dimanche 27 février 2011

Marginal


Brian Hodge est un auteur de fantastique américain, proche de Poppy Z. Brite, assez peu connu en France. C’est dommage.
"Musiques liturgiques pour nihilistes" est un recueil, publié il y a une dizaine d’années par Gilles Dumay pour Bifrost, regroupant cinq de ses nouvelles, une courte mais éclairante préface, et un entretien final avec l’auteur. Parmi les nouvelles, certaines contiennent des éléments clairement fantastiques, dans d’autres c’est la simple étrangeté de la situation qui crée un sentiment d’anormalité. Dans les deux cas c’est réussi, et Hodge sait créer des ambiances qui déstabilisent le lecteur et le sortent de la sécurité de son milieu familier. Ses histoires captivent, happent le lecteur, et ne le lâchent qu’une fois lessivé.
Auteur résolument rock, il décrit des perditions dans un style dur et cru. Perditions d’individus brisés par la vie et en fuite loin d’eux-mêmes, perdition de la misère et de l’errance des enfants pauvres, des mendiants, des déviants, des parias. Il y a toujours des cassures dans la trame biographique des personnages de Hodge, une désadaptation à la norme, ou un décalage d’avec le monde de la lumière. Ses antihéros rodent dans l’ombre, dans les terrains vagues, dans les bidonvilles, dans les ruelles sombres et coupe-gorges, dans un abattoir désaffecté même. Ils font ce qui effraie le commun, dont il n’a même pas connaissance. Ils vont au-delà de la surface des choses, et savent enlever les lunettes obturantes de l’occidentalité pour voir les racines païennes de notre monde.
Les villes sont le second acteur clé des récits de Hodge. Tentaculaires, toujours en croissance, protectrices ou étouffantes, elles recouvrent le monde ancien de leur prosaïsme bétonné. Elles sont le biotope de l’homme moderne, et simultanément ce qui coupe l’humain de sa nature première. C’est sur leur scène déchiquetée que les tragédies contemporaines se jouent.
Le Paradis en voie d’extinction, et son journaliste endeuillé qui découvre une force antique sous la crasse des favélas, Un autre moi, et son histoire étrange de deuil et d’amitié dans le quart-monde, Cénotaphe, où on croise dans l'abime du temps un Homme Vert tellement plus convaincant que celui que James Lovegrove avait malencontreusement placé dans Royaume Désuni, Tendres holocaustes, faustien et post atomique, et le magistral Musiques liturgiques pour nihilistes, dans lequel un cadavre en odeur de sainteté est le point d’ancrage d’un culte dévoyé, sont autant de manifestations de la cassure, du besoin de sécurité et de communauté, de l’affleurement de l’étrange sous le banal. On referme l’ouvrage à regret, en manque d’autres pépites. "Prototype", l’un des romans de Hodge, est d’ailleurs disponible pour Kindle, et il sera sous peu dans le mien.
Musiques liturgiques pour nihilistes, Brian Hodge

samedi 26 février 2011

Angle mort


Angle mort est une revue SFFF entièrement numérique au mode de diffusion freemium original. Acheté et chargé sur un reader, c'est une petite revue très agréable à lire.

Dans le numéro 1, on trouve 4 nouvelles, dont 3.

Ao, de Laurent Kloetzer, est une belle, et courte, histoire d'exode (d'Exode ?). On aimerait qu'un roman prenne place dans cet univers entr'aperçu.

Coeur flétri, d'Aliette de Bodard, investit les mythes précolombiens pour raconter une histoire de sacrifice, d'impureté, et d'amour maternel.

Deuxième personne du singulier, de Daryl Grégory, traite très intelligemment des questions d'identité et des liens entre corps et esprit. La meilleure nouvelle sans doute.

Je ne dirai rien sur le Jerry Lewis does Aldébaran de Xavier Mauméjean qu'on a connu plus inspiré.

Angle mort, Anthologie

Tout sauf une ordure


"Ténèbres 2010" est l'avatar contemporain de la revue annuelle Ténèbres, éditée par la petite et néanmoins vaillante maison Dreampress.
Sous une couverture flashy et amusante, on trouve dix nouvelles fantastiques. Français, étranger, confirmé, ou débutant, il y a de tout dans ce numéro. Jetons-y un oeil, au risque de ne pouvoir le récupérer.

Il y a dans "Ténèbres 2010" une superbe nouvelle, forte, émouvante, rare. Une vraie perle qui justifie à soi-seule l'achat de la revue, c'est Noël en Enfer d'Orson Scott Card.

Coupe, de Dena M. Martin est dérangeante comme doit l'être une bonne short story fantastique.

Terry et le loup-garou est une pochade de William Peter Blatty, plutôt drôle mais pas fantastique. La suit une (très) longue et (très) complète interview, pour savoir enfin ce que sa mère fait vraiment en Enfer.

Les faucheurs de Jason Sanford est une histoire déjà faite sous une forme ou sous une autre, mais intelligemment traitée dans une approche que n'aurait pas renié le Greg Egan de Diaspora.

Masques, Nébula 2009 d'Eugie Foster, est une nouvelle imaginative, dérangeante, osée. Elle souffre d'une fin un peu trop abrupte, mais tout ce qui précède est d'excellente facture.

Le reste, bon, je n'en dirais rien.

Ténèbres 2010, Anthologie fantastique

vendredi 25 février 2011

Stérile darwinisme


Le Bélial est l'un des premiers éditeurs a avoir ajouté une offre numérique à petit prix à son offre papier. C'est, me semble-t-il, un bon principe.
"Genese 2.0" est le premier roman que publie l'éditeur exclusivement en numérique. Mon Kindle l'a dévoré...et recraché. J'espère avoir plus de chance avec mon prochain choix.
Un groupe d'astronautes s'écrase sur une planète perdue au fin fond de l'Univers. Echoués pour toujours, ils seront attaqués, deviendront fous et mourront en masse, jusqu'à la Révélation. A priori, pourquoi pas ? Je peux même dire que ce court roman n'est pas déplaisant à lire, et qu'il est plutôt bien écrit (je crois d'ailleurs que c'était le but principal de l'objet).
Mais il souffre pour moi de deux défauts graves. D'une part, il échoue à créer la moindre empathie avec les personnages du fait d'une écriture trop désincarnée et lointaine. D'autre part, il pue la pédanterie. Sorte de mélange contre-nature entre le roman et la poésie contemporaine (dont il reprend les tics de mise en page censés être signifiants), il alterne de belles descriptions, un langage parlé, et quelques néologismes largement dispensables ; produit transgenre autant fantasy que soft-SF, il semble avoir été créé essentiellement pour servir d'écrin à quelques conclusions définitives sur le Darwin de L'Origine des espèces et le Schopenhauer du Monde comme volonté et comme représentation. L'auteur prouve au monde qu'il est cultivé et plutôt bon styliste, mais ça ne suffit pas imho à faire un roman, même court.
Genese 2.0, Loin des étoiles, Pierre Gruaz

