vendredi 14 octobre 2011

Démonianthropie


"Cytheriae" est le second roman de Charlotte Bousquet à se dérouler dans l’Archipel des Numinés, après "Arachnae". Il a reçu le prix Elbakin 2010 et le prix Imaginales 2011. Et pourtant j’ai préféré "Arachnae" dont il faut lire la chronique ici. Comme quoi…
Principauté de Cytheriae, dans l’Archipel. L’organisation politique et sociale est sensiblement la même qu’à Arachnae. Une Princesse, vieillissante, trois Moires, voix et vouloir supposé de la déesse Lune, une aristocratie parasitaire, un petit peuple actif, et une zone de relégation, peuplée de réfugiés d’une autre principauté pestiférée. Et, un peu comme dans Arachnae, une série de meurtres suscite l’intérêt de membres de la Garde.
"Cytheriae" raconte plusieurs intrigues parallèles, qui ne se déroulent pas toutes sur le plan matériel. Le lecteur aura à faire à une vengeance magique, à une situation insurrectionnelle, à un secret d’Etat, et à une guerre entre non humains. Les évènements décrits dans Arachnae ont de l’écho à Cytheriae, et on envisage avec ravissement une fresque à grande échelle éclairant la totalité de l’Archipel et de la guerre mystique qui semble s’y jouer.
Le thème central de "Cytheriae" est le souvenir, le remords, et le pouvoir qu’ils possèdent (rappelant l’excellente nouvelle La stratégie de l’Araignée). Le personnage principal est hanté par son passé. Les souvenirs servent d’arme. Ils corrompent aussi, et poussent à la folie un homme simple. Ils sont enfin matérialisés dans le personnage de la Bête, remords vivant de la cité et preuve tangible des fautes de sa souveraine, la Pasiphaé des Numinés. C’est aussi un roman de la névrose. Névrose de l’héroïne qui dit être morte une fois, obsessions amoureuses non réciproques qui tournent à la déraison. Perversion d'un désir détourné d'un objet humain. Rien d’étonnant si l’auteur cite Freud en exergue.
C’est aussi un roman qui dit l’insensibilité des puissants à la misère sociale et le sort peu enviable fait aux étrangers. Il est de fait plus politique qu’"Arachnae", notamment du fait de l’intervention d’une presse qui dénonce puis est contrainte à la clandestinité et aux libelles, tout en l'étant moins car on ne voit pas comment décident les puissants. On ne voit que le résultat de leurs décisions qui se manifestent ici par la manipulation de la foule et le sacrifice du bouc émissaire.
"Cytheriae" enfin décrit un monde en décomposition qui rappelle la Venise architecturale, brillante on stage et pourrissante backstage, mais aussi un film comme "Blue Velvet" dans lequel la corruption est dissimulée derrière l’image sans tache d’une petite ville américaine proprette. Les principautés sont vieilles, usées, injustes, et la splendeur de leurs palais ne suffit pas à cacher que le temps du changement arrive.
Sur le fond donc, il y a de la matière. Pour la forme, elle est toujours d’aussi grande qualité. Vocabulaire riche, à la limite de la préciosité (positif sous ma plume), poèmes, extraits de pièces de théâtre, libelles qui ressemblent à des fables de la Fontaine, "Cytheriae" a été écrit par quelqu’un qui sait écrire. Ce texte est un plaisir pour les yeux, du même genre que celui qu’on peut avoir en admirant un beau tableau ou une belle statue.
Et pourtant j’ai préféré "Arachnae". Je serais tenté de dire : « Qui trop embrasse, mal étreint ». Il y a trop de points de vue dans "Cytheriae", trop de niveaux de réalité, et ils alternent trop vite. "Arachnae" était tendu par l’enquête de son héroïne qui faisait le lien entre les différents protagonistes. Ici il y a trop d’enjeux distincts, parfois indépendants (l’intervention du noble d’Arachnae est, de ce point de vue, significative), trop de niveaux d’interventions pour les personnages (entre l’enquête de terrain du nécromant et son enquête magique par exemple). La narration est, de ce fait, heurtée et les liens entre les différents évènements un peu trop lâches pour que le lecteur ait le sentiment qu’il ne quitte un aspect de la réalité globale que pour aller vers un autre de ses aspects. On peut écrire de multiples fils, comme George RR Martin, mais il faut alors se donner une longue narration. "Cytheriae" est trop court pour tout ce qu’il aborde. C’est dommage. Il n’en reste pas moins un roman très bien écrit qui fait avancer le lecteur dans la compréhension de ce qui est en jeu dans l’Archipel des Numinés. Dans un monde où le style est trop souvent sacrifié à une spontanéité de mauvais aloi, le cycle des Numinés est une respiration agréable et bienvenue.
Cytheriae, Charlotte Bousquet

CITRIQ

6 commentaires:

Efelle a dit…

A lire quand même si l'expérience Arachnae est positive si je comprends bien...

Gromovar a dit…

Oui, c'est moins percutant qu'Arachnae, mais c'est vraiment bien écrit.

SBM a dit…

Je note "Arachnae" que je n'ai pas lu. J'ai un roman jeunesse de Charlotte Bousquet sous le coude, à lire bientôt...

Gromovar a dit…

Je crois que les romans Jeunesse sont biens foutus. En tout cas, j'en ai toujours eu des échos positifs.

Efelle a dit…

Clairement une déception après Arachnea. J'en retiens plus une longue sensation de spleen et l'autisme des autorités. Comme tu l'as dit, trop de points de vue en trop peu de pages pour adhérer pleinement.

Gromovar a dit…

Tope là ;)