samedi 5 novembre 2011

Charlotte Bousquet : la fille de Mnémosyne



Charlotte Bousquet écrit de la fantasy pour adultes (sans sous-entendu), et de nombreux ouvrages Jeunesse de qualité (dixit mon fils). Arachnae, Cytheriae (prix Elbakin 2010 et prix Imaginales 2011), Princesse des os, entre autres, elle garnit avec régularité les étals des libraires. Elle vient tout juste de sortir Nuit Tatouée (dont on peut télécharger un extrait ici), son dernier roman YA.
Elle nous reçoit aujourd’hui pour discuter de l’Archipel des Numinées, avant la sortie de Matricia, le troisième roman consacré à ce lieu fantastique.

1) Bonjour Charlotte et merci pour cet entretien. Comment t’es venue l’idée du l’archipel des Numinées ? Et d’où vient ce nom ?

Dans mon premier univers de fantasy, Amarantha, j’avais créé un archipel, les Incantiades, avec la vague intention de l’utiliser un jour. Je suis passée à autre chose, mais l’idée est restée. En écrivant Arachnae, je l’ai reprise et développée. Pourquoi ? Parce que l’aspect cités-Etats induit par la vie insulaire permettait de créer des microcosmes indépendants tout en gardant un même fond. Parce que, du Nord au Sud, cela me donnait la possibilité de développer différentes cultures, différents modes de vie, apparentés et proches par certains côtés, mais très dissemblables en réalité. Numinées ? Le nom a pour origine le latin numen, qui se rapporte aux présages, à l’influence des dieux… mais aussi la mer des Nuées, sur la lune.

2) La carte de l’Archipel existe, paraît-il. Tu confirmes ?

Oui ! Et pour preuve : Voir ici.

3) Le cadre de l’Archipel évoque clairement Venise (ville que tu visites aussi dans Noire lagune ). Peux-tu nous expliquer ce choix ?

Venise, la Sérénissime, est une source inépuisable de rêves et d’images, qui sont autant de reflets de nos désirs, craintes et fantasmes. Venise, plus que d’autres villes peut-être, est une Idée avant d’être une réalité. Une Idée qui devient chair et pierre.
Lorsque les Vénitiens voulurent accueillir Henri III, juste après la désastreuse perte de Chypre, ils choisirent une femme pour les représenter. Et pas n’importe laquelle : la courtisane Veronica Franco, poétesse, politicienne et libre… Une merveilleuse incarnation de leur République, non ?
Bref… Comme tu peux le constater, je suis profondément attachée à Venise et j’espère répondre en cela à ta question. Petite précision toutefois : l’Archipel s’inspire plus de la Renaissance italienne en général que de la Sérénissime. Arachnae se rapproche d’une cité « terrestre : rues tortueuses, passages couverts, dédale à la romaine. Lysania, la capitale de Matricia évoque Florence et Messina, un mélange entre Naples et Le Caire. Seule Cribella où se déroule Cytheriae, avec ses palais en ruines et ses canaux malodorants, est une sorte de Venise imaginaire et décadente.

4) Ton style s’apparente à la dark fantasy (tu ne répugnes pas, notamment, au sexe et au sang). Acceptes-tu cette étiquette ?

Comme j’écris également du polar, du fantastique, de la dystopie, des textes pour les très jeunes et de la poésie, cela m’est un peu égal. Et puis, une étiquette en vaut bien une autre, non ?

5) Tes villes, organisées (je dirais même administrées), brillantes, sordides, et mortelles, sont habitées, entre autres, par des créatures surnaturelles. Elles m’ont fait penser à des villes de jeux de rôles. Comment les crées-tu ? Y a-il quelque chose en elles de ton expérience de rôliste ?