L'avis du Traqueur Stellaire

jeudi 24 février 2011

Hasta la victoria sempre, ou pas


Parlons clair pour commencer ; ce roman est explicitement engagé, or je n'aime pas l'art engagé. Jusqu'à aujourd'hui.
"Planète à louer" est un recueil de tranches de vies humaines après le Contact avec la civilisation extra-terrestre. Les Aliens, attendus par certains, redoutés par d'autres, et dont beaucoup doutaient de l'existence, ont investi la Terre. Ils ne l'ont pas détruite (ils l'ont même plutôt réparée pour en faire une sorte de parc naturel), ils n'ont pas aidé l'Humanité à progresser vers la connaissance et la sagesse, ils ne sont ni nobles ni sages, ils sont juste les bastards de la galaxie d'à côté. En fait, les Aliens (sous leurs diverses apparences) utilisent la Terre comme un pole touristique un peu primitif, donc pittoresque et bon marché. Ils viennent sur notre planète pour visiter, photographier, chasser, s'encanailler, abuser de tous les plaisirs que peut offrir la Terre grâce à leur pouvoir d'achat sans commune mesure avec celui des humains. Métaphore sur la Cuba des années 90 qui pourrait aussi être appliquée à beaucoup de pays touristiques et pauvres confrontés au tsunami des touristes occidentaux, le roman décrit la vulgarité des dominants qui viennent se distraire sur un monde en désarroi, la corruption des élites qui laissent faire et en profitent, l'absence d'échine du peuple qui, prêt à risquer sa vie pour un avenir peut-être meilleur, joue le jeu des Aliens, même lorsqu'il est défavorable aux humains, et se vendent corps et âme pour manger.
"Planète à louer" est composé de sept récits distincts. Il arrive que les personnages d'un des récit réapparaissent dans un autre, mais le personnage principal du livre c'est l'Humanité. C'est toujours à travers les yeux d'un humain, et avec ses analyses propres, que les situations nous sont proposées. Yoss fait découvrir au lecteur la réalité de cette Terre, qui est Cuba, à travers des moments clefs de vie, toujours précédés d'un petit article de fond sur l'organisation terrienne post-Contact. Nous suivons donc les pas et les pensées d'une prostituée qui quitte volontairement et fièrement le puits de gravité avec un Alien pour l'assurance de quelques années de grande vie avant une mort atroce, d'un artiste qui a réussi à s'exporter dans la galaxie et qui donne sa mort en éprouvant et peut-être ultime spectacle, d'un sportif de haut niveau qui a représenté l'espoir d'une revanche futile pour l'Humanité avant de changer d'allégeance, d'un flic corrompu qui profite de toutes les opportunités qu'offre le contact de deux sociétés aussi dissemblables économiquement, d'un scientifique génial qui se vend pour un gros plat de lentilles, de clandestins qui essaient désespérément et au péril de leur vie de fuir la Terre pour devenir sans-papiers voire esclaves officiels dans l'espace (là où l'herbe est forcément plus verte), d'une petite fille qui est enrichie, à tous les sens du terme, par l'amour d'un Alien.
Dans tous ces récits on voit la misère humaine, l'inégalité obscène, le mépris arrogant des Aliens, la corruption endémique des autorités, et la collusion de la bourgeoisie comprador. Les hordes de petits mendiants et de prostitués de tous sexes et âges qui gravitent autour des Aliens, les servent le plus souvent et les dépouillent parfois, évoquent immanquablement ces innombrables pays dans lesquels les occidentaux, esclaves chez eux mais seigneurs chez les autres pourvu qu'ils soient pauvres, vont dorer leur pilule et jeter leur gourme. Méprisables ils sont, sans même l'excuse de mourir de faim. Seul le dernier récit, forme d'adoption, laisse entrevoir un peu d'espoir, même si les motivations généreuses sont aussi immanquablement égotistes.
"Planète à louer" est ma première rencontre avec l'auteur cubain Yoss (on a le pseudo qu'on peut, tout le monde ne peut pas s'appeler Gromovar), et c'est une très belle rencontre. J'espère qu'il y en aura d'autres rapidement. Je n'aurais pas lu un essai de 250 pages sur la situation de Cuba, mais la narration fluide, rythmée, rapide, SF sans trop l'être de Yoss m'a porté tout au long de "Planète à louer" et j'en sors distrait autant qu'instruit.
Planète à louer, Yoss

L'avis de Lelf

L'avis de Julien le Naufragé

mercredi 23 février 2011

Filigree and shadows


"20th century ghosts", de l'américain Joe Hill, par ailleurs scénariste de l'excellent Locke & Key, est un surprenant recueil de nouvelles fantastiques. Surprenant car toutes les nouvelles qu'il renferme ne sont pas fantastiques. Surprenant car même celles-là se lisent avec plaisir, alors qu'elles ne faisaient incontestablement pas partie du projet de lecture initial. C'est sans doute la marque d'un vrai talent.
Joe Hill est le fils d'un auteur de fantastique très connu qui est un peu le roi du genre. Nul doute que cette filiation le marque, comme un fer rouge sur la cuisse d'une esclave de Gor ; elle transpire en tout cas de la plupart des nouvelles du recueil. Beaucoup d'adolescence, de troubles de la différence réelle ou supposée, d'amitiés juvéniles, de relations père/fils, de longue adulescence ; même sans se jeter dans la psychologie de comptoir, il est difficile de ne pas supposer que l'ombre tutélaire du père a plané sur la vocation du jeune Joe. Et à le lire on peut penser que bon sang ne saurait mentir. Foutredieu !

Exceptionnellement, et parce qu'aucune nouvelle ne m'est tombée des mains, je vais parler de chacun des textes, dans l'ordre d'apparition :

Best new horror est une nouvelle très futée sur le caractère prévisible des récits d'horreur. Elle invite son lecteur à terminer lui-même l'histoire puisqu'il sait bien où elle va aller.

