mardi 29 juillet 2008

Que nul n'entre ici s'il ne connait Altamont


Si on lit l'anglais, et si on apprécie un tant soit peu la rock culture des annés 60 et le mouvement radical américain qui lui est lié, on ne peut pas ne pas lire ce livre, l'un des premiers de l'immense George R R Martin.
Sur la couverture de "The Armageddon Rag" il y a une praise de Stephen King, il faut la découper au ciseau ;-) Mais à l'intérieur il y en a une de Timothy Leary, et un livre chaudement recommandé par Tim Leary ne peut pas être foncièrement mauvais, right ?
Policier/horreur : un écrivain, fondateur maintenant évincé d'un journal radical le Hedgehog, est contacté pour réaliser une enquète sur le meurtre (rituel ?) du producteur des Nazgul, LE groupe rock emblématique des années 60 dont la carrière s'est tragiquement arrêtée lors d'un concert à West Mesa. Son enquête le conduit down the memory lane à refaire une plongée dans des eaux depuis trop longtemps quittées jusqu'à découvrir une tentative occulte de revival sanglant de la révolution avortée des 60's.
Bien au-delà de l'histoire comme elle avance, vers une fin bien plus futée que prévu, ce livre vaut par ce qu'il exprime. "The Armageddon Rag" est une déclaration d'amour aux 60's, aux valeurs qu'elles portaient, à tout ceux qui ont osé les porter et qui, peu ou prou, ont transformé le monde. C'est une déclaration d'amour au rock et à son pouvoir subversif originel, le Raw Power des Stooges. C'est une déclaration d'amour à la musique et à son pouvoir d'évocation quasi psychotrope (je confirme pour moi : les oeuvres musicales sont les seules oeuvres d'art qui parviennent à modifier instanténément mon état d'esprit). C'est une déclaration d'amour et une élégie de toutes les grandes figures de la contestation des 60's, de King à Bobby Kennedy en passant par les Huit de Chicago, etc...C'est aussi, et surtout peut-être, un livre sur les effets délétères du temps qui passe. Ce que certains nomment "maturité", d'autres le nomment "trahison" ou "renoncement" ; et d'une manière tragi-logique, ce sont les plus sincères et les plus impliqués qui ont le plus à trahir. A travers la galerie de personnages avec lesquels l'auteur reprend contact, ce sont tous les visages du vieillissement qu'il visite. Et aucun n'est satisfaisant car, même pour ceux qui ont poursuivi seuls leur rêve quand il était terminé pour tous, le monde a gagné. C'est en cela que ce livre est magnifique, et qu'il peut convaincre même tous ceux, dont je suis (et presque tout le monde en France de fait) qui n'étaient pas du mouvement et qui ne sont pas directement concernés. Le vieillissement et la trahison, chacun a l'occasion d'en être.
Comme "Riverdream", "The Armageddon Rag" est un roman nostalgique. Comme lui il est crépusculaire. GRRM doit avoir beaucoup à regretter. Comme "Serpentine" de Mélanie Fazi, il a saisi l'esprit de la musique et d'une génération, mais là où Fazi décrit à merveille l'expérience intime d'un concert, Martin se concentre sur la puissance qu'invoque le rock et sur la bête à un million d'yeux qu'est l'audience d'un concert.
J'ai lu dans ce livre des phrases magnifiques sur toutes ces questions et je ne peux que conseiller à tous deux choses : ne pas attendre une traduction qui ne viendra sans doute jamais tant le livre est américain, et ne pas hésiter à aller sur Wikipedia compléter sa connaissance des groupes radicaux dont il est question et des rapports qu'ils entretenaient. En ces temps obamesques (re)lisons "The Armageddon Rag".
The Armageddon Rag, George R R Martin

