mardi 27 octobre 2009

Mieux vaut tard que jamais


Depuis les philosophes grecs il est admis que l'art est une transcription de l'univers des idées dans le monde sensible. De ce point de vue "District 9", que je viens enfin de voir, est incontestablement une œuvre d'art. Réalisé comme un documentaire au moins dans son excellente première partie (et évoquant dans la forme le "World War Z" de Max Brooks), "District 9" est une allégorie ultra réaliste sur les réfugiés et l'apartheid. Intelligent et subtil le film aborde sans didactisme, par touches pointillistes, des questions aussi diverses que le racisme violent (sans oublier sa version ordinaire et paisible), la différence et les problèmes qu'elle entraine, la gestion des populations réfugiées, la criminalité endémique dans les zones de confinement, les trafics dans les deux sens, l'exploitation des incompréhensions culturelles. On y voit un monde dans lequel des Etats arrivés au bout de leur déliquescence laissent multinationales et mafias face à face, dans un no man's land qui rappelle furieusement le Mogadiscio du "Black hawk down" de Ridley Scott (le film est d'ailleurs truffé de références que je vous laisse le soin de découvrir). On finit par y prendre partie pour un alien vraiment peu ragoutant, et par soutenir un héros humain qui n'avait à priori ni la carrure physique ni la grandeur morale, un bon beauf écœuré par le traitement inhumain que l'organisation réserve à ceux qu'elle considère comme expendable, et qui va se découvrir une capacité de sacrifice inattendue. La deuxième partie, plus classique dans son traitement d'actionner SF, offre moins au spectateur sans gâcher l'ensemble.
Au final ça donne un très bon film, émouvant, intelligent, et foutrement efficace.
District 9, Neill Blomkamp

L'avis d'El JC

lundi 26 octobre 2009

HBO style


"Les aigles de Rome" de Marini est une superbe série de bande dessinée. A travers l'histoire de l'amitié, puis sûrement (les futurs tomes le diront) de la rivalité de deux frères de lait, dans le contexte des guerres aux marches germaines que Rome devra mener durant des siècles, Marini peint une fresque de la société romaine du début de l'Empire. Réaliste dans sa description, et à mille lieux de la vision lisse des péplums des années 50, elle est donc, comme la société décrite, violente, sauvage, païenne, très sexuée. La politique est le jeu des patriciens et les charges militaires leur devoir. L'assassinat est l'un des moyens normaux de la vie politique et nul n'est en sécurité la nuit dans l'Urbs.
Servie par les graphismes magnifiques de Marini, la série évoque fortement le "Rome" de HBO par son réalisme et sa crudité.
Les aigles de Rome, vol. 1 et 2, Marini

mercredi 21 octobre 2009

Le Kindle est bô

Reçu ce matin. UPS 48 heures. Le Kindle est très beau, très léger, très mince, très intuitif à utiliser, très tout :-)

J'ai réussi à régler le problème des livres indisponibles à la commande en France évoqué dans le post précédent. Il faut deux choses pour cela : besfttf qptubmf vt fu bopoznjtfvs xfc (si vous n'arrivez pas à craquer ce code ultra compliqué inutile de commander un Kindle ;-)

Je le garde donc. Ça m'aurait vraiment fait mal au cœur de le renvoyer (c'est quand même dommage de devoir faire tout ce binz quand on est comme moi parfaitement d'accord pour payer les téléchargements et donc les droits d'auteur).

J'ai déjà téléchargé le dernier RC Wilson non traduit "Julian Comstock", un extrait du "Temporal Void" de Peter F. Hamilton pour décider si je l'achète ou pas et enfin "Terror" de Dan Simmons (ça c'est une fausse manip' car je l'ai en papier, tant pis pour moi). J'ai aussi rempli le Kindle avec tout un tas de documents professionnels qui deviennent ainsi ultra portables. Je suis content.

