mardi 23 août 2011

Le miracle de Finsbury Park


Hier j’ai voulu devenir bon. J’ai donc lu "La bonté, mode d’emploi". "La bonté, mode d’emploi" est un roman de Nick Hornby, déjà auteur, entre autres, du drolatique "Haute Fidélité", donc j’avais confiance.
Kate, médecin anglaise, est mariée avec David, un homme perpétuellement en colère (c’est d’ailleurs son job d’éditorialiste dans le journal local), hargneux, méchant. Elle ne le supporte plus, au point de vouloir divorcer. Confronté à cette nouvelle réalité, David devient bon, très bon, et ce n’est guère plus facile à vivre.
Contrairement aux apparences du pitch, "La bonté, mode d’emploi" n’est pas un roman cherchant la drôlerie en invoquant des situations cocasses ou inattendues. Hornby traite dans son ouvrage d’une grande quantité de questions, et si certains passages sont comiques par leur incongruité, l’humour n’en est pas le but premier. Fine et sensible, racontée à la première personne par Kate, l’histoire de la famille Carr touche à l’universel.
Il est d’abord question de l’usure de la vie. Que deviennent nos idéaux à l’épreuve du temps et de l’embourgeoisement ? Kate fait un métier qu’elle aime, qu’elle a choisi, où elle a l’impression d’être utile à la communauté, et pourtant, elle le fait parfois mal et a le sentiment que c’est souvent. La flamme des débuts a disparu, remplacée par un cynisme routinier qui tient lieu de sens critique. Résolument de gauche, elle ne fait rien de concret pour valider ses convictions si ce n’est voter pour son camp, ou donner parfois à des œuvres. La misère du monde l’affecte sincèrement, autour d’une tasse de thé, mais jamais au point de se mettre en mouvement. Elle n’est guère plus disponible pour la misère de son frère, dépressif et en échec, tant professionnel que sentimental.
Il est aussi question de l’usure du couple. Kate et David ne s’aiment plus. Ils sont habitués l’un à l’autre, comme on est habitué à un élément de mobilier ou au cilice dans son dos. Ils se supportent plus ou moins bien (plutôt moins en général) jusqu’à la crise ouverte du début du livre. Vingt ans de cohabitation les ont amenés au point où il paraît clair que plus rien ne changera chez aucun des deux ni dans la structure de leur relation, insatisfaisante mais rassurante par sa pérennité. Enkystée par l’habitude, truffée de haine recuite, la névrose familiale est installée, et il semble que rien ne pourrait l’en extraire. Même le sexe est devenu une pratique technique, entre deux personnes qui se connaissent parfaitement. Loin de toute passion, il est bien fait, par des amants qui ont appris comment faire l’un avec l’autre. La connaissance des mécanismes sexuels de l’autre est d’ailleurs parallèle à la connaissance des mécanismes qui engendrent la colère ou la frustration chez l’autre. Les deux types de connaissance sont utilisées par Kate et David en fonction des moments et de l’envie. Et même la famille nucléaire ne peut pas grand chose pour embellir ce quotidien. Les enfants ne sont pas aussi adorables qu’ont l’aurait espéré, ils sont parfois le problème plus que la solution.
Epuisée, dans une impasse biographique et émotionnelle, Kate fait alors un terrible vœu : « Je veux que David ne soit plus David ». Et comme dans « Le portrait de Dorian Gray », elle est exaucée, par l’entremise d’un « guérisseur spirituel » qui transforme David avant de s’installer chez eux pour tenter de transformer le monde.
David devient bon, plus que bon, un vrai homme de gauche en action, un vrai chrétien athée. Mais comme l’écrivait Nietzsche il y a plus de cent ans, « il n’y a eu qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix ». La générosité et l'activisme de David et de son gourou les font passer pour des fous aux yeux de Kate et de leur fils, devenant rapidement une nouvelle source de conflit. L’équanimité dont les deux illuminés font preuve à tout propos exaspère leur entourage. Et c’est tout l’édifice spirituel de Kate qui est remis en question par cette métamorphose. Qu’est ce qu’être bon ? Est-elle une bonne personne comme elle l’a toujours cru ? A-t-on le droit d’être égoïste ? N’est-ce pas même vital ? Veut-elle vivre avec un homme pour qui les peines de l’humanité passent avant celles de sa famille ? Veut-elle vivre avec un homme si nouveau qu’elle n’a pas eu le temps de s’y habituer ? Aucune réponse facile. Aucune aide à trouver, ni dans l’église instituée (dé)peuplée de vieillards cacochymes et dépressifs et qui refuse de donner des guides de vie, ni dans le conseil d’amies dont la superficialité et l’égocentrisme sont les principales qualités rendant la relation possible.
A l’issue de ses pérégrinations, et comme tant de femmes en couple, Kate réalise un jour qu’elle s’est perdue en cessant toute vie intellectuelle, culturelle, distractive (et Hornby a l’intelligence de faire de David un homme au foyer ce qui évite l’écueil de l’explication par la double journée des femmes), qu’elle a progressivement lâché prise sur tout ce qui faisait d’elle un individu pour se transformer en une cellule indifférenciée du corps familial, qu’elle n’est plus qu’un bouchon balloté sur l’océan du quotidien, sans prise sur ses choix, ses goûts, ses dégoûts. Elle retrouvera une part de sérénité et de bonheur en redevenant un individu, d’une manière qui ne peut que ravir le lecteur compulsif que je suis.
Un excellent roman à recommander aux couples ayant un peu de bouteille. Mais après tout ça, je ne sais toujours pas comment devenir bon ;-)
La bonté, mode d'emploi, Nick Hornby

6 commentaires:

Efelle a dit…

Mais c'est que cela à l'air diablement intéressant et bien foutu.
Je me le note.

Gromovar a dit…

Bien foutu, c'est le mot.

Val a dit…

Ca m’intéresse aussi...
Pas trop déprimant ? gnangnan et pleurnichard ?

Gromovar a dit…

Pessimiste oui. Mais pas gnangnan et pleurnichard. En colère au contraire. Le genre de colère où tu ne sais plus quoi faire tant tes sentiments évoluent vite.

arutha a dit…

Les thèmes abordés sont bien tentants. Je note, je note.

Gromovar a dit…

Note, note :)