vendredi 29 juillet 2011

Les idiots


"Qu'a-t-elle vu, la femme de Loth ?" est le troisième roman de la grecque Ioanna Bourazopoulou. Je suis tombé dessus par le plus grand des hasards. Quel dommage si ce n’était pas arrivé !
Le gouverneur de la Colonie vient de mourir. Qui l’a tué ? Comment ? Que faire maintenant ? Ce qui commence comme un passionnant Cluédo se poursuit, dans une folie irrésistible, comme critique sociale.
Car quand sommes-nous ? Où ? Dans quel monde ? J’y viens.
Dans un futur proche, la Mer Morte a débordé. Tellement débordé que les eaux ont submergé la moitié de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie mineure. . Des millions sont morts et les réfugiés ont afflué dans les zones restées sèches. Pourquoi ce cataclysme ? Nul ne le sait ; ce n’est pas la question. Là où se trouvait l’ancienne Mer Morte, on a découvert un sel mauve plus puissant que les plus puissantes drogues. Ce sel, exploité exclusivement par la firme géante des Soixante-Quinze, se vend à prix d’or. Pour l’extraire et le vendre, la firme a racheté aux Etats voisins toutes les terres adjacentes au filon puis y a créé une « colonie », peuplée de milliers de salariés sans autre Droit que l’extensif règlement de la Colonie. Dans ce lieu, qu’une particularité géophysique empêche de rejoindre en moins de trois semaines, aucun système électrique ne fonctionne, la technologie y est donc celle du XIXème siècle (avec quelques inventions originales comme les berlines tirées par des équipages de cyclistes). Autour de ce lieu, le désert, plein de menaces et inaccessible. Cette enclave libérale, coupée du monde, est dirigée par un gouverneur, aux ordres toujours oraux, et recevant lui-même des instructions du siège, par coffre scellé, une fois par semaine. Il est « assisté » par une coterie de six notables comprador. La hiérarchie est impitoyable, la ségrégation sociale absolue. La seule égalité est celle de l’origine. Ici échouent les réfugiés apatrides et les désespérés fuyant leur passé, la plupart, sans doute les moins corruptibles, dans des positions subalternes et exploitées. La mort inattendue du gouverneur, non prévue par l’omniscient règlement de la compagnie, ouvre une boite de Pandore dont vont surgir folie et déraison.
"Qu'a-t-elle vu, la femme de Loth ?" est constitué de deux parties entrelacées. D’une part, nous lisons les six rapports des six protagonistes faisant les récits, partiels et partiaux, des jours qui ont suivi la mort du gouverneur, d’autre part nous voyons un spécialiste du « décryptage épistolaire », au siège, tenter de comprendre, à partir de ces récits, ce qui s’est réellement passé. Seule la fin offrira au lecteur le fin mot de l’histoire. Et il court vers la fin, le lecteur. Fou de curiosité, happé par des situations qui rappellent la folie des auteurs russes, l'imagination sans limite de Boris Vian, le nonsense des Monty Python, il ne lâche plus le roman, tournant les pages à toute vitesse, comme saisi de folie lui-même. Mais ce n’est pas tout. L’auteur a mis dans son livre un peu de Désert des Tartares, un trait de Colonie Pénitentiaire, un zeste de Caverne des Idées. C’est bizarre (la 4ème de couv dit : « bizarrissime »), brillant, fascinant. Original et mené de main de maître, "Qu'a-t-elle vu, la femme de Loth ?" est le roman qui m’a le plus excité depuis longtemps.

Note : Je ne cite jamais d'extraits d'habitude mais ici j'ai envie de la faire pour que chacun puisse voir de quoi il retourne et décider (c'est un ordre) de lire "Qu'a-t-elle vu, la femme de Loth ?". Nous sommes dans le bureau du gouverneur mort et les notables veulent ouvrir le coffre scellé pour savoir q'il y a des instructions secrètes. Ils craignent que le coffre soit piégé. "Nous décidâmes de prendre nos précautions.Les rideaux furent découpés en bandelettes qu'on s'enroula autour de la bouche et du nez, les chaises dont on brisa les pieds furent disposées autour de la table, formant un petit mur de protection face à la serrure du coffre, et l'on se cacha derrière. D'un commun accord nous confiâmes l'ouverture au docteur Fabrizio, habile chirurgien doté d'instruments adéquats. On enveloppa dans le tissu des rideaux ses poignets et ses avants-bras, on protégea sa tête, ses épaules et son ventre avec des oreillers et des couvercles de casserole."

Note : Ce roman a été écrit en 2007, il ne faut donc pas y voir la critique de la sphère financière après la crise, de l'impuissance des gouvernements, ou je ne sais pas quoi d'autre.

Qu'a-t-elle vu, la femme de Loth ? Ioanna Bourazopoulou

L'avis de Pitivier

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly et d'un partenariat Babelio.

12 commentaires:

Guillaume44 a dit…

Eh bien, ça a l'air original.

Gromovar a dit…

Plus que ça :)

Pitivier a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Pitivier a dit…

Je plussois l'avis de Gromovar. C'est excellent. Gromovar y voit du Monthy Python, moi je compare ce roman à Brazil de Gilliam. Nous sommes finalement assez d'accord.

Sinon effectivement, il y a un petit cote fin du monde dans ce livre même si ce n'est pas le vraiment le propos de l'auteur. Je m'en vais donc egalement ajouter ma chronique au challenge de Tigger Lilly. Et par la même occasion, je te link.

arutha a dit…

Alors, je ne sais pas si roman est celui qui t'as le plus excité depuis longtemps, mais cette chronique est, sans conteste, celle qui m'a le plus excité depuis un bon moment. Qu'on se le dise.

Gromovar a dit…

@ Pitivier : Merci, et d'accord avec toi

@ Arutha : Attention à l'excitation. Ca a joué des tours à certains dans une certaine chambre d'hôtel ;-)

Munin a dit…

Oooh je suis tout émoustillé ! Très belle critique, qui sait communiquer son enthousiasme.

Gromovar a dit…

@ Je disais toutes les cinq minutes à ma femme "Il est vraiment bien ce livre".

Tigger Lilly a dit…

Ça a l'air plus qu'alléchant !

Maëlig a dit…

Miam, ça donne envie! Un peu cheros par contre, une chance de le voir un jour en poche à ton avis?

Gromovar a dit…

Malheureusement pour toi, j'en doute à court terme.

Blop a dit…

Oui-dà, tu donnes envie de le lire. Comme le dit Arutha, ta chronique excite (la curiosité).