vendredi 25 juin 2010

Symphonie inachevée


"Les vestiges de l'automne" est une novella de Robert Silverberg écrite à partir de fragments du script de ce qui devait être le troisième tome du cycle, abandonné pour raison éditoriale, de la Grande Planète, dont les deux premiers volumes, sortis, sont "A la fin de l'hiver" et "La Reine du printemps".
N'ayant pas lu les deux premiers romans, je ne connaissais pas le monde dans lequel se passe "Les vestiges de l'automne". La Grande Planète est une terre post-apocalyptique. Habitée précédemment par des post-humains et les six races qu'ils ont créés, elle a été dépeuplée par une catastrophe. Après les 700000 ans d'une glaciation due à des chutes de météorites, la vie à la surface reprend, dans une confrontation, guerrière puis commerciale, entre les deux races survivantes, le Peuple et les Hjjks. Silverberg braque son objectif sur le Peuple, simiesque, et proche des humains. Auteur d'une Renaissance technique et économique, le Peuple a créé une société aristocratique de mécènes et de marchands. Ce monde se passionne pour son histoire ; il étudie passionnément l'histoire et l'archéologie. L'auteur développe deux récits liés, celui d'une histoire d'amour entre deux intellectuels du Peuple, et celle de la redécouverte d'une des six races perdues, prétendument disparue, et de son tragique destin.
En 134 pages seulement, Silverberg écrit une historie passionnante, dotée de personnages développés et attachants, dans un univers cohérent et riche, et très joliment écrite ce qui ne gâche rien. "Les vestiges de l'automne" a le charme descriptif de Majipoor (dont j'ai détesté le "héros"), mais avec, ici, des personnages charmants et une histoire, devrais-je écrire une Histoire ?, ramifiée et riche.
A noter que le script original se trouve à la fin de l'ouvrage. Et quel dommage que ce roman n'ait jamais été écrit, il y avait tellement d'autres choses à dire.
Ce bien joli texte m'a donné envie de me mettre en quête des deux premiers volumes.
Les vestiges de l'automne, Robert Silverberg

L'avis d'Efelle

jeudi 24 juin 2010

Dix petits nègres


"Le Volcryn" est une novella de George R. R. Martin, prix Locus en 1981, et publiée aujourd'hui par les éditions ActuSF.
On ne présente plus l'auteur de la meilleure et plus énorme saga de low fantasy de tous les temps (ni d'ailleurs du plus long délai contemporain entre deux volumes). On ne sait pas toujours qu'il a écrit un peu de SF, entre autres, avant de commencer l'odyssée du Trône de Fer.
"Le Volcryn" est un whodunit, en huis-clos, dans l'espace. Dans l'Armageddon, un vaisseau spatial en route pour une première rencontre avec une race alien mythique, s'installe le doute, puis la peur, puis le crime. Le capitaine du vaisseau ne se montre jamais, les détenteurs de pouvoirs psi paniquent, et les fiers explorateurs (dont de nombreux personnages intéressants) deviennent rapidement des individus paranoïaques, craignant pour leur vie.
Certains mourront ; une partie ( toute petite) de l'équipage ira vers la résolution du mystère de l'Armageddon, pendant qu'une autre découvrira le secret des Volcryn. Dans les deux cas, l'explication ne vient pas trop vite, ni à l'esprit, ni dans le texte, ce qui est une bonne chose.
Rythmé, rapide, bien dialogué, "le Volcryn" est une d'une lecture rapide et agréable. Une bonne idée de lecture pour l'été.
Le Volcryn, George R. R. Martin


