jeudi 26 mars 2009

Postroleum


"En panne sèche" est le dernier roman d'Andréas Eschbach. J'avais déjà beaucoup apprécié son "Dernier de son espèce" et surtout le très original "Milliards de tapis de cheveux". L'homme est un grand auteur, je crois. Alors au moment de commencer "En panne sèche" me vint la question qu'accompagne tout nouvel opus d'un auteur qu'on apprécie. Qu'en est-il de ce nouveau roman ? Est-il au niveau ?
A ma grande satisfaction, il est au niveau, et mieux qu'au niveau si c'est possible.
"En panne sèche" se déroule ici et à peu près aujourd'hui. L'ère du pétrole (tout au moins dans sa version abondant et bon marché) touche à sa fin. Un homme pense avoir trouvé une manière de règler ce problème en découvrant de nouveaux gisements "oubliés" par les méthodes d'analyse géologique standards. Un autre homme va tenter de l'aider à réaliser sa vision. A partir de cette trame, Eschbach a construit un ouvrage passionnant. D'une part, on y suit les aventures d'un ambitieux et d'un illuminé visionnaire en quête de fortune, d'autre part on y apprend plus de choses sur le marché du pétrole qu'on n'aurait pu en rêver.
L'aventure qui est décrite dans le roman est passionnante. A partir d'une idée à démontrer et d'une rencontre fortuite se met en branle un mécanisme qui va conduire les deux protagonistes principaux du livre d'une salle de conférence presque vide où des illuminés discourent sur l'énergie du vide à une enclave américaine ultra-protégée en Arabie Saoudite où vivent et travaillent les conseillers américains de l'Aramco, la compagnie pétrolière séoudienne. On adhère très vite aux espoirs des deux chercheurs, on suit avec passion leur ascension fulgurante. Ce couple improbable formé d'un Rastignac et d'un Professeur Tournesol réussit à convaincre, il réunit des fonds, beaucoup de fonds, il traite avec les plus grands, il fait les Unes de la presse mondiale. Il parvient même à convaincre le lecteur. Pris dans l'immense jeu d'ombres du contrôle de l'énergie mondiale, on ne sait en effet jamais si les difficultés que rencontre la méthode sont imputables à celle-ci ou à des actes de malveillance, mais on meurt d'envie de savoir. Alors on tourne une page après l'autre pour aller le plus vite possible vers une meilleure connaissance de la situation.
Parallèlement aux évènements moteurs de l'ouvrage, le lecteur trouvera dans "En panne sèche" une mine d'information particulièrement détaillée sur le marché du pétrole, ses origines, son organisation, les enjeux de pouvoir qui y sont lovés. Toutes ces informations arrivent au lecteur par le biais de dialogues, voire de vignettes insérées, comme des sous-titres, dans le cours de la narration. Il réalisera comme jamais à quel point l'économie mondiale et la civilisation contemporaine (mais n'est-ce pas la même chose) sont dépendantes du pétrole et surtout d'un pétrole bon marché, comment notre civilisation mange littéralement le pétrole. Et il montre comment la fin de cette manne entraine un effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons. Pas de post-apocalypse dans le roman d'Eschbach, qui veut rester crédible, mais une dégradation lente et continue de tout ce qui fait le niveau et le mode de vie des occidentaux. Ce mode de vie qu'ils considèrent depuis un siècle comme acquis et que rend possible une source d'énergie maniable et quasi gratuite. Après le pétrole il y aura d'autres énergies, mais il est peu probable qu'elles soient aussi accomodantes que l'était l'or noir. Il montre aussi comment la division extrême du travail que connait notre civilisation est grosse d'une fragilité extrême liée à l'impérative nécessité de coûts de transport bas et à l'interdépendance absolue qu'ont les économies entre elles du point de vue technique. Il montre enfin comment la survie passera par la reconstitution de communautés de petite taille, villageoises et locavores, et comment l'homme devra abandonner l'illusion de l'ubiquité et reprendre goût à la durée des rares voyages.
Pour porter sa vision, Eschbach crée une superbe galerie de personnages. Le découvreur de la méthode est un savant fou, son associé un commercial très ambitieux. A eux deux ils constituent un entrepreneur schumpétérien bicéphale qui parvient à bousculer les lignes et à emporter l'adhésion par la puissance de leur vision et l'énergie qu'ils y consacrent. Les personnages secondaires sont tout aussi finement dépeints, et ils apportent des éclairages supplémentaires sur les évènements qui se déroulent dans le monde. On y découvre comment le choc frappe le commun, comment certains vont réagir et penser à la suite, comment certains vont sauter sur l'occasion pour créer des utopies, comment notre monde tombe de haut dans un petit bruit de pet. On entrevoit quelle est l'action occulte des services secrets pour assurer un approvisionnement sécurisé en pétrole à bas prix. On y apprend de nombreuses choses sur la société séoudienne et ce que le pétrole a fait d'elle. On y découvre même un gouvernant arabe éclairé, unique figure d'espoir dans cette partie géographique et mentale du monde.
"En panne sèche" est un livre que tout honnête homme devrait lire.
En panne sèche, Andréas Eschbach

