jeudi 31 mars 2011

Brujah rulez


Nouvel album d'Olivier Peru, qui devient, au fil des oeuvres, l'un de mes scénaristes préférés, avec Christophe Bec. "Nosferatu", série publiée chez Soleil (!) et dont le premier tome est titré "Si vis pacem", conte une histoire de vampires antédiluviens, de guerre entre clans , d'organisations secrètes qui luttent contre eux pour protéger les simples humains.
Dans une Bombay noyée sous la mousson s'éveille un mal ancien qui trouve son origine dans la Rome de Néron et sa dépravation. Terrifiés par ce réveil inattendu, ses "enfants", qui l'ont trahi, tentent de l'éliminer avant qu'il ne se venge. Mais, au milieu des loqueteux des bidonvilles, le plus vieux des vampires fonde une nouvelle cour des miracles.
L'ambiance de "Si vis pacem" m'a fait penser au superbe Calcutta, seigneur des nerfs de Poppy Z. Brite. Pluie, boue, lèpre, et déliquescence. Ou à Anne rice et ses générations de vampires. Mais surtout j'y ai vu une mise en image fort réussie de la Camarilla. Hiérarchie et moyens quasi militaires, archontes et subalternes, organisation mafieuse de la gent vampirique, tout dans "Nosferatu" me rappelle le jeu Vampire ou, dans un genre un peu différent, le premier Underworld.
L'histoire est rythmée, rapide, plaisante, entre flashbacks et simultanéités contemporaines. Le graphisme colle à merveille à l'ambiance glauque de ces sociétés secrètes et Calcutta est une énorme verrue grise sur la face du monde. La colorisation, enfin, est aussi de grande qualité, comme le montrent la couverture, le traitement des sources lumineuses, ou le soleil voilé de la page 17. Une série à suivre, même pour cette majorité de l'humanité qui n'a jamais joué à Vampire (et qui a bien tort).
Nosferatu, t1 Si vis pacem, Peru, Martino

L'avis d'Efelle

mercredi 30 mars 2011

Quand on sulfate la vigne, on flingue des coccinelles


Après une longue attente, le second volume de la belle série "Mattéo", de Jean-Pierre Gibrat, est sorti. Il est largement à la hauteur du premier, chroniqué ici. Après la Grande Guerre et la fuite en Espagne de Mattéo, le jeune anarchiste espagnol, toujours amoureux de la belle Juliette qui l'a trahi pour un bourgeois, s'embarque, plein d'espoir, pour Pétrograd afin de participer à la Révolution russe. Il y rencontre la belle Léa (décidément !) et beaucoup de désillusions.
Dans une ville en ébullition, où se côtoient tous les révolutionnaires de la planète, le bel idéalisme des anarchistes se fracasse sur le cynisme bolchévik. La brutalité des léninistes vient progressivement à bout de toutes les autres factions, avant de commencer à se retourner contre elle-même dans ce qui préfigure ce que sera la terreur soviétique, ce totalitarisme dans lequel chacun, même le moins suspect, est potentiellement coupable. La fin justifie les moyens, les pertes collatérales sont acceptables, et, comme le dit, parait-il, Arnaud Amaury, au siège de Béziers : "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". Les intellectuels pensent la Révolution, et les pauvres diables qui la font boivent pour se donner du courage, luttent souvent les uns contre les autres, et crèvent au nom d'alliances qui se font et se défont sans cesse, quand ils n'arrêtent pas de plus pauvres diables encore.
Les graphismes de Gibrat sont toujours superbes. J'ai déjà dit tout le bien que j'en pensais dans la chronique précédente.
Comme précédemment, j'attends avec impatience le volume suivant pour un autre lieu et une autre guerre.
NB : Si on veut voir comme les bolchéviks étaient des gens sympathiques, on peut aussi lire Octobre Noir, même si la qualité n'est pas vraiment au rendez-vous de cet album. Grumf !
Mattéo, t.2, Jean-Pierre Gibrat

lundi 28 mars 2011

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Val Univers



Cette semaine, je reçois la très (trop) modeste Val, rédactrice du blog Valunivers, qui est l'un des plus beaux que j'ai vu sous Wordpress. Elle est aussi la mère de la rédactrice d'un blog très documenté sur la reine des chasseuses de vampires, j'ai nommé Buffy.




1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux…jusqu’au néant)

Val, mariée 2 filles (une grande et une petite), un lapin et un lave-vaisselle. Je travaille dans le monde du Web et m’occupe de mettre en place des espaces de vente de magazines. Sinon, je lis pas mal, surtout dans les transports, plus ou moins confortablement d’ailleurs.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

Non, ce n’est pas mon premier blog. J’ai commencé, avec ma grande copine Lolottte, la création d’un site en code html pur et dur (avec l’équivalent de notepad). On a chacune fait le nôtre au même moment. Un grand moment ! Les défauts y sont nombreux mais je le garde pour le fun. J’y parle de travaux manuels et de mosaïque, ma grande passion.
Puis j’ai crée un blog sur le même sujet. Petit à petit j’y ai parlé de mes lectures.
Bien obligée, parce que, sans blague, ce n’est pas beau de vieillir. Ca m’est arrivé de racheter un livre que j’avais déjà lu. Le problème, c’est que j’ai une très mauvaise mémoire des noms et des titres, mais un excellente du texte…bizarre, mais c’est comme ça ☺
Pour éviter que ça m’arrive trop souvent, j’ai commencé à référencer tous les titres lus et donné mon avis. Je pensais d’ailleurs me cantonner à des interjections en tout genre « Super ! » « A lire absolument », « trop nul » « bouhhhh ».

3) Combien de temps y consacres-tu ?

De plus en plus…le plus long pour moi résidant dans l’écriture de ma chronique. Je suis d’un lent ! C’est exaspérant.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

A 99%, oui ! J’essaye de m’y tenir…ne serait-ce que pour éviter la situation développée au 2è point.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Je n’y réfléchis même pas….

