dimanche 30 janvier 2011

I want you for Super Army


"Le projet Marvels" est un bien beau comic qui fait (re) vivre aux lecteurs de moins de 70 ans l'âge d'or des Timely Comics, le nom originel des Marvel Comics. A cette époque, l'important était de gagner la guerre contre le nazisme. Les capés allaient s'y atteler.
Ed Brubaker rappelle ici la naissance de Captain America, son association avec Bucky Barnes, ainsi que les premiers exploits de la première Torche Humaine et de Namor le prince atlante. Son scénario est particulièrement ciselé. Il entremêle les différentes histoires en les plaçant sous le regard voix off d'un des héros oubliés de l'époque, l'Ange masqué, et fait de cette épopée une enquête réellement passionnante, dans une ambiance noir réussie. Détectives, espions, nazis, savants exfiltrés, la guerre se déroule aussi dans le coulisses, entre scientifiques qui tentent de créer le soldat ultime. Face à Captain America, Crâne Rouge est sadique à souhait, et vit dans un chateau digne de Castle Wolfenstein ; Namor comprend progressivement que tous les humains ne sont pas ses ennemis ; la première Torche Humaine, tragique Pinocchio, veut devenir humain et se réjouit parfois de ne pas l'être.
Les graphismes de Steve Epting sont parfaitement adaptés à l'ambiance que Brubaker donne au récit. Le trait est précis et réaliste, et la colorisation parfois très contrastées donne du dynamisme aux images.
Au final un bien bel ouvrage, long et captivant, qu'on peut apprécier même si on n'est pas un nostalgique de l'époque Timely, tant c'est à un film d'espionnage guerrier que Brubaker nous convie.
Le projet Marvels, Brubaker, Epting

samedi 29 janvier 2011

Que diable allait-il faire dans cette galère ?


La vidéo ci-dessous suffirait à dire mon affliction, mais je vais écrire quelques mots sur l'assassinat de Shakespeare auquel j'ai assisté hier soir.
"La tragédie du roi Richard II", du grand Will donc, a été malheureusement mis en scène par Jean-Baptiste Sastre. Que dire ? Une histoire tragique, celle d'un roi qui refuse de n'être que l'oint du Seigneur, qui refuse les dilemmes du pouvoir, et qui abdique face à une rébellion, avant de mourir en captivité. Un texte superbe à lire dans la langue du barde. Tout metteur en scène qui se frotte à cette oeuvre se voit remettre ce matériau de qualité.
Qu'y ajoute le regrettable Sastre ?
Aucun décor, si ce n'est une poutre de plusieurs mètres et une table à laquelle est assis le mannequin d'un enfant blond. Des costumes improbables, in-signifiants, dont certains passent allègrement les limites du ridicule (la robe rose parishilton de la reine, la robe à paillette de de Gand, et, clou du spectacle, la tenue de bohémienne à anorak d'Aumerle). Une scénographie réduite à des éclairages plutôt réussis et à une sonorisation ponctuant de bang sonores les évènements, comme le font les rires dans les sitcoms US.
Une traduction (nouvelle) trop moderne et trop simple, dans laquelle ne restait rien de la poésie de Shakespeare.
Enfin, pour ce qui est du jeu, on aura vu des acteurs qui déclament en hurlant, la voix chevrotante, comme on ne l'a plus entendu au théâtre depuis des lustres, des acteurs qui souvent se parlent sans se regarder en en fixant le public, des mouvements excessifs et spasmodiques, le duc de Norfolk joué par une femme, et surtout, les intermissions à la Monty Python durant lesquelles le roi danse, par exemple, sur l'air du Beau Danube Bleu.
Tout ce foutoir m'a mis en déroute et conduit à fuir au bout d'une heure vingt ; la mise en scène m'isolait tellement de l'oeuvre que je ne la percevais presque plus. Et là, sortant du théâtre, je suis accueilli par un homme hilare, debout sur le trottoir, attendant visiblement un ami, qui me dit qu'il est là depuis un quart d'heure et qu'il a déjà vu sortir beaucoup de monde.
Pour la petite histoire, sachez que dans quatre jours d'aujourd'hui, une conférence-débat aura lieu au théâtre du Gymnase même, avec un prof d'esthétique de la fac d'Aix, sur la mise en scène. Je crois que rien ne dit mieux qu'il y a un problème. Quand l'art contemporain nécessite un sous-titrage, il devient trop auto-référentiel pour pouvoir m'intéresser encore. Mais après tout, comme l'expliquait Bourdieu dans "Les règles de l'art", si je n'ai pas compris c'est que n'étant pas dans le champ de lutte ça ne m'était pas destiné (PS : Fascinant d'ailleurs de constater comme la SFFF française est un champ de lutte conforme aux analyses de Bourdieu).

Pièce vue (pour mon malheur) dans le cadre du challenge élisabéthain d'Isil.

La tragédie du roi Richard II, William Shakespeare pour le texte, Jean-Baptiste Sastre (hélas) pour la mise en scène.



vendredi 28 janvier 2011

L'affection désabusée qui survit à un instant de bave


Sortie du troisième tome des aventures du Juge Bao dans la Chine médiévale. Après "Le roi des enfants", il est ici question d'une "Belle empoisonnée".
Le dessin a progressé et les enquêtes restent de bonne facture. C'est donc d'un mieux global dont il s'agit avec cet opus.
Le caractère moralisateur des interventions du juge a un petit côté comique pour des occidentaux, mais le personnage du Juge Bao est légendaire en Chine, où il symbolise l'intégrité et a gagné le surnom de "Bao le Juste". Il est donc sentencieux à la mesure de l'importance qu'il accorde à la mission de défenseur du peuple et de la justice que l'empereur lui a confiée.
Dans la culture populaire, il symbolise les vertus chinoises à leur quintessence, honnêteté, dévotion à l'empereur, piété filiale, qu'il portent à leur plus haut. Il en use ici pour lutter contre des dignitaires corrompus qui poussent le peuple à la famine, et redresser un tort amoureux.
Le Juge Bao et la belle empoisonnée, Marty, Nie