La critique d'Efelle

mercredi 18 mars 2009

Don't trust anyone over 25...


...Fucking right.

"Little brother" est le livre le plus bandant que j'ai lu depuis longtemps. J'utilise volontairement ce terme pour exprimer le flux d'énergie brute qui émane du roman. Rien ne m'avait saisi et excité autant depuis le jour où j'ai dévoré "Neuromancien" de Gibson il y a vingt ans de ça.
"Little brother" est constitué de deux livres logiques, un roman et un pamphlet, entrelacés sous une couverture physique. Le roman raconte la résistance d'un groupe de jeunes hackers (n'est ce pas un pléonasme ?) de San Francisco à une mise en oeuvre extrème et brutale du Patriot Act par le DHS (Département de la Sécurité Intérieure). C'est une histoire crédible parce que proche de la réalité juridique du texte et de celle, psychologique, de la paranoïa qui a saisi une partie des américains après le 11/09 ; crédible aussi parce que jamais absurde dans les réalisations concrètes qui sont à la portée d'un groupe de jeunes californiens, et dotée d'une galerie de personnages assez étendue pour illustrer les diverses réactions possibles du citoyen lambda à une attaque terroriste. C'est une histoire passionante parce que partie intégrante d'un roman d'apprentissage écrit à la première personne.
Le pamphlet quant à lui est une charge virulente contre l'administration Bush (jamais nommé mais omniprésent), les pratiques d'utilisation de la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les prisons secrètes. Il est aussi un appel libertarien militant pour la liberté sur le net, le droit à la cryptographie et à la protection absolue des données personnelles et de la vie privée, écrit par un auteur qui est un militant actif de l'open source et de la fin du copyright.
Mais "Little brother" est plus que ça, qui serait déjà énorme et suffisant. C'est l'hommage vibrant d'un geek à la culture geek, une déclaration d'amour à la ville de San Francisco, superbement décrite, un hommage appuyé à la Constitution américaine et à la Déclaration des Droits comme éléments fondateurs de l'dentité américaine, un cours d'histoire de la résistance aux USA qui n'est pas sans évoquer par moment l'excellentissime "The Armageddon rag" de George R R Martin, un cours magistral et très accessible sur les réseaux informatiques, la cryptographie, la sécurité, les technologies RFID, la surveillance automatisée (toute personne approchant d'un circuit imprimé (c'est à dire tout le monde) devrait avoir lu ce livre).
On sort de ce livre distrait, instruit, galvanisé. On cherche vainement un défaut.

Maintenant deux jets de bile car j'ai mauvais fond.
Un : Dans "Entretien avec un vampire" Anne Rice explique que les vieux vampires créent des jeunes vampires afin de se raccrocher à l'esprit du temps. Cory Doctorow a saisi l'esprit du temps et en a fait une oeuvre d'art. Il est un jeune vampire. William Gibson, jeune vampire en son temps, est devenu vieux. Cory Doctorow rend William Gibson vieux. Là où le vieux maitre du cyberpunk s'est perdu dans des romans techno-marketo-mafio esthétisant et sans âme, Doctorow surfe sur la vague virtuelle avec la virtuosité d'un Beach Boy. Dans mon esprit ils sont le même auteur, l'un turgescent et l'autre flacide.
Deux : Sur des thèmes finalement proches, Grégoire Hervier a écrit "Zen city". La lecture des deux romans à peu de temps d'intervalle m'a permis de mesurer une fois encore le fossé qui sépare les auteurs français des américains dès qu'il s'agit de SF, même très soft. Les français ont peur de la démesure, peur de la folie qui emporte la dystopie vers la démonstration par l'absurde. Ils restent toujours au milieu du gué, et leurs romans sont de bons textes d'écolier. J'ajoute d'ailleurs une dernière remarque sur le gap culturel franco-US : dans le roman US c'est l'Etat qui est dangereux, dans le français c'est la multinationale (vision crypto-marxiste du monde quand tu nous tiens...)

