vendredi 26 novembre 2010

To Hell and, please, not back


William Gibson m'aura décidément tout fait. Non content d'être un peu moins pertinent à chaque nouveau livre, il se lance maintenant dans les conseils de mauvais aloi.
Sur la couverture de "Sandman Slim" on peut lire : "An addictively satisfying, deeply amusing, dirty-ass masterpiece...Sweet", William Gibson. Et bien, c'est faux.
Passons vite sur le propos. Stark est un magicien, un vrai, qui vit ici et maintenant. Enfin, pour être précis, il revient ici (L.A.) et maintenant après avoir passé onze ans en Enfer (oui, le vrai), vendu par ses mauvais collègues en échange de puissance et de gloire. Il est en colère et il va se venger. On voit bien Schwarzenegger ou Stallone dans le rôle, en tout cas quelqu'un qui sait froncer les sourcils.
"Sandman Slim" est un livre pour feignants de l'imaginaire. On y mélange le monde contemporain (facile à visualiser) et un fantastique rance tant il est usé (Enfer, Paradis, démons, Lucifer and Co, Dieu et tutti quanti). Ajoutons à ça des vampires et des loups-garous (dont on parle mais qu'on ne voit pas), des cosplay ninja, Vidocq (le vrai, alchimiste et immortel), et deux ou trois autres banalités. Et tout ça vivant sans problème, caché dans le monde réel, où ça a même des petits commerces ou des boites à partouze. Au moins ça ne demande pas de gros effort d'immersion (si je voulais me faire encore plein d'amis je dirais que c'est le même genre de fantastique pour les nuls que Harry Potter, mais je ne le dirai pas). On est loin de l'émerveillement. Il y a quelque chose de Neuromancien dans le style (notamment la nervosité), mais Gibson innovait alors qu'ici on recycle du vieux, voire du très vieux.
Pour ce qui est de Stark, le "héros", il en fait tellement dans le genre "Je mets toujours mon nez où il ne faudrait pas et après ça fout la merde et il faut trouver une solution, et pourtant on m'avait prévenu" qu'il y a presque un effet comique de répétition (c'est peut-être ce que voulait dire Gibson dans son compliment) ; on n'accroche pas à son personnage taillé à la hache. Il est, de plus, aussi mal embouché que moi, ce qui fait sûrement frémir d'aise son lectorat américain, d'autant qu'il blasphème par moment, touchant là vraisemblablement le summum de l'extrème pour un lecteur yankee. Pour un français normal, pas de quoi fouetter un chat (à neuf queues ?).
Quant aux autres personnages, ils ne sont là que pour remplir une fonction, sans développement véritable, quant ils ne sont pas tellement caricaturaux qu'ils en deviennent ridicules.
Concession au lectorat le plus primaire, Stark, plus encore que lui-même, veut surtout venger sa femme (prononcez Fâmeuh), assassinée par les méchants pendant son exil en Enfer (où il a été gladiateur puis assassin pour les princes démons, après avoir été torturé, sodomisé, et j'en passe). Les filles adoreront la preuve d'amour infini, les garçons se rêveront aussi couillu que lui, d'autant que Stark se déplace en voitures de luxe volées car il est un magicien stylé.
J'aurais peut-être aimé "Sandman Slim" si j'avais 17 ans et les veines charriant des fleuves de testostérone. J'aurais peut-être aimé si j'étais un fan des "Dresden Files". N'étant ni l'un ni l'autre, je me suis profondément ennuyé au spectacle navrant de cette imbécillité.
Sandman Slim, Richard Kadrey

jeudi 25 novembre 2010

Journée de la jupe 2010


Aujourd'hui c'est la Journée de la Jupe 2010, à l'initiative de Ni putes, ni soumises.

Féministe expérimentée et avisée, Jane Fonda sait que si les intégristes ne succombent pas à une crise cardiaque en voyant des jambes de femmes, le fusil laser est indispensable pour mettre un terme à leur néfaste existence.

