mercredi 24 décembre 2008

Merry fuckin' X-Mas



Malgré la criiiiiiiise. MUHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA !!!

mercredi 17 décembre 2008

Se caresser dans le sens du poil


Et non, ce n'est pas un livre de charme dont il sera question ici, désolé !
"The myth of the rational voter" est un ouvrage théorique assez fascinant. Tous ceux qui s'intéressent aux sciences sociales sont toujours abasourdis par le fait que les connaissances accumulées dans ces domaines ne servent que peu à élaborer des politiques publiques. Comme l'écrivait Lautréamont, "c'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux". L'école du public choice, aux Etats-Unis, avait depuis longtemps une explication : le votant moyen est rationnellement ignorant, c'est à dire qu'il ne s'informe que peu sur les politiques publiques car l'information a un coût qu'il ne veut pas payer. Cette explication permettait de concilier la rationnalité absolue de l'homo economicus avec toutes les observations expérimentales qui montrent que l'électeur lambda est fondamentalement ignorant des questions politiques et surtout des effets prévisibles des politiques publiques entre lesquelles il va pourtant choisir. Mais, disent les tenants de cette école, ceci n'est pas bien grave car il suffit que quelques électeurs soient informés pour que les bonnes politiques émergent, car les votes absurdes, étant équiprobables, s'annulent mutuellement, et ce sont les citoyens informés qui choisissent in fine, et étant informés ils choisissent bien.
C'est à cette vision théorique que s'attaque Caplan. Pour lui, comme pour quantité de politologues mais peu d'économistes, la croyance politique est strictement de même nature que le croyance religieuse. Elle implique la foi, et cette dernière s'oppose à la volonté de connaître la vérité. On pourrait penser alors que les décisions politiques sont toujours irrationnelles car prises par des croyants, à l'opposé de la rationnalité économique. Or l'Histoire montre que ce n'est pas le cas et que même des croyants peuvent, à l'occasion, agir de manière rationnelle en allant à l'encontre de leurs convictions (les exemples concernant Staline, la génétique soviétique et la physique soviétique sont à cet égard très éclairants). Comment expliquer ce paradoxe ? Comment concilier les quatre biais identifiés de la vulgate économique (biais anti-marché, biais anti-étranger, biais anti-productiviste, et biais pessimiste) avec des actions économiques des acteurs qui sont plutôt rationnelles et non-biaisées. Pour trancher le noeud gordien, Caplan attribue un niveau de préférence aux convictions, comme à n'importe quel bien. Et il pose que l'acteur arbitre entre le coût psychologique du renoncement à ses convictions et le coût matériel qu'impose la renonciation à la rationnalité. C'est le résultat de cet arbitrage qui fait que l'acteur agit parfois en homo economicus et parfois en croyant. Il est donc, selon Caplan, rationnellement irrationnel, c'est à dire qu'il choisit rationnellement de ne pas savoir pour satisfaire sa préférence pour ses convictions et ainsi obtenir la satisfaction maximum (lisant ça, ça m'évoque tellement de situations réelles que les bras vont m'en tomber pour les cinq prochaines années).
Cette analyse s'applique à tous les domaines où l'acteur doit choisir une ligne d'action, mais dans le cas du vote, ses conséquences sont amplifiées. En effet le coût matériel qui sert à l'arbitrage est calculé en multipliant le coût de la mauvaise décision par la probabilité qu'elle a de survenir. Chaque voteur est fondé à penser que, sauf situation hautement improbable, il ne sera pas celui dont le seul bulletin fera basculer le vote. Le coût matériel de l'erreur est donc infinitésimal et la décision de conviction aura donc toutes les chances d'être celle qui est choisie. Chaque électeur ayant les mêmes motifs de penser la même chose, des politiques publiques privilégiant les quatre biais erronnés seront plus souvent choisies et mises en oeuvre avec des résultats sous-optimaux. Et l'impasse n'aura pas d'issue tant que les humains aimeront autant se caresser dans le sens du poil (moi-même je me caresse dans le sens du poil en encensant une vision assez élitiste, c'est dire comme c'est agréable).
The myth of the rational voter, Bryan Caplan

samedi 13 décembre 2008

Cruelles muses


J'aime beaucoup José Carlos Somoza. C'est une sorte de Borgès qui aurait réussi le tour de force d'ajouter du rythme à l'étrange. "Clara et la pénombre" et "La caverne des idées" en particulier sont deux grands textes fantastiques pétris d'interrogations sur l'art, et mis en tension par une intrigue captivante.
"La dame n°13" est, pour mon plus grand plaisir, de la même facture.
Suspension d'incrédulité : la poésie contient de rarissimes "vers de pouvoir" capables d'avoir l'effet de sortilèges s'ils sont bien prononcés, d'altérer la fabrique de la réalité. Un convent de sorcières millénaires inspire les poètes, et cherche, dans l'océan de la poésie écrite, les "vers de pouvoir", utilisés comme armes. Le pouvoir du verbe est une fiction de longue date. De "La Genèse" au "Terremer" d'Ursula Le Guin en passant par "Dune", ce thème traverse le temps ; Somoza développe ici le pouvoir, souvent inconscient, des poètes.
"La dame n°13" conte l'histoire d'une vendetta au sein du convent sus-cité, vendetta dans laquelle se trouve impliqué un, puis plusieurs, "innocents". La poésie y est utilisée comme une arme, les souvenirs aussi. Les morts interviennent, à leur corps défendant. La cruauté et les chatiments infligés sont extrêmes. Et on comprend progressivement que nul n'est là par hasard, et qu'un complot ourdi de très longue date est en train de parvenir à sa conclusion. L'histoire progresse de manière logique, sans deus ex machina, sans jamais être absurde. Elle est fondamentalement crédible, lovecraftienne en ce que l'inconnu surgit dans la normalité la plus totale et la met en pièces, et c'est ce qui fait sa force. On compatit, on prend parti, il n'est pas possible de rester indifférent. Et, si on a une fibre littéraire, l'effet est encore plus fort. Somoza livre ici un cri d'amour à la poésie, source, pour lui, de création et de destruction. Il nous interdit définitivement de la considérer comme une activité anodine dont la seule finalité serait de produire de jolis sons. Elle est plus que cela, elle sous-tend le monde, comme le mantra Om. En réponse au "Art is quite useless" d'Oscar Wilde, Somoza affirme dans toute son oeuvre que "Art is quite useful".
La dame n°13, José Carlos Somoza

