samedi 10 décembre 2011

What we do in life echoes in eternity


En refermant "Nicolas Eymerich, inquisiteur", le roman très connu (et primé) de Valério Evangelisti, j’étais extrèmement dubitatif, et c’est un euphémisme. Roman « à sketches » entrelacés (là, j’exagère un peu), "Nicolas Eymerich, inquisiteur" fleurait bon le roman SF de gare, noyant son inconséquence scientifique sous un discours fumeux à la Star Trek. Ainsi donc, Nicolas Eymerich, inquisiteur ayant réellement vécu au XIVème siècle, enquête, dans l’Espagne de la Reconquista, sur la résurgence incongrue d’un culte antique en terre récemment rechristianisée d’Aragon. Dans ce volume, Eymerich prouve qu’il est sévèrement burné (en Espagne les cojones, ça compte, c'est quand même le pays qui a créé la distinction d'Hidalgo de bragueta), et résout trop facilement une affaire un peu confuse de machination hérétique impliquant la famille royale, dans une Saragosse trop peu décrite pour être autre chose qu’un cadre. Parallèlement, dans un avenir pas trop éloigné, le Malpertuis, un vaisseau psytronique O_o ! voyageant dans l’espace et le temps, par la force de la pensée, sans vraiment voyager (un peu comme les navigateurs de Dune, mais sans épice), tout en voyageant assez pour ramener des choses de son voyage, part pour une mystérieuse mission de collecte. Le lecteur sent bien que l’équipage est étrange et très peu amène et que la quête du Malpertuis n’est guère banale. Hommes et machines sont inquiétants, usés, corrompus, rappelant le Cycle des Inhibiteurs d’Alastair Reynolds, mais, là aussi, la brièveté et le caractère succinct des descriptions techniques et sociales font du Malpertuis le simple décor d’une pièce un peu fellinienne par l’hystérie sous-jacente qu’on y sent. Enfin, le lecteur peut profiter des explications « scientifiques » de l’inventeur du déplacement psytronique, dans un galimatias qui rappelle à la fois la théorie de l’éther et celle du phlogiston, en prétendant expliquer aussi, par exemple, téléportation et ectoplasmes. On a écrit ici ou là que ce roman se situait à mi-chemin entre « Le Nom de la Rose » et les feuilletons de Paul Féval, on me permettra d’objecter et d’affirmer qu’on est bien plus près de Féval que d’Eco.
Si je n’avais pas eu le second volume sous la main, j’aurais sûrement arrêté là. C'eut été dommage. En effet, le second tome, "Les chaines d'Eymerich", est un très bon roman d’aventure, plaisant, rapide, intrigant.
Evangelisti reprend le principe des histoires liées, situées à des époques différentes. Mais les défauts du premier volume (incorporalité des lieux, brièveté des intrigues, discours scientifique fumeux) sont absents, et l’intérêt de la narration entremêlée apparaît. Dans le droit fil des récits d’Histoire Secrète, Evangelisti mélange faits réels et imaginaires, et déroule une intrigue multi séculaire impliquant un Nicolas Eymerich à la chasse aux cathares cachés, des créatures monstrueuses mi-hommes mi-bêtes, un complot nazi, un trafic d’organes, les évènements de Timisoara, la femme défunte du « Génie des Carpates », une Europe future divisée entre un Ouest sous le contrôle virtuel de l’Allemagne (tiens donc) par le biais de la banque centrale, et un Est morcelé en fiefs, dans lesquels une organisation de type fasciste conduit une politique eugéniste d’esclavage à grande échelle (on se rappellera que c’est le destin que les nazis promettaient aux populations slaves, on se rappellera aussi que c’est l’étymologie même du mot), sous le regard impuissant ou complice de soldats guère plus brillants qu’à Srebrenica. Cette fois, ce sont les effets de la colchicine sur la mitose qui servent de prétexte à l’histoire ; il y a donc au moins une vague crédibilité que n’avait pas la théorie (!) psytronique. Le récit est vif, les dialogues (notamment lors des interrogatoires d’hérétiques) percutants, les personnages et les lieux croqués avec bien plus de précision que dans le premier tome, et Eymerich acquiert dans ce volume une profondeur, absente du premier, qui ajoute des facettes psychologiques intéressantes à la ferveur fanatique qui est la sienne. On peut ici parler sans hésitation de littérature populaire de qualité. "Les chaines d'Eymerich" se lit vite et avec plaisir, tant le lecteur a envie de savoir comment les divers fils sont (peu) liés.
Nicolas Eymerich, inquisiteur, et Les chaines d'Eymerich, Valerio Evangelisti



CITRIQ

CITRIQ

7 commentaires:

Le pendu a dit…

Mon sentiment sur le premier tome rejoint le tien. L'allusion transparente au fabuleux Malpertuis de Jean Ray est sympathique, mais un peu trop envahissante.

Gromovar a dit…

J'ai trouvé que le récit était desservi par la volonté de le faire rentrer dans ce cadre.

SBM a dit…

Pareil pour le tome 1, l'intrigue est vraiment farfelue, mais j'ai trouvé le personnage pas mal, carrément détestable. Pas eu envie de me plonger dans la suite, je l'ai pourtant...

Gromovar a dit…

Je n'ai pas de problème avec ce genre de choses. Un inquisiteur raisonne et agit comme un inquisiteur. Le vouloir autrement me parait la même erreur que faire de l'anthropomorphisme quand il s'agit d'animaux.

Efelle a dit…

Houlà, ça a l'air très particulier mais ce n'est pas rédhibitoire en ce qui me concerne. J'y pense pour dans quelques années...

Tigger Lilly a dit…

J'ai lu le premier tome il y a plusieurs années. J'avais trouvé ça très très bizarre, avec une envie de lire la suite mais pas suffisante pour qu'elle soit immédiate. Résultat j'en suis toujours au même point.

Gromovar a dit…

Je peux seulement te dire que le second est bien meilleur que le premier.