L'avis d'El JC

L'avis d'Efelle

L'avis de Lhisbei

lundi 21 juin 2010

Réforme des retraites



"J'ai fait deux choses le jour de mon soixante-quinzième anniversaire. Je suis allé sur la tombe de ma femme et je me suis engagé.". La première phrase d'Old man's war est l'une de ces phrases culte qu'on retient toute sa vie (n'est-ce pas Marcel ?). Publié en français sous l'excellent titre "Le vieil homme et la guerre" (même si parait-il le reste de la traduction n'est pas à cette hauteur), "Old man's war" est un roman époustouflant. Loin dans l'avenir, l'humanité a colonisé une partie de la galaxie. Les colons viennent de la Terre surpeuplée. Dans un univers peuplé de races hostiles, ils seront protégés par une armée constituée de vieillards terriens, volontaires pour servir jusqu'à 10 ans en échange d'un corps génétiquement modifié remplaçant avantageusement leur vieille carcasse. "Old man's war" nous emmène suivre l'un de ces hommes.
On a écrit que le roman pouvait faire penser à "La guerre éternelle" de Joe Haldeman. Pas d'accord. Certes, on retrouve dans "Old man's war" une humanité en guerre perpétuelle dans l'espace, mais le point important du roman d'Haldeman était la déconnexion progressive qui s'opérait entre les troupes et l'arrière à cause de la durée des sauts. Cette déconnexion prenait pour modèle celle qu'avait connue les vétérans du Vietnam. Rien de tel ici.
En revanche, le "Starship Troopers" de Heinlein est une référence explicite, Scalzi le remerciant à la fin. C'est même plus qu'une référence. La trame de Scalzi est presque calquée sur celle de "Starship Troopers", celle-ci reprenant de toute façon les grandes lignes de ce qu'on nomme le space-op militariste. Engagement, découverte, sergent instructeur peau de vache, amitiés, combats, deuils, bonnes idées tactiques, réussite.
Pourquoi lire "Old man's war" alors ?
Car tout y est classique, mais tout y est réussi bien au delà de ce que je lis souvent. Après un premier chapitre sensible et émouvant sur la vieillesse (au moins aussi impressionnant que les fameuses cinq premières minutes du Là-haut de Pixar), Scalzi développe son récit dans un style pince sans rire, légèrement décalé et ironique. Et son ton est parfaitement juste (j'espère qu'il est passé à la traduction). Il parvient à donner chair à un vieil homme intelligent, qui en a vu d'autres, et qui oscille entre profondeur, légèreté, et désabusement. Scalzi n'oublie jamais qui sont ses héros, des vieillards dans des corps de surhommes, et des provinciaux terriens lancés dans le vaste univers, avec tout ce que ça implique de remise en question.
De plus, dans un monde où la SF est souvent devenue très sérieuse, Scalzi y ramène le sense of wonder. On saute d'un bout à l'autre de la galaxie, on y rencontre des créatures hideuses et terriblement cruelles, on combat avec toutes les armes imaginables et quelques autres. J'ai retrouvé en lisant "Old man's war" le frisson de mes 14 ans. C'est pas désagréable.
Au final, "Old man's war" est intelligent, sensible, drôle, excitant. Je me précipite sur les suites. See you.
Old man's war, aka Le vieil homme et la guerre, John Scalzi

dimanche 20 juin 2010

BOF


Dans un roman post-ap, il faut mettre du post-ap. Aucun intérêt donc. A éviter !

Royaume désuni, James Lovegrove

samedi 19 juin 2010

mercredi 16 juin 2010

C'est ça l'Ordre Noir ?


Pour son dernier roman, "Ordre Noir", Johan Heliot, dont le "Question de mort" m'avait fortement distrait, n'a pas fait dans la demi-mesure. 440 pages de texte mêlant uchronie, univers parallèles, géopolitique, Dieu ? Héliot nous emmène, sur 2000 ans et plusieurs univers, à la rencontre d'un conflit éternel entre le "bien" et le "mal". De Jérusalem à Washington, en passant par Berlin et Séoul, l'histoire humaine se joue dans des coulisses surnaturelles que l'auteur nous propose de découvrir. Avec de tels ingrédients, le plat s'annonçait savoureux, pour peu que le cuisinier ne gâche pas la sauce.

Or, disons-le tout de suite, "Ordre Noir", son nouveau roman adulte (contrairement à ses romans jeunesse, on y meurt beaucoup, et de manière peu ragoutante) est truffé de défauts, comme autant de grumeaux. Listons les :
Une héroïne insignifiante dont le rôle consiste à se faire trimballer d'un point à un autre par des gens qui en savent plus qu'elle et qui rappelle furieusement les scream queen des films d'horreur
Un Ordre Noir manquant singulièrement de charisme. Pour effrayer, il aurait du être plus structuré, plus mystérieux, et surtout plus ubiquitaire, l'Empire des premiers Star Wars, ce n'est pas le cas ici
Des explications, techniques notamment, demandant un effort de suspension d'incrédulité au-delà de ce qui est habituel
Une propension un peu trop marquée au deus ex machina
Une fin trop rapide (baclée ?) qui aurait nécessité une bonne trentaine de pages supplémentaires
Un point Godwin mérité ?