mercredi 3 décembre 2008

Un bien brave homme


Juste deux mots pour parler d'une nouvelle collection aux Belles Lettres. "La véritable histoire de..." est le titre, malheureusement un peu racoleur, d'une série de petits ouvrages proposant des biographies de personnages de l'Antiquité réalisées uniquement à l'aide d'extraits de sources antiques.
Le présent volume propose une vie de Caligula, et détaille longuement les (mé)faits d'un empereur menteur, voleur, violeur, incestueux, assassin, mégalomane, paranoïaque, et j'en passe. Le portrait de ce charmant personnage est brossé par de grands auteurs qui lui sont contemporains ou presque. On trouve ainsi des textes de Sénèque, Suétone, Dion Cassus, Philon d'Alexandrie, etc... Que du beau monde donc, et un style, caractéristique de l'époque, emphatique et imagé. J'ai passé un vrai bon moment de lecture, et trouvé, à l'usage, que Caïus Caligula n'avait pas grand chose à envier aux héros les plus noirs de la fantasy ; certains de ces derniers sont même plutôt plus sobres.
A suivre prochainement dans la même collection : Alexandre, Jules César, Pompée, Platon, entre autres. Je garde les yeux ouverts.
La véritable histoire de Caligula, textes rassemblés par Jean Malye

mercredi 26 novembre 2008

Gott im Himmel


"Eifelheim", de Michael Flynn, a failli gagner le prix Hugo en 2007. Quel dommage qu'il ne l'ait pas eu, avec la notoriété qui y est associé. Car "Eifelheim" est un superbe roman, un de ceux qu'il ne faut pas rater sous peine d'être damné pour l'Eternité.
L'histoire se déroule le long de deux fils narratifs : le premier raconte comment, dans un village de la Forêt Noire en 1348 (période de la peste noire), les occupants d'un vaisseau extra-terrestre en panne vont tenter de survivre, le second éclaire la redécouverte de cet épisode caché par un chercheur en histoire contemporain.
"Eifelheim" est d'abord un roman érudit. On y croise Guillaume d'Occam ; on y parle beaucoup de Buridan, de Marsile de Padoue, d'autres encore ; la loi de Gresham y est esquissée (ça c'est pour les économistes). Il y a du "Nom de la rose" là-dedans. La période choisie est proche, c'est la fin de la querelle des spirituels qui a opposé les franciscains les plus irréductibles à la chrétienté (pas trop grave) et surtout au Pape (très ennuyeux). C'est l'époque de la papauté en Avignon, après la violente dispute entre Philippe le Bel et Boniface VIII sur la question du contrôle des princes par la papauté ; le résultat ultime de cette querelle sera l'élaboration du gallicanisme comme doctrine. Et, dans cette période troublée spirituellement, s'ajoutent les guerres intestines et les intrigues endémiques dans le Saint Empire Romain Germanique et la peur de la Peste Noire qui ravage l'Occident. Le tout forme un creuset terrifiant pour un groupe de naufragés venus d'un autre monde.
Dans ce creuset, des choses surprenantes vont se produire. "Eifelheim" est un roman sur l'acculturation, le processus long et jamais achevé qui rapproche deux cultures. C'est un roman sur la confrontation des Weltanschauung et la tache insurmontable de communiquer de l'une vers l'autre. C'est un roman sur la tolérance dont peuvent faire preuve certains hommes d'exception, et ainsi permettre des rapprochements et une découverte réciproque. Mais c'est aussi un roman sur l'intolérance qui nait de l'ignorance et de la peur, un roman sur l'intégration jamais complête. Il y a dans le roman autant de raisons d'espérer que de désespérer et c'est en cela qu'il est riche. C'est encore un roman sensible et intelligent sur la foi et sur les vertus de l'espoir, sur le sacrifice et le don de soi (y compris au sens littéral du terme), sur le pardon et la rédemption. C'est un roman qui décrit la peur et la désolation qui ont accompagné l'avancée de la Peste au Moyen Age, qui montre à quel point, au delà des morts, les groupes sociaux ont été détruits par la maladie. En cela il rappelle l'excellent roman de Connie Willis "Le grand livre", que je recommande aussi vivement. C'est enfin un hommage aux chercheurs en histoire qui, au prix de longs et patients travaux sur de vieilles archives, parviennent à faire renaitre une époque et un lieu disparu dans les sables du temps. C'est le même genre de travail que fait Alain Corbin dans "Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot" où il reconstitue la biographie et l'environnement d'un anonyme.
Tout est bel et bon dans "Eifelheim". Même la terrible illustratrice Jackie Paternoster (au nom prédestiné) s'est fendu d'une couverture plutôt pas mal pour une fois. Ne serait-ce que pour l'encourager à continuer dans cette voie, vous devez acheter ce livre.
Eifelheim, Michaël Flynn

La critique d'Efelle

samedi 22 novembre 2008

BOF !


Ca commence bien puis ça s'effondre lentement comme un soufflet. C'est fort et plutôt plaisant, mais très (trop) court en bouche. Je pense l'avoir oublié d'ici la semaine prochaine.
Elyseum, L.E. Modesitt

mardi 18 novembre 2008

And rock'n roll ?