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Euh non… Je n’ai aucune caution scientifique ni littéraire. Je n’ai pas de spécialité non plus, juste des envies de lectures et des lecteurs fidèles. On me suit ou pas, cela dépend de mes choix. Je n’ai pas du tout envie de faire l’inverse.

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

Depuis gamine.

8) A quel rythme lis-tu ?

Je crois qu’il ne s’est pas passé un seul jour sans que j’ouvre un livre et ce, depuis que je suis capable d’en tenir un entre mes mains.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

En premier lieu, de l’évasion. Mais il n’y a pas que ça dans la SF. Les écrivains se projettent dans un futur plus ou moins lointain et emportent dans leurs bagages leurs propres peurs, frustrations, idéologies et visions du futur. Ils mettent parfois le doigt là où ça fait mal. Notre rôle est peut-être d’en prendre conscience et de veiller à ce que certaines dérives ne restent que des mots sur du papier.

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Oui…j’ai de la chance. Mes parents étaient de grands lecteurs de SF, ma cadette commence à apprécier le genre et je viens d’offrir à ma grande « Des fleurs pour Algernon ». Mon mari m’a conquise grâce à 2 choses : la musique et sa bibliothèque SF. Malheureusement, il s’est arrêté à Dick. Depuis, aucun auteur ne trouve grâce à ses yeux…Moi je dis qu’il y a eu tromperie sur la marchandise, vous ne croyez pas ?

11) Quel a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

L’occasion, oui ! je n’avais plus rien à lire, et la bibliothèque de mes parents étant à portée de main, j’ai farfouillé dedans. Il me semble avoir commencé par Bilbo le Hobbit, ou Demain les chiens…mais je n’en mettrai pas ma main au feu !

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Avec mes parents, nous avons inventé la lecture commune avant l’heure. Nous attendions avec impatience la nouvelle parution de Dune que nous dévorions un par un.

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Désolée ce sont 3 livres qui me viennent à l’esprit : La route (Cormac McCarthy), Le vieil homme et la guerre (John Scalzi) ainsi que Warchild (Karin Lowachee).

14) Vers quelle genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

Hum, je dirais que la SF post-apocalyptique ou encore le genre dystopie ont toute mon attention. J’aime de voir comment l’humanité arrive à se rassembler, se relever et se reconstruire après une catastrophe ou des années d’oppression.

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Je ne suis pas sûre d’avoir évolué. Je suis comme une enfant à qui on raconte une histoire, je la vis avec mes trippes. Je ne raisonne pas toujours en termes de courant de pensée, d’époque, de mouvement littéraire…

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

On reste en SFFF ? Damasio ! (dédicace pour Guillaume). Plus sérieusement Orson Scott Card, Dick, Stephen King, Isaac Asimov, George RR Martin mais plein d’autres encore !

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lu (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Non ma philosophie de vie est de n’avoir aucun regret. J’ai des envies de lectures non encore satisfaites, mais aucun regret.

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

Je pense avoir tout lu d’Orson Scott Card et presque tout de Stephen King.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Là, on va toucher un souci épineux pour moi. Je suis d’une très très grande timidité. Handicap pimenté par l’agoraphobie et la claustrophobie. Alors les salons, j’évite.
- faire des photos, j’aurais peur qu’on me course pour paparazziaïde,
- des dédicaces, faudrait que j’arrive à ouvrir la bouche et à ne pas baragouiner pour la demander. La seule fois où j’ai réussi à approcher un acteur pour lui demander une dédicace pour une copine, j’ai pris, involontairement notez-le bien, un accent russo-canadien à la sauce british. Mauvais mélange, assez incompréhensif. J’étais la première surprise…mdr
- des interviews, je n’y pense même pas ! j’ai genre le cerveau qui se liquéfie. le disque dur qui se vide. Je suis sûre que si je te croisais dans la rue et que tu me demandais quel livre je suis en train de lire, je serais incapable de te répondre ! Et oui ! mon cas est grave ☺ Mais je me soigne ! Mon prochain but, partir dans la famille Nantaise pour aller aux prochaines Utopiales avec « L’homme qui s’est arrêté à Dick » ! (cf. question 10 pour ceux qui se seraient endormis). Si je vous croise, vous aurez peut-être plus de poids que moi pour le convaincre de lire un contemporain.

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Ah il aura quand même fallut attendre la 20è question pour aborder l’essentiel !
Je vais commencer par Harry Potter. Toutes les filles de ma famille ont lu la saga. On a passé un bon moment. Quand ma mère allait chercher ma cadette à l’école, toutes ses copines venaient autour d’elle pour parler d’Harry Potter. On l’a même surnommé Mamy Potter. Mignon non ? Pour ce qui est des films, j’ai du voir le premier mais pas les suivants Daniel Radcliffe m’horripile. Ce gars joue comme une saucisse.

Quand à la bit-lit, déjà le nom est ridicule…Z’auraient pu trouver autres choses les gars du marketing non ?
Je n’en ai jamais lu ! Parait que des vampires vous sucent le sang avec un érotisme sans nom. De la lecture pour faire vibrer les jeunes filles… Faudra que j’en lise un jour. Histoire de vérifier tout ça ☺
Ce qui me gêne par contre, c’est la confusion de genre qui s’installe. On pousse encore plus dans les rayons les livres SF et fantasy pour faire de la place à ces romans à l’eau de rose à la sauce vampire. Quand je dis que j’aime la SF, on me sort « T’as aimé Twilight ? » Pour le coup, je mordrai !

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

Les trois ! Mon budget mensuel livres étant limité, je rajouterai la bibliothèque (contre laquelle je peste régulièrement pour tenir le plus pauvre rayon SF de la galaxie… mais je les aurai à l’usure !).

22) BD, comics, ou non ?