Nonobstant j'ai pris beaucoup de plaisir à lire "Ordre Noir". En effet, Héliot construit un système d'univers parallèles et d'uchronies cohérent. Il construit sa narration, en plusieurs fils parallèles, de telle manière que les explications se succèdent à un rythme modéré, ce qui permet au lecteur de goûter au plaisir du mystère, sans sombrer dans la frustration de l'incompréhension. Guidé d'une question inquiétante à une réponse jamais trop éloignée, le lecteur tourne les pages à toute vitesse pour progresser dans la découverte de la vérité cachée de l'ouvrage. Les chapitres courts l'y incitent aussi fortement. L'aventure contemporaine, qui est le moteur du livre, est entrelardée par les éléments de l'intrigue bimillénaire, apportant des explications ainsi qu'une trame narrative passionnante elle aussi. Certains des personnages sont très intéressants, en particulier Meyer et Avri, justement parce qu'ils gardent longtemps un certain mystère. Enfin, Johan Héliot ne craint pas de salir ses pages d'un sang abondant ; étant donné ce qui se joue, c'est bien le moins.
J'ai donc lu "Ordre Noir" en deux jours, attiré par la conclusion comme une phalène par la lumière, et j'y ai pris du plaisir. Le plat n'est pas parfait, mais il a quand même bon goût.
Johan Héliot, Ordre Noir

dimanche 13 juin 2010

Bof, comme rarement


"Boulevard des banquises" se passe près du Pôle, dans une ville froide et inquiétante, Gotterdhäl, visitée par une écrivaine française ratée qui a un douloureux secret.
Voila. Vous savez tout.
Pour en arriver à ce résumé j'ai du me farcir 250 pages de "littérature" aussi boursouflée que l'obèse de Seven. Une image métaphorique par ligne au minimum, du mucus, des remugles, de la fiente, des sphincters. Quelques fantasmes sado-maso comiquement pitoyables. Des personnages qui font les gros yeux pour foutre la trouille. Une histoire résumable en quelques mots : j'arrive, je rencontre d'autres personnes, j'erre de droite et de gauche, j'achète de la lingerie de torture (on ne rit pas), je me fais lécher les contours du sexe mais pas le sexe lui-même, un iceberg fonce sur la ville, la ville brule. Et la peur… Et le froid…
Je ne sais pas si ça m'a fait penser à Innsmouth, mais Lovecraft au moins n'écrivait pas sous acide, ce qui fait que ses nouvelles avaient l'air de tenir debout.
Boulevard des banquises, Serge Brussolo

L'avis (enthousiaste !!!) de Cédric Ferrand

Le 9 3 nik la bac


Quand j'ai vu pour la première fois "La loi du ghetto", j'ai trouvé ce titre tellement pompier que j'ai passé mon chemin en ricanant. Puis, j'ai lu pas mal de critiques à droite à gauche, quelques extraits, et écouté des interviews de l'auteur. Je me suis alors souvenu que Tocqueville avait fait œuvre de sociologie sans être sociologue, et qu'une nouvelle innovation tragique des marketteurs impose de donner des titres stupides à des ouvrages de qualité afin d'en vendre plus (cf. le "Tous ruinés dans 10 ans" de Jacques Attali, qui vient de rejoindre une de mes piles annexes). J'ai donc fini par acheter et lire "La loi du ghetto". Bien m'en a pris.
Luc Bronner est un journaliste du Monde, prix Albert Londres 2007, spécialiste des banlieues, qui y a passé des centaines de jours et de nuits, comme un correspondant permanent. Il connait parfaitement ces lieux, y a de nombreux contacts et fixers (le simple fait d'utiliser ce mot en dit long sur la situation). Il revient de banlieue, comme Tocqueville des USA, pour nous raconter les ghettos (qui officiellement n'existent pas en France), leur fonctionnement, leur origine. Et il le fait très bien, dans un dosage idéal de données chiffrées, de surplomb théorique, et d'observations de terrain. Un bien beau travail de recherche en sciences humaines accessible à tout honnête homme.
Chapitre après chapitre, Luc Bronner égrenne la réalité de lieux qui n'existent pas dans le discours officiel, tant les ghettos sont une spécificité américaine, et tant le modèle républicain d'intégration les rend impossibles. Qu'on me permette de rire.