Alors, les filles, comme Jane Fonda, toutes en jupe et Fuck the talibans !

mercredi 24 novembre 2010

To the rainbow


"Dragon Haven" est le tome final de la nouvelle saga de Robin Hobb, dont je chroniquais le début ici.
Le voyage, l'exploration, l'épreuve continue vers la mythique Kelsingra. Entre dragons, entre humains, entre humains et dragons, les rapports de force évoluent, ainsi que les positions respectives des uns et des autres. Humains et dragons sont transformés par leur contact respectif prolongé, et pas seulement de manière métaphorique.
Les intrigues se dénouent, et chacun rencontre son destin, même fatal, jusqu'à la conclusion, attendue.
Toujours lent, le roman n'est jamais ennuyeux. Il faut simplement savoir, avant d'éventuellement s'y lancer, que ce n'est pas une grande aventure épique qui est racontée ici, mais une aventure humaine durant laquelle beaucoup vont briser leurs chaines, se découvrir mieux, trouver en eux des forces insoupçonnées. Transgresser les conventions sociales mais respecter les règles de survie, dépasser ses limites sans trahir ses convictions, c'est ce que vont devoir faire tous les membres de l'expédition vers Kelsingra.
On pourra reprocher à Robin Hobb une conclusion un peu rapide et une résolution finalement très morale des différentes contradictions. Malgré ce, "Dragon Haven" est un bon roman qui plonge ses personnages dans des conditons extrêmes d'où ils ressortent transformés. Beaucoup sont améliorés, comme des armes retrempées ; certains sont dégradés, voire brisés par les épreuves inédites qu'ils affrontent. Assister à ces transformations est le grand intérêt du livre.
Enfin, notons pour terminer que Hobb fait un traitement tout en finesse de l'homosexualité dans un contexte aussi peu libéral qu'un monde de fantasy, traitement qui est l'un des meilleurs de ceux que j'ai pu lire jusqu'à présent, loin de l'outrance fréquemment employée.
Dragon Haven, Robin Hobb

samedi 20 novembre 2010

Cthulhu pour les Nuls

Découvert et posté par le Cultiste fou de la Bibliothèque d'Innsmouth, ce court documentaire, destiné aux enfants, est une parfaite initiation à l'adoration de Cthulhu. Il n'est pas sans rappeler, dans sa forme, L'imitation de Jésus-Christ qu'ont étudié, pour leur plus grand profit, nos grands-mères.
Voila qui serait plus utile à montrer en classe que la lettre de Guy Moquet.

mardi 16 novembre 2010

Le tag des quinze



Isil m'a taggé. La vile !

Je dois citer quinze écrivains en quinze minutes. Les voici. Mon panthéon personnel.

Dans l'ordre alphabétique, car je ne veux pas classer.

1. Paolo Bacigalupi
L'un des jeunes auteurs les plus prometteurs. Auteur du monumental "The windup girl", il révolutionne la SF.

2. Pierre Bourdieu
Immense sociologue. J'ai beau avoir lu presque tout ce qu'il a écrit, je suis toujours impressionné, à chaque relecture, par la puissance de sa pensée.

3. John Brunner
Pas jeune du tout. Il a écrit "Tous à Zanzibar", entre autres, qui était d'une audace formelle et d'une intelligence prospective rarement égalée.

4. William Gibson
Le metteur en forme du style Cyberpunk. Auteur du fondateur "Neuromancien". L'auteur a mal vieilli.

5. Peter F. Hamilton
Parce qu'il écrit des space opera colossaux, larger than universe. Une imagination à couper le souffle.

6. Frank Herbert
"Dune", l'un des meilleurs romans de politique fiction. Une création magistrale.

7. Robin Hobb
Parce que peu d'auteurs savent comme elle créer des personnages et les rendre vivants et attachants.

8. Michel Houellebecq
Provocateur et brillant. Misanthrope à souhait et délicieusement cruel.

9. HP Lovecraft
Auteur majeur du XXème siècle. Voyager vers Kadath au son de la flute folle des Autres Dieux. Que ne le faisons-nous tous ?