Cela fait un moment que j’ai envie de me mettre à la BD SF …Efelle m’avait fait une liste. Faudrait juste que je remette la main dessus !

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Oui, cela fait un moment mais oui. J’ai eu ma période Maupassant, Zola, Balzac ou encore Stefan Zweig. J’ai par moment un grand manque de ce genre. Le plaisir des mots et la beauté des phrases…Un jour je reprendrai ces classiques.

24) Tentative de Weltanschauung :

- qu’aimes-tu comme musique ? Tout ce qui est vocal me fascine. Je suis une grande spécialiste des requiem, je suis archi-fan d’opéra et à l’opposé j’ai toujours un bon groupe de Symphonic metal dans mon MP3
- Comme cinéma ? je n’aime pas les films français où l’on passe le temps à se regarder le nombril, ni les histoires d’amour. J’aime les films SF, je commence à en parler sur mon blog et je me cache pour regarder les gros nanars série B de films catastrophes… C’te honte !
- Quel est ton loisir favori ? J’suis une maman sacrément débordée et n’ai pas tellement de loisirs. Quand je peux, je sors ma pince et fait de la mosaïque ou alors je barbouille sur une toile.
- Qui est ton philosophe de prédilection ? Je me sens très proche du courant humaniste en philosophie. Par contre, je n’ai pas de philosophe préféré… Il y a du bon à prendre un peu partout

25) As-tu un Reader ?

Pas encore…D’ailleurs, je passe une annonce, si quelqu’un en à un en trop et cherche à s’en débarrasser…

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui, en format pdf sur mon ordi…pas terrible

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

Je reviendrai sur cette question quand j’en aurai eu un en main pendant quelque temps ☺
L’avenir du numérique, L’avènement du papier sont des sujets qui me passionnent. Je référence pas mal d’articles sur le sujet sur twitter et/ou facebook.

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Vu mon âge, connectée depuis que le mot Internet est arrivée à mon cerveau. J’ai connu les forfaits de 1h30 par mois…délire hein !
Je crois que je ne pourrais plus faire sans.

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Non. De temps en temps, j’arrive à avoir des SP par des intermédiaires. Je n’ose pas demander, et de toute façon, je ne saurais même pas vers qui me tourner. L’échange gagnant-gagnant 1 livre contre 1 critique ne me dérange pas, vu que je ne me sens aucunement liée en cas de déception.

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

En délire ? ouah ! Avec toute cette lumière sur moi, je ne vois rien…Ils déchirent leur chemise tu crois ?





Merci de votre attention. Et n'oubliez pas ! Duck ! And cover !

dimanche 27 mars 2011

Retombées radioactives en hausse aujourd'hui


Sortie en France de l'adaptation BD du "Do androids dream of electric sheep ?" de K. Dick, le roman qui a servi de base au film Blade Runner.
L'adaptation de roman est un art difficile et souvent décrié. Deux arts différents ne peuvent traiter le même sujet de la même manière. Chaque adaptation donne lieu, de ce fait, au tir d'une salve de questions angoissées, posées par les amateurs de l'oeuvre première. Est-elle fidèle, ou pas, à l'original ? Atteint-elle, ou pas, le même niveau d'intensité ? Conserve-t-elle, ou pas, les idées clés ? Le traitement des personnages est-il conforme à celui du roman ? Et quand bien même les réponses seraient toutes "oui", toute mise en image d'un écrit peut décevoir, lorsque l'image montrée ne correspond pas exactement à l'image imaginée, c'est à dire, statistiquement, à chaque fois.
Que dire donc de ce "Do androids dream of electric sheep ?" de Tony Parker ? D'abord qu'avec un nom d'auteur pareil, ce post est mécaniquement SEO ;-) Ensuite, que le roman de K. Dick est très différent du film de Ridley Scott, plus riche, encore plus sombre, moins straight. Le monde est contaminé par des poussières radioactives (au point qu'il y en a des bulletins météo), les extinctions animales sont un point important de la culture, une religion de l'empathie appelée mercérisme est très populaire, mutations dégénérescentes et schizophrénie sont des éléments importants de l'histoire, de même qu'un média télé omniprésent. Dans son chef d'oeuvre cinéma, Scott a conservé l'ambiance et l'enquête, et, narrativement, il a bien fait. Mais, dans le roman, il y a bien plus. Contexte politique, social, environnemental, en déliquescence, mais aussi questionnement sur l'identité et la nature humaine forment la trame riche sur laquelle se développe la traque des Nexus 6. Parker adapte le roman, il peut donc le faire connaitre aux amateurs du film qui ne peuvent ou ne veulent le lire. Il propose la richesse du texte de K. Dick aux lecteurs pressés, ou à ceux, comme moi, qui l'ont déjà lu et n'ont pas le temps de le relire. De fait, il reprend le texte intégral, ce qui en fait une BD à forte charge textuelle, assez statique, dans laquelle la responsabilité de la narration n'est pas confiées aux images. Ca ne me déplait pas. Et la richesse du texte de K. Dick emporte l'adhésion si on est amateur de dystopie. Effet secondaire un peu ridicule de ce parti-pris, les phylactères sont souvent suivis d'encadrés comprenant le texte "dit-il", texte qui était logiquement dans le roman mais qui est absurde dans une BD.
Graphiquement, la noirceur du monde décrit par K. Dick est parfaitement restituée, avec un trait réaliste, des couleurs sombres, des contrastes saisissants entre l'obscurité des grandes zones désertées et la lumière qui signale les malheureux qui n'ont pas eu la chance de mourir ou de fuir. Il y a quelques décalages entre le texte et l'image mais ils ne sont pas fréquents et ne choquent pas à la lecture.
Premier tome, fort d'une centaine de pages, d'une série de trois, "Do androids dream of electric sheep ?" est une lecture indispensable pour les amateurs de K. Dick, pour ceux qui voudraient s'initier, pour les fans du film souhaitant remonter sans trop d'efforts à la source. Pour beaucoup de monde finalement. D'autant que le hardcover est de qualité, agrémentés de couvertures alternatives, d'interviews d'auteurs connus sur K. Dick, d'une bio, etc...
Do androids dream of electric sheep ? d'après Philip K. Dick, adapté par Tony Parker



