vendredi 31 juillet 2009

Barbe Bleue


J'avais beaucoup apprécié le premier roman médiéval de CJ Sansom, "Dissolution". Après un "Larmes du diable" assez décevant car peu instructif sur le plan historique, voici "Sang royal" de bien meilleure qualité.
Ici c'est la tournée (authentique) du sympathique Henry VIII dans le nord de l'Angleterre, en ébullition après une révolte sanglante, qui sert de cadre au roman. Cromwell, l'âme de "Dissolution" a été exécuté, Henry VIII continue à osciller entre réformateurs et traditionalistes en fonction des nécessités politiques, il en est à sa cinquième femme, il est répugnant de graisse et de maladie et d'une cruauté sans borne, il continue à créer une nouvelle classe de seigneurs anglais, cupides et brutaux, enrichis par le partage des dépouilles des "traitres", autrement dit les opposants à sa politique. Dans ce contexte délicieux, un secret risque d'être révélé, un secret qui mérite qu'on tue sans limite pour le protéger.
Par delà l'enquête policière avec son inévitable progression plutôt réussie, c'est le substrat historique qui fait de ce roman un ouvrage intéressant. Henry VIII est connu même en France, mais que sait-on de lui vraiment ? "Dissolution" et "Sang royal" permettent au lecteur de découvrir en détail, et à partir d'une documentation historique abondante, cette période clé de l'histoire anglaise durant laquelle des institutions sont nées, le royaume s'est séparé de Rome et a créé la religion anglicane, l'assassinat politique est devenu un mode normal de gouvernement, une classe nouvelle est apparue sur les cendres de celle qui régnait auparavant, une dynastie nouvelle (les Tudor) est arrivée au pouvoir, une légende noire est née, celle de Barbe Bleue, le roi ogre qui inspira Shakespeare un siècle plus tard pour l'une de ses grandes tragédies.
Tout cela et bien plus est dans "Sang royal". Quelle belle lecture d'été.
Sang royal, C. J. Sansom

L'avis de Cedric Ferrand

Juste toi et moi, Seigneur


Néault a fort bien écrit sur "Just a pilgrim" dans ce billet. Je n'ajoute rien a son texte très complet. Je passe juste pour dire que c'est excellent, très dur, très premier degré, et parfaitement noir (et dispo en intégrale HC VO chez l'Amazone) , bref un vrai bonheur.
Just a pilgrim, Ennis, Ezquerra

Onze bofs


A quoi sert cet exercice de style salué par des critiques dythirambiques ?
Après l'avoir lu, je l'ai relu pour être sûr de n'avoir rien raté (voyez comme je suis professionnel). Et s'il y a quelque chose, c'est vraiment bien caché.
Les Onze, Pierre Michon

vendredi 17 juillet 2009

Lu et approuvé

TibériX a dit ici, en mai dernier, tout le bien qu'il pensait de "The city & the city" de China Miéville.
Moi qui ne suis pas un fan du grand China d'habitude, j'ai vraiment aimé cette histoire aux limites du surréalisme, emmenée par une intrigue policière solide. Comme quoi il fallait simplement que je tombe sur le bon ouvrage.
Je dropperai un mot dès que ça sortira en français.
The city & the city, China Miéville

L'avis de Cédric Jeanneret

mardi 14 juillet 2009

Smauguinetteries


Un recueil sans nom d'anthologiste sur la couverture, et publié chez Calmann-Lévy, ça aurait du me mettre la puce à l'oreille. Les textes s'étaient peut-être sélectionnés tout seuls. De plus, ils avaient oublié de s'écrire eux-mêmes une préface ou une postface.
Et, après lecture, l'idée d'une auto-sélection paraît moins absurde tant cet assemblage hétéroclite de textes de commande sent le loyer à payer.
Quelques nouvelles surnagent, et il est dommage pour elles et leurs auteurs de se trouver en si piètre compagnie.

Frédéric Jaccaud, Soldats de plomb, est une jolie nouvelle sur l'atrocité de la guerre de conscription plantée dans une ambiance de tuyaux (de vrais tuyaux) qui évoque Brazil, et de grisaille morne qui rappelle l'enfance de Winston Smith.

Thomas Day, La contrée du dragon, un beau texte sur l'amour gratuit et la beauté d'âme qu'ont peut trouver dans un être fruste. Le décor, hautement fantastique, mériterait que Thomas Day y revienne.

Jérome Noirez, D'un dragon l'autre
, caustique, étrange, décalé, l'excellent texte d'un lecteur de Céline, situé à la fin de la guerre dans la petite ville de Simgaringen alors que les collaborateurs et les membres du gouvernement de la Révolution nationale s'y sont réfugiés après le Débarquement.

Johan Héliot, L'huile et le feu, une histoire policière dans l'univers impitoyable du pétrole texan dans les années 30. C'est la deuxième fois qu'une nouvelle de Johan Héliot me paraît appétissante, je continue à le garder à l'oeil (et puis j'avais déjà aimé Questions de mort).

4 sur 18, c'est pas lourd. Empruntez-le à la bibliothèque.