Chapitre 1, L'automutilation : lieu de mort, le ghetto est un corps monstrueux qui se nourrit de ses propres cellules. Chacun connait beaucoup de jeunes morts, blessés, handicapés. Les taux de mortalité sont hallucinants. Les cimetières sont des lieux de rassemblement de la communauté. La mort est une réalité quotidienne et acceptée par tous.

Chapitre 2, Hormones : questions d'honneur, respect ou manque de respect, socialisation violente, machitude exacerbée, les ghettos sont des lieux où les hormones mâles s'expriment sans limite, en dépit de toute rationalité, car elles doivent le faire, dans un monde où le respect gagné à la dure a la valeur d'une monnaie.

Chapitre 3, Le "bizness" : en marge de la légalité, la survie de populations majoritairement sans emploi implique des activités grises, voire illégales. De la contrefaçon aux petits trafics, des commerces clandestins à la "garde" de drogue, même si tout le monde n'est pas délinquant, presque tout le monde participe à une contre-économie active.

Chapitre 4, Les frontières : comme des territoires indiens, les ghettos sont des lieux structurés géographiquement de manière très stricte. Entre quartiers, des frontières visibles indiquent à chacun où il peut et ne peut pas (sous peine d'agression) se trouver, à l'intérieur même d'un quartier, certains lieux sont off limit, d'autres de quasi zones franches. Et la police, franchissant les frontières, "envahit" les territoires. Les frontières sont aussi temporelles, entre ce qui est permis le jour et ce qui l'est la nuit, les activités diurnes et les nocturnes.

Chapitre 5, Les hiérarchies invisibles : pères, mères, sœurs, frères, les hiérarchies dans le quartier sont d'abord familiales et générationnelles. Les jeunes gouvernent, "protègent" les parents et les sœurs (souvent contre leur gré), respectent les mères (sans leur obéir).

Chapitre 6, Les tabous de l'immigration : même si c'est indicible en France, la ghettoïsation est en bonne partie un phénomène ethnique. La concentration des immigrés et de leurs enfants dans certains lieux crée des poches de misère propices à tous les trafics dès qu'une masse critique est atteinte. Les cités permettent l'apparition de ces masses critiques. De plus, la transposition ratée du mode d'éducation sub-saharien, dans lequel les enfants s'égaient dans le village et sont surveillés et contrôlés par tous les adultes, amènent les enfants à être livrés à eux-mêmes, dans les rues, par des parents qui croient, au moins au début, que la cité les surveillera pour eux.

Chapitre 7, L'ombre médiatique, ou comment les médias ne traitent des banlieues que l'exceptionnel violent et jamais le quotidien, comment les jeunes l'ont compris et en jouent, s'appliquant à eux-mêmes le stigmate que la société leur applique et que les média se font un plaisir de relayer.

Chapitre 8, Désert politique, les ghettos sont des zones apolitiques. Abstention massive, absence de militantisme, les entités structurantes qu'étaient le PCF et l'Eglise catholique dans les banlieues ouvrières n'existent plus. Ne restent que mes maires qui tentent d'éviter une explosion toujours possible, tout en se méfaint des acteurs émergents.

Chapitre 9, L'ennemi intérieur, police/jeunes, jeunes/police, le rodéo est permanent. Face à des jeunes structurés en tribus territoriales, on envoie des policiers, très jeunes aussi, donc poussés par les mêmes hormones. Quand ce n'est pas le cas, ce sont des unités spéciales, quasi militarisées, qui sont autant de défis à relever pour ceux qui se considèrent comme les seuls occupants légitimes de ces territoires,et qui professionnalisent leurs compétences de guérilla urbaine.

