dimanche 27 janvier 2008

Les détectives de l'occulte


Deux petits livres très agréables à lire viennent tout juste d'être publiés chez 10/18.
Fabrice Bourland, qui s'est fait une petite notoriété dans le monde de la short story, rend dans ces deux policiers un hommage appuyé à la littérature populaire du début du XXème siècle. Et c'est très réussi.
Deux détectives, aussi dissemblables que possible, enquêtent, durant les années 30, dans les milieux de l'occultisme et du spiritisme, milieux qui sont très actifs à cette époque et qui occupent beaucoup de personnalités de premier plan, y compris de nombreux scientifiques. Ici point de solution rationnelle, la solution est toujours surnaturelle. Fabrice Bourland a du beaucoup jouer à ces vieux jeux de rôles fantastiques que sont L'appel de Cthulhu et Maléfices (et qui ont bercé l'adolescence de votre serviteur).
Sur cette base, on sent à quel point l'auteur se fait plaisir en écrivant à la manière de... Ca ressemble furieusement aux feuilletons des années 1900, le style, le vocabulaire, tout y est. Les références abondent, et ce n'est pas un mot en l'air, (dans les noms de lieux, de personnages, de titres de chapitre, ou simplement au détour d'une phrase) et il est certain que personne ne pourra les trouver toutes. Le résultat est un exercice de style absolument jubilatoire (tiens, jamais utilisé ce mot-là) qu'on lit à la vitesse de l'éclair car c'est plaisant comme une friandise. Une sorte de pulp à la française.
Difficile d'en dire plus sans spoiler mais si vous aimez Sherlock Holmes, Arsène Lupin, Agatha Christie, les surréalistes, Alan Kardec, etc... vous ne pouvez passer à côté de ces livres.
Le fantôme de Baker Street, Fabrice Bourland
Les portes du sommeil, Fabrice Bourland

mardi 22 janvier 2008

Pourquoi lire de la SF ?

Article tiré du magazine Wired du 18 janvier 2008 : (je peux traduire si nécessaire, demandez en commentaire)

Clive Thompson on Why Sci-Fi Is the Last Bastion of Philosophical Writing

Recently I read a novella that posed a really deep question: What would happen if physical property could be duplicated like an MP3 file? What if a poor society could prosper simply by making pirated copies of cars, clothes, or drugs that cure fatal illnesses?

The answer Cory Doctorow offers in his novella After the Siege is that you'd get a brutal war. The wealthy countries that invented the original objects would freak out, demand royalties from the developing ones, and, when they didn't get them, invade. Told from the perspective of a young girl trying to survive in a poor country being bombed by well-off adversaries, After the Siege is an absolute delight, by turns horrifying, witty, and touching.

Technically, After the Siege is a work of science fiction. But as with so many sci-fi stories, it works on two levels, exploring real-world issues like the plight of African countries that can't afford AIDS drugs. The upshot is that Doctorow's fiction got me thinking — on a Lockean level — about the nature of international law, justice, and property.

Which brings me to my point. If you want to read books that tackle profound philosophical questions, then the best — and perhaps only — place to turn these days is sci-fi. Science fiction is the last great literature of ideas.

From where I sit, traditional "literary fiction" has dropped the ball. I studied literature in college, and throughout my twenties I voraciously read contemporary fiction. Then, eight or nine years ago, I found myself getting — well — bored.

Why? I think it's because I was reading novel after novel about the real world. And there are, at the risk of sounding superweird, only so many ways to describe reality. After I'd read my 189th novel about someone living in a city, working in a basically realistic job and having a realistic relationship and a realistically fraught family, I was like, "OK. Cool. I see how today's world works." I also started to feel like I'd been reading the same book over and over again.

Here's my overly reductive, incredibly nerdy way of thinking about the novel: Consider it a simulation, kind of like The Sims. If you run a realistic simulation enough times — writing tens of thousands of novels about contemporary life — eventually you're going to explore almost every outcome. So what do you do then?

