mardi 31 août 2010

Monstrueuse parade


"Le Dieu Vampire" de Jean Christophe Chaumette est doté d'un titre trompeur. En effet, aucun vampire traditionnel dans ce roman. Désolé pour les jeunes filles fraichement nubiles.
Les vampires dont il est question ici sont de simples humains qui se sont illustrés par leur goût du sang et leur extrême cruauté. Tortionnaires, dictateurs, auteurs de génocides, ou dirigeants de camps de la mort, certains connus (Gengis Khan, Vlad Tepes) et d'autres anonymes, ils communient tous au culte d'un "dieu" antédiluvien qui se repait de souffrance. En contrepartie de leurs offrandes, ils obtiennent une grande longévité et une félicité incommensurable. Après des millénaires de secret absolu, une défection va révéler l'existence du culte à un psychiatre suisse qui va dès lors enquêter pour en apprendre plus. Au même moment, des fouilles archéologiques mettent à jour le tombeau de Gengis Khan, ainsi que ce qu'il contient. Mais la secte ne se laisse pas approcher sans danger, et elle protège ses mystères.
Construit comme un thriller, "Le Dieu Vampire" est palpitant de bout en bout ; c'est une sorte d'Echiquier du mal en beaucoup moins verbeux et beaucoup plus nerveux. Le récit est fluide et va à l'essentiel. L'enquête progresse à un rythme soutenu, les explications surviennent à intervalles réguliers (et elles ne sont pas complètement absconses ou incohérentes comme c'est malheureusement souvent le cas dans ce genre d'ouvrage), les atrocités commises par les membres du culte aussi. "Le Dieu Vampire" est très graphique dans sa violence, et ce roman n'est pas fait pour les lecteurs sensibles. Les "mauvais" le sont sans aucune limite ni retenue, drogués qu'ils sont à l'extase de la souffrance de l'Autre ; aucune rédemption n'est possible, sauf de manière très détournée. Ils sont fascinants et attirent irrésistiblement l'oeil, car l'Homme ne peut pas plus détourner son regard de la monstruosité que Baudelaire ne le pouvait de sa charogne. Hypnotisé, captivé comme par un serpent venimeux, on tourne frénétiquement les pages et on termine le livre en une soirée, essoufflé mais content.
Alors, "Le Dieu Vampire" est-il le thriller fantastique parfait ? La réponse est "non" à cause de deux éléments. D'une part, l'écriture est très plate, sans style notable, parfois très explicative, et l'auteur nous inflige même ces "yeux malicieux" que je ne peux plus supporter dans aucun livre. D'autre part, il faut accepter de faire abstraction d'une galerie de héros totalement invraisemblables. Entre le mathématicien paraplégique fort d'en haut, la grosse dondon indienne équipée comme James Bond, l'acupuncteur roi de la boxe chinoise, et la métisse frigido-midinette, il faut beaucoup d'indulgence pour ne pas se croire dans Freaks ; je n'en ai pas assez en moi. Ces amabilités posées, je veux redire que "Le Dieu Vampire" est un roman très agréable à lire, inspiré par les théories du sociologue allemand Wolfgang Sofsky ce qui ne gâche rien, que je recommande aux amateurs de thrillers fantastiques un peu musclés.
Le Dieu Vampire, Jean Christophe Chaumette

lundi 30 août 2010

Je suis une atroce feignasse


Le grand Néault vient de superbement chroniquer le tome 1 de Rex Mundi. Comme souvent je n'ai rien à ajouter ni à retrancher à son analyse. Notons que j'avais déjà acheté ce volume lors de sa première parution chez Semic et que l'interruption de la série m'avait fort marri. Merci à Milady Graphics de reprendre l'aventure.


J'ai aussi particulièrement apprécié SuperPhilo pour sa qualité rédactionnelle, et n'hésitant devant aucune bassesse, je vous renvoie encore à l'article de Néault.

Deux publications qui illustrent encore, si besoin en était, la qualité des publications Milady Graphics (dont je ne suis pas actionnaire), ainsi que celles des chroniques d'Univers Marvel (dont je ne suis pas un rédacteur).

