mercredi 26 novembre 2008

Gott im Himmel


"Eifelheim", de Michael Flynn, a failli gagner le prix Hugo en 2007. Quel dommage qu'il ne l'ait pas eu, avec la notoriété qui y est associé. Car "Eifelheim" est un superbe roman, un de ceux qu'il ne faut pas rater sous peine d'être damné pour l'Eternité.
L'histoire se déroule le long de deux fils narratifs : le premier raconte comment, dans un village de la Forêt Noire en 1348 (période de la peste noire), les occupants d'un vaisseau extra-terrestre en panne vont tenter de survivre, le second éclaire la redécouverte de cet épisode caché par un chercheur en histoire contemporain.
"Eifelheim" est d'abord un roman érudit. On y croise Guillaume d'Occam ; on y parle beaucoup de Buridan, de Marsile de Padoue, d'autres encore ; la loi de Gresham y est esquissée (ça c'est pour les économistes). Il y a du "Nom de la rose" là-dedans. La période choisie est proche, c'est la fin de la querelle des spirituels qui a opposé les franciscains les plus irréductibles à la chrétienté (pas trop grave) et surtout au Pape (très ennuyeux). C'est l'époque de la papauté en Avignon, après la violente dispute entre Philippe le Bel et Boniface VIII sur la question du contrôle des princes par la papauté ; le résultat ultime de cette querelle sera l'élaboration du gallicanisme comme doctrine. Et, dans cette période troublée spirituellement, s'ajoutent les guerres intestines et les intrigues endémiques dans le Saint Empire Romain Germanique et la peur de la Peste Noire qui ravage l'Occident. Le tout forme un creuset terrifiant pour un groupe de naufragés venus d'un autre monde.
Dans ce creuset, des choses surprenantes vont se produire. "Eifelheim" est un roman sur l'acculturation, le processus long et jamais achevé qui rapproche deux cultures. C'est un roman sur la confrontation des Weltanschauung et la tache insurmontable de communiquer de l'une vers l'autre. C'est un roman sur la tolérance dont peuvent faire preuve certains hommes d'exception, et ainsi permettre des rapprochements et une découverte réciproque. Mais c'est aussi un roman sur l'intolérance qui nait de l'ignorance et de la peur, un roman sur l'intégration jamais complête. Il y a dans le roman autant de raisons d'espérer que de désespérer et c'est en cela qu'il est riche. C'est encore un roman sensible et intelligent sur la foi et sur les vertus de l'espoir, sur le sacrifice et le don de soi (y compris au sens littéral du terme), sur le pardon et la rédemption. C'est un roman qui décrit la peur et la désolation qui ont accompagné l'avancée de la Peste au Moyen Age, qui montre à quel point, au delà des morts, les groupes sociaux ont été détruits par la maladie. En cela il rappelle l'excellent roman de Connie Willis "Le grand livre", que je recommande aussi vivement. C'est enfin un hommage aux chercheurs en histoire qui, au prix de longs et patients travaux sur de vieilles archives, parviennent à faire renaitre une époque et un lieu disparu dans les sables du temps. C'est le même genre de travail que fait Alain Corbin dans "Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot" où il reconstitue la biographie et l'environnement d'un anonyme.
Tout est bel et bon dans "Eifelheim". Même la terrible illustratrice Jackie Paternoster (au nom prédestiné) s'est fendu d'une couverture plutôt pas mal pour une fois. Ne serait-ce que pour l'encourager à continuer dans cette voie, vous devez acheter ce livre.
Eifelheim, Michaël Flynn

La critique d'Efelle

4 commentaires:

Neault a dit…

Encore une fois, ça donne envie.
Le sujet semble très riche et tu en parles fort bien.
En plus, je viens d'apprendre le terme "Weltanschauung" (mot compte triple). ;o)