Vrai mais daté


Lire "L'homme unidimensionnel" c'est s'attaquer à une légende écrite dans un style tout sauf fluide. C'est un peu comme gravir l'Everest.
La pensée de Marcuse, plus célèbre représentant du freudo-marxisme, est parfois fulgurante. Il décrit un monde dans lequel la consommation de masse et la publicité ont aboli toute possibilité de révolte. A coups de loisirs, de tourisme, de plaisirs matériels, la classe populaire, comme la nommera Bourdieu, est droguée comme l'est un héroïnomane (c'est plaisant mais ça rend mou). Tous, fraichement sortis de la misère crasse de la Révolution industrielle, ont trop à perdre à risquer leur confort petit bourgeois, et l'idéologie véhiculée par les média de masse réalise sans difficulté son travail de domestication. Une éventuelle révolte ne peut venir que des marges, que de ceux qui n'ont rien, une révolte des esclaves semblable à celle conduite par Spartacus (rappelons pour l'anecdote que Marcuse a été spartakiste).
Reprenant l'antienne de Keynes sur la productivité, Marcuse martèle que la technique devrait servir à diminuer drastiquement le temps de travail afin que l'homme puisse se consacrer à des passions autonomes. Il constate avec consternation que les progrès productifs ne servent qu'a produire plus de biens fondamentalement superflus, dont la "nécessité" est imposée au peuple par la triade publicité/marketing/média (c'est ici l'opposition qu'il fait entre vrai et faux besoins, l'alternative étant entre besoins autonomes et besoins imposés). Mais, comme dans la définition de la vertu que donne Oscar Wilde, la douleur doit précéder le plaisir, et le travail, le loisir. L'homme devient un producteur aliéné car on l'a convaincu qu'il voulait être un consommateur. Les produits véhiculent avec eux le désir des produits, la consommation de loisirs devient l'ultima ratio du travail salarié. Le système de socialisation fonctionne tellement bien qu'il fait que même ceux qui sont en position d'infériorité dans la société ne la remette pas fondamentalement en cause car elle leur a apporté un peu de confort et de bien-être. On est proche ici de la fable du chien et du loup avec le peuple dans le rôle du chien. Et même la démocratie est illusoire tant on ne choisit que dans une offre et à l'intérieur d'un cadre figé. Comme l'écrit Marcuse, "Le fait de pouvoir élire librement des maitres ne supprime ni les maitres ni les esclaves".
Marcuse a beaucoup inspiré. Pour ne citer que deux œuvres que j'apprécie, le mécanisme de domination bourdieusien (qui ne peut fonctionner qu'avec la complicité objective de ceux qui subissent), et l'oeuvre d'Habermas notamment dans "La science et la technique comme idéologie" prolongent et développent la pensée de Marcuse. Et, à la sortie d'un parc de loisir dans lequel j'avais été familialement contraint à me rendre, après avoir vu tous ces gens dont le revenu des heures supplémentaires payait des tours supplémentaires de chenille ou d'acrobranche, il m'a semblé que je ne pouvais différer plus longtemps la lecture de cet ouvrage qui est sur ma pile virtuelle depuis vingt ans au moins.
Au passif de ce livre un contexte très daté (guerre du Vietnam, URSS) dont il faut s'extraire.
L'homme unidimensionnel, Herbert Marcuse

lundi 19 octobre 2009

Faux roman


Le début de "Holy fire" (70 à 80 pages) est passionnant. Bruce Sterling décrit une société gérontocratique et hygiéniste à l'extrême dans laquelle le contrôle social lié à la santé est permanent (sans doute la société vers laquelle nous nous acheminons à mon grand regret). Cette partie foisonne d'idées, de concepts. Puis l'héroïne part en Europe y vivre vraiment, loin de toute contrainte. Et là il ne se passe plus rien d'intéressant à part les tribulations d'une vieille femme rajeunie par un traitement d'avant-garde qui découvre à presque 100 ans qu'on peut vivre très longtemps une vie qui n'apporte rien, et que le "feu sacré" consiste à vivre pleinement pour le temps qu'on a.
Un quart du livre vaut la peine d'être lu. Il aurait mieux valu en faire un essai.
PS : Décidément "Le feu sacré" est un titre à éviter, je me souviens d'un très mauvais roman d'Isi Beller qui s'intitulait aussi comme ça.
Holy fire, Bruce Sterling

BEWARE !