L'avis d'Anudar

Tigre de papier


Une fois n'est pas coutume, chronique d'un petit livre de "L'école des loisirs". "Mao et moi", joliment illustré, raconte la Révolution culturelle vue par les yeux d'un enfant qui l'a vécue. Arrestations, embrigadement, propagande, Chen Jiang Hong a tout vécu, et le restitue dans un petit ouvrage vite lu mais difficile à oublier ; la marque de la qualité. Destiné à priori aux jeunes mais lisible avec grand plaisir par un adulte, "Mao et moi" rappellera à tous que la Révolution culturelle, menée par les Gardes Rouges, n'a pas consisté à faire tourner en rond des produits culturels. Les ex-mao feraient bien d'y jeter un coup d'oeil, s'ils n'ont pas vu le fascinant "Vivre" de Zhang Yimou.
Chen Jiang Hong, Mao et moi

lundi 24 janvier 2011

Le disciple favori de Jésus



Sortie du tome 3 de la série "Rex Mundi", déjà chroniquée ici.
L'uchronie d'Arvid Nelson est toujours imho une référence. Esotérisme, histoire déviante, politique intérieure et géopolitique, "Les rois perdus" brassent les idées, et les développent dans un style noir qui rappelle fortement les films de détective des années 50. Nelson livre un monde complexe et cohérent que bien des auteurs de romans uchroniques pourraient lui envier ; il pousse ainsi le luxe jusqu'à inclure des facsimilés fictifs de journaux dont les articles présentent et expliquent avec force détails les convulsions de la politique intérieure française ainsi que les nombreuses tensions internationales.
Dans ce monde en bouleversement et en attente d'une catharsis, des personnages machiavéliens luttent sans merci pour le pouvoir ou la vérité, sans considération pour les pertes collatérales. Le lecteur suit, fasciné, le grand jeu d'une révolution de palais qui s'annonce et d'un conflit mondial qui s'esquisse.
Petit regret, les deux derniers numéros du volume sont dessinés par d'autres illustrateurs, dont j'aime moins le style (problème récurrent dans les séries de comics).
Rex Mundi 3, Les rois perdus, Nelson, Johnson, Cox

Lu dans le cadre du challenge Winter Time Travel de Lhisbei.

dimanche 23 janvier 2011

Sunset Bld



"En approchant de la fin" d'Andrew Wiener est un roman dont des parties ont été publiées sous forme de nouvelles, du début des années 80 à la fin des années 90. C'est aussi et surtout un beau roman.
Dans "Tous à Zanzibar", John Brunner décrivait un monde où les troubles mentaux augmentaient exponentiellement à cause de la tension de plus en plus forte exercée sur les psychismes par un monde en complexification ; Andrew Wiener nous convie dans un monde qui à atteint le stade ultime de la dépression nerveuse. Emeutes, délinquance violente, terrorisme, guerres larvées ou ouvertes, parfois partiellement nucléaires, le monde des humains convulse. Aux Etats-Unis, seul Etat décrit dans le livre, la réponse politique est autoritaire, avec couvre-feu et Bureau de la Santé Mentale aux pouvoir exorbitants. Dans ce contexte d'effondrement Martha Nova chante la fin des temps ; on pense qu'elle voit le futur et que ce qu'elle chante adviendra.
Construit sur plusieurs points de vue, et largement en flashback, "En approchant de la fin" est un roman qu'il est difficile de reposer. On sait, dès la première page, que le monde est à sa dernière nuit, mais rien de plus. Comme Victor Hugo au début de "L'homme qui rit", Andrew Wiener pose l'issue fatale comme irréversible. Le lecteur veut alors savoir ce qui va advenir, quel est le secret de Martha Nova, quels roles jouent les divers protagonistes. Pour réussir à passionner avec une histoire dont l'issue est connue, il faut une belle qualité d'écriture et des personnages attachants. Ecriture et construction sont là, mais ce sont surtout les personnages, et singulièrement le principal, qui attachent au récit. Cassandre qui voit le futur et tente de le révéler dans ses chansons, obscure et ambigue comme une sybille, Martha Nova est une héroïne tragique en qui même ses plus proches ne croient qu'avec peine. Hiératique et diaphane sur scène (la description que Wiener fait des concerts m'a rappelée le frisson ressenti à ceux de Lisa Gerrard), elle est la grande prêtresse involontaire d'un mouvement apocalyptique qui touche même ceux qui la combattent. Totalement fataliste par nécessité, elle vit les évènements avec détachement et une forme unique de tristesse antérospective. Autour d'elle, des hommes l'aiment sans jamais avoir de prise, et un mystérieux homme noir, visible seulement à l'extrème du champ de vision, orchestre les évènements. L'apocalypse viendra et Martha Nova aura servi de catalyseur, comme les stèles de Kuin (petite remarque : j'avais intitulé la chronique sur Les chronilithes "Que sera sera" car il me semblait que le titre de cette chanson résumait le point du roman ; deux ans après je lis "En approchant de la fin" dans lequel le leit-motiv de la chanteuse est "Que sera sera". Reprenant aujourd'hui ma chronique de l'époque, je m'aperçois du titre que je lui avais donné, rien ne saurait plus me convaincre de la proximité entre les fonds des deux romans).
Pour un lecteur arrivant dix ans après la version définitive et trente après les premières esquisses, le roman de Wiener semble étrangement prophétique. Comme son héroïne, il a décrit un monde qui ressemble beaucoup au notre et qui lui ressemble de plus en plus au fil du temps. Comme celui de Martha, le notre (au moins en Occident) finit dans une implosion lente et il est difficile de ne pas voir une parenté entre la loi sur la Santé Mentale du roman et le Patriot Act US. Comme Brunner avec "Tous à Zanzibar", Wiener donne l'impression de voir les lignes de force qui sous-tendent l'avenir, rejoignant ainsi les rares Hari Sheldon de notre temps. Ne serait-ce que pour ça, "En approchant de la fin" est un roman hautement recommandable.
Note: Beaucoup de fote d'ortograf sont passées à la relecture, si tant est qu'il y en ait eu une.
En approchant de la fin, Andrew Wiener