Quelque chose me chiffonne cependant. C'est cette tolérance présentée comme allant de soi et, par opposition, cette manière de lier l'intolérance à la peur et à l'ignorance.
Or, il me semble que tolérer c'est, par définition, accepter quelque chose que l'on serait en droit de refuser. Si l'acceptation est érigée en dogme (comme c'est le cas dans la France moderne), il n'y a plus tolérance.
Bien évidemment, si je prends la défense de "l'intolérance", ce n'est pas pour condamner l'ouverture d'esprit ou le respect naturel qui est dû à une culture étrangère ou une religion autre que la sienne, mais plutôt pour rappeler que l'on peut aussi être "intolérant" pour des motifs nobles et légitimes (et donc, en toute connaissance de cause).

La tolérance n'est pas, à l'inverse de la bonté par exemple, une valeur en soi. C'est une exception. Par nature, c'est une parenthèse, un moment suspendu où, par grandeur d'âme, l'on ferme les yeux sur un écart mineur, une légère atteinte à nos convictions profondes.
Si l'on est en parfaite communion avec ce que l'on "tolère", je ne vois pas bien où se situe cette fameuse tolérance ni pourquoi tant de gens s'en réclament, comme pour obtenir une sorte de brevet de respectabilité.

Ceci dit, j'en termine avec ce quasi hors sujet et m'en vais tolérer un bon repas. J'vais p'tet même tolérer que ce soit ma douce compagne qui le prépare. Faut voir...me sens l'âme généreuse aujourd'hui.
;o)

Gromovar a dit…

Loin de moi l'idée de sombrer dans un droidelhommisme béat. Il ne s'agit pas ici de tolérer des écarts à la règle ou des comportements moralement condamnables. L'arrivée dans une petite communauté de créatures radicalement étrangères donc radicalement étranges fait naitre chez certains la peur irrationnelle de l'inconnu. Certains préfèreraient, sans raison véritable, que les étrangers partent ou meurent car leur seule présence est une remise en cause de tout l'ordre du monde tel qu'ils le conçoivent. Et même les gestes de bonne volonté des étrangers ne convaincront pas les irréductibles.
Sans entrer dans le sujet principal qui est autre, il est fait plusieurs références dans le livre à des pogroms de juifs qu'on soupçonne d'apporter la peste en empoisonnant les puits. C'est alors la même logique qui est à l'oeuvre ; l'étranger est par nature menaçant, et l'éliminer c'est éliminer la menace.
Et, de fait, dans le roman, l'approche tolérante est, comme tu le dis, l'exception et pas la règle.

Neault a dit…

Je me doutais que tu avais cette approche sensée mais, bien souvent, les exemples fictionnels récents servent à appuyer des thèses absurdes sur le plan réaliste.

Qui, de nos jours, va s'en prendre à un "étranger" sous prétexte qu'il est "différent" ?
Ce prétexte, probablement pertinent dans les années 30, est utilisé aujourd'hui, par fainéantise intellectuelle, pour excuser des méfaits et des manques.

Les asiatiques sont parfaitement intégrés en Europe (ils sont médecins ou avocats alors qu'ils n'ont pas été accueillis dans des villas lors de leur arrivée ce me semble), le bouddhisme fait un tabac chez les originaux et les bobos, le gaulois moyen a même réussi à dépasser sa rivalité avec l'Anglais ou sa haine de l'Allemand.
Du coup, le couplet du "oh, il faut être tolérant, c'est mieux d'être gentil", je me demande à qui ça s'adresse.
Et surtout, je trouve ridicule qu'on nous le serve quand le "gentil" de l'histoire passe son temps à nous mettre des coups de pied au cul. Mais bon...
La plupart des bouquins qui marchent bien ont 50 ans de retard, c'est normal, tout le monde ne peut pas avoir les couilles d'un Chaplin qui chiait sur Hitler en 39 et pas en 92 ou 2006. Et puis les gens n'aiment pas être bousculés trop fort. Du coup, leurs héros ont souvent un ennemi de retard.

efelle a dit…

Au programme de 2009...