You change the physics in the sim. Alter reality — and see what new results you get. Which is precisely what sci-fi does. Its authors rewrite one or two basic rules about society and then examine how humanity responds — so we can learn more about ourselves. How would love change if we lived to be 500? If you could travel back in time and revise decisions, would you? What if you could confront, talk to, or kill God?

Teenagers love to ponder such massive, brain-shaking concepts, which is precisely why they devour novels like Philip Pullman's His Dark Materials, the Narnia series, the Harry Potter books, and Ender's Game. They know that big-idea novels are more likely to have an embossed foil dragon on the cover than a Booker Prize badge.

Adults and serious intellectuals used to love ruminating over this stuff, too. Thought experiments formed the foundation of Western philosophy — from Socrates to Thomas Hobbes to Simone de Beauvoir.

So, then, why does sci-fi, the inheritor of this intellectual tradition, get short shrift among serious adult readers? Probably because the genre tolerates execrable prose stylists. Plus, many of sci-fi's most famous authors — like Robert Heinlein and Philip K. Dick — have positively deranged notions about the inner lives of women.

But the worm is turning. For whatever reasons — maybe the reality fatigue I've felt — a lot of literary writers are trying their hand at speculative fiction. Philip Roth used a "counterfactual" history — what if Nazi sympathizers in the US won the 1940 election? — to explore anti-Semitism in The Plot Against America. Cormac McCarthy muses on the nature of morality in the Hobbesian anarchy of his novel The Road. Then there's the genre-bending likes of Michael Chabon, Jonathan Lethem, Susanna Clarke, and Margaret Atwood (whom I like to think of as a sci-fi novelist trapped inside a literary author).

Those aren't writers whose books are adorned with embossed dragons. But that doesn't mean they don't owe that dragon a large debt.

