mercredi 19 octobre 2011

Le malade bouge encore


"Où va l'Amérique d'Obama", est un essai dans lequel Hervé de Carmoy analyse la situation des USA dans le monde changeant de l’après Guerre Froide et de la montée en puissance de l’Asie.
Il commence sur une passionnante ouverture d’Alexandre Adler qui détaille le développement et l’état actuel de la géopolitique des USA, et définit les quatre axes de ce que devrait être la nouvelle stratégie du pays pour le XXIème siècle : le retour du primat de la politique intérieure, la gestion, par containment, de la Chine, le redimensionnement de son armée, l’acceptation du projet européen. De grande qualité, cette ouverture, met en évidence la complexité de toute position géostratégique, loin des simplifications habituelles et des affirmations binaires. Elle montre aussi que tout changement stratégique est long et pénible car les inerties sont fortes, et les alliances difficiles à changer.
Suit le texte de de Carmoy. Les forces et les faiblesses des USA y sont analysées, et la nécessité d’une pérestroïka américaine est pointée. Le modèle de développement qui a fait la force des USA depuis au moins le début du XXème siècle, et sûrement depuis la Seconde Guerre Mondiale est en voie d'épuisement. L’imperium fondé sur la puissance économique, appuyée sur un dollar « as good as gold », et la suprématie militaire, donc diplomatique, est entrée en déliquescence. L’armée, étirée à l’extrême, est à la limite de son possible, le dollar baisse lentement mais sûrement, l’économie a connu une crise presque sans précédent, le système financier est largement hors de contrôle. La puissance politique du pays se ressent de toutes ces avanies et oblige les USA à repenser leur posture. Dans ce moment de bascule, c’est à une analyse stratégique forces/faiblesses/opportunités que se livre l’auteur, à travers cinq thèmes principaux.

La démographie : les USA sont en passe de ne plus être un pays majoritairement blanc. L’immigration latino et asiatique transforme le pays en profondeur (de manière différenciée, l’intégration se faisant à un niveau plus élevé pour les asiatiques). Mais les blancs restent dominants, tant économiquement que politiquement. Et, dans le même temps, les USA ne parviennent plus à attirer suffisamment de cerveaux pour nourrir innovation et croissance. Dans le peuple, inégalités sociales et tensions persistent alors que, dans l’élite, un égalitarisme politiquement correct est la règle indiscutée (notons que dans le cas général les américains ne sont pas un peuple égalitariste). Les USA devront parvenir à rénover le rêve américain pour attirer de nouvelles populations tout en assurant des opportunités d’ascension sociale à ses immigrés afin de recommencer à être le pays qui attire les élites du monde (qui innovent) et le lumpenprolétariat d’Amérique latine (sans lequel l’économie américaine ne peut pourvoir ses emplois non qualifiés). Ils l'ont fait en grande partie par l'endettement. Il va falloir trouver autre chose.

Le système financier : le système financier américaine est au bord du gouffre après avoir fait sauter progressivement toutes les règles prudentielles héritées de la crise de 29, et avoir innové au delà du raisonnable, en délaissant le métier traditionnel de la banque pour se droguer aux marchés financiers et à leurs résultats incroyables. Il est indispensable de réformer en profondeur le système en y ramenant des règles éthiques et des hommes qui les portent, et en se recentrant sur le métier traditionnel du secteur bancaire, le financement de l'économie.

L’innovation : les USA ont été pendant longtemps sur la frontière technologique. Ca peut devenir moins vrai dans un avenir proche. Concurrencés par l’Inde et le Chine dans la production d’ingénieurs et de docteurs, nantis de capital riskers échaudés par les pertes de la crise récente, ainsi que d’un Etat fédéral moins enclin que par le passé à financer en sous-main la recherche en dépit de ses affirmations libérales, les USA risquent de ne plus être le moteur du progrès technique qu’ils furent. Il leur faut réactiver l’immigration de cerveaux qui caractérisa les années 50 par exemple, réparer un système de financement des entreprises innovantes qui a longtemps été le meilleur du monde, et remettre l’Etat dans le jeu de l’innovation, y compris en finançant la recherche spatiale ou militaire, ce qui a toujours été son faux nez.

La politique étrangère : la doctrine Monroe était isolationniste (traditionnellement, aux USA, la politique étrangère a pour but ultime la sécurité). Les USA s’en sont progressivement détournés. Vont-ils y revenir ? La Guerre Froide terminée, sans véritable adversaire militaire, les USA devraient se recentrer sur leur continent, diminuer la taille de leur (dispendieuse) armée, accepter le multilatéralisme. Ils ne peuvent retrouver leur puissance mondiale qu’en récupérant la force économique à l’intérieur de leur frontière.