20th century ghost est une magnifique histoire de fantôme. Nostalgique et triste, elle est aussi un superbe hommage au cinéma et à ceux qui l'aiment.

Pop Art est une nouvelle étrange et belle. On pourrait la qualifier de kafkaïenne, tant l'anormalité semble n'y étonner personne au sein de la normalité. Histoire d'amitié et de tolérance, elle montre aussi, jusqu'à son issue tragique, que ce sentiment généreux n'est pas le plus répandu et que la différence n'est pas toujours une chance (a contrario de ce qu'affirme le catéchisme ambiant).

You will hear the locust sing est au mieux un scénario d'épisode de Twilight Zone. Elle peut sembler rendre hommage au Kafka de la Métamorphose mais elle ne le fait que dans la forme et jamais dans le fond.

Abraham's boys, malgré son atmosphère gothique, n'est sans doute pas parmi les meilleures nouvelles du recueil, mais elle permet à l'auteur de tuer le père, ce qui n'est déjà pas si mal.

Better than home est l'une de ces nouvelles où la qualité des personnages fait l'intérêt du texte. Il ne s'y passe pas grand chose mais le lien entre un père et son fils handicapé est superbement décrit, d'une manière qui ne peut qu'émouvoir.

The black phone n'est pas exceptionnelle non plus. Là aussi on termine en se disant que ça ferait un bon scénario pour une série d'horreur, sans plus.

In the rundown est une histoire dérangeante. Un freak se trouve par hasard dans une situation qui ne l'est pas moins que lui. Le récit met agréablement mal à l'aise, il lui manque juste une conclusion à la hauteur de son développement.

The cape est une grande nouvelle à chute, à tous les sens du terme. Orgastique.

Last breath est peut-être la moins nécessaire du recueil.

Dead wood. Qu'est-ce ? Fallait-il imprimer deux pages supplémentaires pour passer au tarif de gros ?

The widow's breakfast est une belle histoire non fantastique, qui parvient à être inquiétante par son atmosphère un peu irréelle.

Bobby Conroy comes back from the dead. Non fantastique, et pourtant captivante grace à ses personnages.

My father's mask est une nouvelle à l'atmosphère très trouble, qui m'a fait penser tout au long de la lecture au Eyes wide shut de Stanley Kubrick. Inquiétante et glauque, elle est le lieu où se réalise une passation père/fils, le jeune prenant la place du vieux.

Volontary commital est plutôt une novella. Captivante et inquiétante, elle ouvre des portes vers des contrées oniriques que je ne peux détailler plus ici. Où l'on découvre que la folie peut servir de clé d'argent.

Enfin, dans son afterword, Hill glisse une courte histoire de machines à écrire hantée par le fantôme d'un père qui veut désespérément continuer à écrire ses trois pages par jour.

Au final, un recueil de très bonne tenue dont aucune histoire n'est absolument rédhibitoire, même si toutes ne sont pas excellentes. Et même quand j'ai regretté une fin trop abrupte ou convenue, je n'ai jamais regretté le chemin. Un seul reproche : il y a vraiment beaucoup trop de baseball.

On notera que le recueil a été traduit et publié récemment par Lattès sous le titre "Fantômes : Histoires troubles", titre où se perd la saveur de la référence originale.

20th century ghosts, Joe Hill

vendredi 18 février 2011

L'Histoire ne repasse pas les plats


Parfois, très rarement, on tombe sur un livre où un spécialiste dit une chose qu'on croit soi-même depuis longtemps. C'est toujours un moment excitant.Dans son essai "The great stagnation", l'économiste Tyler Cowen (proche des libertariens mais beaucoup moins hostile à l'Etat que la plupart) formalise et s'efforce de démontrer scientifiquement une idée que je perçois depuis longtemps de manière impressionniste et qu'il m'arrive de développer en cours. On imaginera donc sans peine quel plaisir j'ai pu prendre à lire cet ouvrage, et on me pardonnera, je l'espère une certaine partialité.
Notons pour commencer que la thèse de Cowen se base sur l'histoire des Etats-Unis mais qu'elle peut être transposée sans difficulté aux autres pays occidentaux ; il suffit de changer quelques dates et faits. La voici, dite en quelques mots : la grande croissance qu'a connu l'Occident est due principalement à l'utilisation d'opportunités qui sont largement épuisées et nul ne sait quand s'en présenteront de nouvelles. Les opportunités dont parle l'auteur (et qu'il nomme low-hanging fruits) sont la disponibilité d'immenses terres "libres" (spécifique au cas américain et à condition d'ignorer, ce qu'il ne fait pas, la présence amérindienne), l'éducation des nombreuses populations qui ne l'étaient pas, le progrès technique explosif de la fin du XIXème et du début de XXème. Il y ajoute (et ça me parait capital) l'accès à la source d'énergie abondante, pratique, et bon marché que fut le pétrole, ainsi que de bonnes institutions. Cowen s'applique à démontrer que ces opportunités ont fini de donner tout ou presque de ce qu'elle pouvait fournir ; elle ont été "épuisées". Il n'y a plus de vastes terres libres, la population est très largement éduquée, le pétrole se fait de plus en plus rare et cher, les institutions ne peuvent faire la croissance à elles seules, quand au progrès technique, il n'a plus apporté d'innovation radicale depuis longtemps. De ce fait, la croissance annuelle moyenne des économies occidentales a fortement diminué depuis les années 70. De plus, les rares nouveautés importantes, singulièrement l'Internet, créent beaucoup d'activité hors marché qui rapportent peu de revenus pour les ménages et donc peu de recettes fiscales pour les administrations publiques. Cette situation a deux conséquences principales. D'une part, le niveau de vie, mesuré par le revenu médian, croît bien moins vite, ce qui, combiné au souvenir des années de grande croissance et de transformations techniques et sociales, induit un sentiment de frustration dans une grande partie de la population, qu'on peut constater dans les enquêtes de moral, la littérature décliniste, la "panne" de l'ascenseur social, la peur du déclassement, etc... D'autre part, elle tend à rendre l'Etat impuissant ou empêtré dans son propre poids comme l'albatros dans ses ailes. En effet, la grande croissance a permis la développement simultané de grandes organisations, entreprises géantes et Etats. Elle permettait de financer d'abord l'indispensable, puis le nécessaire, enfin le superflu, sans que le niveau des prélèvements soit jamais trop élevé pour être politiquement acceptable. Mais l'Etat est fait pour la grande croissance. En croissance ralentie il tend à croitre trop vite pour l'économie. Se heurtent alors stupidement deux politiques opposées et pareillement inefficaces à faire mieux que retarder la prise de conscience générale du ralentissement et de ses conséquences. A droite on mise sur les baisses d'impôts pour relancer l'économie et ramener la prospérité, à gauche on pense que plus d'interventions et de transferts sont nécessaires pour contrer inégalités et frustrations. Dans les deux cas c'est la dette qui comble la différence entre recettes et dépenses, repoussant ainsi le problème à plus tard, sans le supprimer. Les enfants gâtés des 30 Glorieuses et d'avant ne veulent ou ne peuvent admettre que l'époque où la manne tombait de la corne d'abondance est derrière nous jusqu'à nouvel ordre. Ce que Cowen annonce (dans la posture d'un médecin diagnostiquant une maladie grave) est une mauvaise nouvelle mais il pense qu'elle doit être connue.
Que propose alors Cowen (les propositions, dans un ouvrage d'économie, c'est en général le moment où je décroche tant je suis plus contemplatif qu'actif) ? En bref, faire tout ce qui est possible pour relancer la machine à produire du progrès technique en espérant que la prochaine innovation radicale est pour bientôt. Cela peut sembler un peu court, c'est néanmoins parfaitement cohérent avec sa thèse. Et si son livre servait à répandre largement la prise de conscience du caractère structurel et presque exogène du ralentissement, ce serait déjà, à mon humble avis, magnifique.