dimanche 20 janvier 2008

Les fils de Diogène


Les politologues sont décidément de méchants hommes. De tous les chercheurs en sciences sociales ce sont ceux qui ont les meilleures oreilles, les meilleurs yeux, la meilleure mémoire. Et surtout ce sont des chiens qui ne lâchent jamais un os. Ils confrontent déclarations publiques et privées, présentes et passées, ils vont voir (ils veulent tout voir, tout savoir) comment sont mis en œuvre les textes, par qui, où, dans quel ordre...
Au final ils perdent toute innocence car ils voient le squelette sous la chair, la "Charogne" dont parlait Baudelaire. Puis ils écrivent des livres où ils font savoir aux autres ce qu'ils ont trouvé, de sorte que le simple lecteur perd aussi toute espérance dans une réalité qu'ils ont désenchantée. Les politologues savent que sous la patte blanche il y a un loup et ils le disent aux chevreaux, ajoutant au tragique de leur destin la certitude glaçante de sa survenue.
Guy Hermet, spécialiste de la démocratie et des populismes, reprend dans "L'hiver de la démocratie" la thèse de "L'Ancien Régime et la Révolution" de Tocqueville. Tocqueville écrit qu'en 1789 la changement social a déjà eu lieu, et qu'il ne reste plus qu'à l'acter au point de vue politique. La Révolution avait déjà eu lieu mais chacun s'évertuait, par inertie et tradition, à ne pas le voir. La Révolution française des livres d'Histoire est ainsi la conclusion d'un processus, pas un début.
Pour Guy Hermet nous vivons la même période pré-89. Le régime démocratique dans lequel nous croyons vivre est déjà mort (il remue encore un peu, mais ce sont des convulsions post-mortem), et celui qui lui succèdera est encore incertain.
Hermet fait d'abord un rapide historique de la notion de démocratie qui, de directe (mais que veut dire la démocratie athénienne assise sur l'esclavage ?) devient rapidement une démocratie représentative dans laquelle l'exercice du pouvoir est le fait de professionnels obligés d'utiliser sans cesse leurs compétences de tactique politique pour gouverner sans effaroucher le peuple. Hermet montre qu'à la démocratie politique du droit de vote et des libertés publiques a rapidement succédé une démocratie sociale incarnée de manière ultime dans l'Etat-Providence, et que l'aspect social est rapidement devenu celui qui prédominait dans la population (Ségolène Royal le sait bien qui disait lors de sa déclaration de candidature : "Le drapeau tricolore et la Sécurité Sociale, voila ce qui cimente l'appartenance commune" ; dans un registre plus noble, Marcel Gauchet parlait récemment de : "la citoyenneté du créancier social qui n'a plus grand chose à voir avec le devoir civique"). Or aujourd'hui cet aspect est en crise. D'une part, par un effet de cliquet à la baisse bien connu des économistes, quelle que soit la quantité des droits qu'ont les citoyens ils en veulent toujours plus, d'autre part, comme dans toute activité, les rendements sont décroissants et chaque extension de droit est plus coûteuse que la précédente, et enfin car dans un contexte de globalisation l'Etat-Nation est de moins en moins à même de mener des politiques originales.
Et pourtant cette crise est largement invisible. Dans le monde la "démocratie" progresse, si tant est qu'on appelle "démocratie" un régime semi-autoritaire installé sur les structures anciennes sans culture démocratique préalable et contraint de temps en temps à organiser des élections (dans ce cas l'Irak, le Kénya, par exemple sont des démocraties). Et dans les pays occidentaux la démocratie est en majesté, au point d'être "absolue" comme il y a eu une telle monarchie.
Mais cette démocratie-là n'est déjà presque plus un régime politique, essentiellement l'incantation permanente de quatre mantras hégémoniques : l'adoration des Droits de l'Homme, le culte du métissage, le respect de la Nature, le culte obsessionnel du corps et de la santé. Et le contrôle social sur le respect de ces mantras est fort et constant.
Alors qu'est ce qui vient après ? Pour Hermet c'est un mélange inédit de populisme et de gouvernance. Le populisme s'introduit dans toute l'Europe, et pour la première fois en 2006 en France dans le discours de candidats crédibles, au cœur du système électif. Il a pour vocation d'apporter les réponses de l'émotion a des problèmes objectivement secondaires, focalisant ainsi l'attention du peuple sur des sujets annexes mais qui le passionnent.
Dans le même temps les décisions structurantes au plan mondial sont prises dans un système de gouvernance où l'Etat-Nation n'est qu'un acteur de plus au milieu des grandes entreprises et des ONG autoproclamées "société civile" ; ces décisions sont prises dans la discrétion et les citoyens n'y sont jamais partie prenante.
Ce binôme n'a pas encore de nom mais il gouverne déjà notre monde. Il ne reste plus de place véritable à la démocratie entendue comme régime politique de la décision rationnelle majoritaire et citoyenne.
Il y a beaucoup d'autres choses dans ce livre mais j'ai déjà fait trop long.
L'hiver de la démocratie, Guy Hermet

Maison Usher

Good evening Marseille !
En fait j'ai une angine blanche, 39 de fièvre (ça va mieux que la semaine dernière donc) et je suis encore trois jours off the mike.