10. George R.R. Martin
"Le trone de fer" sera, même inachevée, la plus grande saga de fantasy du siècle. Et de très loin.

11. Yukio Mishima
Une plume superbe, une nostalgie respectable, une vie grandiose et folle.

12. Friedrich Nietzsche
Inactuel, tant il est important de l'être. Pertinent, et bouleversant au sens propre du terme. "L'antéchrist" est un de mes plus beaux souvenirs de lecture.

13. Dan Simmons
Pour "Hypérion", pour "Terreur", deux monuments littéraires.

14. JRR Tolkien
Dois-je expliquer ? Sans lui, rien n'existe.

15. Boris Vian
Elégant, insolent, brillant. Tout ce que j'aime.

Et un seizième car je ne respecte jamais les règles : Oscar Wilde
Une des plus belles plumes du XIXème. Chaque phrase est un bijou. L'ensemble est un enchantement.

15 blogueurs, je n'en ai pas autant, d'autant qu'Isil a déjà taggé les miens. J'appelle donc Guillaume, Arutha, Les corbeaux, Lhisbei, Manu, et voila (c'est déja pas mal, pourquoi pas trente tant qu'on y est).

vendredi 12 novembre 2010

Mou, si mou


Très bonnes critiques aux US pour ce premier roman d'un auteur de nouvelles. Et comme souvent, malheureusement, il aurait mieux fait de continuer à écrire des nouvelles. "Pandemonium" est incroyablement mou. Daryl Gregory tire à la ligne comme un nouveau Stephen King, décrit , comme lui, quantité de détails quotidiens sans intérêt, mais comme son intrigue principale est moins prenante que celles du maitre de l'horreur, l'ennui est plus intense et survient plus vite.
Sur la forme on est donc chez King en pire. Sur le fond, on est proche d'American Gods de Neil Gaiman (que je n'avais pas aimé non plus, décidément...) avec une pop culture et un name dropping envahissants, des archétypes jungiens, PK Dick himself, un culte étrange, une organisation secrète, des possédés, des faux possédés, des vrais faux possédés, des faux vrais possédés, bref, un joyeux bordel pas toujours cohérent qui cesse rapidement d'être crédible (l'épisode de l'hélicoptère a eu raison de ma bienveillance). D'aucuns ont voulu voir, dans ce roman sur la possession, une métaphore sur la maladie mentale et son impact sur les individus. Peut-être. Quoi qu'il en soit, et si c'en est une, c'est une métaphore molle et pénible, soporifique comme le Nembutal du héros.
Pandemonium, Daryl Gregory

jeudi 11 novembre 2010

Sors de ce corps, mémé !


