mercredi 9 avril 2008

Bourdieu avant l'heure


"L'individu se voit interdire, au nom de la liberté d'autrui, de s'opposer à quoi que ce soit, ou presque...Personne n'est aussi détesté que celui qui se permet de "faire des comparaisons" ou des réserves"
"Le journaliste utilise ces topiques pour suggérer que votre opinion et votre attitude valent bien celles de n'importe qui ; mieux encore, si vous partagez cette opinion avec quelques millions de gens, elle n'en est que plus vraie et les minoritaires sont des empêcheurs de danser et de croire en rond"
"Toutes ces attitudes sont évidemment liées au culte de la jeunessse : si nouveauté est synonyme d'excellence, les jeunes ont évidemment tous les atouts de leur côté"
"La "personalisation" de l'information a pour corrolaire une simplification constante et forcenée de l'écriture"
"Il suffit de se "tenir au courant",..., non pas pour s'interroger sur la signification politique de l'événement, mais tout simplement parce que "c'est arrivé""
Je pourrais continuer sur plusieurs pages.
Ces phrases, qu'on diraient sorties d'un newsmag récent, ont été écrites en 1957.
Dans "La culture du pauvre", Richard Hoggart, universitaire anglais d'origine populaire lui-même, s'interroge sur la transformation de la culture des classes populaires sous l'effet des médias de masse. Il fait partie de ces livres dont on a vu tant de résumés et de fiches de lecture qu'on a l'impression de les avoir déjà lus. Et pourtant quand on les lit on découvre une richesse dont aucune fiche de lecture ne peut rendre compte.
Construit en deux parties ce livre est d'une profondeur saisissante.
Dans la première partie il décrit très longuement (de manière quasi ethnologique) ce qu'était la culture populaire en Angleterre avant les transformations des années 50. Décrivant les modes de vie, la distinction entre "nous" et "eux", les fonctions de la mêre de famille, du pêre, du quartier entre autres, il convie le lecteur à une plongée dans un monde aussi étranger qu'une terre étrangère. On remarque avec étonnement que, non seulement la culture populaire anglaise n'est pas très différente de la française, mais aussi que les expressions idiomatiques qui y ont court (traduites pourtant en 1970) survivent encore dans les milieux populaires, faisant ainsi montre d'une belle résilience.
Dans la seconde partie il montre comment les classes populaires s'acculturent aux nouvelles normes véhiculées par les médias de masse. Il démontre de manière très intéressante comment les nouvelles valeurs sont intégrées si elles peuvent d'abord passer pour de nouvelles modalités des anciennes. Ainsi l'attachement au groupe devient conformisme, la tolérance, complaisance, le goût de la distraction, demande de nouveauté.
Les phrases que j'ai citées au début viennent de la seconde partie et s'appliquaient alors aux classes populaires. Seulement, Hoggart prenait soin de dire que les médias de masse touchaient toutes les classes et pas seulement les populaires, même si celles-ci étaient influencées plus vite et plus profondément par ceux-ci car elles ne disposaient pas du bagage culturel qui permettrait un certain recul et une mise à distance. Le fait que ces phrases puissent s'appliquer à la quasi totalité de la population aujourd'hui est un élément qui nous permet de dire que l'acculturation est complète et que toutes les classes sont entrées dans le salmigondis de la culture de masse. Voila où est l'ennemi.
La culture du pauvre, Richard Hoggart

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