Dragons, Anthologie


L'avis de Cédric Jeanneret

Sur Noosfere

mardi 7 juillet 2009

La banalité du mal


"La banalité du mal", Hannah Arendt l'a décrite, Jack Ketchum la montre.
"Girl next door", sorti il y a peu chez Bragelonne Ombre sous le titre "Une fille comme les autres", est l'adaptation libre de l'affaire Sylvia Likens qui avait stupéfié les Etats-Unis en 1965. La séquestration et la torture, trois mois durant jusqu'à l'issue fatale, d'une adolescente de 16 ans par la femme qui en avait la garde, ses enfants, et plusieurs jeunes du voisinage.
Jack Ketchum reconstruit les faits et les livre au lecteur avec une précision d'entomologiste. On ne peut d'ailleurs s'empêcher de penser, à la lecture du roman, que les évènements décrits ressemble à la torture d'un insecte capturé par un groupe d'enfants. Il y a la même insensibilité, la même absence de limite morale, le même sentiment paisible de toute puissance qu'on ne trouve que chez les psychopathes et que les enfants cessent normalement très tôt d'éprouver.
Sylvia Likens a été torturé longtemps et par beaucoup de monde. C'est en cela que son cas est exemplaire. Les enfants battus sont généralement le fait d'un parent ou tuteur violent. Les meurtres ou torture en bande existent mais ils sont des actes de forte intensité et de courte durée. Ici groupe et durée sont réunis; trouver une explication est difficile.
Le seul embryon d'explication donnée par la tortionnaire était qu'elle voulait donner une leçon à Sylvia pour lui apprendre que les femmes souffrent toujours à cause de leurs désirs. La féministe Kate Millet a consacré un ouvrage "The basement" à l'affaire qu'elle analyse comme une volonté d'oblitérer la féminité.
Autorisés, encouragés, aidés et supervisés par une mère folle, les adolescents du voisinage libèrent leur tension sexuelle dans le sadisme. Comme l'avait montré Milgram dans sa fameuse expérience, la permission d'outrepasser les codes moraux donnée par une autorité permet à presque tout un chacun de s'en abstraire. Et le travail d'Adorno sur la "personnalité autoritaire" ne dit pas autre chose.
Jack Ketchum fait raconter cette histoire, après coup, par un témoin passif et il place ainsi la lecteur dans la position dérangeante de ce témoin qui voudrait aider mais ne peut s'empêcher de regarder pour savoir, comme il l'écrit, jusqu'où ça peut aller. J'ai lu "Girl next door" en une après-midi, fasciné, hypnotisé, comme par un serpent. Ce livre mort. On en sort épuisé.
Deux films ont été tirés de l'affaire : Girl next door et An american crime.
Girl next door aka Une fille comme les autres, Jack Ketchum

lundi 6 juillet 2009

Tu quoque


Après un premier recueil de nouvelles d'une qualité incomparable, "Janua Vera", Jean-Philippe Jaworski publie son premier roman, situé aussi dans le Vieux Royaume. Il revisite dans ce roman la principauté de Ciudalia dans les basques de l'assassin Benvenuto Gesufal.
Tout ce que je pourrais écrire ici ne rendra pas justice à "Gagner la guerre". Ce roman est de ceux qu'on n'oublie jamais.
L'ouvrage commence par une victoire décisive. La guerre est finie. Les héros rentrent. Le plus dangereux va maintenant être d'organiser la paix et le partage des dépouilles. There's no honor among thieves ! L'un des "artisans" de cette paix sera Benvenuto, exécuteur des basses oeuvres du podestat Léonide Ducatore.
Avec cette plongée dans les arcanes de la principauté de Ciudalia c'est dans la république romaine que Jaworski nous entraine. Ville-Etat enrichie par le commerce et la guerre, Ciudalia est une incarnation matérialisée de la politique. A Ciudalia la vie est faite de mariages politiques, d'assassinats politiques, de complots politiques ; à Ciudalia, il y a un Sénat auquel il serait fou de se rendre sans gardes du corps ; à Ciudalia il y a deux podestats, un civil et un militaire, élus pour un an et pas (encore) de dictateur ; la conquête du pouvoir est l'alpha et l'oméga de la vie publique et attise les rivalités entre factions de sénateurs, tous nobles.. Et comme chez Machiavel, tout les moyens sont bons pourvu qu'ils soient efficaces. Et comme chez Machiavel, au final, mieux vaut se faire craindre que se faire aimer car se faire craindre est plus facile à contrôler. Durant les presque 700 pages du roman on suit l'intrigue comme une partie d'échec dans laquelle la stratégie est parfois retournée par des bouleversements tactiques adverses. Les hommes (les innombrables personnages du roman, détaillés et vivants) sont des pions déplacés avec brio par le maitre Ducatore, calculateur implacable à la capacité d'adaptation exceptionnelle, un vrai grand joueur.
Le fond, trépidante aventure qu'on lit à la vitesse de l'éclair et réflexion sur le pouvoir, l'art, la fidélité, justifie donc à soi-seul l'achat du livre. Mais il y a la forme. "Gagner la guerre" est l'autobiographie de Benvenuto. Sur le ton gouailleur du gamin des rues qu'il a été il explique pour nous cette guerre. Et il a du vocabulaire. Le style de Jaworski est un enchantement. Il construit une cathédrale baroque de mots, éclatantes d'arabesques, de dorures, de détails au ciseau. Du grand art. Il y a dans "Gagner la guerre" plus qu'une affinité avec la profusion chatoyante du "Salammbo" de Flaubert. On est soufflé par une telle écriture. Si Benvenuto est la plus fine lame de Ciudalia, Jean-Philippe Jaworski est sans conteste la plus fine plume du fantastique français et de loin.
Je n'écris pas plus, j'ai assez fait dans le dithyrambe, qu'on sache seulement que ceux qui n'auront pas lu "Gagner la guerre" auront raté un des romans majeur de l'année 2009 en français.
Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski

L'avis de Cédric Jeanneret

L'avis d'Efelle

L'avis du Traqueur Stellaire

L'avis d'Arutha

Sur ActuSF

Sur SciFiU

Sur le Cafard Cosmique

jeudi 2 juillet 2009

Post-mammouth


Intéressante anthologie dans le cadre de la plutôt réussie collection "Mammoth book of..." (qui comprend de très nombreux ouvrages). "Extreme science fiction" regroupe des nouvelles récentes ou (très) anciennes, dans lesquelles les idées science fictuelles sont poussées à l'extrême. Les textes liés au concept de post-humanité sont les plus nombreux, et sont déclinés de nombreuses (et talentueuses) façons. Allons-y pour une présentation de ce qui est lisible dans ce recueil.

Gregory Benford, Anomalies, un texte court, sans grande conséquence mais plutôt drôle, une bonne mise en bouche.

Paul di Filippo, ...And the dish ran away with the spoon, un autre texte drôle et un peu inquiétant sur l'évolution imprévisible des objets communicants, à l'heure où de plus en plus de nos objets communiquent.

Lawrence Person, Crucifixion variations, une nouvelle dans laquelle les tachyons nous permettront (peut-être) de découvrir si la Bible est vraie. Pour le savoir il faudra lire la nouvelle. Ce n'est pas le premier texte sur le thème mais il est plutôt bien traité, je ne peux en dire plus sous peine de déflorer.

Stephen Baxter, The Pacific Mystery, une excellente uchronie pulp avec ce qu'il faut de femmes fatales, de nazis, et de traitres, qui puise dans le registre de la géométrie non-euclidienne et de ses conséquences sur la cartographie.

Flowers from Alice, Cory Doctorow et Charles Stross, les deux étoiles montantes de la SF concoctent une histoire de mariage délirante avec nouvelles formes d'humanité, objets communicants, nouvelles formes de famille, une merveille d'inventivité (décidément Cory Doctorow est un Dieu).

Alastair Reynolds, Merlin's Gun, une histoire un peu longue d'arme ultime. On y retrouve l'idée de voyages et d'opérations militaires durant des millénaires ; aussi celle d'anciens artefacts utilisés par les successeurs de leur créateurs.

Geoffrey A. Landis, The long chase, une autre histoire de poursuite séculaire plus courte et plus futée que la précédente dans laquelle sont posées les questions de l'identité et de la conscience.

Stephen L. Gillet and Jerry Oltion, Waterworld, las post-humains explorent l'univers. Dans ce récit, ils sont soumis à un effroyable supplice de Tantale. Crap !

Robert Reed, Hoop of Benzene, vieux crimes de guerre et problèmes interculturels sur un vaisseau géant peuplé de centaines d'espèces. Une lecture agréable et un délicieux twist final.

B. Vallance, The new humans, une rareté écrite en 1909 et typique de l'époque, entre Lovecraft et pulp. Rien à voir avec ce qui s'écrit aujourd'hui mais nous avons tous le background culturel pour apprécier ces vielles nouvelles.

Theodore Sturgeon, The girl had guts, une nouvelle très Fleuve Noir dans laquelle une planète maudite porteuse d'une bizarrerie biologique tue ceux qui l'explorent et menace même la vie sur Terre. Amusant.

Ian Mc Donald, The days of Solomon Gursky, émouvante Histoire de tout l'Univers de maintenant au Big Crunch, agrémenté d'une histoire d'amour post-humaine qui survit aux éons (même l'amour de Dracula n'a pas duré aussi longtemps). Un beau récit.

Greg Egan, Wang's Carpet, dans l'univers de "Diaspora", des explorateurs post-humains découvrent qu'il est impossible de trancher le débat pour ou contre le solipsisme. Notons que beaucoup des idées de "Diaspora" sont développées dans les nouvelles citées, et le format court démontre leur force sans la sècheresse de la longueur. "Diaspora" en une succession de nouvelles serait sûrement une vraie réussite.

Jerry Oltion, Stuffing
, une amusante nouvelle finale. "Le festin de Babette" chez les post-humains, y compris ses conséquences peu ragoutantes :-)

Seuls ratés à mon sens de ce recueil, de rares nouvelles pompeuses où Dieu et moi nous unissons à l'échelle de l'Univers, et où manquent des personnages. Au final il n'y en a que 5.