dimanche 26 octobre 2008

Béotien que je suis


Lucius Shepard est un auteur dont je n'avais jamais rien lu. Grave erreur.
Le recueil de nouvelles "Aztechs" est un gros morceau de littérature, au sens le plus plein du terme. Et Lucius Shepard est vraiment quelqu'un qui sait écrire. Son style trouve un parfait équilibre entre le trop écrit et le pas assez (comprenne qui pourra ;-)
Chaque récit du recueil est situé dans un cadre fondamentalement étranger sans jamais tomber dans l'exotisme, magnifiquement décrit par l'entremise d'une profusion d'images évocatrices. Et cet étranger est pesant. C'est un étranger gras, moite, qui sent sous les bras. Les mondes de Lucius Shepard ne sont pas proprets, ils ne sentent pas la rose. D'un Mexique futuriste nimbé de rouge, à une Afrique assise à cheval entre tradition et modernité, et rendue presque lovecraftienne, en passant par un Moscou interlope qui évoque l'ambiance du film "Exotica" d'Atom Egoyan, le voyage est long, beau, dépaysant. Et même dans la très prosaïque New-York de l'après 11 septembre, il sait amener le mystère, dans une nouvelle profondément émouvante. Dans les histoires de Shepard, les destins importent. Il décrit à merveille les sentiments et leur confrontation ; il pose la question religieuse dans presque chaque texte d'une manière subtile et intelligente ; il montre comment la raison bascule facilement dans la folie suprême qui est de ne plus discerner le réel de l'illusion, comment la guerre rend fou (souvenez-vous du GI au fusil lance-grenades qui écoute Jimmy Hendrix dans Apocalypse Now).
Les nouvelles de Shepard oppressent, les nouvelles de Shepard dépaysent absolument, voila pourquoi il faut les lire. Foncez ! Foncez ! Foncez !
Aztechs, Lucius Shepard

lundi 20 octobre 2008

Abondance de biens nuit


Sortie ce mois-ci du recueil de nouvelles de Catherine Dufour "L'accroissement mathématique du plaisir". Une pluie de louanges tombait sur l'ouvrage avant même sa sortie, et elle s'est transformé en cataracte depuis.
On trouvera de longues et bonnes critiques par exemple ici :
Chez Efelle
Chez Nebal
Chez Mr Cafard

Mais, en dépit de la grande qualité de plusieurs des nouvelles qui composent "L'accroissement", je dois à la vérité de dire que j'ai été déçu par l'assortiment, présenté partout comme intégralement bon (à l'exception reconnue d'une seule nouvelle).
Concentrons-nous sur les réussites :

"L'immaculée conception" est clairement le chef d'oeuvre du recueil. Plongée oppressante dans une grossesse non désirée terrifiante de dureté, c'est le genre de texte qui vous coupe le souffle et ne vous le rend que très progressivement.

"Mémoires mortes" est un grand texte sur la mort et la virtualité. A lire pour la tristesse douce qu'il procure.

"La lumière des elfes" et "L'accroissement mathématique du plaisir" sont deux superbes textes sur l'art et la folie qu'il peut susciter chez ses amateurs. On peut penser au Rilke de "Lettres à un jeune poète", au Somoza de "Clara et la pénombre".

"Vergiss mein nicht" et "Le Jardin de Charlith" sont deux nouvelles très joliment écrites, mais trop courtes pour être vraiment convaincantes.

"Mater Clamorosum" est charmant comme un petit conte.

"Kurt Cobain contre Dr No" est intéressant sur un plan biographique et il est présenté d'une manière particulièrement originale. J'ai donc aimé.

"La liste des souffrances autorisées" et "L'amour au temps de l'hormonothérapie génique" avec leur style cyberpunk ironique sont à la fois amusantes et surprenantes. De la vraie bonne matière de nouvelles. D'ailleurs, globalement, les nouvelles de SF sont les plus réussies.

Le reste ne m'a pas passionné. Trop parodique, trop court pour contenir une histoire, trop "à la manière de...", en un mot trop dispensable.

Au final, le menu est plaisant, mais à condition de pouvoir renvoyer certains plats.