Amazon livre depuis ce matin son Kindle 2 à l'international. A priori cette nouvelle me réjouit MAIS des questions de copyright font qu'une partie seulement du catalogue Kindle sera téléchargeable en Europe. Je laisse les personnes intéressées aller voir les "chefs d'œuvre" qui sont libres de droits en nos contrées.
Je vous livre gratuitement cette information qui va me couter une trentaine d'euros de frais de renvoi, en effet j'ai passé commande donc je vais recevoir puis je vais renvoyer.

samedi 17 octobre 2009

La vérité est ailleurs


De Christophe Bec j'avais apprécié "Sanctuaire". Nouvelle série en cours : "Prométhée", dont 2 tomes sont déjà sortis.
A l'aide d'un graphisme presque photo-réaliste de belle facture, Bec raconte une histoire, pour l'instant encore obscure, de conspiration, de mythologie, d'extra-terrestres ? Impossible à démêler après seulement deux tomes, mais le scénario, Charles Fortien à souhait, est intrigant car déroutant. Bec lance des pistes, dont beaucoup sont certainement fausses, et promène le lecteur dans une myriade d'hypothèses. Ce dernier tourne vite les pages (non sans s'attarder sur certaines images vraiment magnifiques), voudrait tout savoir vite, finit frustré et impatient de connaitre la suite.
Nombreuses références, nombreuses et longues explications scientifiques, plans fixes de média, doubles pages spectaculaires, "Prométhée" évoque parfois plus un roman illustré qu'une vraie BD. Et loin d'être un défaut, c'est une réussite. Bec utilise le médium BD d'une manière innovante en proposant au lecteur un album à l'intersection du reportage, du roman, de la série télé, et bien sûr, quand même, de la bande dessinée.
Qu'on aime ou pas (j'ai aimé), difficile pour l'amateur de BD de passer à côté de ces albums qui inventent un style.
Prométhée, vol. 1 et 2, Christophe Bec

jeudi 15 octobre 2009

Drôlissime


Dans toute vie sexuelle, il y a des moments embarrassants ou carrément ridicules ainsi que des moments d'incommunication voire de grande solitude. Zep, plus connu comme créateur de Titeuf, les passe tous en revue en usant d'un graphisme aussi explicite que drôle. "Happy Sex" sent le vécu et, parce que la plupart des planches rappelle quelque chose, elles composent un ouvrage hilarant à se procurer absolument. "Happy Sex" est un vrai générateur d'éclats de rire.
Happy Sex, Zep

L'avis de Papa Fredo

dimanche 11 octobre 2009

Fragiles oui, superfétatoires aussi


Sur la couverture du recueil "Des choses fragiles" de Neil Gaiman il est écrit "Nouvelles et merveilles". J'imagine qu'on fait ici référence au "Démons et merveilles" de Lovecraft. Mais si le maitre de Providence nous offrait des démons et des merveilles, le recueil "Des choses fragiles" contient certes des nouvelles, mais en revanche peu de merveilles.
Neil Gaiman a rassemblé entre deux couvertures un peu tout ce qu'il a écrit : des nouvelles déjà publiées ou non, des poèmes, des textes écrits pour des sites web ou des pochettes de disque, etc... Quel est l'intérêt de cette collection ? Je le trouve plutôt faible. L'ouvrage contient un certain nombre de bonnes nouvelles, dont je vais parler dessous, et beaucoup de pièces totalement inutiles. Artisan d'un fantastique merveilleux à la Méliès, Gaiman produit beaucoup de textes dont la narration est faible, existant seulement pour justifier l'existence d'un contexte. Ce n'est que lorsqu'il s'inspire, volontairement ou non de Lovecraft, que j'ai pris plaisir à le lire.
Que gardé-je ?

Une étude en vert, amusant mélange de Sherlock Holmès et de Grands Anciens, superflu mais plaisant

Les épouses interdites des esclaves sans visage dans le manoir secret de la nuit du désir redoutable, peut-être la meilleure, rappelant le "Je suis d'ailleurs" de Lovecraft, réflexion ironique sur le banal et le fantastique, écrite dans le style des premiers gothiques

Les autres, sartrienne ?

Souvenirs et trésors, une plaisante nouvelle entre Jack Burton et Fu-manchu

Nourrir et manger, j'ai beau faire c'est encore une nouvelle lovecraftienne qui retient mon attention, une forme originale de "Maison de la sorcière"

Goliath, une autre réussite pour ce texte situé dans le monde de Matrix

L'oiseau-soleil, un petit air de Mille et une nuits pour ce texte sans grande conséquence

Le monarque de la vallée, adaptation moderne, et bien trop longue, de la légende de Béowulf et Grendel

Le reste vous fera perdre votre temps.

