre les paysages et les ambiances de la ville. Du beau travail que cette évocation.
Au-delà de cet immense travail de documentation et de remise au jour d’une réalité oubliée ou occultée, la qualité principale, je dirais le tour de force du roman, est d’avoir réussi à donner la parole à tous les protagonistes du conflit. Aucun point de vue n’est négligé, et nous entendons la voix de chacun : algériens arabes, ou kabyles, ou mozabites, membres du FLN ou simples villageois, sympathisants ou opposants à la rébellion, européens d’Algérie (français mais aussi italiens ou espagnols) plus ou moins militants et/ou motivés par l’Algérie Française, groupes racistes ou non, soldats du contingent, légionnaires, métropolitains. Il n’y a pas de gentils ni de méchants dans “Rêves de Gloire”. Il y a quelques purs et quelques salauds, mais il y a surtout des gens normaux qui font ce qu’ils croient juste et peinent à savoir ce qui le serait. Cette question est toujours délicate, elle l’est encore plus dans la situation de confusion qui était celle de l’Algérie de ces années-là ; d’autant que la simple survie était parfois incompatible avec la justice. “Rêves de Gloire” est de ce point de vue le panorama le plus exhaustif que j’ai jamais vu ou lu sur la question algérienne, même si, par la force des choses, il n’est pas le plus clair. Chacune de ces très nombreuses personnes parle avec sa voix, ses mots, son style. Chacune apporte son fragment d’une vérité si grande qu’elle est inconnaissable. L’auteur passe sans cesse avec brio de l’une à l’autre, comme un imitateur quittant une défroque pour en enfiler une autre, comme un Brachetti de la plume. C’est bien fait, sans fausse note.
L’auteur rend aussi hommage à des dizaines de gens, ne serait-ce qu’en leur offrant une apparition dans son texte. J’ai attrapé beaucoup de références, j’ai dû en rater pas mal aussi. Parmi tous ces illustres personnages réels qui tiennent compagnie à ceux créés par Wagner, j’ai aimé rencontrer le malheureux Pete Best, d’une certaine manière vengé, ou Martin Birch dont je voudrais rappeler à l’auteur qu’il a aussi produit Iron Maiden ; Albert Camus écrit une uchronie, dans une mise en abyme entrelardée au fil du roman, et il est plusieurs fois question de Boris Vian. Wagner écrit même un passage d’une rare finesse, que je veux citer ici tant il m’a fait penser à un autre de Vian que j’aime beaucoup (un autre avec un pourboire et un menteur) : « De toute manière, lancer la Bombe, c’est une sacrée responsabilité, et il faudrait être cinglé pour le faire sans avoir les moyens d’affronter la riposte inévitable. C’était sans doute pourquoi ceux qui ont fait exploser celle du 7 juillet ont préféré la poser… »
Enfin, j’ai souri plusieurs fois en entendant des mots qui m’ont rappelé des gens et des moments. Entendre parler de Limiñana, de tchoutchouka, de la grande Zohra, de Belcourt, même du trésor perdu du FLN (et j’en passe) dans un contexte sérieux (Parce que, dans “Rêves de Gloire”, RC Wagner arrive à ne pas ricaner), et pas dans la bouche de Robert Castel, était agréable ; il ne manquait que la boutade sur le cimetière de Bône. Cet aspect me concerne, mais je ne crois pas que beaucoup de lecteurs aient la même madeleine.
Donc, “Rêves de Gloire” est un bon livre. Mais, est-ce un livre que j’ai aimé lire ? La réponse est loin d’être un Oui franc et massif.
Le roman est à mon avis bien trop long. C’est son défaut majeur, il a facilement 200 pages de trop. La réécriture de l’histoire du psychédélisme a alourdi le roman et a failli me faire mourir d’ennui. Les histoire du rock (réel) me gonflent déjà rapidement par leur enfilement de noms, de titres, et de lineups (et pourtant le sujet m’intéresse), alors l’histoire fictive de concerts et d’albums fictifs… Sans parler des longues bios de groupes imaginaires. On m’objectera peut-être que ce sont des éléments d’uchronie culturelle et de contexte, mais on peut faire plus varié, sans fixation obsessionnelle sur un mouvement musico-culturel. C’est ce que fait John Brunner dans « Tous à Zanzibar » par exemple. L’histoire des vautriens m’a partiellement gâché l’histoire de l’Algérie alternative. Je l’aurais tellement plus aimée sans. (Qui plus est, je suis viscéralement du côté des punks, je n’arrive pas à prendre les babas et leurs rêves au sérieux, et j’ai regardé les collectifs décrits par Wagner avec un mélange amusé de sidération et de commisération. Mais ça c’est mon patos (l’auteur appréciera l’orthographe)).
De plus, Wagner utilise de nombreuses autres divergences historiques dans son texte (attaques nucléaires, Lune, canal de Suez, etc…), mais il n’en fait rien. C’est dommage et déroutant. Que font-elles dans le roman alors ?
L’enquête autour du disque qui tue m’a vite fait penser à Ring. Ce n’était sûrement pas le but, et ça l’a décrédibilisée. Mais il est vrai qu’utiliser un vinyle comme fil rouge était certes original mais désespérément empêtré dans cette histoire vautrienne dont j’ai dit plus haut ce que j’en pensais. Sa résolution est de plus, comment dire, simplette. Avec une autre intrigue centrale et un autre personnage principal, “Rêves de Gloire” aurait pu être un chef d’œuvre. Il avait ce qu’il faut pour.
Enfin, et sans jouer au jeu de l’autobiographie ou pas, certains tics de l’écrivain transparaissent dans le roman et je crains qu’ils n’aient une date de péremption très proche. Les allusions militantes au partage de fichiers ou à la « nation de propriétaires » risquent fort de vite devenir obscures. L’auteur s’est fait plaisir, c’est son droit, mais il prend le risque que certains passages deviennent rapidement private joke.
Au final, “Rêves de Gloire” est un assurément un livre impressionnant mais il n’a pas vraiment été d’une lecture agréable, la faute à une bande de babas sous acide.
Rêves de Gloire, Roland C. Wagner

