mercredi 30 septembre 2009

A lire absolument


Le nouvel ouvrage de Daniel Cohen est le livre d'honnête homme par excellence. Tous les français devraient le lire pour avoir, enfin, une vision claire de l'économie en général, de l'histoire économique du monde en particulier, et des questions qui se posent à notre civilisation à l'aube du XXIème siècle.
En une succession de courts chapitres, Daniel Cohen brosse l'histoire du monde vue sous l'angle économique.
Partant de l'Antiquité et de son système basé sur l'esclavage, il décrit la stagnation de long terme qui est la règle dans les sociétés anciennes, et le mur malthusien de la pauvreté auxquelles toutes se heurtent dès qu'elles acquièrent un semblant de prospérité. Il décrit ensuite la Révolution Industrielle et explique pour quelles raisons c'est l'Europe qui l'a faite, sous l'impulsion du progrès technique, et pas la Chine ou le monde arabe, qui étaient pourtant des candidats crédibles au rôle de moteur de l'économie mondiale. Il présente les controverses qui agitent les théoriciens, dès le début du XIXème siècle, sur l'interprétation positive ou négative à donner de la croissance perpétuelle qui s'annonce et du développement de la société capitaliste. Il montre comment la crise de 1929, dont les causes donnent lieu à des divergences d'analyse qu'il présente, marquera l'avènement de la régulation fordiste, à l'origine de la société de consommation de masse. Il explique comment la crise de 1973 marque la fin de la domination des keynésiens et le retour en force des libéraux, monétaristes et nouveaux néo-classiques, puis comment ceux-ci imposent progressivement une libéralisation du système économique qui affaiblit les solidarités institutionnelles, alors même que celles-ci avaient mis à mal les solidarités communautaires, laissant les individus seuls face à l'adversité économique. Il montre enfin comment l'équilibre de l'économie mondiale et le monde tel que nous le connaissons sont transformés par les développements chinois et indien, par les menaces qui pèsent sur l'environnement, par l'autonomisation hors de tout contrôle réel de la sphère financière, et par l'irruption d'une économie de l'immatériel dans laquelle la conception est tout et la production rien.
Dans ce contexte, et à contrario d'Huntington et de Fukuyama, Cohen pointe le risque du retour de la guerre pour l'accès aux ressources, guerre financée par la nouvelle prospérité des pays émergents, car on sait aujourd'hui que prospérité et commerce sont des facilitateurs de guerre et non des facteurs de paix perpétuelle comme le supposait Kant. Comme Jared Diamond, dans son livre "Effondrement" (qu'il faudrait enfin que j'extraie de ma pile pour le lire) il n'exclue pas la possibilité d'un effondrement de la civilisation occidentale sous la pression environnementale ou militaire.
C'est un excellent ouvrage de vulgarisation que Daniel Cohen livre au lecteur avide de culture. Plus accessible pour l'amateur que le très bon "27 questions d'économie contemporaine", "La prospérité du vice" devrait se trouver dans toute bonne bibliothèque.
La prospérité du vice, Daniel Cohen

dimanche 27 septembre 2009

Un mauvais goût très sûr


Amateur fanatique de post-ap, je me fends récemment de l'anthologie "Wastelands", bon titre, couverture explicite. Et je constate une nouvelle fois que, depuis quelques semaines (mois ?), j'ai un mauvais goût très sûr. Je crois que ce blog devient progressivement celui qui signale au monde les livres à éviter. Grumf ! Non que cette tâche soit inutile, mais chacun imaginera facilement la somme de déplaisir et désappointement que je dois endurer pour la mener à bien.
J'ai donc lu, en entier, "Wastelands".
Il y a 5 nouvelles à sauver dans ce recueil : "The end of the whole mess" de Stephen King, "Dark, dark were the tunnels" de George R.R. Martin, "When sysadmins ruled the Earth" de Cory Doctorow, "Artie's Angels" de Catherine Wells, et "Inertia" de Nancy Kress. Il est admis qu'on ne prête qu'aux riches, mais c'est parce que les riches sont capables de payer, ce recueil en est la preuve. Mis à part ces textes, tristes et absurdes, le reste est au mieux vite oublié, au pire ennuyeux.
Wastelands, anthologie