"Sexe, drogue... et économie" est un ouvrage jubilatoire sur...l'économie. Ecrit par les deux auteurs du très intelligent et très drôle blog Econoclaste, il vient de paraître. Et, comme les auteurs sont bons, quand vous aurez passé commande ils vous fourniront deux chapitres inédits en PDF sur les retraites et le sous-développement.
24 chapitres courts pour donner de solides notions d'économie au plus grand nombre. Le pratiquant y trouvera des références à beaucoup d'études universitaires internationales, ce qui est toujours bon à prendre. Le lecteur non spécialiste apprendra énormément de choses. Il apprendra souvent que la réponse immédiate et de bon sens n'est pas la bonne, et que l'expérience enseigne que la réponse vraie est autre. Quelqu'un qui lira et comprendra ce livre (facile à comprendre) dira ensuite beaucoup moins de bétise sur l'économie. Il devrait être d'étude obligatoire dans les lycées.
Et par delà la qualité du fond il y a un vrai plaisir de forme. Les auteurs (qui revendiquent l'art de la provocation) adoptent en effet un ton caustique et irrévérencieux qui provoque au minimum l'apparition d'un grand sourire. On entre dans chaque thême par une question ou une affirmation qui prend à rebrousse-poil le sens commun, et on apprend dans le fil du chapitre les mécanismes et les mesures économétriques qui prouvent que la première assertion n'était pas absurde. De même on livre les bonnes réponses économiques même quand elles sont moralement contestables. Je livre ici quelques titres de chapitre pour vous donner envie d'en savoir plus :

La polygamie, pensez-y...
Il faut laisser les gens fumer dans les lieux publics
La dette publique est un faux problème
Faire payer le pigeon est excellent
C'est votre faute si se loger coûte cher
La corruption c'est comme les impôts


Et un excellent chapitre intitulé : "Je vis dans une économie virtuelle" qui traite des rapports entre production économique dans les mondes virtuels et dans le monde réel.
Pour apprendre beaucoup d'économie en passant un vraiment bon moment, "Sexe, drogue... et économie" est l'ouvrage idéal. Si vous ne devez lire qu'un livre d'économie, que ce soit celui-ci.
Sexe, drogue... et économie, Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia

vendredi 14 novembre 2008

Madeleine


Marvel Comics sort chaque année environ un grand crossover qui décrit un évènement cataclysmique impliquant la plus grande partie des héros maison. Cette année, c'est l'invasion secrète de la Terre par des commandos skrulls qui cause l'émoi. Le premier recueil "Secret Invasion" sortira aux USA en janvier. Avis aux amateurs !
En attendant, on peut se régaler d'un antipasti avec ce "Captain Marvel Secret Invasion". Captain Marvel est un héros tragique de la galaxie Marvel. Mar-Vell, un guerrier de la race extra-terrestre des krees, est exilé sur Terre à cause de machinations internes à sa race. Pire que ça, il est condamné à vivre dans la zone négative, une dimension vide, sauf lorqu'il est rappelé temporairement par un humain nommé Rick Jones. Au centre des jeux de pouvoir de la politique kree, cible permanente des skrulls dans leur guerre contre les krees et les humains, Mar-Vell est au centre de toutes les grandes batailles qui affectent la galaxie. Ironiquement, il mourra d'un cancer induit par un gaz toxique, respiré en combattant un ennemi des plus banals.
J'ai adoré Mar-Vell. Je l'ai regretté.
Il revient aujourd'hui d'entre les morts à l'heure où les skrulls attaquent de nouveau la Terre. Grace à de superbes dessins et un scénario sensible et plutôt futé, cet album se lit à la vitesse de l'éclair, avec un plaisir énorme et un peu régressif. Ces sages cosmiques, ça avait quand même une autre ampleur que "Civil War" (qui est par ailleurs un crossover très convenable). Il est parfait pour les nostalgiques du guerrier kree. Il est une plaisante mise en bouche en attendant "Secret Invasion". Il permet de vérifier que Tony Stark, chef du S.H.I.E.L.D., est toujours aussi antipathique.
NdA : Le flamboyant héros au milieu est Mar-Vell, à droite on voir un guerrier kree, et la face de crapaud à gauche est un skrull.
Captain Marvel, Secret Invasion, Brian Reed, Lee Weeks

mardi 11 novembre 2008

In Memoriam



Ce post est dédié à Edouard Sauquet, sergent au 3è RI, qui a combattu en première ligne, entre autres, à Verdun en 16 et à Bixchoote en 17, a été blessé deux fois, cité trois fois, et en est revenu pour tomber entre les griffes d'une femme, la sienne, bien plus terrible que les casques à pointe.

La première rencontre avec "Dans les tranchées de 1914-18" est celle d'un étrange titre. Pourquoi le 19 ? Craignait-on qu'on confonde avec 1814/18, 2014/18 ? La Grande Conflagration est pourtant unique. Première et unique. En ce sens, elle est bien la Der des ders.
Après des décennies passées à étudier la guerre, les historiens concentrent leurs efforts, depuis quelques années, sur les hommes qui l'ont faite. Louable et nécessaire revirement, tant il est vrai qu'en sciences sociales on oublie facilement qu'il n'existe aucun évènement ni aucune organisation qui ne soit d'abord composé d'hommes en action et en interactions, avec leur culture et leurs intérêts.
Dans cette veine, "Dans les tranchées de 1914-18" est un ouvrage plaisant à lire autant qu'édifiant.
Le tout début de l'ouvrage montre comment la guerre contre l'Allemagne, chose qui paraissait à beaucoup, parmi les combattants et naturellement bien plus à l'arrière, une bonne idée en théorie, se révèlera désastreusement mauvaise à l'épreuve de la pratique. La guerre éclair, rêvée par les français, et réalisée, ironie du sort, 25 ans après par Hitler, se transforme rapidement en une guerre de siège à l'issue indiscernable. Remplaçant le fusil par la pelle, les combattants creusent les antres chtoniens dans lesquels ils vont s'enterrer et où ils vont (mal) vivre et (beaucoup) mourir.
A partir des témoignages écrits (lettres, notes, carnets, etc...) des acteurs micro-historiques du conflit est reconstituée la réalité de celui-ci, avec un point de vue qui est celui de la caméra sur l'épaule, au ras de la tranchée. Chapitre par chapitre, les auteurs détaillent, force témoignages à l'appui, l'envie, ou pas, d'y aller, les moyens de survivre à l'enfer, le regard porté par les poilus sur tous ces autres qui ne vivent pas leur indicible expérience (c'est à dire tous ceux, civils ou militaires, qui se trouvent derrière les tranchées de première ligne). Ils décrivent minutieusement les questions d'hygiène, les problèmes de nourriture, de sexualité et de frustration. Ils font partager une horreur telle que le suicide semble à certains un moyen paradoxal d'y échapper. Ils montrent que des rapports complexes d'antagonismes sociaux ou géographiques existent dans les tranchées. Le Poilu avec un grand P n'existe pas. Il n'y a que des hommes, arrivés là avec une histoire et des préjugés que la guerre va conforter ou bouleverser. Et, de fait, la guerre transforme ces hommes au-delà de l'exprimable, leur donnant le sentiment justifié que nul (ni femme, ni famille, ni ami) ne peut les comprendre si ce n'est leurs frêres d'armes. Voila pourquoi beaucoup se sont tus, pourquoi beaucoup ne voulaient plus parler de ça. Mais les écrits, ceux qui n'ont pas été détruits après la guerre par leurs auteurs même, ont survécu et, grace à eux, ces hommes nous parlent aujourd'hui. En effet, toutes les précieuses informations dont est fait le livre nous sont livrées par les poilus eux-mêmes qui les ont consignées au jour le jour. Les auteurs ont trié, sérié, récapitulé ; ils n'ont jamais volé la parole des poilus ; c'est l'une des grandes qualité de cet ouvrage. L'autre qualité, à mon sens, est d'avoir su équilibrer les points de vue et de n'avoir pas choisi, dans ce travail monographique, entre les deux visions contemporaines d'une guerre consentie ou d'une guerre imposée.
Dans les tranchées de 1914-18, Rémy Cazals et André Loez