Arachnae, plus que les deux autres sans doute, porte en elle des traces de la Vodacce du jeu de rôles Les Secrets de la Septième mer… elle-même inspirée de la Renaissance italienne. Mais je n’ai pas souvenir qu’il y ait dans ces lieux « rôlistiques » plus de créatures surnaturelles qu’en des cités comme Ankh-Mopork, Wieldstadt, Abyme, etc. L’avantage des villes imaginaires, c’est qu’on peut les peupler de légendes urbaines devenues réelles, de créatures chimériques. Dans l’Archipel des Numinées, celles-ci sont avant tout apparentées à la mythologie gréco-romaine (stryges, larves, lamia), mais on trouve également des goules (arabes) et quelques inventions aquatiques (les leugeïa de Cribella). Comment je construis ces villes ? D’abord à partir d’un nom (d’araignée), ensuite je dessine un plan plus ou moins détaillé – il l’était pour Arachnae qui est un personnage à part entière, il l’était beaucoup moins pour Cytheriae et simplement esquissé pour Matricia, mais il s’agit plus d’un outil de travail pour moi que de quelque chose de vraiment abouti. Ensuite, je leur donne « corps ». Là effectivement, je crois que le jeu de rôles a son importance : je pense une fois encore aux Secrets de la Septième mer, univers pour lequel mon époux et moi-même écrivons des suppléments (non-officiels, téléchargeables en PDF, etc.) décrivant différentes cités. Cela m’a certainement permis d’acquérir des mécanismes immersifs que j’utilise dans l’écriture. Pour Cytheriae, par exemple, roman avant tout structuré à l’échelle d’un quartier, je me suis efforcée de donner corps au quotidien des gens, qui vont aller déjeuner de crostini et de bouillon au bar du coin, discuter des derniers ragots avec l’artisan du bout de la rue et connaissent assez l’apothicaire du vieux marché pour lui demander des conseils d’ordre « privé ». C’est ce qui fait, en tant que Maître de Jeu, qu’on arrive à rendre vivant un lieu pour des personnages, d’abord en leur faisant découvrir, puis en les y englobant. Mais en même temps, je me dis que s’y j’ouvre un guide touristique pas trop mal fichu, c’est un peu pareil… Le dernier élément, pour construire mes villes (histoire de revenir au cœur du sujet), n’a en revanche plus rien à voir avec le jeu de rôles, puisqu’il s’agit de leur donner, sinon une âme (à part Arachnae), du moins un trait de caractère…

6) Ton imaginaire me parait assez clairement grec. Une conséquence de ta formation ? A ce propos, comment est-on reçu par un jury de thèse quand on vient soutenir « les mondes imaginaires et le déplacement du réel : un questionnement de l'être humain » ?

Grec, romain, égyptien… Avant ma formation universitaire, il y a eu simplement l’éducation, le fait que mes parents m’aient fait découvrir Homère aussi bien que les frères Grimm ; et puis les légendes égyptiennes, les contes issus du folklore français ou africain garnissaient ma bibliothèque d’enfant. Je crois que dans mes romans, du moins mes récits de fantasy, j’utilise un peu tout cela.
Quant à ma thèse, ce fut une autre affaire… Partant du principe que l’homme pose la question « Qui suis-je ? » en étant confronté à la mort (mort de l’autre qui me renvoie à ma propre finitude), je me suis efforcée de montrer qu’il n’y a pas de réponse universelle, pas de certitude – « ceci est », mais des devenirs, des singularités qui se rencontrent, se croisent, créent à chaque fois des possibles. Me fondant sur Winnicott, j’ai expliqué que les mondes imaginaires, aire intermédiaire d’expérience, permettaient de faire coïncider deux réalités singulières, deux altérités toujours monstrueuses l’une pour l’autre au premier regard… D’où la présence d’auteurs comme Mary Shelley, Stephen King ou Anne Rice dans mon corpus. Mon jury de thèse ? Deux bons, une brute, un truand. Une mention très honorable à la majorité (la brute en question a été le seul à s’opposer à la mention… et l’a regretté un an plus tard, faut pas chercher). Pas si mal !

7) Tes personnages principaux, même les combattants, sont des femmes. Est-ce une volonté militante, l’envie de casser les codes, ou décris-tu des femmes parce que tu les connais mieux ?

Quand j’ai commencé à lire de la fantasy, il y avait encore des codes sexistes, des héros virils en cotte de maille et des princesses soumises ou à soumettre – sans aucun second degré à l’exception de l’univers de Gor, mais je ne sais si c’est volontaire… - et l’alternative des Amazones libres ne me séduisait pas vraiment. Puis sont arrivées chez Pocket les Eddings, Lackey, etc. J’ai commencé à respirer, brûlé mon corset… Tout naturellement, je me suis mis à écrire des histoires avec des héroïnes féminines. Après, j’ai découvert qu’il y avait même des garçons tout à fait fréquentables (si si !), comme Nicolas Cluzeau ou Fabien Clavel, qui écrivaient aussi des récits dont les personnages principaux étaient des femmes… que les codes sexués ou sexistes ou les deux n’avaient plus autant d’importance que cela. Enfin, plus vraiment pour le moment. Plus trop. Mais je continue à écrire des romans dont les figures dominantes sont des femmes, pas nécessairement héroïques d’ailleurs. Parce que je me sens plus à l’aise avec elles. Parce que je ne suis pas certaine que je m’ennuierai pas avec un héros masculin.

8) Dans le même ordre d’idées, la sexualité de plusieurs de tes personnages flirte avec la bisexualité. Là aussi, est-ce un choix militant ?