mercredi 16 septembre 2009

FightLostWayCrashClub


Tout le monde ici a vu, ou mieux, lu "Fight Club" ; que ceux qui ne l'ont pas fait sortent et ferment la porte. Chuck Palahniuk s'y attaquait à la société de consommation et au mode de vie factice qu'elle offre à tous, en particulier à ces yuppies qui peuvent s'en offrir une grosse tranche. Il mettait en évidence l'absurdité de la vie et des désirs du salaryman contemporain. Il montrait comment ces désirs, une fois extraits de la praxis pure et vocalisés, paraissent étriquées et mesquins. Il rappelait inlassablement par l'exemple que dans "petit bourgeois" il y a d'abord "petit", et que l'homme contemporain, protégé de la guerre, de la maladie, des catastrophes, de sa propre violence et de celle des autres, vit une existence tiède et dépourvue de sensations réellement fortes entre mater/paternité béate, soutien psychologique, et fin de vie sous Nambutal.
Dans "Peste", Palahniuk fait encore du Palahniuk et il le fait plutôt bien. Cynique, caustique, il montre sans jamais juger ouvertement, mais avec le léger décalage d'angle qui met en évidence le côté ridicule, vide, ou contestable d'une pratique. Au fil d'une intrigue relativement inracontable en terme de pitch, il décrit la trajectoire de Buster Casey, un apporteur de chaos. Ecrit sous la forme d'un reportage dans lequel des dizaines de témoignages courts s'entrechoquent, "Peste" se compose de trois parties clairement distinctes. La première nous montre l'enfance et l'adolescence de Buster Casey dans la petite ville trouducudumondesque de Middleton (le nom dit tout). La seconde nous narre ses aventures asociales dans la grande ville. La troisième, fantastique, appuie puis éclaire le mystère du personnage. Des trois, la première est clairement la meilleure. Palahniuk introduit dans une petite ville américaine un élément corrupteur qui remet en cause, par ses actes, les fondements de la communauté. Meurtre des familiers, négation de la valeur de l'argent, détournement des fêtes traditionnelles, amitié avec les nuisibles, rejet de la prophylaxie, priapisme ostentatoire, Casey n'épargne rien à Middleton ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que son ennemi d'enfance soit le shérif de la ville, lui dont la fonction est d'assurer la stabilité sociale. Dans la seconde partie, qui évoque immanquablement "Crash" de Ballard, Casey rejoint, dans la grande ville, un groupe de gens qui veulent ressentir en vrai, et pas par simulation ou ersatz interposé. Ceux-ci forment une sous-culture de l'accident de voiture nocturne, recherché et provoqué, qui leur permet de dépasser les limites sociales. Ironique, cette sous-culture détourne les codes les plus mainstream de la société judéo-chrétienne de consommation à son profit. Chasseurs et chassés se reconnaissent avant les courses poursuites car ils agrémentent leurs voitures de sapins de Noël, de matelas, de décoration de mariage, de mugs de café (voir l'objet code et le reconnaitre, c'est ce qui permet à la flash mob de coaguler). Ils s'identifient ainsi entre eux, tout en restant pour les autres de braves gens qui rentrent d'un mariage ou ramènent chez eux un arbre de Noël ou un matelas après un déménagement. Il forment alors une sorte de cinquième colonne infrasociétale, et en tout cas subliminale. Une colonne dont la société peut tolérer l'existence tant qu'elle n'impacte pas la sienne car quand l'épidémie de rage viendra de cette frange, la société se défendra violemment. En transmettant le virus de la rage et en enflammant son sapin (empêchant par là quiconque de ne le voir que du coin de l'œil), Casey mettra les marginaux en pleine lumière, ce qui forcera la société à réagir par l'éradication. La troisième partie, clairement fantastique, introduit le lecteur à la généalogie de Buster Casey et à la cosmologie de Palahniuk. J'ai pensé à "Lost Highway" de David Lynch, et, par voie de conséquence, à un ruban de Möbius. Qu'apporte cette partie à ce qui a précédé ? Honnêtement pas grand chose.
Au final, "Peste" est un joyeux bordel critique et caustique et un bon moment de lecture intelligente, même si le roman aurait sans doute gagné à être un peu plus court. Après ça il va vraiment falloir que j'attaque "L'homme unidimensionnel".
Peste, Chuck Palahniuk