Superphilo, Van Lente, Dunlavey
Rex Mundi, t1 Le Gardien du Temple, Nelson, Johnson

Pas faux

La leçon inaugurale de Stéphane Ménia se trouve ici, et je sens déjà que l'année va être passionnante.

Enjoy !

samedi 28 août 2010

Il n'y a de Dieu que Dave, et Dave est son prophète


"Le Livre de Dave" est le dernier roman paru en France de Will Self. Cet anglais, proche du mouvement de l'Anticipation sociale, est connu pour de nombreux romans dystopiques et déviants, parmi lesquels "Les Grands singes" ou "Mon idée du plaisir".
Dave Rudman est un chauffeur de taxi londonien. Cet excellent homme n'aime ni les femmes, ni les étrangers (y compris les irlandais, écossais, et gallois), ni les riches, ni les pauvres, ni l'autorité, ni les politiques, etc... A l'issue d'un mariage improbable et raté (émaillé de nombreuses violences perpétrées à l'encontre de sa femme et de son fils Carl), il sombre dans la folie et écrit un Livre qu'il enterre dans le jardin de son ex. Ce Livre contient sa vision fantasmagorique de l'existence, centrée sur Londres et ses rues, assortie d'un ensemble de règles à respecter dans le monde social, tirées de sa grande expérience de la vie, notamment une séparation absolue entre les hommes (les papas) et les femmes (les mamans), ainsi que des lettres à son fils Carl qui sont autant d'épitres.
Un cataclysme survient, hors champ. Les survivants reconstruisent un monde dans lequel nous entrons en 509 après Dave. Ses écrits, retrouvés, ont servi de fondement à la nouvelle organisation sociale. Dans un royaume d'Angleterre en grande partie submergé et d'où la technologie a disparu, un nouveau Moyen Age est né, dur, stratifié, et inégalitaire. Dans les cieux de ce temps, Dave est l'incarnation du divin et 'Chelle (Michelle, son ex) incarne le Mal. A côté du pouvoir royal, l'institution religieuse totalitaire du PCO régit la vie dans ses moindres aspects, contrôlant tout et tous, et punissant de mort les réfractaires. Car il y a quelques réfractaires, porteurs supposés d'un mythique second livre de Dave qui contredirait le premier.
"Le Livre de Dave" raconte donc deux histoire entremêlées : celle de la chute et de la rédemption de Dave Rudman ici et maintenant, et celle d'une tentative avortée de réforme religieuse dans le monde du VIème siècle après Dave. C'est un roman très riche dans lequel les idées et les références foisonnent. En le lisant on pense à Ballard, à Houellebecq, à Easton Ellis, à Palahniuk, tous auteurs qui savent faire de l'étrange et du fantastique dans de la littérature blanche. C'est un talent assez rare, car l'équilibre entre le réel et le fantastique est difficile à tenir sans trop verser dans l'un ou l'autre.
Le monde d'aujourd'hui est vu par les yeux d'un homme qui a une vie atroce. Dave est un sale type, mais la vie ne l'a pas aidé. Au bas de la société, il subit le mépris de tous, et ne peut survivre qu'en méprisant lui-même, plus intensément encore, ceux qui ont moins que le peu qu'il a. Il n'aime personne, mais à part ses vieux potes, personne ne l'aime non plus, et surtout pas sa femme Michelle qu'il dégoute et qui se saoule pour avoir des rapports sexuels avec lui. Il faudra qu'on s'intéresse un peu à lui pour qu'il s'humanise et montre que s'il est capable d'atrocités, au moins en pensée, il est aussi à même d'être un homme bon. Self montre aussi fort justement comment, dans nos sociétés démocratiques passionnément égalitaires, comme l'écrivait Tocqueville, la parentalité est vue comme la seule oeuvre créative qui soit à la portée de tous, même des moins talentueux, ce qui lui donne une place centrale dans notre Weltanschauung. Rien d'étonnant donc à ce que les hommes deviennent des "papas" et les femmes des "mamans".
Le monde davien illustre à merveille la folie et l'obscurantisme religieux. A partir d'un texte écrit par un homme asocial et délirant est bâtie une société où les hommes et les femmes vivent séparés, où les hommes ont tous les droits sur les femmes, où les enfants partagent réglementairement leur vie entre leur père et leur mère. Les trajets en taxi de Dave deviennent des mantras à réciter par les croyants, et une ville "New London" est édifiée selon le "plan" indiqué par Dave dans son Livre. Le dogme a ses gardiens qui torturent et tuent pour le protéger, sans jamais l'interroger. L'intolérance est totale car comme tout monothéisme détenteur de Vérité, le Davinisme a des prétentions totalitaires. L'église est omnipotente, et nul, si grand soit-il, n'est à l'abri de son courroux. Sy, un paysan illuminé surnommé le Gus, tentera d'apporter une parole plus humaine. Son personnage, entre le Christ et Luther (à qui le roman est dédié) veut initier une communication directe entre les humains et Dave, sans l'entremise des prêtres. Il le paiera de la torture et de l'exil. Ses partisans auront aussi à souffrir d'avoir voulu la cohabitation des papas et des mamans, et une forme d'Inquisition détruira la seule chose belle de ce vilain monde.
Disons pour terminer que ce beau roman se mérite. La construction alterne époque moderne et époque davinienne, et les moments n'y sont pas présentés chronologiquement. Il faut reconstruire la narration en s'aidant des dates en tête de chapitres. Self invente un monde proche du notre mais assez différent pour nécessiter une appropriation qui n'est pas immédiate. Il utilise enfin le langage du davinisme, mélange de cockney déformé, de termes courants détournés de leur usage habituel, et de néologismes. "Le Livre de Dave" est un livre qu'il faut lire concentré. C'est un anti-roman de plage. Mais ceux qui feront l'effort, réel, de lire, découvriront un bien bel ouvrage, triste comme une défaite inéluctable.
Le Livre de Dave, Will Self