CITRIQ

samedi 1 octobre 2011

Le garçon perdu


Sortie du premier tome de la nouvelle série de l'excellent Luc Brunschwig, auteur entre autres du Pouvoir des Innocents et de ses dérivés.
"Urban" raconte l'histoire de Zach, un garçon un peu naïf, un peu péquenot, qui entre dans la "police" de Montplaisir, le plus grand parc d'attraction de l'univers avec ses 18 millions de visiteurs quotidiens.
Animé (contrôlée discrètement) par une Alice et un Lapin Blanc virtuels, Montplaisir est un peu le parc d'attraction de Pinocchio, un immense lieu de plaisir qui cache l'antre de la perdition. A Montplaisir, le public, déguisé, peut trouver tout ce qui le distraira, de Mickey aux peep-shows en passant par une justice transformée en réality-show. Il reviendra à Zach de mettre à jour la pourriture cachée sous le clinquant.
Malgré les limites d'un premier tome, forcément d'exposition, "Urban" prend le lecteur à la gorge. Difficile de ne pas être ému par Zach, dont le rêve de justice se heurte à une réalité sordide, par Ishrat, la liftière presque nue à la peau couverte de logos de marque, par Isham, le jeune cador de la police au destin tragique. Ces trois se frottent et se blessent, ignorants de la présence d'autres acteurs au rôle encore trouble, tel le jeune garçon Niels.
Le graphisme, apparemment sketchy mais très détaillé, fourmille d'Easter Eggs, donnant une richesse rare au lieu décrit. L'aspect légèrement brumeux amené par la colorisation évoque l'ambiance du Blade Runner de Ridley Scott, ce qui n'est pas pour me déplaire.
On referme ce volume avec un sentiment de malaise et de satisfaction. Malaise pour les héros malheureux de cette anti-aventure, satisfaction d'avoir partagé un moment leur histoire.
Urban, t1 Les règles du jeu, Luc Brunschwig, Roberto Ricci