Lu dans le cadre du Challenge Fins du monde de Tigger Lilly

samedi 22 janvier 2011

Hommage posthume


Les lecteurs attentifs de ce blog savent que je suis fasciné par la guerre de 14, comme le lapin par le serpent qui va le dévorer. Aux nombreux témoignages d'époque, certains de grande qualité, viennent progressivement s'ajouter des éléments historiques sur un volet longtemps méconnu, la folie des soldats.
"Vies tranchées", au titre excellemment illustré par une couverture sur laquelle on peut voir que, même rentrés, ils sont toujours là-bas, vient aujourd'hui combler ce vide de fort belle manière. Cet album, publié chez Delcourt qu'on peut remercier pour ça, est la mise en image des travaux d'Hubert Bieser. Avec six chercheurs en histoire de Paris XII, ce directeur d'une "école de cadres infirmiers en psychiatrie" a exhumé des archives des histoires oubliées, celles des poilus rendus fous par la guerre, mais aussi celles des malheureux qui y étaient envoyé en dépit de leur folie, quand la machine infernale eut besoin de chair fraiche et que la loi Dalbiez se chargeât de la lui fournir.
"Vies tranchées" raconte l'histoire de 14 de ces hommes que l'Histoire, après l'administration française, avait largement oubliés. Sinistre parfois, absurde souvent, tragique toujours. Considérés comme fous dans le meilleur des cas, car sinon suspectés de simulation, lâcheté, anarchisme, ils étaient envoyés dans des asiles où le traitement des affections mentales en étaient à ses balbutiements. Contention, brimades, vols, violence, sont le quotidien de ces victimes que le pays ne veut pas connaitre. Ils sont peu et mal soignés, renvoyés parfois au front, éventuellement démobilisés. S'ils meurent, pas de pension ni d'inscription sur le monument aux morts, dans la majorité des cas. Quant à la famille de ces mauvais français, elle subit l'opprobre.
Bieser, Morvan, Le Gall, et les autres rendent nom et visage à Emile, Jean-Marie, Baptistin, Gabriel, Louis, Joseph, Augustin, Maxime, Georges, Edmond, Jean, Paul, Georges, Sidibé. Ils leur rendent aussi un dernier hommage à la fin de l'album, sous la forme d'une très émouvante galerie de portraits où ce qu'on sait de leur parcours subséquent est indiqué. Un monument aux morts personnels pour ces oubliés ; leur souffrance le mérite.
Les différents graphistes qui mettent en image les 13 récits individuels plus un long fil rouge (l'histoire d'Emile P. qui traverse toute la guerre) créent un objet visuellement hétéroclite. Autour de l'histoire d'Emile P., superbe composition en aquarelle presque sans encrage, sont piqués de vénéneux pétales, chacun dans un style qui évoque la folie des protagonistes. Il est rare que j'aime tous les styles dans un ouvrage collectif, c'est le cas ici à deux exceptions près.
Vies tranchées, sous la direction de Morvan, Le Gall, Bieser, et al.

jeudi 20 janvier 2011

Un pays puissant et prospère


Le titre de cette chronique est la devise officielle de la République populaire démocratique de Corée, plus connue sous le nom de Corée du Nord. Risible si ce n'était tragique.
Un serial killer en Corée du Nord, faute de mieux Jean-Luc Bizien cultive l'originalité. C'est cette particularité de "L'Evangile des ténèbres" qui m'a décidé à l'acheter, sans en attendre grand chose de plus qu'une plongée vaguement instructive dans un pays méconnu et fantasmé. Et c'est bien ce que j'ai obtenu de cette lecture, sans plus.
Disons-le clairement, "L'Evangile des ténèbres" n'est pas un bon roman, et, quand je lis les commentaires dithyrambiques qu'on trouve sur certains forums, je m'interroge fortement sur l'impressionnabilité de leurs auteurs. En 560 pages (250 avec une taille de caractères et un interlignage normaux) Jean-Luc Bizien emmène le lecteur avec lui pour une virée en Corée du Nord. Dans la mesure où tout est dit mais peu est connu sur ce qui s'y passe vraiment (et à condition de faire confiance à la documentation de l'auteur), "L'évangile des ténèbres" permet d'en apprendre un peu sur la régime nord-coréen, son idéologie délirante, son système répressif brutal et paranoïaque. Un peu, c'est mieux que ce qu'en sait la plupart des français (moi compris) mais ça reste peu. Rien à voir avec la qualité de l'immersion qu'on trouve dans Enfant 44 par exemple. Donc Kim-Jong-Il ("Le Cher Leader", jamais présent dans le livre) est fou mais il a été bien malheureux dans son enfance, autocrate sanguinaire, il est le seul tenant mondial de l'idéologie du djoutché que Pierre Rigoulot définit ainsi dans son ouvrage "Corée du Nord, Etat voyou" : Le djoutché est un salmigondis de références et de mots d'ordre, taillé sur mesure pour Kim Il-sung, père fondateur de la nation et père biologique de Kim Jong-il! En deux mots, cette "philosophie" consiste à affirmer la maîtrise de soi-même et l'indépendance par rapport aux influences extérieures. Elle exalte un socialisme "à la coréenne", le "Grand Dirigeant" étant, en principe, celui qui exprime le mieux cette coréanité. Le djoutché traduit une conception organique du pouvoir: chaque individu s'apparente à la cellule d'un grand corps dont le "Grand Dirigeant" constitue le cerveau tandis que le parti et les organes de l'Etat en sont les muscles, la production est agricole, médiévale dans ses techniques, les voies de communication sont dans un état lamentable, de toute façon n'y circulent que quelques voitures officielles et des convois militaires, et de surcroit les déplacements intérieurs sont strictement règlementés, enfin, la disette est permanente, la famine récurrente, l'électricité est coupée plusieurs fois par jour, de même que le chauffage l'hiver (La Corée du Nord apparait noire sur les photos nocturnes des satellites), les opposants sont mis en camp ou fusillés, ainsi que les fous, les déviants, les handicapés, et tous ceux qui menacent la parfaite harmonie et la réussite éclatante du régime ; sur 20 millions d'habitants 1 million et demi est militaire. Tout ceci, l'auteur nous le montre ou, ne sachant pas comment le montrer, nous le fait dire par des personnages informés, notamment les "traducteurs" attachés par le régime aux occidentaux.
Parlant des personnages, nous avons un journaliste américain d'origine coréenne, prétexte à une moitié de l'histoire (il faut aller le récupérer derrière les lignes) qui se traine, blessé et impuissant durant tout le roman. Son mentor, vieux briscard de la presse US, s'infiltre en Corée du Nord pour l'en exfiltrer. Son personnage de ronchon, tête brulée et caractériel, ne devient utile qu'à la moitié du roman environ, et encore, uniquement comme candide ; sa personnalité est rapidement insupportable tant elle est invraisemblable. Il est aidé par une humanitaire qui est plus que ce qu'elle prétend (et qui est, dixit la 4ème de couv', ravissante ; je ne savais qu'on utilisait encore le mot ravissante). Parallèlement à ce sauvetage, un officier coréen enquête sur une série de meurtres qui vont l'amener à mettre à jour un terrible secret impliquant le régime (voila qui est original). Il a peur, comme tous les coréens. Peur de ne pas trouver et de décevoir, peur de trouver et de devenir gênant ; ce qui s'appelle aller de Charybde en Scilla. Enfin il y a le "chasseur", fou à lier, qui tue pour se plaindre de l'arrêt du terrible programme secret. Qu'on sache que tout ce monde va se retrouver, à la fin, dans un camp, où toutes les questions connaîtront leurs réponses.
Enquête trop rapide (les voies de la compréhension sont presque miraculeuses), second fil narratif (le jeune journaliste perdu en Corée) largement inutile (fallait-il accrocher le lecteur occidental avec un héros dans lequel il puisse se reconnaitre ?), personnages peu attachants ou caricaturaux, écriture totalement insipide, voila qui fait beaucoup pour un seul roman. Si on y ajoute une certaine confusion dans les motivations des uns et des autres, et (ça ne m'était encore jamais arrivé) un chapitre qui donne l'impression d'avoir été oublié au montage alors qu'il devait être coupé (pages 312 à 314), ma bienveillance légendaire a fini par s'épuiser. Parler pages me rappelle qu'il y a 100 chapitres dans "L'Evangile des ténèbres", ce qui fait en moyenne 5 pages par chapitre, ou 2 pages de taille normale. Là, on n'est plus dans de la narration rythmée, on est dans un montage clip. J'ai craint d'en faire une crise d'épilepsie.
L'Evangile des ténèbres, Jean-Luc Bizien