« Ce livre a été chroniqué dans le cadre de la rentrée littéraire 2010 en partenariat avec Ulike. »

samedi 21 août 2010

Paris avant Saint-Germain


Juste une brève pour rappeler Jean d'Aillon à votre souvenir. Après l'excellent Marseille, 1198, voici le non moins excellent "Paris, 1199".
Siège de Chalus (les plus vieux se souviendront que c'est de ce lieu et de ce moment qu'arrive Thibaut, l'un des Conquérants de l'Impossible), Richard Coeur de Lion reçoit un carreau d'arbalète et meurt quelques jours plus tard. A-t-il été empoisonné ?
Reprenant les personnages principaux de "Marseille, 1198", Jean d'Aillon tisse encore une fois une intrigue policière et politique très érudite. Il invite à découvrir le Paris de Philippe Auguste comme le ferait un guide. Il décrit, explique, conjecture parfois. Cette minuscule France, très soumise à l'Eglise et à Rome (le gallicanisme est encore à venir), lutte pour s'agrandir et résister aux prétentions de son incestueuse cousine anglaise. Les Templiers y sont puissants et respectés, même s'ils sont loin d'être tous respectables. Notre Dame de Paris est en construction depuis 40 ans, ainsi que la fameuse muraille de Philippe Auguste qu'on peut aujourd'hui admirer sous le Louvre. Le catharisme "menace" et nous rencontrons Simon de Monfort. Les qualités de "Marseille, 1198" sont présentes ici. Le roman est documenté, il utilise un vocabulaire d'époque riche, et n'omet aucun détail de la complexe organisation juridique de l'époque. Les compétences d'universitaire de l'auteur enrichissent un récit policier complexe et passionnant. A lire absolument si on aime l'Histoire.
Paris, 1199, Jean d'Aillon