jeudi 17 janvier 2008

Une Beauvoiritude


Premier roman féministe de ma vie. J'en ressors conforté dans deux croyances de longue date. Primo : je suis un féministe. Secundo : les pires anti-féministes sont des femmes.
"La servante écarlate" (délirante traduction du titre anglais) est une dystopie qui prend place dans un pays qui est sans doute une Amérique sous la botte d'une dictature chrétienne (tiens donc ! pourtant le livre date de 1985). Les femmes y ont perdu tous leurs droits civiques et le plaisir sexuel est le mal absolu. Reste pour les femmes jeunes et fertiles, embrigadées de manière presque obligatoire dans une sorte d'ordre, ce qui, au dire de certains, est le coeur de leur féminité : la reproduction. Comme l'écrit à un moment l'héroïne du récit : "Il m'appartient de payer l'équipe de retour, de justifier ma nourriture et mon entretien, comme une reine fourmi avec ses oeufs[..]Elle compte sur moi. Elle espère, et je suis le véhicule de son espoir[..]elle veut un petit enfant à gâter à la cuisine, pour qui repasser des vêtements, à qui glisser des biscuits quand personne ne regarde. C'est moi qui doit lui procurer ces joies.". Nous lisons un roman ; Defred, l'héroïne, n'existe pas, la cuisinière qui espère un enfant non plus, mais combien de femmes n'ont pas senti cette attente impérieuse dans le regard de leur mère ou de celle de leur compagnon ? Que nous soyons assez civilisés pour ne rien imposer ne change rien à cette vision atavique.
Une telle conception autorise une gestion politique des femmes, qui sont donc une ressource utile au même titre qu'une rivière poissonneuse ou un bois giboyeux (les Sabines en savent quelque chose). Enrégimentées et conditionnées par un ordre de femmes appelées les "tantes", les "servantes" passent de maison de haut dignitaire en maison de haut dignitaire pour remplir leur fonction non érotique de reproduction. En cela Margaret Atwood reprend le propos de "1984" dans lequel la femme du héros acceptait d'avoir des rapports sexuels avec lui uniquement à fin de reproduction, et appelait ces moments "notre devoir envers le Parti".
L'ouvrage est d'ailleurs extrêmement référentiel, et c'est plutôt amusant à la lecture. Quelques exemples : tout d'abord "1984" dont la structure est très proche (hormis dans le fait qu'il y a trois époques décrites en parallèle dans "La servante écarlate" : maintenant, avant, bien avant), y compris la conférence d'une société d'histoire qui clôt le livre et apporte des éclairages sur la période du récit comme le guide "Théorie et pratique du collectivisme oligarchique" termine "1984" ; le titre anglais "The handmaid's tale" est une référence directe aux contes de Canterbury ; l'ambiance lente et triste de la maison dans laquelle officie Defred évoque immanquablement le film "Cria cuervos" ; la référence à la République Islamique d'Iran est également évidente avant d'être explicite à la fin, et nous pensons à "Persépolis" même si ce n'est évidemment pas une référence pour des raisons de date.
Pour finir il faut dire que c'est un livre très bien écrit, un vrai plaisir de lecture. Je lirai sûrement d'autres Margaret Atwood.
La servante écarlate, Margaret Atwood

mercredi 16 janvier 2008

Encore une grippe

Franchement ça devient tragi-comique (quoique les 40° de fièvre toute la nuit ne m'ont qu'à moitié fait rire).

samedi 12 janvier 2008

Tous pourris


Après "Le ghetto français", encore un excellent petit ouvrage, publié cette fois par les Editions de la rue d'Ulm, "La société de défiance".
Les deux auteurs de cet opuscule partent d'un constat que chacun peut faire quotidiennement : défiance et incivisme sont deux traits très répandus dans la société française. Après avoir vérifié ce fait de la manière la plus rigoureuse possible, ils montrent que ces traits sont d'apparition récente. Loin de faire partie d'un "éternel français", ils apparaissent de manière significative après la Seconde Guerre Mondiale, avec la mise en place du système social français. Reprenant les analyses d'Esping-Andersen sur les natures de l'Etat-Providence, ils montrent que le système français, parce qu'il s'apppuie sur une segmentation statutaire de la société et sur des conditions de ressource, encourage le corporatisme et, par voie de conséquence, l'intervention étatique (la perception qu'ont, en France, les classes moyennes de l'action de l'Etat-Providence est symptomatique de ce fait). Ils montrent enfin, et c'est assez novateur, que cet état de choses a pour conséquence un niveau de chômage plus élevé que nécessaire et un PIB par tête inférieur à ce qui serait possible. Plaidoyer social-démocrate, ce livre propose un programme politique qui commence par la réforme de l'Etat-Providence afin de l'orienter vers un modèle universaliste à la scandinave (tu vois Ségo, je suis fair-play).
Cet excellent petit ouvrage n'a que deux défauts mineurs qu'il est facile de négliger : d'une part la méthodologie utilisée par mesurer les écarts de défiance et de civisme entre pays est complexe (mais indispensable pour éliminer ce qui relève de la conjoncture), d'autre part il est régulièrement fait référence à des working papers qui précisent ou approfondissent les questions traitées, ce qui peut laisser un sentiment d'inachevé. Néanmoins ses conclusions sont riches d'enseignements et il serait dommage de se priver de la lecture de ce petit livre à 5 €.
La société de défiance, Yann Algan et Pierre Cahuc