Chapitre 10, Zones de non-droit, Témoins sous X, contrôles d'identité, lois pénales ad hoc, les banlieues françaises sont de plus en plus des lieux où la loi est adaptée, sortant du cadre général, parfois sans grand résultat.

En conclusion, entre prévention et répression, la voie est peut-être dans l'empowerment à l'américaine, la reprise du pouvoir par les adultes des ghettos, avec l'aide technique et financière de l'Etat. Dans des zones où les adultes ont perdu le pouvoir au profit des adolescents, c'est aux adultes qu'il faut rendre le pouvoir pour qu'un contrôle social quotidien puisse s'exercer sur les jeunes et neutraliser leurs pulsions les plus mortifères.
La loi du ghetto, Luc Bronner

jeudi 10 juin 2010

Parce qu'ils le valent bien


Trouvé hier dans ma libraire préférée, Arcadia à Marseille, cet excelllent premier numéro d'une nouvelle revue trimestrielle.

Deux extraits :

...on parle de tout parce que l'honnête homme du XXIème siècle est curieux jusqu'à la contradiction : il aime à la fois Lionel Messi et Umberto Eco, la politique politicienne et celle d'Aristote, Hannah Arendt et 50 Cent. Bref...l'homme moderne est pluriel, parfois jusqu'à la schizophrénie.

Pourquoi proposer le même prix à l'abonnement et à la vente au numéro ? Pour soutenir ceux qui nous soutiennent, à savoir les libraires.


J'adhère à 100% aux deux affirmations, et à beaucoup d'autres à l'intérieur du magazine (même si je préfère nettement Slayer à 50 Cent).

Je n'ai qu'un conseil. Courez chez votre libraire et exigez Usbek & Rica.

mercredi 9 juin 2010

Ossements et espoirs


Denoël publie cette année un roman de RC Wilson qui date de 1991. C'est une excellente initiative, même si "A bridge of years", titre parfaitement adapté à l'histoire, devient étonnamment en français "A travers temps".
Dans "A travers temps", un homme trouve dans sa cave un tunnel vers le passé récent, l'éternel âge d'or de la génération précédente. Qu'en fera-t-il ?
Sur ce pitch minimaliste, Wilson développe une bien belle histoire mélancolique. Fidèle à l'approche dans laquelle il excelle, il délaisse les questions de plausibilité pour se consacrer à étudier l'effet des perturbations scientifiques sur la vie de ceux qu'elles affectent.
Le temps peut-il être une échappatoire ? Peut-on quitter un hic et nunc décevant pour un autre chronos plutôt que pour un autre topos ? Comment vivre dans un monde dont on connait l'avenir ? Comment s'y impliquer ? Comment laisser les autres se tromper ? Que peuvent être pour nous des autres, vivants devant nous mais déjà morts dans notre passé ? Comment juger des conflits dont la futilité sera avérée ultérieurement ? Comment ne pas trouver tout conflit absurde ?
A toutes ces questions que se posent les héros du roman, RC Wilson apporte des réponses sensibles et balancées. Ce que traite Wilson dans ce roman, c'est la valeur du présent. Ce lieu, qui cesse d'exister dès sa création, est pour Wilson le point où se rencontrent les ossements du passé et les espoirs d'avenir. Il est donc le seul où l'Homme peut vivre, laissant reposer les morts et espérant en des lendemains meilleurs. Contrairement à un Barrès déclarant "La nation, c'est la terre et les morts", Wilson sait que le passé n'existe que pour servir de fondation à l'avenir.
L'œuvre de Wilson mêle souvent l'humain et le temps, c'est encore le cas ici et c'est judicieux car la conscience du passage du temps est l'un des seuls problèmes qui soient strictement humains. Il avait été traité aussi d'une superbe manière dans le magnifique Le jeune homme, la mort, et le temps, de Richard Matheson. Dans un style très classique rappelant bien plus Matheson, justement, ou Dick que la Hard-SF, Wilson bâtit une histoire émouvante et profonde. Lire "A travers temps" laisse un sentiment doux-amer, paisiblement mélancolique.
A travers temps, Robert Charles Wilson

L'avis d'Efelle

Le blogueur qui prouve ce qu'il dit


Je tombe par hasard (je mens ; j'ai cherché une heure) sur une pièce archéologique, l'édition originale de "Mindstar Rising" dédicacée à votre bon Gromovar par Peter F. Hamilton lui-même.
Ayant récemment argué de l'ancienneté de sa lecture pour expliquer la faiblesse de mes souvenirs, je prouve ici mes assertions.
Quoi de neuf sur ma pile, c'est plus fiable que Wikipedia (n'est-ce pas Ségo ?).

mardi 8 juin 2010

Intellectuels de tous pays, unissez-vous !