Pour une note de lecture plus détaillée, on peut aller chez l'Econoclaste.

The great stagnation, Tyler Cowen

mercredi 16 février 2011

No one ever knows or loves another


Les lecteurs assidus de ce blog savent que je ne suis pas très friand des romans de Stephen King. Je trouve que le monsieur tire trop à la ligne ce qui tend à délayer rapidement mon intérêt. Ce problème disparaît évidemment quand il écrit des nouvelles, ce qui explique que je me sois empressé de charger "Full dark, no stars" dans mon Kindle.
"Full Dark, no stars" est donc le dernier recueil de King et il est très stimulant. Trois nouvelles assez longues, une plus courte, mais toutes sont de qualité.
Dans ce recueil, King écrit de nouveau des histoires horrifiques, mais, comme dans Misery par exemple, les horreurs qu’il décrit proviennent des tréfonds de l’âme humaine, y compris quand intervient un élément fantastique ce qui est le cas pour deux des quatre textes.
1922 est un très bon récit à la première personne dans lequel le lecteur assiste, comme ultime confident, aux tourments qui assaillent un fermier meurtrier de sa femme. Les personnages sont finement décrits, leurs motivations sont crédibles, la langue et les références sont bien celles des ruraux américains. La qualité principale de ce texte, par delà son écriture, est la description des rapports qui se nouent entre le meurtrier et son complice, ainsi que leur évolution progressive. Il est question de fantômes ici, mais existent-ils vraiment ? Le remord, la peur, le doute sont les vrais fantômes qui font de la vie de ce fermier un enfer. Quand le mieux est l’ennemi du bien, on peut amèrement regretter d’avoir voulu le mieux.
Big Driver est une histoire de vengeance, très proche des films de Rape and Revenge auquel il fait parfois explicitement allusion. Très référencée, la nouvelle est assez classique dans son traitement tout en restant extrêmement efficace. Le personnage principal est original car n'ayant pas, à priori, les compétences pour une vengeance (c'est Arabesque en plus jeune), il va s’en découvrir dans le cadre de son activité d’écrivain de romans policiers. Comme dans 1922, le plus intéressant est la description minutieuse de l’état d’esprit de la victime et de son évolution. Instinct de survie, effroi, désir de savourer la vengeance, mais aussi, incrédulité, doute, remords se bousculent dans la tête d'une héroïne transformée à jamais par le cauchemar qu'elle a vécu. King maitrise assez son sujet pour se permettre de jouer avec les codes du slasher et du rape and revenge en les citant plusieurs fois pour s'en amuser et brouiller les pistes.
Fair extension revisite le thème du pacte avec le diable. King le modernise en proposant un diable qui n'a que faire des âmes et repose le dilemme de la Boite en y ajoutant un élément innovant : le bien (une guérison) que reçoit l'un est pris en mal à son plus vieil ami. La nouvelle, assez courte, accumule ensuite la sauvegarde et la réussite du signataire du pacte et la déchéance progressive de son meilleur ami et de toute sa famille. Pas une fois l'envieux ne regrette ; il semble considérer que ce n'est que justice si après avoir eu tant de bonheur son ami connait sa part de malheur, et on pense ici aux conducteurs qui ralentissent près d'un accident ou aux lambdas qui se réjouissent secrètement de la chute d'une célébrité.
A good marriage est peut-être la meilleure. Une femme découvre que son gentil mari depuis vingt-sept ans a un effroyable secret. Le dénoncer parait la seule chose à faire mais est-ce possible alors qu'est en jeu la façade sociale de son mari et de sa famille ? Est-ce possible alors qu'il lui jure qu'il l'aime, qu'il ne lui fera jamais de mal, qu'il ne fera rien pour l'empêcher de tout dire à la police ? Est-ce possible alors que, comme un junkie en phase de remords, il lui promet que jamais, plus jamais, il ne cèdera à ses pulsions ? Que décider ? Comment vivre avec sa décision ? Que faire ensuite ? Et plus généralement, que savons-nous des êtres dont nous partageons la vie ? Quelle part d'eux-mêmes nous est accessible ? Pourquoi est-il si facile de mentir et d'être cru ? Après Baudelaire et ses Yeux des pauvres, et The Cure et leur adaptation du même, King remet ces questions sur le métier.
Dans un style de grande qualité, qui réussit à être simultanément riche et parlé, KIng impressionne avec ces quatre nouvelles que tout amateur de fantastique devrait lire.
Full dark, no stars, Stephen King