lundi 16 août 2010

Into each life, some rain must fall


"Lucifer's Hammer", de Larry Niven et Jerry Pournelle, est présenté comme un roman post-ap. Ce n'en est pas un.
Publié en 1977, il est typique de l'époque dans le fond comme dans la forme. Dans le fond, on y trouve des hippies en communauté, des Black Panthers, le début de l'environnementalisme (ses tenants étant présentés au mieux comme de doux cinglés), la Guerre Froide (et une seconde rencontre Apollo Soyouz, pour les plus vieux d'entre vous, ainsi qu'un inévitable tir d'ICBM), autant de considérations parasites qui semblent n'être là que pour sacrifier à l'époque et prouver au critique du New York Times qu'on peut écrire des fariboles sans cesser d'être en prise avec la réalité. Sur la forme, c'est un film catastrophe avec tout ce que ça peut signifier : 200 pages inutiles au début (la présentation des personnages qu'on est censé apprendre à aimer), un casting cookie-cutter, des intrications familiales ou sexuelles entre les personnages qui compliquent les choix cornéliens à faire (prendre ou pas dans sa voiture les 200 survivants affamés qui n'en ont pas), grumf ! Et comme dans tout film catastrophe, l'action est centrée sur ce qui suit immédiatement le désastre (quelques semaines au plus), et une tentative de retour à la "normalité" largement invraisemblable. On est dans le prosaïque court-termiste. Ca a plus un goût d'inondations au Pakistan que de fin du monde.
Pour rendre les choses un peu plus difficiles, il y a des méchants bien sûr, très méchants ; il y a aussi, pour garder l'histoire en mouvement, des rencontres et surtout des retrouvailles improbables. Et malgré 600 pages de texte (dont 400 en net), le duo d'auteurs se perd dans tellement de considérations stériles, notamment techniques, que beaucoup de personnages ou de fils narratifs sont sous exploités. Là encore l'impression est cinématographique, on dirait que des scènes ont été coupées au montage.
Quelques passages sont néanmoins agréables, mais "Lucifer's Hammer" est à lire seulement si vous avez adoré L'aventure du Poséidon. Sinon...
Lucifer's Hammer, Larry Niven et Jerry Pournelle

samedi 14 août 2010

Brève revue de comics


Le tome 12 de l'excellent Walking Dead est sorti en VO. C'est toujours d'aussi bonne qualité, toujours aussi travaillé. "Walking Dead" est décidément la référence ultime en matière de zombie, de survival, et de post-ap. Et ce sera bientôt une série télé.


Tome 3 de l'adaptation du The Stand de Stephen King par Marvel. C'est toujours très beau et toujours très fidèle au roman. Seul (petit) bémol, "Soul Survivors" connait la malédiction des tomes centraux, en transition entre présentation des enjeux et résolution de ceux-ci, et est donc moins intense que les deux premiers volumes de la série.


Nouvelle folie de Garth Ennis, le scénariste le plus barré du monde des comics. "Crossed" est un post-ap ultra-gore, sans espoir ni rédemption, qui se lit à l'estomac. Le message d'Ennis y est néanmoins clair : la Terre profiterait d'une disparition de l'Homme, et aucun possédé démoniaque ne peut faire plus que ce dont chaque être humain est capable. A bien y réfléchir...


Signalons enfin la sortie en français (mieux vaut tard que jamais) du "Chevalier errant" qui était "The Hedge Knight" en VO. Une belle histoire de George RR Martin dans le monde du "Trône de Fer", adapté par Ben Avery, superbement mise en image par Mike Miller, et élégamment éditée par Milady Graphics. Un must-have pour tous les RR Martiniens.