Dans la cacophonie de la société médiatique, au cœur de la frénésie décrite dans son "Accélération" par le sociologue allemand Hartmut Rosa (et bientôt par votre serviteur), il y a peu de moments comme la lecture de "L'explication". Ce livre contient la transcription de deux entretiens entre Alain Badiou et Alain Finkielkraut, animés par la journaliste Aude Lancelin. Le plus vivace des philosophes marxistes contemporains, auteur entre autres du brûlot "De quoi Sarkozy est-il le nom ?", et le chef de file du courant néo-conservateur français (même s'il s'en défend avec véhémence) défenseur passionné de l'école républicaine méritocratique, auteur entre autres de l'indispensable "La défaite de la pensée", se rencontraient en face à face. Ces deux hommes ne se connaissent pas vraiment, n'ont pas grand chose en commun si ce n'est un prénom, et sont le plus souvent dans des camps intellectuels ou politiques opposés, y compris dans la violence comme en ce qui concerne la question israëlo-palestinienne. Et pourtant, magie de l'intellectualité, ils ont conversé courtoisement, ont échangés leurs arguments en s'écoutant mutuellement, et ont parfois, car les problèmes étant complexes, les batteries argumentaires le sont aussi, découvert des points de convergence entre leurs pensées. De ces entrevues a émergé une forme de respect entre égaux qui se sont reconnus.
La discussion aborda quatre thèmes : identité nationale et nation, judaïsme et universalisme, l'héritage de mai 68, le communisme. Sur chacun, les clivages entre les deux hommes sont profonds, tradition vs dépassement historique, démocratie représentative vs démocratie directe, identité historique vs volonté universaliste, cadre national vs internationalisme, relativisme culturel vs universalisme, antisémitisme vs antisionisme, communisme réalisé vs communisme idéel. Ces échanges, où furent convoqués les plus grandes figures, d'Hannah Arendt à Lévinas en passant par Lévi-Strauss, Albert Camus ou Hans Jonas, furent toujours de grande qualité, passionnants et éclairants, car ancrés dans la réalité concrète en dépit de leur portée théorique. Les arguments échangés incitent donc le lecteur à une redéfinition de son propre corpus argumentatif.
Paradoxalement c'est sur l'héritage de mai 68 que les deux hommes sont le plus proches. En effet, tous deux y voient l'origine d'un nivellement médiocratique comme conséquence de la "passion de l'égalité" dont Tocqueville affublait comme d'une maladie les peuples démocratiques. Ce nivellement, doublée d'une bonne dose d'individualisme consumériste, là aussi ultra démocratique car dans la société de consommation tous sont égaux s'ils peuvent payer, n'est pas le renversement de toutes les valeurs qu'espérait Nietzsche, mais la fin de toute valeur. C'est bien le seul point sur lequel les deux penseurs se retrouvent, et venant de deux philosophes (amoureux de la sagesse) ce n'est pas étonnant. Aucun ne croit à la possibilité d'une culture de masse, aucun ne croit à la substituabilité des formes et des œuvres, et ils se retrouvent sur le caractère irrémédiablement oligarchique et élitaire de la culture. Ils rejoignent dans ce constat Renaud Camus et tant d'autres.
Si on ne doit lire qu'un livre cette année c'est celui-ci. Il agit comme un dopant puissant sur l'intellect.
L'explication, Alain Badiou, Alain Finkielkraut, avec Aude Lancelin