Non et oui.
Non, parce que la sexualité est un choix et non une norme ; oui parce que la sexualité doit être un choix et non une norme.
Ce n’est pas parce que nous vivons dans un monde où l’homosexualité peut être encore punie d’emprisonnement ou de mort, où les viols correctifs sont à la mode, ce n’est pas parce que nous vivons dans un pays ou le mariage homosexuel n’est toujours pas accepté ni même l’adoption, où les transgenres sont considérés comme des malades, où des gamines se font tabasser parce qu’elles sortent ensemble, que mes univers de fantasy doivent être aussi réactionnaires, étroits d’esprits, injustes et bêtes. Dans l’Archipel des Numinées, les gens ont les amants qu’ils veulent. Garçon. Fille. Ou les deux.

9) Il n’y a pas vraiment d’amour heureux dans tes récits. Et dans la vie ?

D’abord, ce n’est pas vrai ! À part dans l’Archipel des Numinées (et encore…), j’écris des histoires qui se terminent bien. Pas toujours, mais quand même… Dans la vraie vie, tout va très bien, merci… Et de ton côté ? (Gromovar n'aime personne et personne n'aime Gromovar, ndlr)

10) La mémoire, le remords, l’inconscient semblent très présents dans tes romans ainsi que dans ta brillante nouvelle « La stratégie de l’araignée ». Crois-tu qu’il y a une vérité agissante dans les souvenirs ? Puis-je être mon pire ennemi ?

J’en suis même convaincue. D’une certaine façon, nous nous constituons de souvenirs. Souvenirs qui nous sont propres, souvenirs que nos parents, grands-parents déposent en nous et qui tissent une sorte de toile psychique, avec ses fils conducteurs qui nous conditionnent (sans toutefois nous déterminer, nous priver de libre-arbitre et de « possibles »), et ses « trous noirs » (dont parle très bien le psychanalyste et physicien Loup Verlet, dans Chimères et paradoxes) qui forment un indicible différent du refoulé. Le « matériau inconscient » peut agir pour nous comme une vérité, une loi immuable – même si celle-ci est erronée et nous empêche de vivre… jusqu’à ce que nous trouvions un moyen de la dépasser. J’ai failli m’appuyer sur un exemple personnel, mais si tu veux bien, je vais plutôt puiser dans L’Archipel des Numinées. Dans Arachnae, Théo est orpheline de guerre, habituée à ne compter que sur elle seule, à se cacher et à ne se préoccuper que de sa propre survie. Elle repousse toutes celles qui tentent de s’approcher et les fuit. Si j’effectue des raccourcis : autrui = charge = danger ; danger = fuite = survie. Voilà une loi agissant comme une vérité pour elle ; répétant ce même schéma à l’infini, elle est incapable de le dépasser (du moins, au moment où s’achève Arachnae). Nola, personnage principal de Cytheriae, paralysée par ses souvenirs, par ce qu’elle a subi, taillade son corps parce que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour survivre, exprimer sa douleur et libérer sa psyché de l’étau qui la paralyse. Elle aussi vit dans la répétition des mêmes actes, mais à la différence de Théo, elle trouve une clef qui lui permet de « faire avec » ce traumatisme. Dionisia, principal personnage de Matricia est, je m’en aperçoit en répondant à tes questions, est la seule qui soit consciente de ces forces souterraines…

11) J’ai trouvé le prince Alessio parfaitement machiavélien. Penses-tu qu’un politique doive l’être s’il veut agir, voire seulement survivre ?

Je pense qu’un politique doit d’abord agir pour le bien de ceux qu’ils gouverne avant de penser à son propre profit. Je pense qu’un politique doit avoir une vision à long terme pour son peuple, son pays et être capable de la mettre en œuvre, de la faire partager. Alessio est machiavélique, mais garde toujours ce pacte implicite en tête… Serait-ce ce qui fait de lui un être de fiction ?
Aujourd’hui, on essaie de nous engluer dans une gangue molle ou au contraire ultralibérale, en nous faisant croire que toute opinion tranchée (autre qu’à l’extrême-droite) est le fait d’hystériques ou de gentils idéalistes qui ont un peu trop fumé. Quand on regarde les dépêches dont nous assomment les média et qu’on ne prend pas la peine de se renseigner vraiment (au hasard, via Médiapart, par exemple), on a deux candidats et une mère fouettarde. On nous ressert quasi le même schéma et les mêmes arguments qu’en 2002 (la fameuse opération « il faut sauver le soldat Le Pen », avec délires sécuritaires et vote utile qui a permis la réélection de Chirac). Je ne suis pas « les Français », être auteur ne permet pas même avec la meilleure volonté du monde, de se tenir informé de tout et de fréquenter toutes les souches sociales. Mais je me dis que les gens et même « ces gens-là » peuvent aussi en avoir assez d’être pris pour des imbéciles, de cette dictature de la médiocrité, de la peur de l’autre et vouloir faire bouger les choses. de trouver des clefs pour sortir de cette spirale répétitive ultralibérale. Pas nécessairement en votant pour la mère Fouettarde. Il y a eu le printemps arabe, il y a les indignés, l’Islande…Pourquoi pas un « mai français » ?