lundi 10 novembre 2008

Strégas


Encore deux superbes albums. Ce début du mois de novembre est faste.
Au scénario Dufaux, au graphisme Delaby. Pour les amateurs de BD c'est le duo qui a réalisé "Muréna". C'est une carte de visite suffisante pour se ruer sur le résultat de leur "nouvelle"/"pas si nouvelle" collaboration. En effet, "Complaintes des landes perdues" a une histoire éditoriale un peu complexe. 4 tomes publiés il y a longtemps avec un autre dessinateur (pas beaux), puis le premier Dufaux/Delaby "Moriganes" sorti en 2004, enfin la suite de ce volume "Le guinéa lord" sur les étals depuis quelques jours.
On peut se dispenser des 4 premiers (beurk !) et s'offrir les deux derniers.
Irlande médiévale uchronique où vivent d'anciennes sorcières et de très cruels envoyés du Diable, ordres religieux guerriers qui luttent contre les forces maléfiques, brutalité des temps féodaux, magie ancienne. Les ingrédients réunis ici composent une recette savoureuse et liée qui donne un vrai plaisir au lecteur. Le scénario n'est pas renversant d'originalité mais il est plaisant à suivre, et le graphisme est, comme dans le "Mattéo" chroniqué ci-dessous, superbe, agrémenté d'une mise en couleur contrastée et vibrante. Ces deux albums sont d'abord, et avant tout, beaux. Parce que la bande dessinée c'est avant tout un dessin qui donne du plaisir à l'oeil - ce que beaucoup d'auteurs contemporains ont oublié en route - "Complaintes" est une vraie BD comme j'aimerais qu'il s'en publie plus.
Complaintes des landes perdues, t. 5 et 6 (ou 1 et 2 suivant comment on compte), Dufaux, Delaby

La der des ders


Nouveau superbe album de Gibrat, l'auteur talentueux du "Sursis".
"Mattéo" est le premier de 4 albums qui raconteront la vie d'un fils de pacifiste qui va participer à toutes les guerres de 14/18 à 39/45 et ainsi en expérimenter l'absurdité. La première période, qui est racontée ici, se situe au début de la Grande Guerre. On y voit d'une manière particulièrement réaliste la réalité des rapports entre classes, le patriotisme obligé des hommes, la pression sociale exercée par ceux qui ne partent pas sur ceux qui doivent partir, les relations dans les tranchées, le rôle du courrier, et les horreurs de la guerre en première ligne. Le scénario est magnifique, tragique et sensible ; il colle aussi à ce qui est l'état des recherches contemporaines sur la période (je chroniquerai demain, 11 novembre oblige, un livre sur le sujet). En cela, il cesse d'être simplement distrayant pour devenir utile.
Le graphisme est superbe. Non content d'être un grand scénariste, Gibrat réalise les encrages et les couleurs. Les planches sont des aquarelles de toute beauté. Hors de toute considération sur leur qualité intrinsèque, le choix de ce mode graphique permet de rendre la confusion brumeuse du monde des tranchées. C'est sans conteste l'un des plus beaux albums sortis cette année.
Dernier détail, comme souvent chez Futuropolis, le papier utilisé est de grande qualité.
J'apprécie énormément les nombreuses oeuvres de Tardi sur la guerre de 14/18, mais je trouve qu'ici on le dépasse, et de loin, sur le plan artistique.
Si vous avez aimé l'excellent "Sursis", foncez !
Si vous ne connaissez pas "Le sursis", foncez aussi !
Et même si vous vous foutez de tout ça, foncez quand même, vous ne le regretterez pas !
Mattéo, t.1, Jean-Pierre Gibrat