Des choses fragiles, Neil Gaiman

Pinocchio the bastard


Cadeau récent. Pinocchio "très librement inspiré du roman de Collodi". Fucking good piece.
Sur un papier épais d'excellente qualité s'ébat un Pinocchio glauque, punk, digne de figurer dans l'illustrissime fanzine "Sniffin' glue". Partant de la trame narrative originale, parfaitement reconnaissable, et la conservant, l'auteur, Winshluss, déforme tout le contexte en le tirant vers un infrarouge sang. Les personnages sont laids et malfaisants, leurs motivations aussi. Rien n'est jamais trop extrême pour Winshluss, qui se permet même le luxe de faire plusieurs fois référence à la réalité contemporaine dans ce qu'elle a de plus sordide, et à profaner le corps de la purissime Blanche-Neige (not for the faint of heart). Le trait, disharmonieux, met la forme en concordance avec le fond. Intégralement sans dialogue (sauf quand intervient Jiminy Crickett, inutile squatteur installé sans titre ni droit dans le crane de Pinocchio), le récit est aussi intégralement compréhensible grâce à la narration graphique, ce qui est un bel exploit pour une histoire qui s'étend sur 200 pages.
Quand Collodi rencontre les Ramones, ça donne ce superbe OVNI. A quand "La belle au bois dormant" par les mêmes ?
Pinocchio, Winshluss, Cizo

dimanche 4 octobre 2009

Les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel


Nouveau petit opuscule du Cepremap. Un peu ardu pour le grand public dans sa deuxième partie (quoique...), mais de très grande qualité.
Chef de file de l'école des conventions, André Orléan livre ici son analyse de la crise financière de 2007-08. Dans "Neuromancien", William Gibson décrit la Matrice comme "une hallucination consensuelle". Pour Orléan, la valeur des actifs financiers est aussi une hallucination consensuelle. A l'opposé des tenants de l'orthodoxie pour qui la valeur des actifs reflète toujours plus ou moins les fondamentaux des entreprises et de l'économie, les conventionnalistes considèrent qu'elle n'est que le résultat d'un accord implicite et quasi-inconscient entre intervenants (comme dans le célèbre exemple du Concours de beauté de Keynes). Plus précisément, les oscillations de prix autour d'hypothétiques valeurs fondamentales sont d'une extrême intensité, comme l'affirmait déjà Dornbush il y a quelques années. Alors Orléan développe la thèse, minoritaire dans le monde économique, suivant laquelle les marchés financiers ne sont pas efficients. Il explique comment, sur les marchés spéculatifs, la demande augmente avec le prix et baisse avec lui, à l'opposé de ce qui se passe normalement sur les marchés de biens. Ce phénomène a deux conséquences liées : l'apparition spontanée de bulles spéculatives et la grande difficulté à sortir de la spirale dépressive quand elle est enclenchée, forçant alors l'Etat à intervenir à grand renfort d'argent public. En d'autres termes, les marchés ne sont pas efficients et bulles et dépression sont normales. Se pose alors la nécessité de contrôler étroitement le secteur financier afin d'éviter les crises globales comme celle qui vient d'avoir lieu. A l'opposé de la doxa propagée par le banque centrale US, il importe, pour l'auteur, de recloisonner les marchés afin de circonscrire les crises. La finance globalisée, théorisée et mise en œuvre notamment par Alan Greenspan, ne souffre pas d'une régulation insuffisante, elle est, pour Orléan, impossible à réguler. Décloisonnée pour favoriser la liquidité, et ainsi une meilleure allocation mondiale des ressources financières, la finance se retrouve aujourd'hui hors de tout contrôle, notamment à cause du hors-bilan et des produits structurés, au risque impossible à évaluer. Après la crise de 1929, le secteur financier avait été corseté pour éviter d'autres crises ; il s'est libéré de ce corset durant les années 80 ; il est urgent de remettre le corset en place et de serrer fort, même au prix d'un léger ralentissement de la croissance mondiale.
De l'euphorie à la panique, penser la crise financière, André Orléan

samedi 3 octobre 2009

BOF


J'aime vraiment bien le fantastique médiéval de Maïa Mazaurette, mais la réédition de ce roman d'anticipation sociale paru initialement en 2004 est une vraie inutilité. C'est très mal écrit, et le fond est largement grotesque. Maïa Mazaurette est en train d'acquérir une vraie notoriété et c'est la seule explication que je vois à cette réédition.
Rien ne nous survivra, Maïa Mazaurette