"Le syndrome (E)", dernier roman publié de Franck Thilliez est un vrai page turner. Toute la presse le dit, je confirme. Saisi par l'intrigue, et bien aidé en cela par une succession de chapitres ultra courts, on tourne les pages à grande vitesse pour savoir. Savoir le fin mot de l'histoire à la fin du roman bien sûr, mais surtout avoir, toujours dans peu de pages, la réponse à la question qui se pose sur celle-ci. La récompense suit toujours de très peu l'effort de lecture. Le procédé fonctionne, il n'en est pas moins artificiel et plus proche de la prestidigitation que de la vraie magie.
J'ai pourtant pris plaisir à la lecture du "Syndrome (E)". C'est un policier efficace pour les raisons que j'ai dites au-dessus, et j'ai une bonne opinion de Fanck Thilliez depuis la lecture de ses deux premiers romans "Train d'enfer pour ange rouge" (sic !) et "Deuils de miel", gores et tortueux, j'ai donc lu son dernier livre avec un a priori positif.
Alors quoi ?
Comment dire ? Le plaisir ressenti en lisant "Le syndrome (E)" a été pour moi un plaisir coupable et un peu honteux. En effet l'auteur utilise quantité de grosses ficelles, et j'ai été navré de m'y laisser consciemment prendre.
J'ai déjà parlé des chapitres courts, n'y revenons pas.
Second point, le roman est un crossover. En BD ou dans les séries TV on nomme ainsi un épisode dans lequel se rencontrent les protagonistes de deux séries différentes. Ici Franck Sharko et Lucie Hennebelle (héros des précédents romans de Thilliez) se rencontrent, travaillent ensemble, et bien plus car affinités. Je peux imaginer sans peine la masse du courrier des lecteurs ayant suggéré à l'auteur d'unir ces "deux anti-héros brisés par la vie et qui méritent bien un peu de bonheur" (re-sic !).
Troisième point, le roman est basé sur des faits réels autour duquel l'auteur brode. Outre le fait regrettable d'ajouter une pierre supplémentaire à l'édifice conspirationniste, je n'ai jamais compris ce qu'apportait ce procédé. Une histoire n'est ni meilleure ni plus efficace parce qu'elle s'inspire de faits réels. En revanche elle peut alors donner lieu chez le lecteur à un ahurissement sur le thème de "Mon Dieu quelle horreur, dans quel monde on vit" ou "on nous dit rien, on nous cache tout". A fortiori dans ce cas précis, le récit est écrit au point d'exclamation. Je m'explique. Les enquêteurs découvrent au fur et à mesure les agissements pas très nets de diverses officines. Et ils sont, bien sûr (comment pourrait-il en être autrement n'est ce pas ?) choqués, bouleversés, horrifiés, j'en passe et des meilleures. Et ils le sont de manière très démonstratives. On a l'impression d'un sous-titrage.
Quatrième point, sur le plan narratif on oscille entre les chapitres très courts dont j'ai parlé et de longues phases d'explication et de récapitulation qui laisse penser que l'auteur n'est pas convaincu de la capacité de ses lecteurs à rassembler les morceaux.
Cinquième point, un peu d'exotisme. L'Egypte, le Québec, le Novotel de Marseille (pourquoi ?). L'Egypte bien sûr où les enfants sont beaux sous leur crasse et où la vérité, faute d'être ailleurs, se cache près des tas d'ordures.
Sixième point, le langage de Franck Thilliez est vieux. Je ne sais pas si c'est volontaire, pour cibler un public, ou si c'est naturel mais, à intervalles réguliers, on lit des choses aussi drolatiques que "Dire Straits, ça déménage". Penser que Dire Straits "déménage" n'est déjà pas un signe d'avant-gardisme, mais employer le mot "déménage" est un signe très clair d'arrière-gardisme.
Le roman de Thilliez est construit, comme tout roman. Mais l'auteur a ici oublié d'enlever les échafaudages. On les voit, et l'effet n'est pas particulièrement esthétique. Et comme si ça ne suffisait pas, j'ai vraiment eu l'impression qu'il écrivait pour ma grand-mère. Entre le langage, les mots croisés du héros, le personnage de la mère de l'héroïne qui essaie de lui mettre un peu de "plomb dans la tête", l'histoire d'amour, la virée en Egypte, le dévoilement d'un complot historique qui va permettre de briller par son érudition au club de bridge ou du troisième age, l'affadissement du gore, etc., j'ai sans cesse eu l'impression qu'il me manquait quarante ans pour être dans le coeur de cible (car clairement ce roman a été écrit avec Le Souci du lecteur final) .
Impression très mitigée donc, et je pense que j'en resterai là pour le moment.
Le syndrome (E), Franck Thilliez

dimanche 7 novembre 2010

Ecran noir

Pour des raisons qui lui appartiennent, et qu'il ne m'appartient pas de juger, Néault a décidé d'arrêter son blog Univers Marvel.

Cette nouvelle m'afflige, comme une bonne partie de la blogosphère. Le blog de Néault était sans conteste le meilleur blog de comics en français, et sa disparition est une grande perte. Il est le seul rédacteur de blog sur lequel je renvoyais en lien direct sans rien ajouter moi-même si ce n'est une présentation, tant je trouvais que ses chroniques étaient complètes et excellentes.