L'avis d'El JC

L'avis d'Efelle

mardi 22 juillet 2008

Big stick


"La paille dans l'oeil de Dieu" décrit la première rencontre entre une civilisation humaine spatiale et une race extra-terrestre intelligente et technicienne. Qu'on ne s'arrête pas au thème space-op déjà traité plusieurs fois ! Ce roman est une superbe étude de cas de realpolitik. Par delà l'excitation de la rencontre et de la découverte, les représentants militaires puis politiques de l'Empire doivent assurer la sécurité de la race humaine, y compris en prenant des mesures strictement pragmatiques et dépourvues de tout idéalisme. Confrontés à une altérité radicale les humains doivent d'abord ne faire aucune fausse maneuvre (un des personnages dit qu'il va devoir jongler avec des oeufs de grande valeur en faible gravité). Le livre manie parfaitement les questions de nécessité, de sacrifice nécessaire, d'indispensable réduction de l'incertitude. Il montre comment gouverner c'est se préparer éternellement à tout, y compris au plus imprévisible, et prendre par avance les mesures appropriées. Il oppose de manière magistrale l'éthique de conviction des savants à l'éthique de responsabilité des politiques. Et il le fait d'une manière riche et novatrice en insistant sur trois points. Tout d'abord il met en scène des personnages de politiques ou militaires qui ne sont pas des bêtes sauvages ou inhumaines ; ils ont des doutes mais ils suivent toutes les voies, y compris les moins probables, jusqu'à leurs conclusions extrêmes, dans l'optique de limitation des risques qui est leur préoccupation unique (c'est ce que nous faisons aussi quand nous stockons des millions de dose de Tamiflu en prévision d'une hypothétique pandémie aviaire). Puis il montre que l'"Autre" a aussi des intérêts et des priorités. L'"Autre" pratique aussi la realpolitik. Il n'y a pas les méchants "nous" face aux gentils "eux". Leur intelligence, comme la nôtre, les pousse à la prudence et à choisir la meilleure solution disponible, même si celle-ci n'est pas absolument satisfaisante. L'"Autre" ment comme nous, il a des intérêtes propres comme nous, il cherche des alliances comme nous, y compris en divisant l'adversaire. L'"Autre" n'est ni la brute abrutie de "La guerre éternelle", ni un E.T. au long doigt aussi amical que celui de Dieu dans la chapelle sixtine. L'"Autre" est simplement intelligent, avec tout ce que ça implique. Enfin le roman montre magnifiquement comment la méfiance réciproque conduit à des pertes de temps et des solutions sous-optimales ; mais à ceux qui me diront que ça signifie qu'il vaudrait mieux être confiant et amical, je rétorquerai que la théorie des jeux a malheureusement prouvé le contraire.
Malgré quelques éléments qui font un peu vieille SF (le mariage en particulier est assez surréaliste, ou l'alambic à whisky), "La paille dans l'oeil de Dieu" est un grand livre qu'il faudrait faire lire à tous les étudiants en géopolitique. Tiens, puisqu'on en parle, plus je pense au livre, plus je pense au conflit israélo-palestinien (y compris pour des raisons que je ne peux donnner ici sous peine de spoiler).
La paille dans l'oeil de Dieu, Larry Niven et Jerry Pournelle

jeudi 17 juillet 2008

mercredi 16 juillet 2008

Lothar Bof !


1. L'anticipation sociale de Philippe Curval est très pertinente. Son Europe future est malheureusement convaincante.

2. Après un début engageant, ça devient catastrophique. Trois raisons à ça. D'abord, la construction tient plus de la pièce de théatre que du roman avec passages éclairs d'une scène à l'autre, deus ex machina et rebondissements à la Molière. Ensuite, le récit progresse essentiellement par l'entremise d'un psychologisme verbieux que ne renieraient pas les plus abscons de nos réalisateurs français. Enfin, il se dégage de l'ensemble une sorte de philosophie new age de bazar qui enrobe un discours scientifique parfaitement incompréhensible.