Participe au challenge Blade Runner.

samedi 26 mars 2011

Veillée d'armes


Juste un mot pour signaler la sortie récente de "Kriemhilde", tome 5 de la monumentale série Le crépuscule des dieux de Jarry, Dlief, Héban.
Loke met ses dernières pièces en place, Odin baguenaude, Freya se trompe, Siegfried est trahi, Brünehilde s'étiole en vain, Hel mène les armées des orts à la bataille, et Baldur, Baldur, etc...
Dernier tome avant Ragnarök (qui, je vous le rappelle, est prévu pour le 21 décembre 2012).

L'adaptation est toujours aussi impressionnante ; le souffle de cette saga n'est pas souvent égalé par les scénarios plus modernes. A lire.

Le crépuscule des dieux, t5 Kriemhilde, Jarry, Djief, Héban

jeudi 24 mars 2011

Woody Allen meets Rama


"Gateway" de Frederik Pohl a gagné en son temps le prix Hugo, le prix Locus, et le prix Nebula. Je crois qu'il ne les vaut pas, mais je comprends qu'il les ait eus. C'était l'époque.
L'humanité, misérable sur une Terre à court de ressources, découvre un artefact alien (précisément un BDO) rempli de vaisseaux spatiaux programmés pour aller automatiquement à l'autre bout de la galaxie, ou juste à l'étoile d'à côté. Beaucoup ne reviennent pas. Des explorateurs quasi suicidaires partent pour des missions qui leur apportent souvent la mort, rarement la fortune.
Qu'a voulu dire Pohl en écrivant ce roman qui se passe presque uniquement à glander dans un artefact alien ? Honnêtement je n'en sais rien. Sans doute, que l'Homme sera toujours l'Homme, même dans l'espace. Vraisemblablement, qu'un jour l'espace pourra être un lieu banal. Peut-être, que le cadre inhumain n'empêche pas les sentiments humains. Quoi qu'il en soit, nous suivons un "héros" au nom improbable, Robinette Broadhead (là on comprend qu'il y a un message subliminal), qui devient prospecteur. Il a peur et hésite à partir en expédition, puis se fait une raison et y va. Entre deux, il boit, il danse dans des clubs, il a des rapports sexuels, il a une copine, il se dispute, il se réconcilie, and so on. Et c'est l'essentiel de ce qu'il fait dans le roman. Si l'on excepte les rendez-vous (en flashforward) avec son psychiatre robot (quelle originale idée après le 2001 de Kubrick) dont le nom, je vous le donne en mille, est Siegfried von Shrink (là, entre le prénom allemand et le mot argotique pour désigner les psys, je me tenais les côtes de rire). On n'apprend rien des aliens disparus. On n'apprend rien de la société humaine (même les petits placards informatifs à la Tous à Zanzibar ne disent pas grand chose d'intéressant, on est sacrément loin de Brunner).
"Gateway" est imho assez représentatif d'une certaine SF des années 70, au pinacle de la coolitude, qui pensait que dans l'espace on trouverait des baba cools en gandoura (là aussi, voir les épisodes des séries SF de l'époque). "Gateway" est là, entre le vide descriptif de "La guerre éternelle" et le détachement de "Hitch Hiker's Guide to the Galaxy", la drôlerie en moins.
Gateway, Frederik Pohl

mercredi 16 mars 2011

Guy Marchand über alles


"Privés de futur" est une anthologie consacrée à l’hybridation du polar et de la SF (voire SFFF), publiée en 2000 par ce qui n’était pas encore tout à fait le Bélial. Lisant les deux genres, leur réunion m’attire. Que m’offre donc "Privés de futur" ? Sous une couverture assez laide, on trouve 24 nouvelles très inégales.

Commençons par le bon :

Le grand éveil, de Kim Newman. Cthulhu sur la côte Ouest. J’en avais dit beaucoup de bien ici. Etant, pour quelques temps encore, Alzheimer-free, je confirme.

Le miracle d’Ivar Avenue, de John Kessel. Une jolie histoire de mort non-mort, construite comme un film optimiste de l’Hollywood des années 50.

La langue de l’océan, de Jacques Vettier. Meurtre au fonds des mers. Un texte bien écrit, angoissant, et inexorable.

Paradigme party, de Sylvie Denis, est un texte intelligent mêlant subtilement théorie mémétique et intelligence artificielle, dans le cadre d’une affaire de contrôle mental. J’aime les textes dotés de conversations théoriques, et celui-ci est, grâce à elles, réussi. Une perle de relativisme.

Ce qu’une main donne, de Robert J. Sawyer. Dans un monde à la Gattaca, où l’ADN dit qui vous êtes et ce que vous serez.

Paradise city, de Thomas Day, est une belle description d’une ville en déliquescence dans un monde mourant et en transformation. On est ici dans une forme déviante de police procédural.

Le correct suit :

Retour aux affaires, de Fabrice Colin. Détective, fantômes, steampunk. Distrayant mais un peu trop gouleyant ou grasseyant à mon goût.

La balle magique, de Brian Stableford. Attentat contre un scientifique. Qui ? Pourquoi ? Le texte aurait gagné à être moins annoté par le traducteur

Evolution, de Nancy Kress. Où on voit une femme anonyme tenter de sauver son fils, et ce qui peut l’être d’un pays mis au bord de l’effondrement par une épidémie.

Méfiez-vous des contrefaçons, d’Andrew Wiener. Enlevé et drôle, un texte sur la contrefaçon qui rappelle irrésistiblement l’Invasion des profanateurs, ou certaines scènes des Men in Black.