Ce matin j'ai repris mon propre blog par curiosité en cherchant toutes les fois où ce que j'ai écrit signifiait "Allez voir sur le blog de Néault". Il y a treize occurrences. C'est énorme. J'ai créé Quoi de neuf sur ma pile pour donner MON opinion sur mes lectures et pas pour faire la revue de presse du web. Mais comme je l'ai écrit plusieurs fois "Je ne veux pas dire moins bien ce que Néault a déjà dit mieux".

Mon hommage à son travail est ici de renvoyer sur les 13 articles que Néault m'a involontairement prétés en espérant que beaucoup iront les (re)lire :

Chew

Astonishing X-Men en Marvel Deluxe

Daredevil : sous l'aile du Diable

No Hero

Walking Dead

Et encore Walking Dead

Rex Mundi : Le gardien du Temple

Rex Mundi : le fleuve souterrain

Ruse

Super Philo

The boys

Just a pilgrim

Magneto : Testament

La tentation de transmettre


"La sociologie sur le vif" est un recueil des chroniques du sociologue Cyril Lemieux. Il intervenait dans l'émission "La suite dans les idées" sur France Culture, et chaque jour, déguisé en commentateur, essayait d'éclairer un fait d'actualité à l'aide des concepts de la sociologie.
On peut s'étonner d'une telle promiscuité, tant la sociologie a besoin du temps de l'enquête et de la réflexion, tant les temps sociologiques et journalistiques sont non seulement disjoints mais presque antinomiques. On peut se demander ce qu'en aurait dit un Pierre Bourdieu qui écrivait "Le fait est conquis contre l'illusion du savoir immédiat", un Bruno Etienne qui répondait aux journalistes TV qu'il était rigoureusement impossible d'expliquer la situation libanaise en deux minutes, un Max Weber enjoignant les professeurs à ne jamais céder à la tentation du prophétisme. On peut, en d'autres termes, critiquer cette démarche et la prendre comme preuve supplémentaire de l'hétéronomisation du champ scientifique en général et sociologique en particulier.
On aurait tort.
Par le biais d'une multitude (presque 100) de petites chroniques (de 2 à 3 pages), chacune prenant pour objet le fait d'actualité important du moment (on pourrait discuter aussi ad nauseam de l'effet d'imposition lié au choix unilatéral de l'objet, ce serait là aussi confondre conversation érudite et communication scientifique), Cyril Lemieux a tenté de montrer ce que la sociologie, voire d'autres sciences humaines pouvait apporter à la comprehension d'un problème. Invoquant les manes des grands anciens Durkheim, Weber, Lazersfeld, Elias, Bourdieu, Malinowsky, Tarde, Mauss, etc. il montre comment, à la vision première qui est celle de l'émotion ou de l'instantanéité, caractéristique de l'approche journalistique, on peut opposer une vision construite par les sciences humaines, plus féconde en terme de compréhension, donc grosse de potentialités d'intervention.
Si le professionnel des sciences humaines n'apprendra rien de nouveau en lisant ce livre (mais y prendra sûrement autant de plaisir que moi), l'amateur, éclairé ou non, en sortira grandi. En participant à une émission de radio (puis en la couchant sur papier), le sociologue a voulu transmettre ce que les sciences sociales permettaient de savoir sur le monde. Il a tenté de montrer en quoi elle peuvent aider à la décision publique, même si c'est, malheureusement, rarement le cas dans le réel (la dernière partie, dans laquelle les sciences sociales analysent les sciences sociales est particulièrement éclairante). Il réussit, je crois, à rendre ses lecteurs (ou auditeurs) plus cultivés, plus sages peut-être, pas des rois philosophes mais des citoyens philosophes. Il leur donne, j'espère, l'envie d'aller voir toujours au-delà de l'immédiateté journalistique pour chercher le sens caché des choses, qui attend toujours, tapi au fond de la caverne, qu'un chercheur le découvre.
La sociologie sur le vif, Cyril Lemieux