L'accroissement mathématique de plaisir, Catherine Dufour

Fantôme affamé


"Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants" est un roman vraiment charmant d'une jeune auteur chinoise, Xiaolu Guo. Sous une couverture assez ratée on tombe sur le carnet intime d'une étudiante chinoise, débarquée à Londres pour se perfectionner en anglais. Elle va y rencontrer le sexe, l'amour, et l'Occident. Centré sur les deux préoccupations principales de la jeune Z, l'acquisition de l'anglais, et le développement de sa relation amoureuse, le carnet décrit, mois par mois, et dans une langue très improbable, les découvertes et les émerveillements d'une jeune fille sortie du fond de sa campagne qui apprend à connaitre dans le même mouvement l'altérité radicale d'un Occident où tout est si différent jusqu'au niveau le plus fondamental, et sa propre personne par le biais de la libération d'un corps corseté par la tradition chinoise et la pruderie maoïste.
Joliment écrit dans un anglais (français) de cuisine, "Petit dictionnaire" est souvent drôle et toujours émouvant. Il décrit avec talent la solitude et la peur d'une étrangère en terre étrangère ;-) Il montre comment la pauvreté du vocabulaire et de la syntaxe biaise la communication en donnant à croire que l'étranger a des pensées simples dans la mesure où il ne les exprime que simplement. Il met en évidence les effets de l'acculturation, dont tous ne sont pas positifs (ou négatifs, choisissez). Il prouve enfin qu'on peut être étranger dans son propre pays, comme à sa propre vie.
Quelquefois je ne lis pas de fantastique. "Petit dictionnaire" est stricto sensu une oeuvre réaliste, mais rendue tellement étrange par le décalage culturel qu'elle pourrait être qualifiée comme telle sans que ce soit honteux. L'honneur est sauf :-)
Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants, Xiaolu Guo

dimanche 19 octobre 2008

Luchtigern


Premier volume d'une nouvelle série, "Luchtigern" est un album particulièrement intéressant à plusieurs titres. Comme pour tous les (souvent excellents) titres de la collection Soleil Celtic, le cadre est une réalité historique légèrement transformée par l'adjonction d'éléments tirés des légendes celtiques. Dans cette série, on nous dévoile progressivement le destin d'un homme que d'étranges occurences ont transformé en démon. En soi, c'est suffisamment intrigant pour donner envie de lire, et de connaître la suite à venir dans un second et dernier volume. Mais l'album fait preuve de plusieurs autres qualités. Tout d'abord l'écriture est ici très littéraire. Les dialogues, comme les descriptions, sont écrits, au sens le plus qualitatif du terme. Et, même si ça peut paraitre être un étrange indicateur, les textes sont longs; "Luchtigern" est une BD à lire autant sinon plus qu'à regarder. On y a plus l'impression de lire un roman du XIXème (ou une nouvelle de Lovecraft, Grands Anciens en moins) qu'un volume de BD. Ensuite, l'histoire principale se passe du temps de Cromwell et de sa new model army, période de l'histoire anglaise peu connue en France et rarement utilisée dans un cadre littéraire. De plus, c'est un moment particulier et tragique de cette dictature qui est abordé ici : la dépossession des terres d'Irlande au profit de nobles ou d'ennoblis militaires anglais et au détriment de la population irlandaise, évènement hautement condamnable dont les conséquences dessinent encore aujourd'hui la carte des deux Irlande. Source de toutes les haines à venir et de tous les désirs de vengeance, cette colonisation nobiliaire met en mouvement la réaction de la population et de l'âme irlandaise contre cette oppression qui a été particulièrement violente (pour notre édification, nous profitons pleinement, par exemple, de la fatuité stupide et arrogante des nobliaux anglais lors d'une réception ou des atrocités commises lors de la prise de villes assiégées). Enfin, l'ouvrage sait être paillard, violent, cru, en un mot fidèle à l'époque décrite. Et en le lisant on se surprend à penser au Barry Lyndon de Kubrick, tant les ambiances sont similaires entre ces deux histoires d'hommes dont le destin est de s'élever dans l'Europe en guerre par les biais des deux moteurs du fatum que sont les armes et les femmes.
Enfin, les graphismes colorés sont réalistes et agréables, même si les visages peuvent sembler un peu étranges, vaguement cartoonesques mais sans excès (sinon je n'aurais pas acheté).
Vivement le tome 2 !
Le dieu des cendres, t1 Luchtigern, Debois, Aja, Cordurie

PS : Pour la petite histoire, l'Encyclopedia Mythica donne pour Luchtigern : Le seigneur-rat de Kilkenny. Tué par le chat gigantesque nommé Banghaisgidheach.

Juste un mot...


Pour dire à ceux qui n'arriveraient pas ici venant d'un autre blog, que "Terreur" est disponible en français et que c'est le chef-d'oeuvre de l'année 2007. Le post VO est ici.
Terreur, Dan Simmons

samedi 11 octobre 2008

Cheers !