Dégaine, crapule, de Jean-Hugues Oppel rappelle le film Mondwest. Prévisible, la nouvelle est assez courte et vive pour être plaisante.

Puis :

La langue fondamentale, de Robert Canavaro. La présentation du texte demande "si l’attrait du polar-SF qu’est le cyberpunk gibsonien ne résidait non pas dans l’envahissement déglingué de la technologie, mais seulement dans l’emploi du Japon comme décor". Et bien la réponse est NON.

Délite, de Michel Leidier. Bof !

Copie conforme, de Christo Datso, est un texte inutilement compliqué. L’auteur aurait gagné à faire plus simple.

Un monde qui nous parle, de Marie-Pierre Najman, est un texte pompeux sur l’amour des livres, de la lecture, les singes qui, à l’infini, taperaient les œuvres complètes de Shakespeare, and so on… Qui plus est, avec des personnages nommés Papa Belkacem, Janice Berthier, Prof Pivert, Ange Dolovici, le professeur Pommier, on se croit dans un épisode de Plus belle la vie ou une partie de Cluedo.

Shootin’ Paparazzi, de Francis Mizio, est un texte ridicule.

Pourquoi j’ai tué mon clone, de Jacques Mondoloni, manque d’intérêt narratif.

S’il n’était vivant, de Roland C. Wagner, n’a rien en terme d’enquête. Réfère à Dick. M'a rappelé le jeu de rôle Rêve de Dragon, un classique du jdr franchouille avec zyglutes et pressoir à cidre sacrés.

La feuille jaune ; de Jean-Bernard Pouy. Bof !

Le petit éveil, de Johan Heliot. Bof !

Joe, de Jean Millemann. Bof !

Gluco Block Alpha, de Stéphanie Benson. Prévisible, vide, mou.

Moi le Maudit, de Richard Canal. Si j’avais gagné un euro par référence cinéma, je roulerais en Ferrari. Trop patchwork pour passionner.

La crise de curiosité, de Vivian Robert. S’enlise rapidement dans des considérations guère passionnantes.

Au final, un bilan décevant, pour une anthologie grandement dispensable, dans laquelle l'élément polar est d'ailleurs souvent plus en filigrane qu'autre chose.

De plus, je crois, au vu de ce qui précède, avoir un certain nombre de tares fondamentales pour pouvoir bien critiquer la majorité des auteurs français. D’abord je suis trop gothique, et pas assez alternatif (ou vieux), pour apprécier à sa juste valeur le charme de l’argot franchouillo-rigolard qui est la marque de fabrique de beaucoup. Ce fonds et cette forme improbables, mélange chimérique de la jactance des bistrots de Ménilmontant et de celle des Tontons Flingueurs sur le ton ricanant d’Hara-Kiri, ne m’agréent pas. De fait, ils me gonflent. J’y vois de la facilité et de la maigre littérature.
D’autre part, je ne lis pas assez souvent Charlie-Hebdo et autres périodiques marxistes tendance Groucho, pour réaliser pleinement à quel point les politiques, sans parler des ecclésiastiques, sont des enculés corrompus, les firmes des brutes sans cœur, et comme il est futé d’écrire ™ ou © ou ® après un nom de marque pour prouver qu’on n’est pas dupe. Je ne réalise pas non plus assez que pouvoir, politique, et partouze sont inextricablement liés, ce qui amène parfois un étonnement devant ce qui ressemble pour moi à de la tortuosité obsessive. L’avant-propos du recueil donnait d’ailleurs le ton, entre langage gratuitement vulgaire et blagues de potache.
Je ne suis sûrement pas le critique compétent pour une grande partie de là production française. Ou alors, après une petite rééducation.

lundi 14 mars 2011

Je t'aime, moi non plus


"Horns" est le second roman de Joe Hill (après "Heart-shaped box" que je n’ai pas lu). Sur un postulat fantastique s’y développe une histoire de meurtre et de vengeance plutôt bien imaginée.
Ig Parrish, soupçonné un temps du meurtre et du viol de sa copine au long cours, se retrouve affublé, sans trop savoir comment, de petites cornes diaboliques. Elles forcent tous ceux à qui il parle à dire le vrai fonds de leur pensée, y compris leurs envies secrètes et infâmes ; elles lui donnent un pouvoir limité d’influencer les autres par la parole. Il va utiliser son nouveau pouvoir pour tenter de résoudre le meurtre de sa copine, puis de la venger.
Sur le plan scénaristique, "Horns" est une histoire qui donne envie, et à la lecture, cette envie ne se dément pas. On tourne les pages car on veut savoir, révéler avec Ig les secrets cachés, vérifier avec lui les hypothèses faites en lisant. Les conversations du héros sont de vrais moments de bonheur durant lesquels l’hypocrisie des conventions est levée. Ses interlocuteurs lui disent tous ce qu’ils pensent, ce qui est souvent drôle quand la personne profonde ne correspond pas au rôle, et bien plus tragique lorsque ce sont ses proches qui expriment des sentiments et des désirs qui sont réputés ne pas exister entre membres d’une même famille. Ces moments, et les réactions qu’ils suscitent chez Ig, sont sûrement la grande réussite du livre. De même, l’histoire d’amour, de haine, et de vengeance, racontée en partie en flash-back, qui forme le fonds du mystère est charmante et souvent émouvante, tant le malheur y vient du secret, de l’incompréhension. Quelque chose comme une illustration de l’ironie du sort.
Malheureusement, ce sont deux histoires distinctes, presque deux romans, sous une même couverture, et elles entrent sans cesse en collision au déplaisir du lecteur, tant ce sont deux exercices et deux ambiances distincts. L’intérêt de l’aspect fantastique est vite abandonné, jusqu’à devenir un gimmick mécanique peu convaincant dont la finalité est d’éclairer l’enquête et de permettre la vengeance. Passé et présent alternent dans le récit, en des séquences souvent trop longues. De ce fait, le moment raconté est presque toujours en décalage avec l’envie de savoir du lecteur. Balloté entre les lieux et les moments, il a une impression de coq à l’âne déplaisante.
Le livre baigne aussi dans une atmosphère chrétienne, typiquement américaine, qui devient pesante à la longue. Le Christ est partout, la religion aussi, le Mal est envisagé sous l’angle du péché ou du blasphème. C’est vraisemblablement volontaire mais le trait est trop forcé. De plus, les personnages sont sûrement trop manichéens, dans le Bien comme dans le Mal. Enfin, certaines scènes, toujours d’inspiration chrétienne, sont à la limite du ridicule (je pense ici, par exemple, au sermon aux serpents). Je passerai (par charité ?) sur la fourche, la fin chaotique, et une manie des détails dans lesquelles on croit retrouver le travers habituel du père de Joe Hill.
Au final, je ne regrette pas d’avoir lu "Horns", mais je ne le conseillerai pas.
Horns : a novel, Joe Hill