L'avis d'Hugin & Munin

dimanche 13 septembre 2009

Décidément j'ai pas la gagne


J'avais bien aimé "Elantris", le premier roman de Brandon Sanderson, malgré quelques réserves. Je suis retombé sur terre avec "Mistborn", le second. Comme toujours quand je n'ai pas aimé, je vais faire court pour ne pas perdre deux fois mon temps. "Mistborn" ressemble plus à une partie de jeu de rôle retranscrite qu'à un ouvrage de littérature. Autour de deux ou trois personnages principaux développés (et même eux semblent construits sur des trucs de fleshing out : je suis secret et ombrageux ; je suis méfiante et dois apprendre à faire confiance ; je suis fidèle jusqu'au sacrifice) gravitent une myriade de NPC cookie-cutter sans la moindre charactérisation. Le style écrit est de qualité très moyenne. Les dialogues sont, une fois encore chez Sanderson, trop contemporains dans leur sonorité. L'histoire est globalement invraisemblable et on a même droit à l'épilogue qui explique au lecteur ce qu'il aurait du comprendre. Le système de magie (je brule un bout de métal dans mon estomac, j'obtiens un pouvoir), présenté comme LA grande originalité du livre, évoque immanquablement la vision mécaniste qui est celle des jeux de simulation. Je passe sur la romance, devenue la tarte à la crème de la fantasy américaine contemporaine, et sur les scènes de bal qui m'ont rappelé "Sissi Impératrice". A éviter donc, sauf si l'on est un fan de Laurel K. Hamilton et consœurs.
Mistborn, Brandon Sanderson

L'avis de Munin

lundi 7 septembre 2009

Péremption rapide


Voila. J'ai lu mon roman annuel de littérature blanche. Checked.
"Le Roman de l'été" provoque chez moi deux impressions opposées.
Commençons par le positif. Nicolas Fargues sait écrire. Son style est élégant, et il l'adapte sans cesse au personnage en scène. Son roman réunit une collection de personnages caractéristiques de notre ici et maintenant. Du cadre moyen, gonflé de lui-même dans sa cadremoyennitude, à l'ouvrier des chantiers navals envieux et étriqué, en passant par les bobos parisiens rurbanisés, le député maire ambitieux, les djeunz de banlieue en stage, les racistes ordinaires de bistrots, les lolitas en quête de style, et le petit con friqué qui se la joue rebel without a cause, tous sont vrais et sonnent vrais ; les dialogues sont certainement la réussite de cet ouvrage. Mais ils ne seraient rien s'ils n'étaient portés par des personnages ad hoc. Cynique caricaturiste, Nicolas Fargues décrit le banal et il n'en rend que la laideur. Où Baudelaire cherchait la beauté du laid dans une charogne, Fargues la voit partout, sans cesse. Il décrit nos contemporains d'une manière qui ne les grandit pas, et nous sommes tous un peu de chacun de ses "héros". Le voir mettre le doigt sur tout ce qui fait mal amène malaise mais aussi jubilation. Ils nous fascinent car nous sommes tellement mieux qu'eux, et ils nous consternent chaque fois qu'ils nous ressemblent. Le point sur lequel Fargues insiste sûrement le plus est la réalité de la dégradation physique, passé l'âge de 20 ans environ. Dégradation assumée par les prolos et péniblement cachée par les bobos. Mais dans les deux cas, elle est là. Fargues brise le mythe de la belle femme de 40 ans ou de l'homme en forme de 50. Tous deux sont dégradés, ils ne sont physiquement plus que des versions de moins bonne qualité de ce qu'ils étaient à 20 ans. Et la déchéance physique est le reflet des illusions perdues, des voies de garage, des erreurs irrattrapables. Comme le portrait de Dorian Gray, le corps porte inscrit en lui les stigmates de la vie. Et un stigmate n'est jamais beau à voir. Cette laideur est enfin mise en évidence dans la méta position d'observateur désabusé dans laquelle se trouve toujours le personnage principal. Témoin de ses rapports humains et de ses conversations, il les analyse au fur et à mesure de leurs déroulements, et il les joue alors plus qu'il ne les vit.
Sur le plan négatif, il manque à ce roman une histoire un tant soit peu vraiment intéressante. Fidèle à une certaine tradition française, Fargues décrit des situations banales vécues par des gens banals. C'est certes bien vu, mais ça ne va pas bien loin. De plus, son inscription extrême dans la réalité contemporaine fait de ce roman un produit à courte vie. Quand les références ne feront plus sens, il n'en aura plus non plus. Enfin, l'acmé de l'histoire tourne le dos au rafraichissant cynisme pour devenir strictement judéo-chrétienne : c'est la faiblesse qui permet d'obtenir la victoire, le faible vainc le fort au moyen de sa faiblesse ; Nietzsche en aurait fait une syncope.
Au final, un livre agréable à lire mais que j'aurai sans doute oublié assez rapidement. Gouleyant mais court en bouche.
Le Roman de l'été, Nicolas Fargues

dimanche 6 septembre 2009

BOF


Lent, verbieux, et de ce fait peu enthousiasmant, "Ally" est le signe incontestable d'un cycle qui s'étend trop, le syndrome "Wheel of Time". Karen Traviss n'est pas George R R Martin et, utilisant beaucoup de personnages (quoique...) sur beaucoup de lieux, elle ennuie plus qu'elle ne captive. Dommage j'avais bien aimé le début du cycle et même la suite immédiate.
Ally, Karen Traviss