And for spleen and ideal

samedi 12 février 2011

La religion des saigneurs


"La religion des seigneurs", du docteur en économie Eric Stemmelen, se propose de traiter une question simple qui n'a jamais reçu de réponse satisfaisante. Comment la secte chrétienne, ultra-minoritaire et exotique au point d'être qualifiée "d'ennemie du genre humain", est-elle devenue en peu de temps la religion officielle de l'empire romain finissant, puis celle de la plupart de ses sujets ? Pour un croyant, pas de doute : Dieu l'a voulu ainsi, et cette entreprise ne pouvait qu'être couronnée de succès. Un incroyant voudra s'attacher plus à étudier les conditions socio-économiques de cet avènement, ainsi que le substrat politique sur lequel il se produit.
S'aidant d'une relecture extensive des sources historiques (malheureusement largement chrétiennes tant la nouvelle religion a pratiqué l'autodafé), Stemmelen développe une thèse que j'ai trouvé passionnante. La république puis l'empire romain avait fondé sa prospérité sur une économie esclavagiste utilisant les guerres de conquête comme moyen de se procurer les ressources humaines nécessaires à l'exploitation des grands domaines agricoles ainsi que les métaux précieux indispensables au commerce. L'otium, pratique raisonnée de l'oisiveté, est la norme valorisée ; le travail est le propre des esclaves. La fin des guerres de conquête confrontera, à partir de la fin du 2ème siècle, l'empire à une crise de l'esclavage par manque d'esclaves. Simultanément, la classe sénatoriale perd de son pouvoir et est progressivement supplantée par les propriétaires de latifundia, d'extraction roturière et militaire. D'immenses domaines agricoles sont crées, propriétés de la nouvelle classe en ascension ; le gros de la production alimentaire de l'empire y sera réalisé. Manquant d'esclaves, ces domaines utiliseront comme main d'oeuvre des colonis, hommes libres dont le statut sera progressivement durci jusqu'à devenir l'équivalent de celui du serf médiéval. Comment imposer à ces colonis le devoir de travailler (tâche ignoble) et celui de se reproduire pour que les fils remplacent les pères (dans un monde où la liberté des pratiques sexuelles étaient la règle) ? Les seigneurs naissants vont trouver dans la doctrine chrétienne les armes idéologiques de cette transformation ; travail, chasteté, mariage indissoluble, reproduction, tels sont en effet les commandements d'une religion jusqu'ici largement ignorée par l'empire. L'occasion étant trop bonne, ils vont adopter cette croyance et faire en sorte de la propager.
La conversion politique de Constantin (en 313, avant la véritable en 337) ne sera que le catalyseur qui accélèrera un processus déjà en cours dans les provinces, où la nouvelle élite romaine se convertit progressivement au christianisme (les origines sociales des évêques et des fidèles connus en attestent), tant celui-ci sert ses intérêts de classe. Lente du temps de Constantin, la conversion totale de l'empire à un modèle théocratique sera le fait de ses successeurs. Stemmelen affirme que l'empire devient alors totalitaire, avec une idéologie unique et totalisante, ainsi qu'une terreur omniprésente qui détruit toute autre foi ou philosophie par le fer et le feu. Vainquant le donatisme et l'arianisme, et s'infiltrant de plus en plus profondément dans les strates du pouvoir impérial, la religion chrétienne (puis catholique) organise son appareil de domination temporelle, et l'utilise pour convertir, souvent de force, le peuple à sa foi, n'hésitant pas néanmoins, chaque fois que nécessaire, à pratiquer le syncrétisme afin de transformer les divinités traditionnelles du peuple en saints ou en vierges.
Valorisation du travail (surtout après le développement de la doctrine du péché originel), mariage reproductif, obéissance et soumission, les valeurs transmises au peuple par des évêques qui souvent n'en respectent aucune (par la persuasion, la menace, ou la peur) contribueront à domestiquer les citoyens abâtardis du bas empire et à préparer un moyen-âge durant lequel des serfs, attaché à la terre de leur seigneur, devront travailler toute leur vie en expiation d'un péché commis en des temps immémoriaux et en un lieu imaginaire.
On peut trouver le propos de l'auteur un peu outré. Il est vrai qu'il charge lourdement la barque, mais elle l'avait tellement été, dans l'autre sens, par les apologistes qu'on se dit qu'il ne fait que la rééquilibrer. Le langage qu'il utilise est parfois un peu trop ironique à mon goût pour un travail qui se veut de niveau universitaire par le nombre, la qualité, et la confrontation des références qu'il utilise. C'est un détail. J'ai lu ailleurs que sa vision était marxiste, et je ne le crois pas. Son champ lexical l'est assurément, mais son raisonnement me paraît différer du marxisme sur un point capital. Pour Marx, la superstructure idéologique est un sous-produit de l'infrastructure technique qui la détermine. Ici il n'y a pas production idéologique, mais collusion entre un système productif et une idéologie distincts, collusion qui vire assez vite à la fusion incestueuse tant chaque partie trouvera intérêt à s'associer à l'autre. Il n'y a finalement que sur le totalitarisme que je ne suis pas d'accord avec Stemmelen, tant cette notion complexe me semble liée à un projet d'amélioration ultime de l'humanité sur terre, et donc en contradiction avec une religion qui promet le mieux pour l'au-delà. Totalitarisme et transcendance me paraissent antinomiques. J'aurais accepté sans problème "Dictature chrétienne". A moins que ce ne soit aussi qu'une question de vocabulaire.
La religion des seigneurs, Eric Stemmelen

Reçu et lu dans le cadre d'une opération Masse Critique de Babélio.

dimanche 6 février 2011

Macho stéroïdé



"Zero Killer", avec Arvid Nelson au stylo, avait l'air d'être précisément le genre de récit que j'aime. Uchronique et post-apo simultanément, il appartient à deux genres dont je suis très amateur, et, last but not least ;-) il me permettait de faire d'une pierre deux coups en se qualifiant à la fois pour le défi Winter Time Travel et le défi Fins du Monde. Sur ce coup, je me trouvais futé. Et bien, non.
Uchronie : Pas de bombe atomique sur les villes japonaises. Invasion terrestre, pertes énormes, partition Sud-Japon, Nord-Japon. Quelques autres évènements historiques bougent, puis la guerre froide s'échauffe jusqu'à culminer dans un conflit nucléaire qui tue 90% de l'humanité en 1973 : Post-apo. Un ouroboros scénaristique. L'action commence plusieurs années après le cataclysme. Manhattan est en ruine, en partie irradiée et partiellement sous les eaux. Des gangs violents occupent les restes des gratte-ciel. A l'extérieur une organisation militaire autoritaire, le JOCOM, se pose comme celle qui va reconstruire les USA. L'Afrique aurait été oubliée par la guerre atomique, ce qui, du point de vue stratégique comme du point de vue économique, n'est guère étonnant.
Zero, un très méchant et très fort tueur, avec un passé secret (mais qu'on découvrira vite) et un nom nul, se voit proposer une de ces offres qu'on ne peut refuser, de la part d'un représentant d'un gouvernement africain. Il doit aller dans le gratte-ciel où sévit le pire gang de la ville pour récupérer une mallette perdue par un hélicoptère en détresse. Or, dans son coeur d'enfant, vit le rêve de partir en coque de noix pour l'Afrique. Il va donc y aller, sauver puis aider une fille lesbienne (pourquoi, scénaristiquement, est-elle lesbienne ? peut-être pour permettre le twist le plus vain que j'ai vu depuis longtemps), se battre dans des duels qui sentent bon la testostérone en fusion, se retrouver face à son passé et le vaincre, sauver la mallette, et FIN.
Le récit se termine en eau de boudin radioactif, le versant uchronique n'est jamais utilisé, le post-apo guère plus (des zones sont irradiées mais on n'y va pas donc c'est comme si elles n'existaient pas, quand aux zones de combat, elles existent dans Neuromancien, par exemple, sans conflagration nucléaire préalable). Le JOCOM n'est envisagé qu'à travers des journaux (plutôt réussis) qu'il publie et qui décrivent le contexte, alors qu'il aurait été intéressant de le présenter et de développer (Nelson utilise par exemple, pour les noms des leaders du JOCOM, ceux des ministres de Bush). Le peu qu'on en comprend évoque immanquablement l'ambiance du jeu Fallout. Ce qu'on nous montre en revanche, c'est une resucée jaune pisse du très bourrin New York 1997.
Zero Killer, Arvid Nelson, Matt Camp, Dave Stewart