Lothar Blues, Philippe Curval

dimanche 13 juillet 2008

Temps et silence


Renaud Camus est un écrivain conservateur qui s'est retrouvé il y a quelques années au coeur d'une de ces polémiques que ne peuvent entamer que des lecteurs en délicatesse avec la grammaire et la logique formelle.
Nonobstant, il écrit d'une superbe manière des textes où il exprime sans pusillanimité ses préoccupations. L'une de celles-ci est la disparition progressive de la culture au sens classique du terme. Dans le présent pamphlet, Renaud Camus met en parallèle les ambitions contemporaines de culture de masse et d'éducation de masse et affirme leur inanité. Prenant à rebours à la fois les tenants de la démocratisation de la culture classique tels qu'André Malraux ou Jean Vilar, et ceux, dans l'aval des ecrits de Bourdieu, qui pensent que toute imposition culturelle est une violence symbolique, il pose comme vérité que la culture, parce qu'elle est ontologiquement un privilège cesse d'exister en cessant d'être un privilège. Il ne peut pas y avoir de culture pour tous, comme il ne peut pas y avoir d'éducation pour tous.
Alors, dira-t-on, que voila un horrible réactionnaire ! Je ne trouve pas. Camus organise sa réflexion sur quatre axes.
Tout d'abord il explique longuement pourquoi la culture ne peut être qu'un privilège, pourquoi elle est distinction et par là-même pouvoir, au moins symbolique (Renaud Camus est diplomé de l'IEP et c'est un lieu où ce que je viens d'écrire est explicitement posé comme common knowledge). De ce qui précède il ressort qu'une culture de masse ne peut exister.
Ensuite il pose que la culture cultivée (ou classique) a été sortie de l'éducation par suite d'une volonté explicite de ce qu'il nomme notre hyperdémocratie dogmatiquement antiraciste de ne pas défavoriser une classe ou une ethnie particulière qui ne la possèderait pas (allant ainsi dans le fil de l'analyse bourdieusienne des inégalités scolaires). De ce fait la littérature, par exemple, est devenu une simple option de Terminale, et les épreuves de français au lycée s'apparentent plus à des exercices de linguistique (auquel on adjoint un "travail" d'écriture : Toi zaussi dis ce que tu penses de l'idée de liberté) qu'à une réflexion sur les grandes oeuvres.
Il montre aussi que la culture prend du temps à acquérir, parfois plus d'une génération, et que la transmission y est essentielle. Le temps est la matière dont on fait la culture et celle-ci se nourrit de silence et de solitude. Cette ascèse est évidemment inenvisageable dans une société marchande de la nouveauté, de la rapidité, et de l'im - médiateté ; et la mise en cause de tout héritage culturel réduit à néant les possibilités de construction culturelle intergénérationnelle.
Enfin Camus regrette la disparition progressive de la "classe cultivée", car sans substrat la culture se meurt.
De nouveau, on dira "Quel rétrograde !". Ce n'est pourtant pas sa position.
La voici : Parce que la culture est passage de relais, il faut une classe cultivée qui puisse transmettre à la génération suivante. Cette classe se confondait avec la bourgeoisie, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. En effet l'affaiblissement de la transmission culturelle et la spécialisation des champs fait qu'il est non seulement possible mais courant d'être éduqué, diplomé, socialement privilégié, en étant parfaitement inculte. Et les dépositaires de la culture classique voient leur nombre se réduire comme peau de chagrin.
Parce que la culture est une forme de jurisprudence, tout n'est pas culturel, et une chanson de variétés n'est pas l'équivalent d'un opéra de Mozart. Le tout-culture est un synonyme du rien-culture. Parce que la culture s'acquiert par réflexion et mise à distance, le terme d'"activités culturelles" est un oxymore.
Parce que l'école a renoncé à transmettre "La Culture" il n'est plus possible aujourd'hui de renouveler la classe cultivée aux marges en y intégrant les plus méritants scolairement des enfants des classes culturellement défavorisées, ce qui permettait l'innovation culturelle par l'apport d'idées nouvelles. L'école, sous prétexte de respect, laisse les enfants où elle les trouve et se borne à valider leur héritage culturel (au sens anthropologique cette fois). Bourdieu serait-il devenu Bourdieu dans l'école d'aujourd'hui ? Il est permis d'en douter.
Je termine par un extrait qui devrait parler à tous ceux qui ont des PAL. "L'homme cultivé n'a jamais trop de temps, il n'en a même jamais assez pour tout ce qu'il y a à lire, à voir, à entendre, à connaître, à apprendre, à comprendre et à aimer...A tout moment il doit faire des choix, c'est à dire renoncer à des chemins, à des livres, à des études, à des admirations et à des distractions. Et ce qu'il est, autant que par ce qu'il lit, par ce qu'il entend et par ce qu'il étudie, il l'est par ce qu'il ne lit pas, par ce qu'il ne fréquente pas, ce à quoi il refuse de perdre son temps, ce temps que la culture rend précieux."
La grande déculturation, Renaud Camus

mardi 8 juillet 2008

Le temps d'un aller-retour


Après plus de dix ans de mise en parenthèse, Ursula Le Guin revisite par petites touches le monde de Terremer, et sa magie discrète qui sait faire vibrer chaque caillou et buisson d'un chapelet d'îles desquelles les dragons se sont éloignés, sans néanmoins vraiment les quitter. C'est une lecture humaine, chaleureuse et subtile, avec des mots simples et des histoires toujours surprenantes. Une belle revisite d'un grand classique, au travers de ces cinq nouvelles, comme le retour, le temps d'un après-midi d'été, sur les lieux à demi-effacés de son enfance. Bien que ce soit loin d'être indispensable, la lecture du court cycle de Terremer est tout de même conseillée. Cela permettra de cueillir pleinement le plaisir de comprendre immédiatement qui est cet homme appelé Epervier qui apparait dans une ferme perdue, et pourquoi l'Archimage du monde aime à dormir dans une étable.