mercredi 19 janvier 2011

Tintin chez les Soviets



"Jour J" est une collection de BD uchroniques publiée par Delcourt. Les tomes 3 et 4, "Septembre rouge" et "Octobre noir", racontent comment un policier français, aidé d'un anarchiste prétendument mort (Bonnot), provoque la révolution russe pour distraire l'Allemagne et la forcer à quitter la France, envahie après la conquête réussie de Paris et la capitulation du gouvernement.
Nous sommes ici dans de la BD d'aventure, trépidante et rebondissante. L'histoire est distrayante, même si le scénario fait la part un peu trop belle aux rebondissements, à la chance, et au name dropping (on passe en revue tous les protagonistes de la révolution russe, sans compter Clémenceau, Kerenski, Bonnot). Quelques points historiques sont justement traités, l'opposition politique entre bolchéviques et anarchistes, mortelle en Russie comme pendant la guerre d'Espagne, le cynisme des bolchéviques, la brutalité de Staline. Mais un point de départ différent, l'effondrement français en 1914, amène à une conclusion différente du trip de Lénine en Russie, sans le tsar mais aussi sans les bolchéviques.
Le point négatif de ce diptyque, c'est le graphisme. Trait fin et pas toujours assuré, couleurs trop intense et à la limite de l'aplat, petits visages moustachus, tout a concouru à me rappeler Tintin. Pour des albums dessinés cette année, c'est un peu affligeant, mille sabords !
Jour J, t3 Septembre rouge et t4 Octobre noir, Duval, Pécau, Calvez

L'avis d'Anudar

Lu dans le cadre du challenge Winter Time Travel de Lhisbei.

Trahison



Tome 2 de la série La Zone, "Résistances" donne à voir la suite des aventures de Lawrence dans l'Angleterre d'après l'apocalypse. Hommes retournés à la barbarie, société technologique, groupes de protecteurs des savoirs anciens, et communautés redevenues pré-techniques se croisent et se frottent, dans l'intérêt des uns et pour le malheur des autres.
Volume de transition, "Résistances" dévoile un peu plus d'informations sur les desseins de la société Winch, et montre que tout n'est pas aussi clair qu'il y parait à la bibliothèque. L'affrontement entre les deux groupes humains approche. Il sera, semble-t-il, très violent.
Les décors, dessinés par Stalner lui-même, sont toujours aussi somptueux ; nature renaissante et ruines humaines se mêlent et s'enlacent pour le plaisir des yeux du lecteur. Les couleurs sont réussies et les mouvements fluides.
"Résistances" est une belle réussite graphique et, sans être l'album du siècle, emmène le lecteur dans une aventure rythmée et distrayante, où on retrouve avec plaisir le frisson éprouvé quand, pour la première fois, on a vu la statue de la liberté couchée sur la plage d'un monde simien.
La zone, t2, Résistances, Stalner