mercredi 5 novembre 2008

mardi 4 novembre 2008

Cantos


Imaginez un Robert Silverberg noir, homosexuel, et militant, et vous obtenez Samuel R. Delany. Si vous avez un tant soit peu d'amour pour la SF des années 60, vous ne pouvez pas passer à côté. Et, ça tombe bien, Bragelonne a publié récemment un beau recueil contenant deux romans et cinq nouvelles qui ont gagné, à eux tous, plein d'Hugo et de Nebula.
C'est du space-op classique, c'est à dire qu'il ne faut pas chercher une grande vraisemblance scientifique. La hard-science est encore loin, même si Delany préfigure les prises neurales du cyberpunk avec ce qu'il nomme les "douilles", et dont la fonction est d'interfacer les hommes avec des machines.
Pourquoi faut-il lire Delany alors ?
D'abord il est caractéristique de l'avenir tel qu'on le voyait dans les années 60 (en cela il ressemble beaucoup à Silverberg). Les mondes qu'il décrit pratiquent l'amour libre, les modes vestimentaires y sont chatoyantes, colorées et baroques, les fêtes sont nombreuses et baignées de sons et lumières psychédéliques, les prises de drogue ajoutent à la sauce. C'est un mélange de flower power et d'avant-garde qui a peuplé l'univers, ou au moins la frange la plus élitiste de sa population. On y rencontre des chanteurs, des musiciens ; certains se disent jongleur (Majipoor ?). On aime ou pas. Ce n'est pas kitsch, c'est vintage.
Ensuite, et là Delany est supérieur à Silverberg, les héros de ses récits sont souvent des intellectuels ou des artistes qui apportent un regard et un questionnement sur le monde et leurs actes. Ils sont dans le monde et y agissent, mais ils sont aussi simultanément en méta-position.
La conséquence logique des intérêts de Delany est l'importance fondamentale qu'il accorde aux dialogues. Les situations se comprennent et se résolvent d'abord par la conversation. Il y en a tellement, et de tellement longues, qu'on a parfois l'impression agréable de lire des pièces de théatre. Et pourtant, ceci n'enlève rien aux grandes qualités poétiques des descriptions qui plantent les décors. "Chants de l'espace" est bien écrit (et on peut l'imaginer bien traduit, malgré que chaque texte ait son propre traducteur).
Le langage et son pouvoir est au coeur de l'oeuvre de Delany. C'est le langage qui structure la pensée, c'est par le langage qu'on peut changer la réalité, au sens propre du terme. Le langage est à la fois le véhicule de la connaissance et l'outil de programmation de la machine cérébrale. On peut s'amuser à trouver plein de points communs avec "1984", avec la "Genèse", avec "Terremer", etc... Delany est un intellectuel qui pense que ce sont les intellectuels ou les artistes qui gouvernent le monde, même si c'est par des voies obscures, détournées, et de long terme (on pense à "Fondation").
Ce recueil est à la fois intéressant du point de vue de l'histoire de la littérature de SF, et souvent plaisant comme divertissement. Sautez sur l'occasion de joindre l'utile à l'agréable !
PS : Samuel R. Delany a plus tard écrit "Hogg". Par égard pour mes plus jeunes lecteurs, je vous laisse le soin de chercher, mais si vous cherchez du très (trop) original...
Chants de l'espace, Samuel R. Delany

dimanche 26 octobre 2008

Béotien que je suis


Lucius Shepard est un auteur dont je n'avais jamais rien lu. Grave erreur.
Le recueil de nouvelles "Aztechs" est un gros morceau de littérature, au sens le plus plein du terme. Et Lucius Shepard est vraiment quelqu'un qui sait écrire. Son style trouve un parfait équilibre entre le trop écrit et le pas assez (comprenne qui pourra ;-)
Chaque récit du recueil est situé dans un cadre fondamentalement étranger sans jamais tomber dans l'exotisme, magnifiquement décrit par l'entremise d'une profusion d'images évocatrices. Et cet étranger est pesant. C'est un étranger gras, moite, qui sent sous les bras. Les mondes de Lucius Shepard ne sont pas proprets, ils ne sentent pas la rose. D'un Mexique futuriste nimbé de rouge, à une Afrique assise à cheval entre tradition et modernité, et rendue presque lovecraftienne, en passant par un Moscou interlope qui évoque l'ambiance du film "Exotica" d'Atom Egoyan, le voyage est long, beau, dépaysant. Et même dans la très prosaïque New-York de l'après 11 septembre, il sait amener le mystère, dans une nouvelle profondément émouvante. Dans les histoires de Shepard, les destins importent. Il décrit à merveille les sentiments et leur confrontation ; il pose la question religieuse dans presque chaque texte d'une manière subtile et intelligente ; il montre comment la raison bascule facilement dans la folie suprême qui est de ne plus discerner le réel de l'illusion, comment la guerre rend fou (souvenez-vous du GI au fusil lance-grenades qui écoute Jimmy Hendrix dans Apocalypse Now).
Les nouvelles de Shepard oppressent, les nouvelles de Shepard dépaysent absolument, voila pourquoi il faut les lire. Foncez ! Foncez ! Foncez !
Aztechs, Lucius Shepard

lundi 20 octobre 2008

Abondance de biens nuit


Sortie ce mois-ci du recueil de nouvelles de Catherine Dufour "L'accroissement mathématique du plaisir". Une pluie de louanges tombait sur l'ouvrage avant même sa sortie, et elle s'est transformé en cataracte depuis.
On trouvera de longues et bonnes critiques par exemple ici :
Chez Efelle
Chez Nebal
Chez Mr Cafard

Mais, en dépit de la grande qualité de plusieurs des nouvelles qui composent "L'accroissement", je dois à la vérité de dire que j'ai été déçu par l'assortiment, présenté partout comme intégralement bon (à l'exception reconnue d'une seule nouvelle).
Concentrons-nous sur les réussites :

"L'immaculée conception" est clairement le chef d'oeuvre du recueil. Plongée oppressante dans une grossesse non désirée terrifiante de dureté, c'est le genre de texte qui vous coupe le souffle et ne vous le rend que très progressivement.

"Mémoires mortes" est un grand texte sur la mort et la virtualité. A lire pour la tristesse douce qu'il procure.

"La lumière des elfes" et "L'accroissement mathématique du plaisir" sont deux superbes textes sur l'art et la folie qu'il peut susciter chez ses amateurs. On peut penser au Rilke de "Lettres à un jeune poète", au Somoza de "Clara et la pénombre".

"Vergiss mein nicht" et "Le Jardin de Charlith" sont deux nouvelles très joliment écrites, mais trop courtes pour être vraiment convaincantes.

"Mater Clamorosum" est charmant comme un petit conte.

"Kurt Cobain contre Dr No" est intéressant sur un plan biographique et il est présenté d'une manière particulièrement originale. J'ai donc aimé.

"La liste des souffrances autorisées" et "L'amour au temps de l'hormonothérapie génique" avec leur style cyberpunk ironique sont à la fois amusantes et surprenantes. De la vraie bonne matière de nouvelles. D'ailleurs, globalement, les nouvelles de SF sont les plus réussies.

Le reste ne m'a pas passionné. Trop parodique, trop court pour contenir une histoire, trop "à la manière de...", en un mot trop dispensable.

Au final, le menu est plaisant, mais à condition de pouvoir renvoyer certains plats.