Walking Dead t12 : Life among them ; The Stand t3 : Soul Survivors ; Garth Ennis' Crossed ; George RR Martin's Le Chevalier Errant

jeudi 12 août 2010

Serpents de Stygie


Classé en fantasy par l'éditeur, le dyptique des "Immortels" réfère plutôt au fantastique historique, dans la lignée des "Mille et une nuits". Ici point d'elfes ni de trolls. Nous sommes dans la Sumer et l'Egypte anciennes, 25 siècles avant notre ère, un monde différent du notre mais qui en contient les germes, un monde dans lequel vivent encore des mages et des créatures élémentaires.
La lutte de deux mages immortels, demi-frères différents autant qu'on peut l'être, sert de fil conducteur à une brillante aventure qui se lit d'une traite. Les lecteurs des "Mille et une nuits" ne seront pas dépaysés, même s'il y a plus de 3000 ans d'écart entre les deux récits, et que système politique et religion sont différents. C'est le même environnement, les mêmes esclaves, les mêmes dattes, le même désert, etc... Le style de Michel Pagel aussi, à mi-chemin entre le roman et le conte, est semblable à celui narrant l'épopée apocryphe du calife Haroun Al-Rachid. C'est fluide, rapide, plaisant à lire, descriptif sans être paresseux. La Mésopotamie et l'Egypte s'offrent aux yeux du lecteur avec maints détails mais sans jamais l'épuiser. Le background est très riche mais il n'entrave jamais la narration.
Les personnages des "Immortels" sont une bonne surprise, bien plus travaillés que ce que j'imaginais. Loin de symboliser un affrontement manichéen du bien contre le mal, ils sont complexes, riches, et ils évoluent au fil du récit. Ils portent aussi des secrets, des faiblesses, et dans un cruel univers d'intrigues où mensonge et trahison sont la règle, ils font intelligemment progresser leurs intérêts. Ils tirent l'histoire, et tous sont intéressants.
La magie est bien présente mais de manière discrète, détournée, ce qui ne l'empêche d'être une solution très efficace à nombre de problèmes. Les créatures élémentaires, de même, sont discrètement présentes, et jouent un rôle non négligeable dans l'affrontement des immortels. Les dieux enfin s'expriment par des augures et peuvent aussi intervenir physiquement quand le conflit des hommes recoupe leurs conflits internes. Tout au long des romans il y a assez de magie pour ne pas être dans l'Histoire pure, et elle est néanmoins suffisamment discrète et crédible pour éviter un basculement dans le fantastique. De nouveau, c'est la magie des "Mille et une nuits", ou, dans un autre genre, du monde de "Conan". Une magie peu visible mais puissante.
Action, intrigues, magie, tueries, sectes secrètes, illusions, temple caché, etc., dans la grande tradition du roman d'aventure, les "Immortels" forment un dyptique très convaincant et agréable à lire, oserai-je dire bien plus que le "Je suis légion" de Xavier Mauméjean.
Les Immortels, t1 Les mages de Sumer, t2 Les mages du Nil, Michel Pagel