mercredi 3 novembre 2010

Un livre ISO 9001


Après l'avis dithyrambique de TiberiX, le mien qui ne l'est guère moins.
Il est difficile d’écrire une chronique de "Cleer". Le dernier (premier) ouvrage de la paire L. L. Kloetzer est un objet étrange et déroutant. Ni vraiment roman, ni vraiment recueil de nouvelles, il combine les qualités des deux formes.
Cleer est une firme contemporaine, dans ce qu’elles ont de pire, mais bien plus encore. Richissime, apatride, omnipotente ou presque, Cleer façonne la réalité en vendant du design et de l’image, mais aussi en transformant le monde entier en lieu de production, modifiant celui-ci quand nécessaire. Cleer reprend, prolonge la création divine pour la rendre plus conforme à ses besoins.
Loin du monde d’un De Gaulle, dans lequel les nations étaient grandes et l’intendance suivait, le monde de Cleer (comme déjà le notre ?) est dominé par des firmes qui veulent faire culture, et qui fonctionnent en interne, non comme des entreprises (c’est à dire des ensembles stabilisés de relations contractuelles) mais comme des communautés, soudées par un ciment religieux. Ce que propose Cleer, avec sa tour sans fin qui monte dans les nuages, mais aussi les soubassements du métro, du parking souterrain, de l’asile de nuit, c’est une représentation dantesque, une carte de la réalité. Entrer dans Cleer (comme on entre en religion) c’est quitter le Purgatoire et commencer l’ascension délibérée du Paradis.
Objet religieux, voire cosmogonique, Cleer, incréée, dépourvue de fondateur charismatique, est celle qui est.
Comme un Etat, Cleer a un service de renseignement, qui est en même temps un service d’action directe : Cohésion Interne. CI intervient chaque fois que l’image de Cleer est menacée. Le livre raconte l’ascension et la fuite de deux nouveaux membres de ce service central et redouté, l'Inquisition du Groupe. Charlotte et Vinh sont jeunes, ambitieux, très compétents. Au service de Cohésion Interne, ils règlent les problèmes, notamment d’image, qui pourraient souiller le superbe blanc déposé de Cleer. Et leurs interventions se déploient dans toutes les dimensions pertinentes. Ils sont ceux qui voient et comprennent, ceux qui interviennent. Le prince machiavélien et l’empathe sont les yeux et les mains de Cleer. Charlotte se remplit de la situation, l’avale, l’absorbe, s’en donne la nausée, menace d’exploser comme l’obèse de Seven, finit par vomir du sens. Vinh recueille, comme un calice, le sens de Charlotte et l’utilise pour accomplir les œuvres de Cleer. Dans leur relation déséquilibrée, Charlotte et Vinh sont la victime et le sacrificateur, l’ours et le montreur, le monstre et le forain.
Bien vite, la réalité, comme leur ancienne vie, s’estompe autour de Charlotte et Vinh. Car tel Moloch dévorant les enfants de Carthage, Cleer exige une soumission totale. Passé les quelques premiers moments de normalité, Cleer détruit les allégeances antérieures, considérées comme secondaires. Plus de famille, plus d’amis, plus de loisirs. Seulement le monde comme perturbation, la politique interne, l’évaluation permanente, le charabia conceptuel de la méthode Karenberg et de son gourou Göding (Dieu ?), le vocabulaire spécifique de la firme qui rappelle qu’Orwell déjà écrivait que contrôler la langue c’est contrôler l’Homme. Le monde se déréalise pendant que Vinh, efficace, politique, et impitoyable, fuse vers les niveaux supérieurs, tournant définitivement le dos à la glaise, et que Charlotte, empathe hypertrophiée, choisit d’y retourner. Cleer demeure. Pont jeté entre le Ciel et la Terre, ne poursuivant que ses incompréhensibles fins.
Cleer, L. L. Kloetzer

L'avis des Singes de l'Espace (Zira et Zaïus peut-être)

L'avis d'Efelle

L'avis de Cédric Jeanneret