dimanche 13 mars 2011

With liberty and justice for all


Juste un mot pour dire que le tome 4 de l'adaptation comics de "The Stand", "Hardcases", est disponible en VO. Après la relative pause du tome 3, l'action redémarre. Les décisions sont prises, des groupes sociaux protopolitiques se reconstruisent. La confrontation approche entre forces du Bien et forces du Mal (dit comme ça, ça fait un peu con), et comme dans Highlander, il ne peut en rester qu'un. L'adaptation est toujours d'excellente qualité, et, lisant le comic, on a l'impression de relire le roman. Cette lecture est vivement conseillée.

The stand VOt4, Hardcases, Stephen King, Aguirre-Sacasa, Perkins, Martin

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de TiggerLilly

samedi 12 mars 2011

We'll meet again, dont know where, don't know when

Japon: une fusion pourrait être en cours dans le réacteur d'une centrale nucléaire

AFP 12.03.2011 08:46

L'Agence de sécurité nucléaire et industrielle a estimé samedi qu'une fusion pourrait être en cours dans le réacteur N°1 de la centrale nucléaire Fukushima N°1 dans le nord-est du Japon, suite aux dommages causés par le très violent séisme de vendredi, selon les médias.

Un porte-parole de la compagnie d'électricité Tokyo Electric Power (Tepco), exploitante du site, a cependant affirmé à l'AFP qu'un tel phénomène "n'était pas en cours" et que la compagnie tentait "de faire remonter le niveau d'eau", pour refroidir le réacteur.

Cette installation est située à 250 kilomètres au nord de Tokyo.

Des dysfonctionnements du système de refroissement de ce réacteur numéro 1 avaient auparavant été signalés, ainsi qu'une élévation anormale de la pression interne.

Tepco avait alors reçu des autorités l'instruction de laisser s'échapper des vapeurs comportant des substances radioactives pour faire descendre la pression, après avoir évacué la zone dans un rayon de 10 kilomètres.

Par ailleurs, du césium radioactif a été détecté aux alentours de cette centrale, a assuré l'agence Kyodo, citant les responsables de la sûreté nucléaire.

jeudi 10 mars 2011

Au coeur des ténèbres


"Opération Soleil de plomb" est un nouvel album dans l'univers de l'excellente uchronie Block 109.
Brugeas et Toulhoat livrent encore ici un travail de fort belle qualité. Dans "Opération Soleil de plomb", Le Reich uchronique contrôle la plus grande partie de l'Afrique et n'est plus ennuyé que par une vague résistance menée par le colonel Leclerc et quelques mouvements autonomistes africains. Le gros de l'animosité oppose la SS et la Wehrmacht. Sur cette base se déploie une histoire bien écrite. Les surprises sont nombreuses, le récit oblique, les faits durs et cruels. La SS est à la hauteur de sa sinistre réputation, et la racisme explicite des allemands particulièrement odieux. On ne ressent plus ici, par définition, l'étonnement et l'incrédulité de Block 109, mais ça reste un scénario très bien écrit, fluide et contourné. On pense au "Coeur des ténèbres" de Conrad et à son adaptation par Coppola, et aux "Douze salopards" d'Aldrich, entres autres.
Sur le plan graphique, le style est magnifique. Les images sont cinématographiques, très dynamiques, superbement éclairées, contrastées, et colorisées. Et ceci avec des traits qui sont plus crayonnés qu'autre chose. Ces esquisses colorisées font beaucoup pour le sentiment de mouvement des images ; le trait étant incertain, restent des impressions de mouvements, de couleurs. Les effets de brume ou de fumée participent aussi à l'ambiance graphique. La méthode de Block 109 est réutilisée ici et elle fonctionne toujours aussi bien.
"Opération Soleil de plomb" est ce que la BD peut produire de mieux et j'attends avec impatience le prochain opus, "New-York 1947".

L'avis d'Efelle

Cet album participe au challenge Winter Time Travel.



Opération Soleil de plomb, Brugeas, Toulhoat

mercredi 9 mars 2011

Procrastiner, que c'est bon


Le numéro 2 de la revue Angle Mort est disponible à l'achat, et comme toujours, publié par morceaux gratuitement.
Dans ce numéro il y a deux textes intéressants.
Le "Véelles" de Adam-Troy Castro est étrange et dérangeant, dans la description qu'il fait d'une exploitation sans limite du corps. J'aurais bien vu Catherine Dufour écrive cette nouvelle.
Le "Pragmata" de David Calvo n'est pas un texte SFFF, mais c'est une description tellement bien vue du fléau de la procrastination qu'il faut l'avoir lue. Intelligent et décapant, à tous les sens du terme.