S'inscrit lamentablement dans deux challenges.

jeudi 3 février 2011

Une interview de Sire Cédric


A quelques semaines seulement de la sortie de son nouveau roman "Le jeu de l'ombre" (en librairie le 17 mars), le talentueux, ténébreux, mais néanmoins chaleureux Sire Cédric a accordé une longue interview à Quoi de Neuf sur ma Pile. Je l'en remercie vivement.


Bonjour Sire Cédric, merci de nous recevoir.

Tout le plaisir est pour moi !


Peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaitraient pas ? Et décrire le lieu dans lequel tu travailles ?

Je suis auteur de thrillers, qui sont publiés aux éditions Le Pré aux Clercs, en grand format, et ensuite chez Pocket, pour l’édition poche. Mon lieu de travail ? J’écris chez moi, la grande majorité du temps. Mon bureau est installé face à une baie vitrée donnant sur un parc, c’est un cadre très calme.

D’où vient ton pseudonyme ?

Il remonte à… Diable, bien longtemps, maintenant ! Au début, c’était un surnom que me donnaient mes amis, en clin d’œil aux auteurs romantiques, tels que le Comte de Lautréamont ou Lord Byron, et j’aimais beaucoup la sonorité de ce nom. Je l’ai d’abord utilisé dans une émission de radio consacrée au métal, au sein de laquelle je parlais de littérature fantastique, et je l’ai conservé jusqu’à maintenant. J’ai conscience qu’il s’agit d’un pseudonyme improbable mais, que veux-tu, j’aime le second degré, et il semble que ce nom marque les imaginations du premier coup ! (Rires.)

Je suis impressionné par le nombre de photos de toi avec des fans qui sont disponibles et taggées sur Internet. Comment vis-tu cette notoriété ?

Tu veux savoir ce qui me touche le plus ? Aujourd’hui, je fais le métier de mes rêves, et c’est à ces gens-là que je dois cette chance. Je le dois à tous ceux et celles qui me lisent, qui se déplacent pour me rencontrer, et sans qui je ne pourrais pas être auteur professionnel. Mais, de simplement le savoir, cela reste abstrait. Quand je vois leurs photos, je mets des visages sur ces personnes, c’est réel.

Grosse actualité cette année avec la réédition de Déchirures (doté d’une couverture superbe) et la parution de ton nouveau roman, Le jeu de l’ombre…

Oui, et il ne faut pas oublier L’enfant des cimetières en poche chez Pocket ! Je suis vraiment heureux que les éditions Le Pré aux Clercs aient réédité mes deux recueils, Dreamworld et Déchirures, parce que je suis très fétichiste, et que ces livres regroupent mes nouvelles de jeunesse. C’est avec ces histoires-là, très sombres, dégoulinantes de sang, que tout a commencé pour moi, et que j’ai été publié pour la première fois. Il était important pour moi qu’elles restent disponibles en librairie, comme des petits bouts de ma vie…

Quel enseignement tires-tu de l’application pour iPhone de Dreamworld ? Que penses-tu plus globalement de la lecture en version numérique ?

Je suis très fier d’avoir pu bénéficier de cette déclinaison en application Apple, bien sûr ! C’est une nouvelle manière de lire, particulièrement adaptée aux transports en commun, ou quand on est coincé dans une file d’attente à la poste, etc. Tous mes livres font également l’objet d’une édition numérique pour liseuses. C’est une mutation inévitable du marché, mais aussi une richesse culturelle. La diversité de supports permet à chacun de s’y retrouver, en fonction de ses préférences, ses habitudes, et que les histoires vivent. Pour ma part, maintenant, je reste attaché au papier, et aux livres en grand format tout particulièrement, car ils m’offrent un confort de lecture et une prise en main que je préfère.

Peux-tu nous parler de ton prochain roman, Le jeu de l’ombre ? Comment se situe-t-il dans la chronologie ? Quel en sera le style, après l’enquête très posée du L’enfant et le récit plus musclé de Fièvre ?

Un style encore très différent, proche du Giallo, cette fois. Ce roman ne sortant qu’en mars, il est encore un peu tôt pour dévoiler quoi que ce soit, mais, ce que je peux te dire, c’est qu’on y retrouve le commandant de police criminelle Alexandre Vauvert, et que Le jeu de l’ombre mêle deux histoires en une. Du point de vue de la chronologie – et puisque je ne sais pas faire les choses comme tout le monde –, les faits se déroulent entre les événements racontés dans L’enfant et ceux de Fièvre.

En apprendrons-nous un jour plus sur le passé d’Eva ? Ne risque-t-elle pas de basculer du côté obscur ?

Il y a encore bien des choses à raconter au sujet d’Eva Svärta. Cela fera l’objet d’un prochain roman, c’est promis.

Le commandant Vauvert est un policier particulièrement réaliste, comment t’es-tu documenté ?