L'accroissement mathématique de plaisir, Catherine Dufour

Fantôme affamé


"Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants" est un roman vraiment charmant d'une jeune auteur chinoise, Xiaolu Guo. Sous une couverture assez ratée on tombe sur le carnet intime d'une étudiante chinoise, débarquée à Londres pour se perfectionner en anglais. Elle va y rencontrer le sexe, l'amour, et l'Occident. Centré sur les deux préoccupations principales de la jeune Z, l'acquisition de l'anglais, et le développement de sa relation amoureuse, le carnet décrit, mois par mois, et dans une langue très improbable, les découvertes et les émerveillements d'une jeune fille sortie du fond de sa campagne qui apprend à connaitre dans le même mouvement l'altérité radicale d'un Occident où tout est si différent jusqu'au niveau le plus fondamental, et sa propre personne par le biais de la libération d'un corps corseté par la tradition chinoise et la pruderie maoïste.
Joliment écrit dans un anglais (français) de cuisine, "Petit dictionnaire" est souvent drôle et toujours émouvant. Il décrit avec talent la solitude et la peur d'une étrangère en terre étrangère ;-) Il montre comment la pauvreté du vocabulaire et de la syntaxe biaise la communication en donnant à croire que l'étranger a des pensées simples dans la mesure où il ne les exprime que simplement. Il met en évidence les effets de l'acculturation, dont tous ne sont pas positifs (ou négatifs, choisissez). Il prouve enfin qu'on peut être étranger dans son propre pays, comme à sa propre vie.
Quelquefois je ne lis pas de fantastique. "Petit dictionnaire" est stricto sensu une oeuvre réaliste, mais rendue tellement étrange par le décalage culturel qu'elle pourrait être qualifiée comme telle sans que ce soit honteux. L'honneur est sauf :-)
Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants, Xiaolu Guo

dimanche 19 octobre 2008

Luchtigern


Premier volume d'une nouvelle série, "Luchtigern" est un album particulièrement intéressant à plusieurs titres. Comme pour tous les (souvent excellents) titres de la collection Soleil Celtic, le cadre est une réalité historique légèrement transformée par l'adjonction d'éléments tirés des légendes celtiques. Dans cette série, on nous dévoile progressivement le destin d'un homme que d'étranges occurences ont transformé en démon. En soi, c'est suffisamment intrigant pour donner envie de lire, et de connaître la suite à venir dans un second et dernier volume. Mais l'album fait preuve de plusieurs autres qualités. Tout d'abord l'écriture est ici très littéraire. Les dialogues, comme les descriptions, sont écrits, au sens le plus qualitatif du terme. Et, même si ça peut paraitre être un étrange indicateur, les textes sont longs; "Luchtigern" est une BD à lire autant sinon plus qu'à regarder. On y a plus l'impression de lire un roman du XIXème (ou une nouvelle de Lovecraft, Grands Anciens en moins) qu'un volume de BD. Ensuite, l'histoire principale se passe du temps de Cromwell et de sa new model army, période de l'histoire anglaise peu connue en France et rarement utilisée dans un cadre littéraire. De plus, c'est un moment particulier et tragique de cette dictature qui est abordé ici : la dépossession des terres d'Irlande au profit de nobles ou d'ennoblis militaires anglais et au détriment de la population irlandaise, évènement hautement condamnable dont les conséquences dessinent encore aujourd'hui la carte des deux Irlande. Source de toutes les haines à venir et de tous les désirs de vengeance, cette colonisation nobiliaire met en mouvement la réaction de la population et de l'âme irlandaise contre cette oppression qui a été particulièrement violente (pour notre édification, nous profitons pleinement, par exemple, de la fatuité stupide et arrogante des nobliaux anglais lors d'une réception ou des atrocités commises lors de la prise de villes assiégées). Enfin, l'ouvrage sait être paillard, violent, cru, en un mot fidèle à l'époque décrite. Et en le lisant on se surprend à penser au Barry Lyndon de Kubrick, tant les ambiances sont similaires entre ces deux histoires d'hommes dont le destin est de s'élever dans l'Europe en guerre par les biais des deux moteurs du fatum que sont les armes et les femmes.
Enfin, les graphismes colorés sont réalistes et agréables, même si les visages peuvent sembler un peu étranges, vaguement cartoonesques mais sans excès (sinon je n'aurais pas acheté).
Vivement le tome 2 !
Le dieu des cendres, t1 Luchtigern, Debois, Aja, Cordurie

PS : Pour la petite histoire, l'Encyclopedia Mythica donne pour Luchtigern : Le seigneur-rat de Kilkenny. Tué par le chat gigantesque nommé Banghaisgidheach.

Juste un mot...


Pour dire à ceux qui n'arriveraient pas ici venant d'un autre blog, que "Terreur" est disponible en français et que c'est le chef-d'oeuvre de l'année 2007. Le post VO est ici.
Terreur, Dan Simmons

samedi 11 octobre 2008

Cheers !


"Un art moyen" de Pierre Bourdieu est un livre paru en 1965. C'est l'un des premiers grands livres de Bourdieu, mais ce n'est pas le plus connu. Et pourtant, tout ce qui va en faire l'un des plus grands, sinon le plus grand, sociologue de France est déjà là, entre les pages.
On étudie ici la photographie, sa pratique, les jugements esthétiquers qui sont portés dessus. Il y est question aussi du rapport compliqué qu'elle entretient avec les autres arts et en particulier avec la peinture.
Bourdieu part d'un constat simple. La pratique photographique est largement répandue, au point de paraitre naturelle, et elle ne fait l'objet, en général, d'aucune éducation volontaire. Et pourtant, les pratiques et les goûts photographiques sont très marqués socialement. De plus, le jugement sur la photographie est toujours teinté de fonctionnalisme et dépendant de l'éthos de classe. Le jugement "C'est une belle photo" dépend de la classe sociale et de la position de l'interviewé dans sa classe, les occasions pour lesquelles il est normal de prendre des photos aussi, le matériel nécessaire pour ce faire également. C'est ici les théories de l'habitus, de sa transmission familiale médiatisée par les postures corporelles et les inflexions de voix et de mots, de son hystèrese en cas de déplacement dans l'espace social, qui s'esquissent ici. Mais ici Bourdieu ne théorise pas. Il ne pose jamais de manière explicite ses conclusions. Elles ne sont que le filigrane visible derrière les descriptions et analyses. Dans "un art moyen" la théorie bourdieusienne de l'habitus est informe, en maturation, comme en attendant de naître. C'est donc un ouvrage indispensable pour tout amoureux de sociologie, à fortiori pour tout amateur de Bourdieu. Il est l'une des premières pierres sur laquelle va se batir l'oeuvre, et elle est indispensable à la compréhension de l'ensemble. Les parties non écrites par Bourdieu sont plus datées et dispensables mais il n'y a que du beau monde : Luc Boltansky, Robert Castel, Dominique Schnapper entre autres.
Un art moyen, Pierre Bourdieu

mercredi 8 octobre 2008

Un, deux, Freddy te coupera en deux...