Attention néanmoins, à ne pas confondre avec le semi-raté film d'animation japonais éponyme : si vous recevez un DVD après votre commande, vous vous serez trompé...
Contes de Terremer, de Urusla Le Guin

Messiah Complex


Impossible pour le véritable Xphile de rater ce superbe Hardcover. Le dernier crossover X-Men en date est un grand moment de comics. Sur un scénario tortueux d'Ed Brubaker, "Messiah Complex" met en scène la difficile survie des mutants après la "Decimation", causée par Wanda Maximoff, durant laquelle l'immense majorité des mutants de la Terre a définitivement perdu ses pouvoirs. Alors que la race mutante s'éteint lentement, la naissance d'un nouvel espoir amène tous les groupes impliqués dans le mutantship (X-Men, X-Force, étudiants de l'Institut Xavier, anti-mutants, mauvais mutants) à combattre pour en prendre le contrôle. L'histoire est violente, cruelle, pleine de fureur, de trahisons, et de secrets. Il y a des blessés et des morts, ce qui n'est pas si courant. De nombreux fils se dénouent et de nouvelles intrigues sont amorcées. Cyclope devient enfin le leader qu'il s'entraine à être depuis plus de 40 ans.
Les graphismes sont absolument superbes. Marc Silvestri et Billy Tan au trait et Franck D'Armata à la couleur font un travail magnifique. Les visages, les corps, les décors sont superbes de précision, et les scènes dynamiques bougent grace à un effet de flouté très réussi. Un des plus beaux albums que j'ai vu depuis longtemps. Je vais immédiatement chercher d'autres productions de Tan. Seul bémol : 3 des 12 épisodes sont dessinés par un dessinateur que je ne nommerai pas, par charité, et qui donne au comic un style manga à la fois détestable et risible; j'ai lu ces épisodes avec de la gaze sur les yeux.
Au final, un superbe achat, un grand moment de (longue) lecture, un plaisir énorme.
X-Men : Messiah Complex, Ed Brubaker, Marc Silvestri, Billy Tan, Franck D'Armata.

lundi 7 juillet 2008

This post is FREE !


Je viens de terminer "Predictably Irrational" de Dan Ariely et je vois que sa version française est disponible pour le plaisir de tous. Dan Ariely est chercheur en économie comportementale au MIT. Il est associé à d'autres institutions de recherche, et son livre est chaudement recommandé par Daniel McFadden et Georges Akerlof, deux prix Nobel d'économie. On peut avoir moins belle carte de visite. Je confirme que c'est un livre à la fois éclairant par sa profondeur d'analyse et très agréable à lire par le ton convivial employé (Ariely explique d'ailleurs qu'il a retravaillé son texte avec un auteur pour lui enlever son caractère universitaire).
La grande affaire du livre d'Ariely est de montrer que le postulat de base de l'économie classique, à savoir la rationalité des acteurs, est souvent prise en défaut et que, de ce fait, les acteurs (vous et moi) prennent régulièrement des décisions qui sont sous-efficientes. Simon avait déjà expliqué dès les années 50 que la rationalité n'est au mieux que limitée, mais Ariely va plus loin. Il démontre l'irrationalité de nombre de nos comportements. Mais il prouve dans le même mouvement qu'irrationalité n'est pas hasard. Les acteurs ne tirent pas aux dés leurs décisions. Celles-ci sont reproductibles et cohérentes. Elles obéissent donc à des règles qui sont identifiables et semblent irrationnelles uniquement au regard de la rationalité multi-critériée de l'homo economicus. Ildentifier ces règles permettrait d'améliorer l'efficience des décisions prises quotidiennement.
A l'aide de multiples expériences réalisées la plupart du temps sur les malheureux étudiants du MIT ou de Harvard il montre l'influence, très significative sur nos comportements, de la relativité, de la première impression, de la gratuité, de l'arbitrage communauté/marché, du sentiment de propriété, des anticipations, de l'excitation sexuelle (et oui ;-); il teste les causes et effets de la procrastination (TiberiX adore), de l'effet placebo, des normes morales, etc...
Et, des lois qu'il met en évidence, il tire des suggestions de prescriptions utiles en marketing, en politiques publiques (notamment de santé et d'épargne), en administration d'entreprise, et même sur un plan personnel. Il montre comment, souvent, les règles communautaires sont plus efficaces que les échanges marchands.
Ce qui est séduisant dans ces prescriptions est l'affirmation plusieurs fois répétée que l'économie comportementale essaie de traiter les humains tels qu'ils sont, et non tels qu'ils devraient être, et ainsi à plus de chances de tomber juste. Ce qui est beau à voir, c'est cet ensemble de lois mises en évidence qui nous en apprennent plus sur le comportement humain. Un vrai plaisir de lecture.
VF : C'est (vraiment) moi qui décide ?, Dan Ariely
VO : Predictably Irrational, Dan Ariely