Une dernière remarque : Si "Little brother" n'a pas le Hugo ou le Nebula cette année je m'en coupe une (Seems I'm horny today).

Read this or be square !

PS : J'ai oublié de dire que Cory Doctorow est l'auteur d'un superbe recueil de nouvelles : Overclocked.

Little brother, Cory Doctorow

L'avis de Cédric Jeanneret

L'avis d'Efelle

lundi 16 mars 2009

Suite et fin


"Dark blood" poursuit et clôt l'histoire commencée dans "Bone song".

Warning : Il existe un livre, de John Meaney aussi, appelé "Black blood". Ce n'est que "Dark blood" avec son titre US. Ne pas acheter sous peine de doublonner.

Je ne réécris pas tout ce vous trouverez dans le premier post concernant le décor et l'ambiance, excellents. Je trouve par ailleurs que "Black blood" est supérieur à "Bone song" en ce qui concerne le scénario et la narration. Le roman aborde la politique de Tristopolis avec des accents qui évoquent les grands films ou romans politico-policiers des années 70 en France ou aux Etats-Unis (penser à Serpico ou autres films du genre). Les personnages principaux y sont aussi des flics qui ne savent plus auxquels de leurs collègues ils peuvent faire confiance. Les représentants de l'autorités dans la ville sont aussi ceux qui en menacent la paix. A cela s'ajoute une situation pré-ségrégationniste qui en quelques images évoque immanquablement la montée des tensions antisémites dans l'Allemagne des années 30. Il y a dans le livre ce mélange entre une intrigue principale, qui est le point focal de la vision du lecteur, et un background, visible en vision périphérique (pas tant que ça d'ailleurs), caractérisé par le développement d'un racisme violent à l'endroit de populations jusqu'alors intégrées qui évoque immanquablement le "Cabaret" de Bob Fosse, excellent film adapté de l'excellente novella "Goodbye to Berlin" de Christopher Isherwood. Sur le plan narratif, c'est un roman dont le découpage est très cinématographique. Les points de vue alternent rapidement entre les quelques personnages principaux, et l'action est dense. Si on cherche des personnages très développés, il vaut mieux passer son chemin. L'intrigue est capitale, elle est l'objet du livre, et elle utilise les personnages comme des caméras qui permettent au lecteur de l'observer. Mais c'est ce que les anglo-saxons appellent a real page-turner et parfois ça repose.
"Dark blood" est aussi l'occasion de découvrir de nouveaux aspects fantastiques de Tristopolis, d'en savoir plus sur les zombies, sur les mages, et globalement sur les différents quasi-humains qui peuplent la ville, de prolonger une ballade déjà fort plaisante entamée dans le premier volume. On regrettera simplement, comme dans "Bone song", une fin un peu rapide, comme si John Meaney avait du lait sur le feu et devait vite fermer son document Word.
Dark blood, John Meaney

vendredi 6 mars 2009

Mort d'un maître


Bruno Etienne est mort le 4 mars 2009 à Aix en Provence. J'insère la bio de la République des Lettres dessous.

Pour moi c'était un être brillant et chaleureux qui manipulait oralement les concepts à la vitesse d'une mitrailleuse lourde, un intellectuel de combat qui n'aimait rien plus que la confrontation verbale et la levée des illusions rassurantes (des poupées gigognes). De 87 à 90 il m'a fasciné, et son cours de 1ère année était toujours sold out car des 2ème ou 3ème année venaient grossir les rangs des auditeurs pour un bis ou un ter. Il m'a appris l'exigence intellectuelle, l'indispensable maîtrise de la langue, la nécessité de la déconstruction permanente et celle du détour anthropologique. C'est une grande perte pour la communauté scientifique.