Voici un recueil de nouvelles proprement terrifiant. Je dois un énorme remerciement à Nébal, dont la chronique m'a incité à l'acheter. Spontanément je n'aurais jamais investi dans l'ouvrage d'une femme qui se fait appeler Gudule. Préjugés, quand vous nous tenez...
"Le club des petites filles mortes" regroupe plusieurs novellas d'horreur fantastique (parmi lesquelles les chef-d'oeuvre absolus "Entre chien et louve", "Mon âme est une porcherie" et "Petite chanson dans la pénombre") plus éprouvantes les unes que les autres. Le point commun entre toutes est la présence centrale d'une enfant malmenée, martyrisée, terrorisée. Dans des styles divers, souvent à la première personne, ces histoires sont des contes terrifiants pour adultes, capables d'effrayer comme le faisaient les contes de Grimm quand nous étions enfants. L'ambiance y est noire, très noire, les enfants y sont victimes mais ils savent aussi y être atrocement cruels, les adultes y sont moins protecteurs que menaçants, les happy end y sont inexistants. Il y est question de mort, de névrose, de schizophrénie, de sexe pas toujours consenti, souvent d'odeurs, souvent aussi de métempsycose. La mort n'y est ni belle ni paisible. Elle y est faite de corps brisés et de sang qui inonde.
Au fil des novellas, on ne peut s'empècher de penser au Pierre Bordage de "Nouvelle vie", aux situations abracadabrantesques qu'affectionnait Boris Vian, au monde paranoïaque du "Brazil" de Terry Gilian. Et le plaisir de ces reminiscences est intense. Mais surtout, et c'est là la grande réussite du livre, il n'est pas possible de lire "Le club des petites filles mortes" sans ressentir une tension et un malaise qui grandissent inexorablement du début de chaque texte à l'acmé terrible de sa conclusion. Ces petites filles ne meurent pas dans la sérénité, pas en silence, et même la mort n'est pour elles qu'une étape vers plus d'horreur encore. De plus, sur des textes courts (d'environ 80 pages), la progression narrative est suffisamment maitrisée pour que chaque élément soit dévoilé progressivement sans révélation trop précoce ou explication finale didactique. Ce livre tient en haleine et ce livre fait peur. Il est réellement éprouvant et il est impossible de le lire d'un seul oeil. Dans le domaine de l'horreur fantastique, si difficile car il n'est pas aisé de susciter la terreur chez un lecteur installé avec un café dans le confort lumineux de son salon, c'est une réussite totale. Si on aime se faire un peu mal, c'est une médication indispensable. Si je ne l'avais pas lu, j'aurais raté quelque chose de grand. Maintenant je vais aller lire un peu de Bourdieu pour me décontracter.
Le club des petites filles mortes, Gudule

jeudi 2 octobre 2008

Post-Tolkien


Il y a encore quelques mois Brandon Sanderson était un illustre inconnu en France (déjà un gars qui s'appelle Brandon ça fait "Feux de l'amour"). Puis il s'est classé premier dans un concours de circonstances : Robert Jordan (le créateur de la, au début, bonne saga de fantasy "La roue du temps", devenue par la suite l'interminablement molle saga de fantasy, dont 11 tomes sont sortis aujourd'hui à partir d'un matériel narratif suffisant pour écrire, au mieux, 5 volumes) s'est trouvé malheureusement atteint d'une maladie incurable ; il a fini par en mourir il y a quelques mois ; le tome 12, censé cloturer (enfin) la série était tout juste esquissé ; l'éditeur a décidé de le faire écrire par quelqu'un d'autre, puis de le sortir ; Brandon Sanderson est choisi comme l'auteur du dernier tome de "La roue du temps". Voila pour Brandon, future superstar.
Mais avant de se lancer dans cette aventure qui le rendra célèbre, il s'était fait remarquer aux USA par un premier roman de fantasy de grande qualité, Elantris. Si vous regardez mon compteur, vous verrez que je chronique très peu de fantasy. J'en ai pourtant lu beaucoup à une époque, mais j'ai été gavé jusqu'à l'écoeurement de ces histoires, toutes identiques, de vieilles prédictions apocalyptiques, de jeunes garçons qui ne savent pas encore qu'ils doivent sauver le monde (rien de moins), de crapahutages interminables dans les diverses forêts du monde, et de choix cornéliens entre le chemin le plus sûr et le chemin le plus rapide, sans compter l'inévitable commentaire sur la couverture prophétisant l'auteur comme le nouveau Tolkien. Je pense que Brandon Sanderson a ressenti le même écoeurement et qu'il a voulu écrire un roman de fantasy différent. C'est réussi.
Pourquoi faut-il lire Elantris si on a un tant soit peu d'intérêt pour la fantasy ? Je commence par ce que j'ai regretté afin de pouvoir être dythirambique à loisir après. Deux choses ont empéché que mon plaisir soit absolu. D'abord, quelques mots sonnent un peu trop moderne dans le contexte du roman (rare et pas très grave), ensuite il y a un certain nombre de jeux d'identités cachées puis révélées au moment opportun et de sauvetage à l'ultime instant qui font un peu Molière (on peut aimer, moi je trouve ça toujours un peu artificiel). Mais tout le reste est de très grande qualité. Elantris est d'abord fondamentalement original. Il ne ressemble à aucun autre roman de fantasy que j'ai lu. L'histoire est contenue dans un seul volume (oui c'est possible). L'action est concentrée sur peu de lieux et un temps court. Le contexte politique, très particulier, et les multiples négociations et marchandages dont la finalité est de conquérir du pouvoir, sont très bien rendus. L'action progresse de manière logique et cohérente sans Deus ex machina. Aucun grand équilibre cosmique n'est en jeu, seulement l'indépendance de quelques petits royaumes menacés par un grand voisin expansionniste (et il n'y a pas d'elfe). C'est de la fantasy "caméra à l'épaule", comme la série TV Rome l'est pour le péplum. Et la solution aux problèmes du temps sera apporté par la recherche "scientifique" plus que par la guerre. Dans Elantris, c'est la connaissance qui sauve. Mais surtout, ce qui fait la très grande force du roman, ce sont trois personnages principaux complexes et crédibles, soutenus par une multitude de personnages (pas si) secondaires développés et crédibles aussi. Nous sommes ici dans de la caractérisation de haut vol. Elantris est la rencontre d'un prince, organisateur-né, qui sait motiver ses suivants comme aucun manager contemporain ne saurait le faire là où il devrait s'effondrer, d'une femme forte, dans un monde de femmes faibles, dont la passion unique est la négociation politique, d'un grand prêtre déchiré et brillant, adepte de ce qu'on appelle en économie le fine tuning et qui subit les difficultés énormes que cette technique implique. Autour de ces trois personnages gravitent de nombreux seconds rôles, détaillés, dont aucun n'est là pour faire le nombre ou servir de compagnon du héros. C'est l'interaction de tous ces personnages qui met en mouvement l'histoire et qui lui donne de plus en plus de vitesse jusqu'au crash final. Contrairement à la tradition fantasyque, ce n'est pas une action finale grandiose qui sauve la situation, mais le résultat de l'accumulation de dizaines de micro-décisions, prises à chaque fois dans un contexte contingent et contraintes par lui.
Elantris est un roman que j'ai pris grand plaisir à lire. C'est de la fantasy écrite par un auteur qui a su tuer le pêre. Pour les adeptes de la VF, il sort en France début 2009.
Elantris, Brandon Sanderson

