mardi 11 novembre 2008

In Memoriam



Ce post est dédié à Edouard Sauquet, sergent au 3è RI, qui a combattu en première ligne, entre autres, à Verdun en 16 et à Bixchoote en 17, a été blessé deux fois, cité trois fois, et en est revenu pour tomber entre les griffes d'une femme, la sienne, bien plus terrible que les casques à pointe.

La première rencontre avec "Dans les tranchées de 1914-18" est celle d'un étrange titre. Pourquoi le 19 ? Craignait-on qu'on confonde avec 1814/18, 2014/18 ? La Grande Conflagration est pourtant unique. Première et unique. En ce sens, elle est bien la Der des ders.
Après des décennies passées à étudier la guerre, les historiens concentrent leurs efforts, depuis quelques années, sur les hommes qui l'ont faite. Louable et nécessaire revirement, tant il est vrai qu'en sciences sociales on oublie facilement qu'il n'existe aucun évènement ni aucune organisation qui ne soit d'abord composé d'hommes en action et en interactions, avec leur culture et leurs intérêts.
Dans cette veine, "Dans les tranchées de 1914-18" est un ouvrage plaisant à lire autant qu'édifiant.
Le tout début de l'ouvrage montre comment la guerre contre l'Allemagne, chose qui paraissait à beaucoup, parmi les combattants et naturellement bien plus à l'arrière, une bonne idée en théorie, se révèlera désastreusement mauvaise à l'épreuve de la pratique. La guerre éclair, rêvée par les français, et réalisée, ironie du sort, 25 ans après par Hitler, se transforme rapidement en une guerre de siège à l'issue indiscernable. Remplaçant le fusil par la pelle, les combattants creusent les antres chtoniens dans lesquels ils vont s'enterrer et où ils vont (mal) vivre et (beaucoup) mourir.
A partir des témoignages écrits (lettres, notes, carnets, etc...) des acteurs micro-historiques du conflit est reconstituée la réalité de celui-ci, avec un point de vue qui est celui de la caméra sur l'épaule, au ras de la tranchée. Chapitre par chapitre, les auteurs détaillent, force témoignages à l'appui, l'envie, ou pas, d'y aller, les moyens de survivre à l'enfer, le regard porté par les poilus sur tous ces autres qui ne vivent pas leur indicible expérience (c'est à dire tous ceux, civils ou militaires, qui se trouvent derrière les tranchées de première ligne). Ils décrivent minutieusement les questions d'hygiène, les problèmes de nourriture, de sexualité et de frustration. Ils font partager une horreur telle que le suicide semble à certains un moyen paradoxal d'y échapper. Ils montrent que des rapports complexes d'antagonismes sociaux ou géographiques existent dans les tranchées. Le Poilu avec un grand P n'existe pas. Il n'y a que des hommes, arrivés là avec une histoire et des préjugés que la guerre va conforter ou bouleverser. Et, de fait, la guerre transforme ces hommes au-delà de l'exprimable, leur donnant le sentiment justifié que nul (ni femme, ni famille, ni ami) ne peut les comprendre si ce n'est leurs frêres d'armes. Voila pourquoi beaucoup se sont tus, pourquoi beaucoup ne voulaient plus parler de ça. Mais les écrits, ceux qui n'ont pas été détruits après la guerre par leurs auteurs même, ont survécu et, grace à eux, ces hommes nous parlent aujourd'hui. En effet, toutes les précieuses informations dont est fait le livre nous sont livrées par les poilus eux-mêmes qui les ont consignées au jour le jour. Les auteurs ont trié, sérié, récapitulé ; ils n'ont jamais volé la parole des poilus ; c'est l'une des grandes qualité de cet ouvrage. L'autre qualité, à mon sens, est d'avoir su équilibrer les points de vue et de n'avoir pas choisi, dans ce travail monographique, entre les deux visions contemporaines d'une guerre consentie ou d'une guerre imposée.
Dans les tranchées de 1914-18, Rémy Cazals et André Loez

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Mille mercis Eric pour cette lecture fine et précise !
Tu peux en dire plus sur la femme terrible d'Edouard Sauquet? Une grand-mère peut-être...?
A.L.

Gromovar a dit…

Une grand-tante, qui a régenté chaque instants de la vie de son malheureux mari jusqu'à son dernier jour. Il n'y a que sur son lit de mort qu'il a trouvé la force de l'envoyer ballader.