Bruno Etienne est né le 6 novembre 1937 à La Tronche, près de Grenoble (Isère). Il passe son enfance dans le sud de la France où son père militaire est affecté. Il suit ses études d'abord au Lycée Thiers de Marseille puis à la Faculté de droit d'Aix-en-Provence. Il intègre ensuite l'Institut Bourguiba des langues à Tunis (Tunisie), où il apprend l'arabe, et enfin l'Institut d'Études Politiques (IEP) d'Aix-en-Provence.
Bruno Etienne entame sa carrière de Chercheur en 1962 au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). En 1965, après avoir soutenu une thèse de doctorat en droit sur Les Européens et l'indépendance de l'Algérie, il part pour l'Algérie où il travaille comme Coopérant Technique et enseigne à l'Ecole Nationale d'Administration (ENA) d'Alger. Il regagne la France en 1974 pour passer son agrégation en sciences politiques puis passe deux années, de 1977 à 1979, au Maroc, où il est nommé Maître de conférences à l'université de Casablanca. En 1980, il devient Directeur du Centre de Recherche et d'Étude des Sociétés Musulmanes (CRESM), un laboratoire du CNRS, et professeur à l'IEP d'Aix-en-Provence où il se spécialisera dans l'étude du religieux dans l'espace euro-méditerranéen, et notamment de l'Islam dans sa dimension politique. En 1985, il fonde et prend la direction de l'Observatoire du religieux, associé à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, avec pour objectif de fédérer les recherches autour du religieux en sciences politiques, en sociologie et en anthropologie.
Membre de l'Institut Universitaire de France (1996-2004), cofondateur en 1999 de la revue politico-littéraire La Pensée de midi, professeur visiteur dans de nombreuses universités notamment de Princenton (Etats-Unis), Tokyo et Kyoto (Japon) et du Caire (Egypte), régulièrement consulté par le gouvernement français sur les questions de l'Islam et de l'Islamisme, Bruno Etienne est considéré comme un pionnier de la recherche pluridisciplinaire sur le phénomène religieux. Selon Raphaël Liogier, qui lui a succèdé à la tête de l'Observatoire du religieux, il est "un des premiers à avoir envisagé d'étudier le religieux en science politique comme tel et à avoir compris que l'islamisme radical était un produit de l'Occident, un mouvement moderne et pas le cheminement normal de la tradition islamique".
Outre ses contributions à de nombreuses revues nationales et internationales (dont La République des Lettres) Bruno Etienne est l'auteur de quelque 25 livres. Citons entre autres parmi les plus importants: Algérie, cultures et révolution (1976), L'islamisme radical (1987), La France et l'Islam (1989), Ils ont rasé la Mésopotamie (1991), Abd-el-Kader (1994), Etre bouddhiste en France aujourd'hui (avec Raphaël Liogier, 1997), La Science politique est-elle une science ? (1998), Le temps du pluriel (1999), La France face aux sectes (2000), Une voie pour l'Occident (2001), Islam, les questions qui fâchent (2003), Les Combattants suicidaires (2005), Heureux comme Dieu en France ? La République face aux religions (2005), Pour retrouver la parole: Le retour des frères (avec Alain Bauer, Roger Dachez et Michel Maffesoli, 2006) et La spiritualité maçonnique (2007). Un troisième volume de ses Anthropo-illogiques doit paraître prochainement aux éditions Odile Jacob.
Protestant d'origine, Franc-maçon affilié au Grand Orient de France depuis 1960, Chevalier de la Légion d'honneur, Bruno Etienne pratiquait aussi à haut niveau (4e dan) le karaté et présidait l'Union Shito Ryu de France. Il est décédé d'un cancer à son domicile d'Aix en Provence le 04 mars 2009, à l'âge de 71 ans.


L'auteur de cette bio est Noël Blandin

jeudi 5 mars 2009

BOF


J'attendais beaucoup. Ca commençait bien. Puis ça devint chiant à mourir avec descriptions ad nauseam de rites Wiccan et de travaux agricoles, réalisés par une communauté de rôlistes retournés à leur corps défendant, mais avec plaisir in fine, à la Terre-mère, entrecoupés de rares moments où il se passe vraiment quelque chose. J'ai fini en lisant une page sur cinq.
Dies the fire, S. M. Stirling

lundi 2 mars 2009

Superbe


Rien à ajouter au titre de ce post, à part : "Allez-y !"
Gran Torino, Clint Eastwood