Ce qui est assez étonnant avec Vauvert, c’est que je n’ai pas à effectuer la moindre recherche. Il s’est imposé à moi, littéralement. Quand j’ai commencé à écrire L’enfant des cimetières, ce policier ne devait être qu’un personnage secondaire. Pourtant au fil des chapitres, je me suis attaché à lui, il prenait le pas sur l’histoire. Je n’écrirai pas ses aventures éternellement, mais on peut imaginer qu’il reviendra dans encore un ou deux romans, car je compte bien dévoiler certaines choses essentielles à son sujet…

Y aura-t-il un jour un petit quelque chose entre Vauvert et Svärta ?

Qui sait… (Sourire.)

Visites-tu les lieux que tu décris ou est-ce un pur travail d’imagination ?

En fait, c’est l’inverse qui se produit. Les lieux que je connais, que je viens de visiter ou qui, pour une raison ou une autre, occupent mes pensées, apparaissent d’eux-mêmes dans mes histoires.

Tes personnages s’inspirent-ils de personnes de ta connaissance ?

Pas entièrement, non. Bien sûr, on retrouve des échos de personnes que je connais dans mes personnages, c’est inévitable. Cela peut-être un détail physique, un trait de caractère, ou même parfois quelques mots de dialogue, entendus ici et là, qui se glissent entre les lignes. Mais, une fois apparus dans l’intrigue, mes personnages existent par eux-mêmes. Comme l’a écrit Stephen King, l’essentiel, c’est l’histoire, pas celui qui la raconte ! (Rires.)

Comment te renseignes-tu sur les légendes que tu utilises ? Cherches-tu une légende pour un roman, ou est-ce une légende qui te donne une idée de roman ?

Ça dépend. Vraiment. Chaque roman que j’ai écrit a constitué une aventure totalement différente pour moi. Par exemple, avant même de penser au scénario de Fièvre, je savais que j’y évoquerais la comtesse Bathory. C’était une très vieille envie, qui tournait dans mon crâne depuis des années, et je me suis lancé sur cette piste. Ensuite, l’écriture a coulé de source, si je puis dire. Pour L’enfant et Le jeu, la situation s’est révélée très différente. J’ai d’abord eu des idées de personnages et d’événements plus ou moins extraordinaires brisant leurs vies, et j’ai commencé l’écriture, avant que je ne me rende compte qu’il existait des légendes urbaines traitant de ces thèmes-là précisément. Pour L’enfant, c’était le mythe de l’Enfant des Cimetières, variation de celui de la Dame Blanche. Et, dans le roman à paraître, Le jeu de l’ombre, il s’agit des légendes attachées aux Ponts du Diable qu’on trouve un peu partout dans le Sud.

Dans quelle mesure crois-tu, ou pas, au surnaturel ? Comment doses-tu les éléments gore dans tes romans ? Et derrière cette question il y a celle du public visé, faut-il avoir le cœur bien accroché pour lire tes romans ? (je ne parle pas ici du prologue de L’enfant des cimetières ;-)

Cela fait beaucoup questions ! (Rires.) Pour répondre sérieusement, je pense que tout le monde peut lire mes histoires sans problème. Bien sûr, je suis fasciné par l’idée que nous puissions côtoyer des forces invisibles, à la lisière de nos existences, c’est une source d’inspiration d’autant plus motivante qu’on s’est tous dit, un jour ou l’autre : « Et si c’était vrai ? Si les légendes avaient un fond de vérité ? » Je me sers de ce type d’émotion, je puise dans mes rêves comme dans mes peurs le plus profondes, et j’essaie d’en faire des histoires. Comme je l’ai souvent expliqué, tout ce qui importe à mes yeux, c’est le plaisir du lecteur. Lui faire passer un bon moment. Même si je reconnais que mon imagination est parfois un peu tordue ! (Rires.) Mais, je le répète, je ne vise pas un public précis. J’écris simplement les histoires que j’ai envie de raconter, sans chercher à me censurer, ce dont je serais bien incapable, mais sans essayer de me conformer à ce qu’on attend de moi non plus, la vie est trop courte pour s’enfermer dans quoi que ce soit !

Aurons-nous droit à d’autres scènes de la qualité d’évocation du prologue de L’enfant des cimetières ?

Il m’est difficile de répondre à cette question, d’une part parce que c’est extrêmement subjectif, et que chacun va percevoir les choses différemment (d’ailleurs, certains lecteurs ont détesté ce prologue, tandis que d’autres l’ont adoré, comme quoi…). Mais je continuerai de travailler sur le mélange de poésie et de bizarre, forcément.

Tu lies particulièrement bien enquête policière et éléments occultes, as-tu des inspirateurs dans ce style ? Et plus généralement, quels sont tes auteurs de prédilection ?

J’ai grandi en lisant Stephen King, Clive Barker et Graham Masterton. À bien des niveaux, leur influence est évidente dans ce que je fais aujourd’hui. Quant au mariage du polar et de l’étrange, je me permets de faire un rappel historique : le genre policier est, historiquement, né avec la nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe, un des plus grands auteurs de fantastique. Rien de nouveau, donc !

As-tu déjà l’idée de ton quatrième roman ? (et oui, je ne me lasse pas)

J’en ai, mais ne compte pas sur moi pour t’en parler maintenant ! (Rires.)

Tu dis avoir été inspiré par des auteurs du XIXe tels que Baudelaire ou Poe. As-tu lu les gothiques classiques ? Lautréamont ? Que lisais-tu adolescent ?

Cela fera peut-être grincer les dents des puristes, mais je n’apprécie pas du tout les romans gothiques anglais, qui m’ont toujours profondément ennuyé, et j’inclus le Dracula de Stoker dans cette catégorie. En revanche, j’admire les auteurs romantiques et décadents : Byron, Hugo, Gautier, etc. Le comte de Lautréamont, notamment, a été une vraie claque pour moi, et une inspiration très claire pour mes nouvelles de jeunesse. Quant à Poe et Baudelaire, ils font partie des plus grands écrivains de tous les temps, que veux-tu que je te dise… Sans eux, je ne serais pas auteur aujourd’hui !

Comment s’est fait le passage de la nouvelle au roman ? Quel exercice trouves-tu le plus difficile ? Comptes-tu réécrire des nouvelles ?

Pour moi, la démarche est vraiment la même : dans un cas comme dans l’autre, je suis là pour raconter une histoire au lecteur, et il faut que cette histoire soit passionnante. Ce que j’aime tout particulièrement avec les nouvelles, c’est qu’elles sont vite lues, elles vont à l’essentiel et le plaisir est immédiat, comme un petit fix d’émotions. Je continue d’en écrire pour le plaisir, d’ailleurs il y en a une ou deux à paraître cette année. Mais, avec le temps, je préfère travailler sur des textes longs, qui permettent de plus amples développements.