"Un art moyen" de Pierre Bourdieu est un livre paru en 1965. C'est l'un des premiers grands livres de Bourdieu, mais ce n'est pas le plus connu. Et pourtant, tout ce qui va en faire l'un des plus grands, sinon le plus grand, sociologue de France est déjà là, entre les pages.
On étudie ici la photographie, sa pratique, les jugements esthétiquers qui sont portés dessus. Il y est question aussi du rapport compliqué qu'elle entretient avec les autres arts et en particulier avec la peinture.
Bourdieu part d'un constat simple. La pratique photographique est largement répandue, au point de paraitre naturelle, et elle ne fait l'objet, en général, d'aucune éducation volontaire. Et pourtant, les pratiques et les goûts photographiques sont très marqués socialement. De plus, le jugement sur la photographie est toujours teinté de fonctionnalisme et dépendant de l'éthos de classe. Le jugement "C'est une belle photo" dépend de la classe sociale et de la position de l'interviewé dans sa classe, les occasions pour lesquelles il est normal de prendre des photos aussi, le matériel nécessaire pour ce faire également. C'est ici les théories de l'habitus, de sa transmission familiale médiatisée par les postures corporelles et les inflexions de voix et de mots, de son hystèrese en cas de déplacement dans l'espace social, qui s'esquissent ici. Mais ici Bourdieu ne théorise pas. Il ne pose jamais de manière explicite ses conclusions. Elles ne sont que le filigrane visible derrière les descriptions et analyses. Dans "un art moyen" la théorie bourdieusienne de l'habitus est informe, en maturation, comme en attendant de naître. C'est donc un ouvrage indispensable pour tout amoureux de sociologie, à fortiori pour tout amateur de Bourdieu. Il est l'une des premières pierres sur laquelle va se batir l'oeuvre, et elle est indispensable à la compréhension de l'ensemble. Les parties non écrites par Bourdieu sont plus datées et dispensables mais il n'y a que du beau monde : Luc Boltansky, Robert Castel, Dominique Schnapper entre autres.
Un art moyen, Pierre Bourdieu

mercredi 8 octobre 2008

Un, deux, Freddy te coupera en deux...


Voici un recueil de nouvelles proprement terrifiant. Je dois un énorme remerciement à Nébal, dont la chronique m'a incité à l'acheter. Spontanément je n'aurais jamais investi dans l'ouvrage d'une femme qui se fait appeler Gudule. Préjugés, quand vous nous tenez...
"Le club des petites filles mortes" regroupe plusieurs novellas d'horreur fantastique (parmi lesquelles les chef-d'oeuvre absolus "Entre chien et louve", "Mon âme est une porcherie" et "Petite chanson dans la pénombre") plus éprouvantes les unes que les autres. Le point commun entre toutes est la présence centrale d'une enfant malmenée, martyrisée, terrorisée. Dans des styles divers, souvent à la première personne, ces histoires sont des contes terrifiants pour adultes, capables d'effrayer comme le faisaient les contes de Grimm quand nous étions enfants. L'ambiance y est noire, très noire, les enfants y sont victimes mais ils savent aussi y être atrocement cruels, les adultes y sont moins protecteurs que menaçants, les happy end y sont inexistants. Il y est question de mort, de névrose, de schizophrénie, de sexe pas toujours consenti, souvent d'odeurs, souvent aussi de métempsycose. La mort n'y est ni belle ni paisible. Elle y est faite de corps brisés et de sang qui inonde.
Au fil des novellas, on ne peut s'empècher de penser au Pierre Bordage de "Nouvelle vie", aux situations abracadabrantesques qu'affectionnait Boris Vian, au monde paranoïaque du "Brazil" de Terry Gilian. Et le plaisir de ces reminiscences est intense. Mais surtout, et c'est là la grande réussite du livre, il n'est pas possible de lire "Le club des petites filles mortes" sans ressentir une tension et un malaise qui grandissent inexorablement du début de chaque texte à l'acmé terrible de sa conclusion. Ces petites filles ne meurent pas dans la sérénité, pas en silence, et même la mort n'est pour elles qu'une étape vers plus d'horreur encore. De plus, sur des textes courts (d'environ 80 pages), la progression narrative est suffisamment maitrisée pour que chaque élément soit dévoilé progressivement sans révélation trop précoce ou explication finale didactique. Ce livre tient en haleine et ce livre fait peur. Il est réellement éprouvant et il est impossible de le lire d'un seul oeil. Dans le domaine de l'horreur fantastique, si difficile car il n'est pas aisé de susciter la terreur chez un lecteur installé avec un café dans le confort lumineux de son salon, c'est une réussite totale. Si on aime se faire un peu mal, c'est une médication indispensable. Si je ne l'avais pas lu, j'aurais raté quelque chose de grand. Maintenant je vais aller lire un peu de Bourdieu pour me décontracter.
Le club des petites filles mortes, Gudule