lundi 7 juin 2010

Salem on Avon


J'avais beaucoup aimé le diptyque Le dieu des cendres, orchestré entre autres par le duo Legendre / Aja. Ils remontent le temps dans ce nouveau cycle baptisé "Crawford, chasseur de sorcière".
On trouve dans ce premier tome, "Barghest", du nom d'un chien démoniaque, le même mélange convaincant de faits historiques et de fantastique. Un demi-siècle environ avant la dictature de Cromwell qui était le cadre du "Dieu des cendres", Legendre met en scène le règne tourmenté de Charles Ier d'Angleterre, considéré comme un tyran, et qui sera décapité à l'issue de la première guerre civile anglaise, celle-là même qui amène Cromwell au pouvoir. Charles Ier se heurta violemment au Parlement sur des questions fiscales, tenta d'instaurer une monarchie absolue, s'oppose aux puritains qui sont les calvinistes les plus intransigeants, tenta un rapprochement avec l'église catholique, et perdit l'Irlande. Trop pour un seul roi d'Angleterre.
Dans ce contexte agité, Crawford, un chasseur de sorcière cynique et brutal, prospère. Au service des puritains il détruit, autant que faire se peut, les monastères catholiques. L'arrivée, dans son équipe de bouchers, d'un jeune idéaliste sera sa fin.
Mâtiné de légendes irlandaises, lorgnant vers une forme archaïque de cyberpunk, ramenant à la vie une nouvelle page de l'histoire anglaise, Legendre fournit un ouvrage complexe et détaillé, aux nombreux rebondissements. Les graphismes d'Aja ont, comme dans "Le dieu des cendres", un style à mi-chemin entre le réaliste et le cartoonesque. On aime ou pas, moi j'aime. Un bien agréable album pour ceux qui aiment les BD dans lesquelles il y a beaucoup de texte.
Crawford, t1 Barghest, Legendre, Aja, Lacroix

No comment !


Je ne vais rien dire sur "Mindstar" car, l'ayant lu il y a au moins vingt ans, mes souvenirs ne sont pas assez nets pour soutenir une chronique.
Néanmoins je dois signaler à la foule en délire que la première série de Peter F. Hamilton (du grand Peter F. Hamilton ;-) est traduite pour la première fois en français.
Sûrement nantis des défauts d'un premier roman, "Mindstar" me laisse le bon souvenir d'un roman de style cyberpunk, plein d'action, situé dans une Angleterre pauvre, affaiblie par le réchauffement global et des années de dictature trotskyste.
Le héros de "Mindstar", reviendra par la suite, en France aussi je l'espère, dans deux autres romans "A quantum murder" et "The nanoflower", très typés Hard-SF.

dimanche 6 juin 2010

Dieu reconnaitra les siens


"Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens" est la phrase mémorable (mais non attestée de manière fiable) qu'Arnaud Amaury, légat du pape Innocent (!?!) III, aurait prononcée à la fin du siège de Béziers en réponse à un soldat qui demandait comment choisir entre cathares et catholiques. C'est aussi le titre du premier tome de la nouvelle série d'Arnaud Delalande et Eric Lambert, "Le dernier cathare".
Loin des histoires de templiers auxquelles il pourrait faire penser, cet album aborde un évènement historique assez peu traité dans la BD, la croisade des Albigeois qui, de 1208 à 1249, annihila le catharisme (jugé hérétique), et l'indépendance occitane par la même occasion. Ne pas crier, donc, à la DaVinciconnerie, "Le dernier cathare" n'a rien à voir avec l'épuisante mode des histoires de chevalerie ésotérique. On est ici bien plus près du "Trône d'argile", l'excellente série de Jarry et Caneschi sur la dernière partie de la guerre de 100 ans, c'est à dire dans le récit historique crédible. Et cette histoire étant peu reluisante, on y voit le cynisme de l'Eglise, la faible valeur morale de nombreux chevaliers, l'absurdité d'une croisade en terre chrétienne, l'assassinat de masse commis par le fanatique religieux Arnaud Amaury.
Originalité du thème, scénario fouillé et documenté, apports culturels, équilibre savamment réalisé entre didactisme et aventure, dessins et couleurs réalistes de bonne facture, cet album fait plaisir à lire autant qu'il cultive. On en sort diverti et enrichi. Vivement la suite !
Le dernier cathare, t1 Tuez-les tous, Delalande, Lambert