As-tu écrit de la poésie ou voudrais-tu en écrire ?

J’en écris régulièrement, sous la forme de paroles de chansons.

Tu es aussi le chanteur du groupe de death metal Angelizer, peux-tu nous donner quelques informations sur votre actualité ?

Nous venons d’enregistrer un album intitulé Philosophy with Decibels, qui devrait sortir dans le courant de l’année.

As-tu envie de publier tes paroles de chanson sur papier ?

Sous forme de recueil, tu veux dire ? Non. Je pense que faire figurer les paroles sur un livret d’album est bien suffisant.

Qu’écoutes-tu comme musique en plus du death metal ? Quels sont tes groupes préférés ?

Je suis avant tout un fan de métal, mais j’écoute de tout, avec une préférence pour tout ce qui évoque l’imaginaire et provoque des émotions intenses. Cela peut aller du rock de Nick Cave à la musique païenne d’Omnia. Mes groupes préférés ? Moonspell, Dark Tranquillity, Behemoth…

Écriture, musique, as-tu du temps pour tes loisirs ? Et quels sont-ils ?

Comme tout le monde, je suppose. Je sors avec mes amis, j’essaie de passer quelques jours dans des pays où je ne suis encore jamais allé, ou j’assiste à des concerts ici et là. Certaines nuits d’insomnie, il m’arrive de me lever à l’aube et d’aller faire du jogging pour observer le monde se réveiller, c’est tout simple mais ça m’apporte un bien fou.

Y a-t-il une dernière chose que tu voudrais dire aux lecteurs ?

Je les salue, et je leur donne rendez-vous en mars, pour la parution du Jeu de l’Ombre !

Merci de ta gentillesse et du temps que tu nous as consacré.

Merci à toi !



Note : La très belle photo est de David Anthony Durham.

mercredi 2 février 2011

Nom d'une pipe en bois



Europe, 1914. L'Europe est au bord de la guerre. L'assassinat d'un archiduc la plonge dans le drame. Ca vous rappelle quelque chose ? Et pourtant...
Le vieux continent de Westerfeld est divisé entre Darwinistes et Clankers. Menés par l'Angleterre, les Darwinistes utilisent les découvertes de la génétique (et le décryptage des fils de vie contenus dans les cellules) pour créer des chimères qui servent au transport, aux télécommunications, ou à la guerre. La plus belle des créations britanniques est Léviathan, un immense flotteur, une sorte de baleine volante militaire remplissant globalement les fonctions d'un porte-avions. Léviathan est, plus qu'un simple être vivant, même fantastique, un écosystème pour quantités de créatures modifiées (chauve-souris de bombardement, lézards à message, etc...) qui la servent et l'utilisent. Léviathan est le fleuron de l'Air Force britannique et n'a rien à envier au Kraken de la Marine. Du côté des Empires Centraux, on est Clanker. Dégoutés et effrayés par les "monstres" darwinistes qui offensent la Création, les Clankers ont développé une technologie mécanique avancée qui évoque un croisement fécond entre Star Wars et le Steampunk. Avions ou mécanopodes sont les instruments qu'utilisent les teutons pour faire la guerre, dans la plus grande tradition Krupp-Thyssen.
Alek, jeune prince orphelin, fuit son pays après l'assassinat de ses parents et se réfugie en Suisse avec quelques partisans et un mécanopode. Au même moment Deryn, orpheline écossaise, entre dans l'Air Force britannique en se faisant passer pour un garçon. Les hasards de la guerre qui vient les amèneront à se rencontrer et à se connaître.
"Léviathan" est un roman qui possède de nombreuses qualités. L'uchronie décrite par Westerfeld est crédible et passionnante. L'opposition entre généticien et mécanicien est finement rendue avec des implications religieuses et idéologiques, des oppositions internes, etc... Les choix techniques des deux camps reflètent et stimulent des choix idéologiques, qui ne sont pas sans rappeler les arguties de notre temps sur les recherches en génétique. Le fossé culturel qui existe entre un membre de l'élite, comme le prince Alek, et le peuple des villes est superbement mis en évidence par l'incapacité du prince à communiquer avec ses sujets sans être immédiatement identifié comme noble, tant son langage et ses postures détonnent, et les difficultés qu'il a à accomplir des actes aussi simples que l'achat d'un journal. La paranoïa propre aux temps de guerre est aussi parfaitement rendue par l'auteur, ainsi que les spécificités de sociétés machistes dans lesquelles existaient néanmoins de rares femmes fortes aux qualités exceptionnelles.
Mais surtout "Léviathan" est un très bon roman Jeunesse. Il est rempli d'action, rapide et trépidante. Il passe avec succès les différentes stations du roman d'apprentissage. Alek grandit au fil de sa fuite, il découvre un monde dont son éducation l'isolait, il gagne en confiance et en compétence. Il cesse d'être un ballot transporté en sécurité par des serviteurs zélés et tend à devenir le leader qu'il devra être un jour. Pour ce qui est de Deryn, elle affirme son indépendance, prouve à tous sa valeur, et conforte ses choix, face à l'adversité d'un monde qui voudrait la confiner à des tâches ménagères en raison de son sexe (même si elle doit continuer à le dissimuler). Et chacun d'eux découvre, au contact de l'autre, que sous l'uniforme ennemi se trouve un être humain, et que la coopération des intelligences est toujours féconde.
Et pourtant, c'est cette qualité Jeunesse qui est à mon avis le défaut majeur du livre pour un lecteur adulte. L'orphelin en fuite est un archétype de la littérature Jeunesse, la fille qui se fait passer pour un garçon (et qui leur en remontre), aussi. Il n'y a pas de surprise. De même, certaines situations, comme les chamailleries entre cadets, à bord du Léviathan, sont des classiques du roman d'internat (genre typiquement britannique qui a produit Harry Potter). Enfin, les sentiments sont un peu trop bons à mon sens, trop bienveillants, et la confiance est trop facilement gagnée et accordée.
Deryn ponctue ses phrases de la très puérile interjection "Nom d'une pipe en bois", et, comme elle, le roman manque globalement de dureté, de sexe et de rock'n'roll.
On notera pour finir que le livre est superbement illustré par Keith Thompson.
Léviathan, Scott Westerfeld

L'avis de Pitivier

L'avis de Val

Lu dans le cadre du challenge Winter Time Travel de Lhisbei.