Lu dans le cadre du Challenge Fins du monde de Tigger Lilly

dimanche 16 janvier 2011

Coquille vide



Cela faisait bientôt un an que je lisais résumés et critiques à propos de "Cygnis". Et ce que je lisais ne m’inspirait pas confiance. Mais on disait partout comme c’était un beau livre, on le primait aux Utopiales, on l’achetait à un rythme tel qu’il fallait le réimprimer. Je me suis alors dit, comme Rousseau l'affirmait et même si je n’y ai jamais cru, que la volonté générale ne saurait errer. J’aurais mieux fait de suivre mon instinct, comme Obiwan Kenobi y invitait Luke dans la tranchée de l’Etoile de la Mort.
"Cygnis" est un roman superbement écrit (au point qu’il tombe parfois dans le piège de la préciosité). Deux cents pages d’une écriture finement ciselée laissent imaginer le travail d’orfèvre, minutieux et perfectionniste, de l’auteur. "Cygnis" est une dentelle de mots, audacieuse et aérienne qu’il m’a plu de contempler.
Malheureusement, l’histoire contée n’est pas à la hauteur, et n’atteint jamais les sphères dans lesquelles évolue le style. "Cygnis" est un roman très lent dans lequel il ne se passe finalement pas grand chose. On m’objectera que je suis une brute qui ne sait pas apprécier un paysage, une balade. Mais pour qu’une balade, une ambiance, m’intéresse, il faut qu’elle me donne de la vie à contempler. Et il y en a trop peu dans "Cygnis".
Une guerre a détruit le monde, il y a longtemps. Les survivants sont revenus à une sorte de barbarie où se mêlent technologie médiévale et artefacts du passé. Dans une nature vide, ces groupes humains épars et concurrents, tentent de survivre, et se souviennent du mieux qu’ils peuvent. Le passé est légendaire, mais il peut aussi prendre la forme d’un objet déterré, d’un pan de mur écroulé, ou d’un robot de combat agressif et mortel. De nouvelles croyances existent, ainsi que de nouvelles organisations sociales ; l’humanité est redevenue une juxtaposition de petits groupes. Trappeurs, villageois, troglodytes, nomades, et chercheurs de reliques, se partagent un monde retourné à l’état sauvage.
Une sorte d’Enlèvement des Sabines déclenche une guerre entre groupes humains. Et comme pendant la Guerre de Trente Ans, les mercenaires affluent, combattent, mais aussi pillent, tuent, violent. Dans ce contexte, qui semble n’être justement qu’un contexte sans grande importance, quelques personnages taiseux, dépourvus d’empathie, et pire, de capacité à en susciter chez le lecteur, meurent ou vivent, vaguent, progressent, dans un cheminement intérieur dont le malheureux lecteur est largement exclu. Ils s’aiment aussi, parfois, dans des termes d’une naïveté confondante.
Faute de parvenir à accrocher aux personnages ou au monde, on ne s’intéresse jamais vraiment ni à l’issue de la guerre, ni au destin des sociétés décrites, ni même à celui des principaux « héros ». On sombre dans l’ennui, tant tout ceci indiffère. On admire le paysage stylistique mais on le trouve désespérément vide.
Cygnis, Vincent Gessler

L'avis de Blackwolf

L'avis d'Efelle

L'avis de Pitivier

L'avis des Naufragés volontaires

L'avis d'Imaginelf

Et l'avis de Sandrine (qui est la seule d'accord avec moi, viens que je te bise)

Lu dans le cadre du Challenge Fins du monde de Tigger Lilly

samedi 15 janvier 2011

La porte, la clef, et le gardien de la porte


Néault est de retour et ses conseils sont toujours aussi excellents. Si je comptais les comics que j'ai lus grace à lui... Je devrais demander aux éditeurs de lui attribuer des commissions.
"Locke & Key" est le meilleur comic que j'ai lu depuis longtemps. Sur un scénario d'excellente facture écrit par Joe Hill (accessoirement le fils de Stephen King), Gabriel Rodriguez déploie des graphismes cartoony superbes. Meurtres, suspense, mystère, surnaturel, maison hantée, secrets enterrés, rien ne manque dans "Locke & Key", et c'est à un véritable feu d'artifice que nous convient les créateurs. Peur, rage, culpabilité, folie, Joe Hill pose sur sa toile une palette d'émotions riche et développée. On tremble avec les héros, on espère pour eux, on frémit comme eux. Et on suit, atterré, la route sanglante du tueur fou et de son inspirateur, en apprenant à les haïr pour le mal qu'ils font. La mise en récit est cinématographique comme rarement dans le monde des comics, avec flash-backs, alternance de scène passées et présentes, réminiscences, ce qui dynamise le récit et permet à l'auteur de distiller les informations avec parcimonie, comme du sang goutant d'une blessure ; le lecteur va de surprise en surprise et de révélations en révélations. J'écris ceci en haletant ; "Locke & Key" est un comic qui prend aux tripes et qu'on repose en soufflant tant il a créé de tension.
Locke & Key, t1 Bienvenue à Lovecraft, Joe Hill et Gabriel Rodriguez

L'avis de Pitivier

jeudi 13 janvier 2011

Tricher n'est pas jouer


"Le casino perdu" est le roman qui constitue le gros morceau du recueil de Michel Pagel publié par Les Moutons Electriques.

Il y a bien longtemps, dans une galaxie très, très lointaine, un système solaire contenant quatre planètes habitables (du moins après terraformation). Chacune a été colonisée par une arche d'ensemencement d'origine différente :

Chelterre abrite des humains standards ; c'est une démocratie cacophonique, polluée, inégalitaire, menteuse et corrompue. Que du banal.

Barbarie est habitée par des aliens, les "Conquérants", au physique aussi gluant que répugnant et à l'activité sexuelle frénétique ; c'est une sorte de communauté autogérée géante à faire pâlir d'envie Longo Maï.

Céleste est peuplée de fanatiques religieux, adeptes semble-t-il d'un syncrétisme entre Christianisme et Islam ; c'est une théocratie manipulatrice et intransigeante.

Plommée sert de base aux descendants des militaires humains de la flotte ; organisée comme une armée, le grade y remplace la fortune comme critère de classement, et la soumission, l'obéissance, et l'honneur sont les valeurs centrales.

Avant l'arrivée des colons, ces quatre mondes étaient séparés par un étrange phénomène temporel, l'Achronie, dont la conséquence actuelle est qu'il est maintenant impossible d'aller de l'un à l'autre sans en mourir. Les quatre peuples, qui se haïssent, sont coincés sur leur monde d'accueil. Aussi quand apparaissent les Portes qui permettent de se téléporter aléatoirement sur l'un des trois autres mondes, une guerre commence qui ne peut avoir de fin (seul problème, passer une Porte fait vieillir ou rajeunir suivant le sens dans lequel on la passe). Pour y mettre un terme, les quatre peuples s'entendent sur un Accord. Quatre champions seront désignés et, comme dans Highlander, il ne pourra en rester qu'un. Celui-ci emportera la victoire, et la suprématie pour les siens. Le roman raconte cette lutte.