jeudi 10 janvier 2008

Brave new world

Ca me rappelle de manière irrésistible un dialogue entre Bernard Marx et Lénina dans "Le meilleur des mondes" (ce qui prouve que Vian avait raison lorsqu'il écrivait "Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée") :


LONDRES (Reuters) - Un crématorium des environs de Manchester, dans le nord de l'Angleterre, envisage d'utiliser la chaleur de ses fourneaux pour éclairer et chauffer la chapelle accueillant les proches des défunts.

L'initiative, étudiée par le conseil régional de Tameside, vise à recycler la chaleur dégagée dans les fourneaux de son crématorium de Dukinfield et s'inscrit dans le cadre de la lutte pour réduire les émissions de gaz carbonique dans l'atmosphère.

L'idée retenue est d'envoyer les gaz dégagés par la crémation des corps dans des pompes à chaleur, qui chaufferont l'eau des radiateurs de la chapelle. Il est également envisagé d'envoyer les gaz vers une turbine qui fabriquerait de l'électricité.

"Le sujet est très sensible, et nos concitoyens sont très partagés. Je suis sûr que certains pensent même que nous brûlons des corps juste pour fabriquer de la chaleur, ce qui est naturellement faux", explique Robin Monk, responsable des questions d'environnement du Tameside.

L'Eglise locale semble partager cette approche "verte" de la mort.

"Je pense que c'est une excellente idée, très innovante. Jusqu'ici, tout cet air chaud était gaspillé", remarque, enthousiasme, le révérend Vernon Marshall. "Les familles n'ont pas à savoir que leurs défunts bien-aimés servent à les réchauffer".

La décision finale appartient à la commission de l'énergie du conseil de Tameside, qui rendra son verdict après consultation du public.

mercredi 9 janvier 2008

Exit ZEP et ZUS


Un des livres excellents pour lesquels j'ai créé ce blog. Un livre que j'ai envie d'obliger tout le monde à acheter.
Après "Trois leçons sur la société post-industrielle", nouvel opuscule brillant publié par "La République des Idées", qui est vraiment une république très fréquentable.
"Le ghetto français" décrit et explique les phénomènes de séparatisme social à l'oeuvre en France, et dont les quartiers d'exclusion ne sont que la conséquence ultime et visible. En faisant un usage inédit des données de l'Enquête Emploi de l'INSEE, Eric Maurin prouve l'existence d'un mouvement permanent de séparation/ségrégation des hommes par rapport au lieu d'habitation. Il montre comment chaque groupe social tend à s'éloigner autant que possible de ceux qu'il considère comme "inférieur". Il montre, là aussi avec des données inédites en France, que ce choix est "rationnel" car l'environnement de voisinage est un facteur explicatif fort des trajectoires scolaire et professionnelle, et donc comment le lieu d'habitation "canalise" un destin probable (inégalité suprême) et devient de ce fait un enjeu de lutte (je me fais un petit fix de Bourdieu, ça fait pas de mal). Il montre enfin comment les politiques de lutte contre les inégalités qui ciblent des territoires (les ZEP et les zones franches étant deux exemples caractéristiques, l'un initié par la gauche, l'autre par la droite) échouent car elles oublient de prendre en compte le facteur "voisinage" qui ne pourrait l'être que par une action directe et concentrée sur les personnes les plus en difficulté, l'effet positif se diffusant par capillarité. Il arrive alors aux mêmes conclusions que Thomas Piketty, qu'il cite, en prônant des classes aux effectifs très réduits pour les élèves les plus en difficulté, quitte à augmenter l'effectif dans les classes qui ne posent pas de problème particulier (là il se met mal avec le SNES) ou un nombre plus réduit de bourses d'un montant plus élevé pour l'enseignement supérieur (là il se met mal avec l'UNEF). Car si l'inégalité scolaire était efficacement combattue, le besoin de ségrégation spatiale et d'évitement s'amenuiserait, voire à terme disparaîtrait. Sans rêver à un monde parfait, il ne serait pas idiot de tenter de s'en approcher.
Le ghetto français, Eric Maurin