Angle mort, Anthologie

Hard et soft à la fois


Je ne vais pas faire très long sur une nouvelle, sinon impossible de ne pas spolier. Dire simplement que "Les enfants de Mercure" est un très joli texte de Stephen Baxter, offert gracieusement par Le Bélial Numérique.
Il y a deux choses que Baxter fait très bien, c'est décrire le temps long et décrire l'évolution qui en découle inévitablement. Il ne faillit pas à sa réputation ici. Et comme dans "Titan" par exemple, il crée une vraie émotion dans un genre qui pourrait être froid. Le destin de Cils d'Or et de ses épouses ne peut laisser indifférent, et leur inhumanité physique dissimule une humanité profonde. On lit vite, on veut savoir, on comprend tout, et on est ému. Que demander de plus à une nouvelle ? Trop d'auteurs ont tendance à l'oublier.
Les enfants de Mercure, nouvelle, Stephen Baxter

L'avis, éclairé comme toujours, de Lhisbei

dimanche 6 mars 2011

Faux semblants


Quel bon recueil ! Même si tout n’est pas parfait, il est rare de lire un recueil de nouvelles avec aussi peu de déchets.
"Corps-machines & rêves d’anges" est une collection de textes coordonnée par André-François Ruaud. On y trouve 17 nouvelles d’Alain Bergeron, auteur québécois assez peu connu en France et en tout cas inconnu de moi. Cendres sur ma tête, j’aurais du le connaître car il en vaut la peine.
Dans "Corps-machines & rêves d’anges" il y a de la SF, de la fantasy, de l’uchronie. En SF, Bergeron réussit à ressusciter le sense of wonder (!) du golden age en le débarrassant de ce qui est trop ouvertement absurde et en n’en gardant que l’exotisme, l’altérité radicale, et un côté soft-SF vintage et charmant. La fantasy de l’auteur est noire, sale, religieuse. Elle mêle en les dépassant des traits d’urban et d’autres de dark, et n’est jamais vraiment détaché de la SF, ne serait-ce que par confrontation de primitifs et d’évolués (techniquement tout au moins, la morale c’est une autre histoire). L’uchronie rappelle les meilleures controverses religieuses, j’y reviendrai.
Le style de Bergeron est fluide, enlevé, sans sacrifier à la facilité linguistique. Au contraire, l’auteur travaille les mots, néologise comme un Bordage à son meilleur, lâche la bride à son imagination. Il invente des mondes crédibles dans lesquels il entraine le lecteur en quelques lignes. Il suggère des systèmes politiques ou sociaux, souvent oppresseurs et inégalitaires ; l’expansion galactique est souvent destructrice, au mieux d’essence impérialiste. Il fait cohabiter, avec plus ou moins de bonheur, créatures biologiques, informatiques, androïdes, cyborgs, méta-humains ou post-humains. L’avenir n’est plus l’apanage de l’espèce humaine. Il n’y a d’ailleurs plus d’espèce humaine mais des rameaux descendants et divergents d’une humanité commune. Embarquons donc avec Bergeron pour un voyage fantastique !
Les crabes de Vénus regardent le ciel, est une histoire simplement belle où se frottent oppression sécuritaire, amour décorporé, tentative de révolution. L’amour ne peut être bridé, il donne la force de se dépasser.

Une analogie de la vie éternelle mêle humanité et post-humanité dans un parc d’attractions post-apocalyptique où survit la souvenir des créations humaines. L’identité est incertaine, les faux-semblants légions.

Revoir Nymphéa est un texte drolatique, ironique, et mordant. Sur un thème d’arroseur arrosé, Bergeron décrit une société en ruine et deux personnages truculents et attachants.

Les jardins de l’Infante est une classique histoire de SF menée de main de maitre. On y trouve courage, morts, armes exotiques, rebondissements, et même un commissaire politique. Un vrai plaisir régressif.

L’homme qui fouillait la lumière est proche du cyberpunk et des romans de conglomérats. Le cynisme de la politique interne des mégacorps est joliment mis en scène dans une guerre qui ne peut être qu’économique et monopolistique.

Le jeu après la mort se passe dans le même monde que la précédente, un monde privatisé. Glaçante dans ses conclusions, elle fouille encore les arcanes de la politique exécutive et pose à un enquêteur en bout de course un intéressant problème de chambre close.

Les amis de l’Agnel est plutôt fantasy. Sur le thème du bouc émissaire, elle ne m’a pas vraiment convaincu.

Rêves d’anges prouve qu’il y a toujours plus que ce qu’on voit, et que, comme dans les poupées gigognes, on ne peut jamais être sûr après avoir enlevé un voile que ce qu’on observe est la réalité ultime, ni même qu’il existe une réalité ultime.

Le huitième registre est une uchronie dans laquelle l’empire byzantin existe toujours et dans laquelle s’opposent deux courants religieux, l’un croyant que l’Histoire n’a qu’un sens possible, l’autre qu’elle aurait pu prendre un autre chemin. C’est donc sur la possibilité même d’uchronie que ces ecclésiastiques glosent.

Le prix, contient une détaillée et réussie description tunnelière mais une histoire un peu trop prévisible.

Uriel et Kornilla, où l’on voit le dernier des anges passer le flambeau, ou la torche c’est selon, dans un monde ruiné par l’apocalypse. Ca m’a rappelé Cioran écrivant "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter".

La voix des étoiles, le créateur et sa création, branlette d’auteur.

Bonne fête, univers ! Un peu laborieuse, décevante. Je n’en garde que le personnage de l’oiseau-rat (je trouve le concept sublime comme un oxymore identitaire).

/théa interroge la notion de vivant et la réalité de notre monde. Une nouvelle sûrement inspirée par le massacre du Temple Solaire dont on se souvient qu’il avait une ramification québécoise, et un personnage d’illuminé réussi.

La mort sur Venise, mélange de style golden age et de vaisseau lounge à la Consul d’Hypérion, développe la notion d’extermination par imprudence, et d'amour à mort.