De dirigeants menteurs en conspirateurs cachés, de jolies espionnes en fanatiques religieux, et de secrets de famille en déroutants aliens, "Le casino perdu" est un planet opera très agréable à lire. Michel Pagel a réussi à truffer son roman de surprises, de rebondissements, de faux-semblants qui tiennent le lecteur en alerte permanente. Drôle, intelligent, rythmé et jubilatoire, "Le casino perdu" amène sans cesse le lecteur là où il ne s'attend pas à aller, sonde subtilement les limites de la vérité et les méandres de la raison d'Etat. Il convie à un voyage sur quatre mondes typés (même s'ils sont peu développés) où tricherie et trahison sont omniprésentes. Et s'il est aussi noir sur les institutions que Orages en terre de France, il est en revanche beaucoup plus optimiste sur la capacité des individus à se surpasser et à faire le bien.
Proche de Pierre Bordage par les thèmes humanistes véhiculés et le caractère profondément non Hard-SF du récit, Pagel y met moins de pathos, et livre, de ce fait, un roman plus léger sans être moins profond.

Le casino perdu, Michel Pagel

mercredi 12 janvier 2011

L'interplanétaire sera le genre humain



Les éditions Le Bélial propose en téléchargement "Quand il y aura des pommiers sur Mars", une nouvelle d'Ugo Bellagamba, pour seulement 1€. Voila une lecture inévitable dans le cadre du challenge Winter Time Travel de Lhisbei.
Les Russes (ou plutôt les Soviétiques), alliés aux Chinois (maoïstes j'imagine), ont gagné la course à l'espace, et réussi aussi, l'auteur ne dit pas comment, à dominer la Terre. Ils ont colonisé Mars, sur laquelle ils vont faire voler le premier dirigeable type Zeppelin (ceux qui connaissent la pression atmosphérique de Mars réaliseront quel exploit ça représente). Ce vol inaugural, assuré par un équipage d'une élégance impeccable, et en présence d'une superbe et jeune pianiste venue de France soviétique, doit permettre d'affirmer la supériorité de la science de l'Est. Il est donc presque naturellement l'objet d'une tentative de sabotages par des agents américains infiltrés.
Dans ce texte, qui évoque Jules Verne par le côté désuet de sa technologie de pointe, Ugo Bellagamba s'amuse avec les clichés classiques de la SF et souhaite, il le dit lui-même, rendre un hommage à la vision romanesque de la conquête spatiale qu'il pense discerner chez les Russes. Pour peupler son Zeppelin dont on arrive à imaginer les chromes, les ferrures, et les boulons en laiton, il crée des personnages caricaturaux dont il brouille volontairement la caricature. Contrairement à ce qui se lit d'habitude en SF, les Russes sont ici de courageux pionniers, charmants et charmeurs, et les Américains de dangereux fanatiques, illuminés et brutaux. Qu'on se rassure, tout ceci finira bien, mieux même que dans les prévisions russes.
Sympathique texte distractif, doté d'un fort pouvoir d'évocation nostalgique, "Quand il y aura des pommiers sur Mars" aurait pu faire un bon scénario de BD, par exemple pour la jubilatoire collection Série B de Delcourt. On lui reprochera simplement le côté un peu absurde de la rencontre providentielle (gênant pour des athées) avec un martien crypto (ou proto) communiste, ainsi qu'un développement trop succinct (mais, là, ce n'était pas le projet).
Quand il y aura des pommiers sur Mars, Ugo Bellagamba

L'avis de Pitivier

L'avis de A.C. de Haenne

L'avis de Lhisbei

lundi 10 janvier 2011

Don't panic !


"Le grand livre du futur" d'Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle est le genre de petit livre qu'il faut mettre dans les toilettes. Chez moi, ce n'est pas dépréciatif (qu'on en juge plutôt, le premier post de mon blog portait sur l'un de ces livres).
Que faut-il donc à un ouvrage pour appartenir à cette catégorie particulière dont j'ai toujours quelques avatars en stock ? Le livre doit être court et léger (idéalement il pourra être manipulé à une seule main), il doit être constitué de petits éléments lisibles indépendamment les uns des autres et en un temps limité. Son thème aussi doit être léger et distractif (je vous épargne ici un jeu de mot facile). En un mot il doit permettre de rendre plus festif un moment qui ne l'est pas toujours.
"Le petit livre du futur" répond parfaitement à cette description. En quelques lignes vous apprendrez tout sur l'école du futur, vous verrez en avant-première quantités de petits objets utiles qui nous aideront sous peu, vous en apprendrez beaucoup sur l'évolution des rapports hommes- femmes. Vous détaillerez aussi divers modèles de robots, vous découvrirez des religions plus simples et des sports plus sûrs et égalitaires, ainsi que les bienfaits des médicaliments. La vraie Histoire de France (écrite en 2036) vous sera révélée, ainsi que de passionnants développements politiques et institutionnels. Cet inventaire ne serait pas complet sans les conseils des auteurs pour éviter la catastrophe (on lira avec intérêt les pros et cons des garçons et des filles).
Au final, un petit livre parodique, sans prétention, qui peut vous faire sourire. C'est déjà bien.
Le grand livre du futur, Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle

dimanche 9 janvier 2011

Non bilan 2010


Début janvier. L’heure des bilans. Je ne ferai pas de bilan chiffré. J’aime trop mes collègues blogueurs pour leur infliger l’humiliation de mes stratosphériques statistiques. Qu’on sache seulement, à titre d’information, que je négocie actuellement les ponts d’or que veulent me faire une cinquantaine de journaux internationaux parmi les plus prestigieux.
Si vous aimez les chiffres, vous pouvez aller voir les bilans de Lhisbei, de Tigger Lilly, du Traqueur Stellaire, d’Efelle, de Julien le Naufragé, de Spocky, et de Val.

Que retenir de l’année ?