L'avis d'Arutha

mercredi 11 août 2010

Moby Dick on dope



"L'écorcheur", premier roman traduit en français de Neal Asher, a été pour moi une bien heureuse surprise. Etre obligé de le lire sur Kindle, puis iPhone, puis Netbook aurait pu mal me disposer à l'endroit de ce roman. Ca n'a heureusement pas été le cas. Quoique...
J'ai copieusement detesté le début et j'étais à deux doigts d'abandonner quand mon intérêt s'est reveillé. Il faut dire que je n'aime pas les histoires de marin, et le début du roman contient plus de mer, de voiliers, de navigation, et de pêche au gros que je ne peux en supporter. Puis l'action s'est précipitée et m'a littéralement saisi pour ne plus me lacher.
Le contexte. Un univers qui rappelle la Culture, avec des mondes membres et d'autres aux marches. Une planète, Spatterjay, où tout ce qui vit est immortel ou presque, effet secondaire de l'action d'un parasite viral, et très agressif (une chaine alimentaire sert de fil rouge au livre). Une culture lo-tech qui évoque les pirates, avec capitaines flamboyants, danger omniprésent, et alcool fort.
L'écosystème. Une galerie de créatures marines, toutes carnivores et féroces. Des vers géants, porteurs du virus. Des "voiles", créatures volantes guère futées vivant en commensal avec les marins humains. Des immortels, des IA, des drones, des "morts", des homards intelligents et esclavagistes, une tête coupée, Neal Asher crée une galerie des horreurs peuplée de monstres. Et puis surtout de l'eau, beaucoup d'eau. Une mer dans laquelle il ne faut pas tomber sous peine d'être rapidement dévoré.
Le propos. Trois personnages étonnants, une femme sans doute immortelle, un cadavre réanimé, et le représentant humain d'une race de frelons dotée d'une intelligence communautaire, débarquent sur Spatterjay, chacun investi d'une quête, mystérieuse au début du roman. Vengeance, recherche de sens, politique, les buts des uns et des autres se heurtent et s'entremêlent, et leurs actes provoquent la réaction violente d'un membre peu recommendable d'une race elle-même bien peu recommendable et ne rechignant pas au cataclysme. Violence, vengeance, folie, rédemption, dans "L'écorcheur" les motivations hurlent pour s'exprimer.
Le style. Très agréable en anglais ; je ne connais pas la traduction. Neal Asher sait mener une histoire à un rythme effréné (mis à part au début, mais je ne présume pas que tout le monde partage mon allergie à Moby Dick) ; le récit progresse rapidement vers des fins qui apparaissaient de plus en plus clairement au fil des pages frénétiquement tournées. La dureté extrême de certaines scènes est contrebalancée par un humour parfaitement dosée dans certaines autres. Asher est ironique sans jamais être rigolard (les drones de combat, têtes brulées et enthousiasme communicatif en sont un parfait exemple ; on pense aux robots du Ilium de Dan Simmons), cruellement descriptif quand c'est nécessaire, et il ne s'interdit aucune outrance dans un roman qui finit par virer au feu d'artifice.
Doté de personnages typés et attachants, violent, drôle, gore, excitant, "L'écorcheur" est un roller-coaster qui vous emportera et ne vous lachera plus jusqu'à la fin. J'espère vivement que Neal Asher aura le bon goût de revisiter la planète Spatterjay. Je l'y accompagnerai.
L'écorcheur, Neal Asher

lundi 9 août 2010

Back in the USSR


Retour de vacances. Cet âne de Kindle est tombé en panne au bout de deux jours. Grrr !
D'abord j'ai terminé "The Skinner" sur l'appli Kindle du Netbook et de l'iPhone (j'en reparlerai), puis je suis allé au Carrefour Market local chercher un poche sur le présentoir en vrac où Chattam côtoie Musso et Cartland. Dans ce tas "Enfant 44", un livre autour duquel je tourne depuis bientôt deux ans. Je me suis dit que c'était l'occasion.
Je vais être bref. "Enfant 44" est un bon roman policier, avec une enquête intéressante et bien conduite malgré les oppositions institutionnelles qui tentent jusqu'à la fin de l'étouffer (le "héros", officier du MSB, commence le roman par menacer une famille afin de classer définitivement un meurtre en accident). "Enfant 44" est une superbe description de l'oppression sécuritaire de la terreur stalinienne, un règne de soupçon généralisé et de délation où un seul mot peut envoyer en camp, et où d'ingénieuses méthodes de torture sont utilisées pour obtenir les aveux qui permettront d'arrêter des innocents supplémentaires. On y voit aussi, comme Bourdieu l'avait montré dans un célèbre article sur l'Allemagne de l'Est, que le capital économique, largement absent d'URSS est remplacé dans sa fonction par le capital politique qui permet d'obtenir les mêmes privilèges, y compris les moins directs. "Enfant 44" compte un personnage de femme original et riche, fort et déterminé (féministes de tous pays, lisez ce livre !). Rare. Enfin "Enfant 44" est un page turner très efficace que j'ai dévoré en deux jours.
Un seul défaut, de taille en ce qui me concerne mais chacun appréciera à son aune. Une de ces coïncidences deus ex machinale à la fin dont j'ai une sainte horreur et qui m'a gâché l'impression d'ensemble, ce qui est dommage car le roman est d'une lecture très agréable, mais je ne peux en dire plus sans spoiler. Demandez si vous voulez savoir. Au final, comme l'aurait dit Georges Marchais, le bilan est globalement positif.
Enfant 44, Tom Rob Smith