Scènes dans un jardin, au beau milieu de l’univers, poétique mais un peu trop contournée pour être vraiment lisible.

Les derniers, post-apo et inoffensive.

Au final un excellent recueil à savourer sans modération.
Corps-machines & rêves d’anges, Alain Bergeron

Cet excellent livre participe aux challenges Winter Time Travel et Fins du monde.



vendredi 4 mars 2011

Le noir de ses lèvres


Il y a dix ans de ça, j’avais acheté et lu "Self made man" de Poppy Z. Brite, attiré par sa flatteuse réputation et son aura gothique. J’en étais sorti un peu déçu. Il m’avait semblé qu’une partie du style de la dame était une pose, et que ça se voyait trop. J’y reviens aujourd’hui, plus vieux et plus sage, à l’occasion de la réimpression des "Contes de la fée verte". Qu’en sera-t-il ?

Disons pour commencer que ce recueil n’usurpe pas sa réputation. L’écriture de Poppy Z. Brite y est belle, ciselée, foisonnante ; érotique, horrifique, gothique, elle brille comme une flamme froide. Dans un style qui évoque les romantiques noirs du XIXème siècle, Brite décrit les sensations comme peut le font, et enveloppe, ce faisant, le lecteur dans un écrin d’odeurs et de sons qui le transporte dans ce sulfureux Sud dont elle a fait le lieu de toutes les perditions. Mort, magie, amour, et sexe se mêlent, et la corruption séculaire du pays gagne les villes, qui en pourrissent, puis atteint les hommes, qui, le plus souvent, en meurent. La pourriture est partout, l’amour en est la victime ; dans les nouvelles de Poppy Z. Brite, les histoires d’amour finissent mal.
Courageuse dans le fond comme dans la forme, Brite sait choquer, comme le faisait les gothiques historiques ; sait-on aujourd’hui que les jeunes filles se pâmaient alors à la lecture de ces romans noirs ?

Examinons de plus près les divers textes, puis nous cracherons un peu de fiel.

Anges est une superbe histoire d’amour à mort entre deux frères siamois séparés à la naissance. La douleur de la séparation y est plus forte que tout.

Conte géorgien est aussi une histoire d’amour tragique. Sexe, jalousie, mort, déchéance, autodestruction. Fuir son passé ou être anéanti par lui.

Sa bouche aura le goût de la fée verte. Somptueux et décadent, il évoque immanquablement l’Entretien avec un vampire d’Anne Rice, en plus choquant sans doute, car franchissant les limites de la décence.

Musique en option pour voix et piano est une belle description du pouvoir de la musique. Elle est malheureusement un peu trop prévisible.

Xénophobie se passe dans un Chinatown fantasmé. C’est également un texte très évocateur, plaisant, mais un peu stérile.

La sixième sentinelle, surprenant et cruel, un texte très agréable.

Disparu, évocateur, glauque, moite. Absurdement tragique.

Traces de pas dans l’eau est une courte histoire d’amour par delà la mort qui défie la décence et les barrières morales

Prise de tête à New York, mouais, bof.

Calcutta, seigneur des nerfs, superbe déambulation dans une ville où la misère est telle qu’une invasion de zombies n’y change presque rien et où d’aucuns meurent sans regret. Grand prix de l’Imaginaire 1998 amplement mérité.

Paternité, classique, horrifiante, dotée d’un montage cut très efficace. Amour et mort encore une fois mêlés.

Cendres du souvenir, poussières du désir, le héros finit par tout comprendre, moi pas.

Pour terminer, et en réaffirmant mon plaisir de lecture, je vais énoncer mon regret. Ceux qui me connaissent bien savent que je n’ai rien contre le gothique, c’est même parfaitement le contraire. Donc, lire des histoires gothiques m’agrée. Mais je trouve que Brite abuse de la liturgie gothique. Tous les humains ne sont pas gothiques, tous les gothiques ne sont pas en noir 24 heures sur 24, tous les gothiques ne sont pas musiciens, tous les gothiques ne sont pas homosexuels. Je ne sais pas si Brite sait tout ça. Les textes sont bien meilleurs que dans "Self made man" mais j'ai l'impression que la pose est toujours là.

Contes de la fée verte, Poppy Z. Brite

L'avis de Serafina

jeudi 3 mars 2011

La victime inconnue


Je ne sais pas comment vous pourrez vous procurer ce petit fascicule, normalement offert pour l'achat de deux poches Babel. Achetez deux Babels, séduisez l'attachée de presse de Babel, ou volez-le chez un libraire myope. Quoi qu'il en soit, j'ai été très agréablement surpris par "Je finirai à terre" de Laurent Gaudé.
Cette nouvelle d'une quarantaine de pages, écrite par un auteur de blanche, prix Goncourt quand même, qui a souvent tangenté le fantastique, est d'excellente facture.
Ne voulant pas spolier, je dirai simplement qu'elle se passe pendant la Grande Guerre, qu'elle rappelle à propos que cette première guerre industrielle fut menée par des paysans, que le vernis de christianisme n'a jamais empêché les hommes de la terre d'entretenir un fonds païen, que la terre martyrisée voudra un jour se venger. D'une belle écriture, inquiétante, Gaudé narre une histoire qui évoque les vieux contes fantastiques du XIXème siècle, et se termine sur un credo proche des thèmes de l'hypothèse Gaïa et de la deep ecology.
Je finirai à terre, Laurent Gaudé

mardi 1 mars 2011

Narcogenèse

Coup de coeur non sponsorisé :

Sortie prochaine de "Narcogenèse" d'Anne Fakhouri, publié par l'Atalante. On pourra trouver le début du roman en PDF ici et ça s'annonce très bon, captivant au sens premier du terme. Je n'avais jamais rien lu d'Anne Fakhouri, et je crois bien que je vais commencer avec ce thriller fantastique.
Narcogenèse, Anne Fakhouri