jeudi 2 octobre 2008

Post-Tolkien


Il y a encore quelques mois Brandon Sanderson était un illustre inconnu en France (déjà un gars qui s'appelle Brandon ça fait "Feux de l'amour"). Puis il s'est classé premier dans un concours de circonstances : Robert Jordan (le créateur de la, au début, bonne saga de fantasy "La roue du temps", devenue par la suite l'interminablement molle saga de fantasy, dont 11 tomes sont sortis aujourd'hui à partir d'un matériel narratif suffisant pour écrire, au mieux, 5 volumes) s'est trouvé malheureusement atteint d'une maladie incurable ; il a fini par en mourir il y a quelques mois ; le tome 12, censé cloturer (enfin) la série était tout juste esquissé ; l'éditeur a décidé de le faire écrire par quelqu'un d'autre, puis de le sortir ; Brandon Sanderson est choisi comme l'auteur du dernier tome de "La roue du temps". Voila pour Brandon, future superstar.
Mais avant de se lancer dans cette aventure qui le rendra célèbre, il s'était fait remarquer aux USA par un premier roman de fantasy de grande qualité, Elantris. Si vous regardez mon compteur, vous verrez que je chronique très peu de fantasy. J'en ai pourtant lu beaucoup à une époque, mais j'ai été gavé jusqu'à l'écoeurement de ces histoires, toutes identiques, de vieilles prédictions apocalyptiques, de jeunes garçons qui ne savent pas encore qu'ils doivent sauver le monde (rien de moins), de crapahutages interminables dans les diverses forêts du monde, et de choix cornéliens entre le chemin le plus sûr et le chemin le plus rapide, sans compter l'inévitable commentaire sur la couverture prophétisant l'auteur comme le nouveau Tolkien. Je pense que Brandon Sanderson a ressenti le même écoeurement et qu'il a voulu écrire un roman de fantasy différent. C'est réussi.
Pourquoi faut-il lire Elantris si on a un tant soit peu d'intérêt pour la fantasy ? Je commence par ce que j'ai regretté afin de pouvoir être dythirambique à loisir après. Deux choses ont empéché que mon plaisir soit absolu. D'abord, quelques mots sonnent un peu trop moderne dans le contexte du roman (rare et pas très grave), ensuite il y a un certain nombre de jeux d'identités cachées puis révélées au moment opportun et de sauvetage à l'ultime instant qui font un peu Molière (on peut aimer, moi je trouve ça toujours un peu artificiel). Mais tout le reste est de très grande qualité. Elantris est d'abord fondamentalement original. Il ne ressemble à aucun autre roman de fantasy que j'ai lu. L'histoire est contenue dans un seul volume (oui c'est possible). L'action est concentrée sur peu de lieux et un temps court. Le contexte politique, très particulier, et les multiples négociations et marchandages dont la finalité est de conquérir du pouvoir, sont très bien rendus. L'action progresse de manière logique et cohérente sans Deus ex machina. Aucun grand équilibre cosmique n'est en jeu, seulement l'indépendance de quelques petits royaumes menacés par un grand voisin expansionniste (et il n'y a pas d'elfe). C'est de la fantasy "caméra à l'épaule", comme la série TV Rome l'est pour le péplum. Et la solution aux problèmes du temps sera apporté par la recherche "scientifique" plus que par la guerre. Dans Elantris, c'est la connaissance qui sauve. Mais surtout, ce qui fait la très grande force du roman, ce sont trois personnages principaux complexes et crédibles, soutenus par une multitude de personnages (pas si) secondaires développés et crédibles aussi. Nous sommes ici dans de la caractérisation de haut vol. Elantris est la rencontre d'un prince, organisateur-né, qui sait motiver ses suivants comme aucun manager contemporain ne saurait le faire là où il devrait s'effondrer, d'une femme forte, dans un monde de femmes faibles, dont la passion unique est la négociation politique, d'un grand prêtre déchiré et brillant, adepte de ce qu'on appelle en économie le fine tuning et qui subit les difficultés énormes que cette technique implique. Autour de ces trois personnages gravitent de nombreux seconds rôles, détaillés, dont aucun n'est là pour faire le nombre ou servir de compagnon du héros. C'est l'interaction de tous ces personnages qui met en mouvement l'histoire et qui lui donne de plus en plus de vitesse jusqu'au crash final. Contrairement à la tradition fantasyque, ce n'est pas une action finale grandiose qui sauve la situation, mais le résultat de l'accumulation de dizaines de micro-décisions, prises à chaque fois dans un contexte contingent et contraintes par lui.
Elantris est un roman que j'ai pris grand plaisir à lire. C'est de la fantasy écrite par un auteur qui a su tuer le pêre. Pour les adeptes de la VF, il sort en France début 2009.
Elantris, Brandon Sanderson