12) La religion des Moires perd, dans la douleur, sa prééminence dans l’archipel. Vers quoi se dirige-t-on ? L’archipel est-il prêt pour le règne de la Raison ?

Non, pour quoi faire ?
Le culte de la Triple Déesse perdurera, sous une forme un peu différente, mais elle ne disparaîtra certainement pas. Je ne puis t’en dire plus sans dévoiler un pan de Matricia et de l’avenir non encore écrit de l’Archipel.

13) Drogues et bordels occupent une place importante dans les Numinées. Est-ce un hommage au XIXème siècle ?

Les bordels d’Arachnae, tout à fait.

14) Misère, réfugiés, émeutes, insensibilité des puissants, doit-on lire, au contraire de ma question précédente, les romans de l’Archipel avec les lunettes du présent ?

L’un n’empêche pas l’autre. Je crois qu’en tant qu’écrivain, en tant qu’artiste, on puise son inspiration dans tout ce qui s’imprime en nous. Il me serait difficile, d’autant plus que j’y suis très sensible, de ne pas évoquer ces sujets. Je ne suis pas très douée pour les manifestations et le militantisme, alors écrire est une forme d’engagement – celui dont je me sens le plus capable en tout cas.

15) Tu offres dans tes romans de nombreux poèmes et extraits de pièces ou de romans, certains lisibles sur le blog des Numinées. Voudrais-tu un jour regrouper tous ces fragments dans un « Traité de littérature des Numinées » ?

Pourquoi pas ? Il y a déjà, à la fin de Matricia, une annexe présentant les différents poètes de l’Archipel… J’ai pu essayer différentes formes poétiques et esquisser des traits de caractère de chacune des principautés. Par exemple : à Arachnae, on écrit des sonnets et à Cytheriae des ballades, à Matricia des élégies et à Messina, des jeux musicaux. Cela m’a permis également de clore cette première époque du cycle.
Pour en revenir à ta question, si cela se fait, il y a plus de chances pour que cela soit une sorte de « bonus en ligne ».

16) Ton style écrit est riche et empreint de classicisme. Peux-tu nous dire quels sont les auteurs qui t’ont inspirée sur le plan stylistique ? Et plus globalement, qu’aimes-tu lire ?

Comme dit plus haut, je crois que j’absorbe ce que j’ai lu ou pu lire. Je n’ai pas d’inspiration précise – sauf pour la poésie parce que j’essaie de me « remettre » dans l’esprit d’une forme avant d’écrire – mais j’adapte plutôt mon style à l’histoire que je raconte. Je me vois mal user de ce même classicisme pour un thriller contemporain, par exemple ! En tant que lectrice, je suis de plus en plus éclectique. Mes lectures vont de la bit’lit à l’éthologie et la philosophie, en passant par la poésie, la littérature générale, les essais historiques et philosophiques, les « anciens », le théâtre et les romans de mes camarades de plume. Il est d’ailleurs assez intéressant de s’apercevoir à ce propos de la porosité des idées et des univers, des thématiques qui nous intéressent.

17) J’aurais voulu poser encore beaucoup de questions. Mais il faut savoir être raisonnable. Je te remercie pour ta gentillesse et te salue chaleureusement. Peut-être une dernière ? Pourrais-tu nous dire deux mots sur l’intrigue de Matricia ?

Et merci à toi pour cette interview !
Pour répondre à ta dernière question : Arachnae racontait l’histoire d’une ville ; Cytheriae, celle d’un quartier. Matricia se concentre sur celle d’une famille, plus exactement de ses deux derniers descendants : Dionisia, que tu as découvert dans « La Stratégie de l’araignée » et son oncle Alino. Vengeances, trahisons, survie d’une principauté dévorée par une peste maléfique… Des trois, Matricia est sans conteste le plus sombre et le plus étouffant. Son écriture n’a pas été toujours paisible, mais je crois que c’est, pour moi, le plus abouti.

5 commentaires:

Lhisbei a dit…

*clap* *clap* *clap*

chouette (faut que j'arrête avec ce mot) interview !

Blop a dit…

Ah ouais, quand même. Ca c'est du boulot.
Cette interview a juste un inconvénient ; elle me conforte dans l'opinion que j'ai de moi-même ces temps-ci: mon ignorance est abyssale en bien des domaines (jeux de rôle, psychologie, philosophie : quand elle en parle, je suis paumée).
Bravo, une fois de plus !

Tigger Lilly a dit…

Je suis comme Blop XD

Très sympa et pointue comme interview, comme d'habitude :)

A quand la prochaine ?

Efelle a dit…

Bon et bien je n'ai plus qu'à aller lire ses écrits...

Gromovar a dit…

:-)