dimanche 6 janvier 2008

L'âge du bois et de la laine


Je termine à l'instant l'excellent "Ces gens du Moyen-Age". C'est une époque que j'apprécie beaucoup et connaît bien, et pourtant j'ai appris quantité de choses en lisant ce livre. Robert Fossier décrit à merveille la vie des gens de peu. Mais pas seulement. Car ce qu'il décrit concerne tous les médiévaux, du pape au dernier des esclaves (car, si peu dans le grand public le savent, le commerce des esclaves n'a pas cessé en Occident avec la chute de l'Empire Romain; Verdun par exemple était un marché important). Que savent-ils d'eux-mêmes et du monde ? Quels sont leurs rapports avec la Nature ? Que savent-ils de la nuit ? des saisons ? Comment traversent-ils les âges de la vie ? De quoi rient-ils ? Et tant d'autres questions auquelles cet ouvrage apporte une réponse fondée sur l'histoire et l'archéologie.
Contrairement à Jacques le Goff, auquel il fait référence en introduction, qui présente au lecteur moderne une série de figures médiévales très détaillées (le chevalier, le moine, etc...), Robert Fossier ne décrit que ce qui concerne chaque homme médiéval, quelle que soit sa position dans l'écheveau social. Il brosse un portrait pointilliste qui va servir de fond sur lequel se dessine l'Histoire évènementielle. Ce n'est pas le "temps long" de Braudel car il s'intéresse peu aux évolutions économiques et sociales, c'est une histoire culturelle, une sorte d'anthropologie historique particulièrement enrichissante pour le lecteur. Il rend cet âge du bois et de la laine vivant et réaliste, sans omettre de dire qu'il y a des choses que nous ne savons pas car elles n'ont pas laissé de traces.
Seule critique, bien mineure : Robert Fossier a atteint un âge où on se sent autorisé à dire tout ce qu'on pense et, parfois, des considérations trop actuelles parasitent un peu le plaisir d'arpenter les chemins médiévaux en sa compagnie, et en celle de tous ceux qui y cheminent et qu'il nous donne à voir.
Ces gens du Moyen-Age, Robert Fossier

mardi 1 janvier 2008

Commencer en beauté


Superbe livre pour bien commencer l'année 2008. Un livre à offrir ou à s'offrir.
L'ouvrage rassemble, pour le meilleur et sous une même couverture, de courts textes explicatifs sur les maisons closes pendant les années folles, des références de chanson (connaissez-vous "Allons à Messine" ou "Le père Dupanloup" ?), de poésie, de films, de mots d'argot, etc... alliés à de magnifiques photos des pensionnaires de ces établissements, où l'on voit bien que, même si les styles (sous) vestimentaires changent, le corps féminin est toujours une bien belle chose.
Les années folles des maisons closes, Christian Marmonnier et Alex Varenne