L’armée : l’armée américaine a été organisée et calibrée pour faire face à la Guerre Froide. Cette doctrine ne peut perdurer. Elle a besoin aujourd’hui de plus de spécialistes, de plus de matériels hi-tech (notamment de surveillance électronique), de moins d’hommes en armes, et de plus de forces spéciales sur le terrain, renseignant et intervenant. Elle a aussi besoin de moins de matériel (qu’on pense aux bombardiers nucléaires qui ont volé 24 heures sur 24 pendant toute la Guerre Froide au cas où…), mais de matériel plus efficace, car plus précis voire automatiques, dans les combats de contre-insurrection ou les situations de déséquilibre du fort au faible.

De Carmoy considère donc que les USA peuvent conserver leur puissance en se transformant, en osant affronter une pérestroïka. Rien ne dit qu’Obama ou ses successeurs parviendront à prendre ces virages, car les intérêts et les résistances sont forts, mais, pour l’auteur, il n’y a pas d’autre voie pour éviter le déclin.
"Où va l'Amérique d'Obama" est un ouvrage fort intéressant qui mêle politique intérieure et géopolitique, tant les USA ne peuvent exister hors du monde, et tant tout mouvement des USA créent des vagues qui font bouger le monde. Mon seul bémol est la place peut-être excessive donnée par l'auteur aux aspects bancaires dans ses analyses.
Où va l'Amérique d'Obama, Hervé de Carmoy, Alexandre Adler

Lu dans le cadre d'un Masse Critique Babélio.

11 commentaires:

Guillaume44 a dit…

Belle lecture dans le cadre de Babelio !

Gromovar a dit…

Pas d'accord avec tout ce qu'il dit mais le nombre de variables considérées est intéressant.

Martlet a dit…

Merci pour ce post !

Gromovar a dit…

:-)

Efelle a dit…

Encore une fois je me contenterais de ton résumé. On verra si l'avenir donne raison à cette analyse.

Gromovar a dit…

"On verra si l'avenir donne raison à cette analyse."

Ca, c'est une ouverture de fin de dissertation ou je ne m'y connais pas ;-)

Coco a dit…

« une passionnante ouverture d’Alexandre Adler »

désolé, mais lol

Gromovar a dit…

@ Coco : Trop court pour que je puisse vraiment te répondre.

Tutu Panpan a dit…

Soyons donc plus précis :

http://www.acrimed.org/article3554.html

http://www.acrimed.org/article2985.html

Et surtout :

http://www.acrimed.org/article2120.html

Gros bouffon méprisant me semble un terme élogieux pour désigner cet individu. Il paraît donc très difficile à quelqu'un possédant une intelligence normale et non biaisée par une forme quelconque de fanatisme politique de lui accorder le moindre crédit.

Gromovar a dit…

Qu'Adler fasse des erreurs quand il prophétise, c'est certain, mais il n'est malheureusement pas le seul (l'Etat ne devait-il pas dépérir dans la société communiste ?). Les intellectuels devraient se dispenser de la prophétie imho.

Maintenant je lis le motto d'Acrimed :

"NOS OBJECTIFS
... Une association, un observatoire. Comment ? Pourquoi ?
Action-CRItique-MEDias [Acrimed]. Née du mouvement social de 1995, dans la foulée de l’Appel à la solidarité avec les grévistes, notre association, pour remplir les fonctions d’un observatoire des médias s’est constituée, depuis sa création en 1996, comme une association-carrefour. Elle réunit des journalistes et salariés des médias, des chercheurs et universitaires, des acteurs du mouvement social et des « usagers » des médias. Elle cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante."

Quand tu parles d'intelligence non biaisée par une forme quelconque de fanatisme politique, ce site me parait pourtant pile dans ce cas.
On a le droit d'être militant, mais vouloir faire passer sa militance pour, je cite, "de la critique indépendante", est mensonger. Toi qui m'a l'air bien renseigné, tu te souviens peut-être de l'affaire du mémoire de Rémy Darne. J'étais son condisciple à l'époque. C'était un peu le même genre de dérive.

Guillaume44 a dit…

Comme le dit Mélenchon, un militant ça ferme ça gueule et ça fait ce qu'on lui dit...