Une rencontre très plaisante avec mes collègues blogueurs, des rencontres toujours agréables avec les auteurs (n’oublions pas que c’est du fruit de leur travail que je me nourris, qu’ils fassent grève et je meurs d’inanition), 38 amis sur Facebook, et quelques livres (peu, comme d’habitude) que j’ai trouvé indispensables car ils m'ont époustouflé :

Le Guide de Kadath, de Fructus, Fazi, Granier de Cassagnac, Poujois, Camus (j'admets volontiers que ça parle plus aux lovecraftiens qu’aux autres)

The Rain Wilds Chronicles, de Robin Hobb

Cleer, de L.L. Kloetzer

Le déni des cultures, de Hugues Lagrange

Les réformes ratées du Président Sarkozy, de Cahuc et Zylberberg

L'écorcheur, de Neal Asher

Accélération, de Hartmut Rosa

For the win, de Cory Doctorow

Old man's war, de John Scalzi

The windup girl, de Paolo Bacigalupi

Les nombreuses vies de Cthulhu, de Patrick Marcel

La lamentation du prépuce, de Shalom Auslander

Océanique, de Greg Egan

N'oublions pas pour finir l'exquise nouvelle La soupe, de Cédric Ferrand

Et, même si je ne sélectionnerai pas de BD dans ce post, par pure flemme et même s'il y en a eu d'excellentes, je veux donner une mention à la superbe uchronie Block 109.

vendredi 7 janvier 2011

Boutons l'anglois !



"Orages en terre de France" est une novella de Michel Pagel, agrégée au roman "Le casino perdu" dans l'édition des Moutons Electriques.
La guerre de 100 ans n'a jamais eu de fin. De la Manche aux Pyrénées, les régions continuent d'être prises et reprises, au gré de mortelles offensives séparées par de longues années de paix armée. Aux intérêts matériels qui alimentent la belligérance s'ajoute la haine religieuse entre une France catholique et une Angleterre anglicane.
Il n'y a eu ni Révolution Française, ni séparation de l'Eglise et de l'Etat. Monarchique, la France est toujours la fille ainée d'une Eglise toute puissante ; un cardinal y encore est supérieur à un ministre. L'Inquisition traque l'hérésie puis la réprime par la torture, l'aveu, et la décapitation. De nombreux interdits religieux ont fortement ralenti le progrès technique, et le niveau technologique en ce milieu des années 90 est celui du début du XXème siècle. Le peuple oscille entre fanatisme et lassitude. Dans l'ombre, l'Internationale Athée mène une contestation terroriste qui ne parvient pas à déstabiliser les gouvernements. Le conflit n'est jamais loin, ni dans le temps, ni dans l'espace.
"Orages en terre de France" est constitué de quatre récits, vaguement liés, qui se passent pendant ce vingtième siècle finissant. La guerre y est omniprésente, l'Eglise aussi. Menteuse, manipulatrice, elle manie le dogme pour mieux le détourner quand cela sert ses intérêts, avec la tranquillité paisible de la raison d'Etat. Quand aux hommes, ils y sont profondément veules. De petite lâcheté en grande trahison, de cruauté gratuite en frénésie des bas instincts, les acteurs de ce monde en guerre révèlent ce qu'il y a de moins ragoutant dans la nature humaine. Plus que mille ans de guerre, ce sont les impératifs de la survie dans une société autoritaire qui en ont fait des êtres sans morale. Le monde de Pagel est désespérant, et la seule véritable compassion qu'on y verra est celle d'un déserteur pour une femme morte.
Sans être indispensable, "Orages en terre de France" est néanmoins d'une lecture très agréable, de par l'originalité du cadre proposé et les inventions scénaristiques qu'il permet.
Orages en terre de France in Le casino perdu, Michel Pagel

Lu dans le cadre du challenge Winter Time Travel de Lhisbei

jeudi 6 janvier 2011

Ceux qui marchent debout sous terre



"Le monde aveugle" est un roman post-apo publié en 1961 par Daniel Galouye. Une guerre nucléaire a eu lieu. Avant. On ne sait pas exactement quand. Des générations.
Les rares survivants, plongés dans la nuit éternelle des grottes, ont développé une ouïe et un odorat surhumains et "voient" grace à l'écho des ondes sonores, comme des dauphins. Il croient à la Lumière, qui est Dieu et qu'ils retrouveront un jour ; mais ils ignorent ce qu'elle est. Un jour (pardon, un cycle), des "monstres" attaquent la micro société souterraine. Qu'adviendra-t-il ?
Décidément je n'ai guère de chance avec les post-apo souterrains. "Le monde aveugle" a une qualité centrale qui devient rapidement un défaut. Le monde noir dans lequel vivent les survivants est original et permet à l'auteur d'imaginer divers systèmes permettant de "voir" par le son, comme les pierres à écho ou les projecteurs sonores. Il lui permet aussi de remplacer tous les mots qui évoquent la vue par des mots ou des néologismes liés à l'ouïe. Ce procédé m'a amusé trois pages environ. Il n'y a aucune figure de style que je trouve plus paresseuse intellectuellement que la métaphore filée. Et ce travail sur la description du son m'a fait un peu penser à ces films dans lesquels le plus important c'est l'effet spécial. Il y a aussi une réflexion pas inintéressante sur la religion et les mythes, mais elle reste trop superficielle pour apporter vraiment quelque chose de neuf, et elle permet encore à Galouye de céder à son mauvais penchant en créant les démons "Strontium", "Hydrogène", et "Cobalt".
Pour le reste, la société lo-tek des survivants avec grottes, torrents, gouffres, rochers, et l'histoire qui est une longue errance dans le monde souterrain, m'ont régulièrement donné l'impression d'être dans une novelisation de Rahan. Le jeune homme surdoué qui devient chef puis amoureux transi puis héros m'a semblé bien convenu. L'histoire d'amour à la "elle m'aime, non si, non ,si, non, en fait si" était complètement superflue en plus d'être globalement mièvre. La touche fantastique avec la télépathe et l'homme immortel m'a donné envie de partir à la recherche de Galouye pour le même "seek and destroy" qui m'avait mis aux trousses de Glukhovski. Le mécanisme évolutif qui permet aux survivants, en quelques générations seulement, de développer une ouïe de chauve-souris et un odorat de chien truffier est scientifiquement invraisemblable. Le happy end, peut-être indispensable au lecteur dans un monde qui craignait l'hiver nucléaire, est aussi d'une puérilité extrême avec les gentils sauveurs qui arrivent, parlent la même langue (alors que tout a été oublié), et arrangent tout (on retrouve même tous les disparus vivants, joyeux et en bonne santé).
J'aurais sûrement adoré ce livre quand j'avais 12 ans mais ce temps est passé, et aujourd'hui ce genre de littérature me navre. Heureusement c'était court.
Le monde aveugle, Daniel Galouye