jeudi 3 juillet 2008

Détour


A notre époque où il est de regrettable coutume de regarder le passé avec les lunettes du présent, la lecture de "Journal d'un négrier" est intellectuellement salutaire. Il y a peu, Balandier conseillait impérativement la pratique du "détour anthropologique" à tout pratiquant de sciences sociales. La plupart s'y sont mis pour ce qui est du détour géographique en l'oubliant quand il s'agit du détour historique. Et l'honnête homme contemporain, prompt à excommunier et se repentir par procuration, le pratique encore moins. Ce "Journal", récemment republié, est une façon efficace de s'y mettre.
Composé de trois parties distinctes, "Le journal" est un récit rédigé et publié au XVIIIè siècle par le capitaine William Snelgrave, capitaine d'un vaisseau négrier.
A titre de prolégomènes je dirai que l'esclavage est bien sûr une pratique haïssable dont l'Occident a bien fait de se départir. Ceci posé, la lecture du journal est passionnante, et pour plusieurs raisons.
Commençons par le trivial ; c'est un beau récit d'aventure. La ressension des guerres du roi du Dahomé, de la vie de sa cour, des diverses mutineries et capture par des pirates qu'a subi Snelgrave, sont passionnantes à lire.
Ensuite l'auteur pose un regard d'analyste fin sur les sociétés africaines avec lesquelles il entre en contact (de ce point de vue son mode narratif ressemble beaucoup à celui de Tocqueville chez qui l'ouvrage a été retrouvé, une source d'inspiration ?). Il soumet son texte à la critique puisqu'il cite régulièrement les noms des personnes qui ont asssisté avec lui à ce qu'il narre et auprès de qui une confirmation serait possible. Il parvient souvent, mais pas toujours, à préserver la neutralité axiologique en jugeant le moins possible les pratiques dont il est témoin et en invoquant fréquemment la différence des moeurs. Il arrive aussi à dire qu'il ne sait pas et ne peut valider une rumeur sur tel ou tel aspect de la vie sociale des peuples avec qui il n'est pas directement en contact. Pour le béotien français (c'est à dire tout le monde sauf les spécialistes de l'époque) la description détaillée des us politiques et militaires de l'Afrique de l'Ouest est une découverte.
Enfin il illustre de manière parfaite la schizophrénie d'une société européenne dans laquelle le débat sur la légitimité de l'esclavage ne s'était jamais éteint depuis de Las Casas, malgré la persistance de sa pratique concrète. Dans de nombreux passages d'une candeur parfaite Snelgrave montre qu'il est plutôt un brave homme (il intervient notamment plusieurs fois pour sauver des autochtones d'une mort certaine), ce qui ne l'empèche pas de considérer qu'il fait un commerce légitime de "marchandises". Il ne dénie jamais aux esclaves la qualité d'être humain et son texte est singulièrement dépourvu de connotations racistes. Il considère que, dans la mesure où il ne fait qu'acheter des esclaves à des potentats locaux qui les possédent antérieurement, il n'est porteur d'aucune responsabilité conjointe (ce dialogue est caractéristique : "ils dirent que j'étais un grand coquin de les acheter, pour les transporter hors de leur pays...je répliquai qu'ils avaient déjà perdu leur liberté avant que je les achetasse ; qu'ils en avaient été privés en punition de leurs crimes, ou par le malheur qu'ils avaient eu d'être pris à la guerre, suivant la coutume de leur pays"). Il parvient même à considérer qu'il leur rend service, car les prisonniers de guerre réduits en esclavage étaient exécutés s'ils ne trouvaient pas preneurs.
William Snelgrave n'est donc pas une bête bavante. Il n'est pas le mal incarné. Il est un homme d'une époque où l'esclavage se pratiquait.
Journal d'un négrier au XVIIIème siècle, William Snelgrave