L'avis du Traqueur Stellaire

Lu dans le cadre du Challenge Fins du monde de Tigger Lilly

dimanche 2 janvier 2011

A witch !?! Burn ! (Monty Python)


"The hangman's daughter" est le premier roman du scénariste de TV allemand Oliver Pötzsch. Il se démarque dans la production pléthorique de policiers historiques par son cadre spatio-temporel. "The hangman's daughter" se passe en Bavière vers 1650, c'est à dire peu après la fin de la Guerre de Trente Ans. Impliquant la plupart des nations européennes, la Guerre de Trente Ans fut une boucherie innommable menée par des mercenaires, au service des princes, qui se payaient sur le pays de toutes les manières possibles. Anéantissant une part non négligeable de la population d'Europe centrale, elle eut pour conséquence l'avènement de la primauté des Etats et les premières ébauches du droit international des civils en temps de guerre, entre autres. Elle resta aussi pour longtemps un traumatisme ouvert pour les populations qui avaient eu à la subir.
Vers 1650 dans la petite ville libre de Schongau, on a donc connu la guerre, les maladies, la famine, et, la paix retrouvée, un semblant de prospérité revient lentement. C'est alors qu'un enfant est retrouvé assassiné avec une étrange marque sur l'omoplate. Sorcellerie ? La ville devient hystérique.
"The hangman's daughter" décrit avec une grande précision un milieu peu connu des français, les villes provinciales allemandes du XVIIème siècle. Alors que le Versailles de Louis XIV est en gestation, les terreurs du Moyen-Age sont encore fortes dans les campagnes. Bouc émissaire tout désigné, la sage-femme du village. Accusée de sorcellerie, emprisonnée, elle entre dans le processus de torture qui doit conduire à ses aveux, seul moyen légal de la condamner au bucher. Convaincu de son innocence le bourreau essaie de comprendre ce qui s'est réellement passé.
Par delà l'enquête, whodunit classique, original seulement par le fait qu'il n'est pas basé sur des témoignages, comme c'est en général le cas, c'est le cadre culturel qui attire l'attention.
Premier point : la femme est maléfique (dans beaucoup de religion elle doit être purifiée avant le mariage), et la plus maléfique de toute est celle qui prétend avoir la connaissance des femmes. Non contente de toucher et de voir les parties du corps féminin où se love le péché comme un serpent venimeux, elle a une connaissance des herbes (y compris celles réputées diaboliques), elle fabrique des potions, elle ne craint pas les hommes. Elle est la sorcière parfaite dans l'imaginaire de l'époque. N'oublions pas que c'est la doctrine augustinienne du péché originel venu des femmes et transmis par le sexe (comme une MST) qui fait foi à l'époque.
Second point : le rasoir d'Ockham est inconnu du bon peuple. Aucune explication prosaïque n'est nécessaire puisqu'on a une sorcière, et que ça suffit à expliquer tous les malheurs qui frappent la ville. Même après son emprisonnement elle continue d'être responsable des nouveaux méfaits qui se produisent, car elle a appelé le diable pour terroriser la ville. Puis elle devient responsable des méfaits passés, des veaux morts, etc...
Troisième point : la raison d'Etat, où ce qui en tient lieu dans la petite ville, peut broyer quiconque. Le seul officiel des lieux sait à peu près ce qui s'est réellement passé. Mais il faut apaiser la ville, empêcher le seigneur local de venir remuer la boue et de lancer une grande chasse aux sorcières, telle que l'a ville en avait connu soixante-dix ans auparavant et qui mettrait toutes les femmes en danger, trouver vite un coupable pour que la visite du seigneur, seul habilité à prononcer une sentence, dure le moins longtemps possible afin d'avoir le coût le plus faible possible pour les bourgeois. Il faut que la sage-femme avoue pour régler par sa mort tous ces problèmes. La vie d'une personne du peuple ne pèse pas. Après tout, ce que les pauvres savent le mieux faire, c'est mourir.
Quatrième point : il ne fait pas bon être un bourreau ou en avoir un dans sa famille. Remplissant une fonction essentielle mais honteuse, il est considéré comme impur et sa souillure touche aussi sa famille, à tel point que les bourreaux ne peuvent se marier qu'entre eux, ce qui mène à l'apparition de dynasties.
Cinquième point : les médecins sont en grande majorité des charlatans qui ne savent à peu près rien sur le corps humain. Ils sont prêts (comme aujourd'hui ?) à défendre vigoureusement leur pré carré et leurs revenus, y compris en éliminant la concurrence. Peu respectés des bourgeois, ils dissimulent leur incompétence derrière la théorie absurde des humeurs. Les travaux d'Ambroise Paré ne sont pas encore connus, la circulation sanguine est un mythe. On peut leur survivre, si on n'est pas tué par le traitement qui la plupart du temps est une saignée.
"The hangman's daughter" mêle avec brio ces thèmes, tout en décrivant avec forces détails ce qu'est la vie dans une petite ville allemande du XVIIème siècle entre apparition d'une nouvelle génération plus éclairée et survivance des anciennes superstitions. J'ai pris plaisir à cette lecture. J'ai seulement regretté une seconde partie, plus active et moins spéculative, nantie d'une longue course-poursuite dont je me serais volontiers passé, et une histoire d'amour un peu inutile, et surtout je pense destinée à capter un public de clubs de lecture. L'impression d'ensemble est néanmoins positive.
The hangman's daughter, Oliver Pötzsch

Je ne résiste pas au plaisir. Certains personnages du roman ont l'air largement aussi abrutis.