dimanche 28 septembre 2008

Le retour


Je viens de lire le premier tome de l'adaptation BD de "L'assassin royal", et c'est une véritable réussite (mis à part les pages 12 et 13 qui sont inversées mais ce n'est pas bien grave).
L'adaptation d'un aussi roman aussi long et touffu en quelques planches de BD est une gageure (que n'ont pas réussie par exemple les adaptateurs des "Guerriers du silence", à mon grand regret). Ici c'est un succès. L'histoire progresse de moment clé en moment clé avec une voix-off qui fait le lien entre les moments et qui assure le liant. Je crois que c'est cette voix-off qui est la bonne idée de l'adaptation. L'histoire, n'y revenons pas, est excellente (même si au bout d'un seul tome de BD, et même si beaucoup de choses ont été dites, beaucoup restent à dire).
Sur l'adaptation graphique de Sieurac, que dire ? D'abord certains n'apprécieront pas outre mesure le traitement lisse de Fitz (j'en suis). Mais le reste est de grande qualité. Les Longvoyants sont altiers à loisir, et voir enfin Umbre (le pox man) sortir de l'ombre est agréable. Mais le plus impressionnant, à mon sens, ce sont les décors. La première image de Castlecerf et de la baie qu'il domine est en tout point conforme à la représentation qu'en donne Robin Hobb. Les différentes côtes marines (incontestablement la réussite de Sieurac) sont reconnaissables par quelqu'un qui a lu avec passion les romans. L'ambiance aussi est magnifiquement rendue. Avec une seule case parfois, on est dans la salle des gardes où Fitz prend son premier repas, dans l'étable de Burrich, à la cour du duc Kelvar de Rippon et de sa Marie-Antoinettissime femme.
La question qui se pose toujours lorsqu'on ouvre une adaptation est celle-ci : retrouverai-je le ressenti que m'avait procuré la version originale ? Ici c'est le cas. Le medium utilisé est différent mais les émotions qu'il procure sont les mêmes. En tant que fan de la doublee trilogie littéraire de Robin Hobb, j'avais de grandes exigences. Je les trouve très largement satisfaites.
L'assassin royal, t1, Gaudin, Sieurac

mercredi 24 septembre 2008

Rien à dire


Acheté il y a une heure. Pas encore lu.
Mais je me dois d'annoncer au monde la sortie de la très attendue (au moins par moi) adaptation en BD de "L'assassin royal", le chef d'oeuvre de Robin Hobb.
Sieurac (qui avait réalisé "Les princes d'Arclan") est au graphisme et son trait réaliste sied parfaitement à l'oeuvre (enfin une adaptation dont les dessins ne sont pas hideux, ça se fête).
J'en parle plus longuement sous peu.
L'assassin royal t1, Gaudin, Sieurac

Boys keep swinging


"The boys" : 2 tome en anglais, 1 troisième en route ; le tome 1 vient d'être publié en français.
Néault en parle très bien sur son excellent blog. Je ne peux rien ajouter à son analyse. Je dirai simplement que c'est un must-have pour tout fan de comics. "The boys" est violent, noir, sexuel, cru, mais surtout très intelligent et tortueux, tout en parvenant à créer des situations objectivement droles. Sur le fond, c'est un "Authority" pour adultes. Quittant les comics pour le cinéma, ça m'a aussi vivement évoqué le glauquissime "Prick up your ears" de Stephen Frears, l'un de mes films préférés. Ce comic représente le même genre de virage dans le genre que celui qu'a pu représenter le western spaghetti, avec ses héros sales et méchants, par rapport au western traditionnel à la John Wayne.
Si vous lisez des comics, attachez votre ceinture et foncez !
The boys, Garth Ennis

mercredi 17 septembre 2008

Economie : l'état de la recherche


J'aime beaucoup Daniel Cohen, prof d'économie à Normale Sup entre autres, et membre d'à peu près tous les cénacles d'économistes qui comptent en France (pour une bio complète, voir Wikipédia).
Sous sa direction et celle de Philippe Askénazy est publié "27 questions d'économie contemporaine", qui est un tableau de l'état de la recherche en économie en 2007, présenté sous forme de réponses argumentées à 27 importantes questions contemporaines. Edité par Albin Michel dans la collection du CEPREMAP (c'est tout dire), "27 questions.." est le contraire d'un livre pour spécialistes. Dans une langue très accessible, les résultats des travaux les plus pertinents sont convoqués par les rédacteurs des articles, qui sont pour la plupart des spécialistes connus du sujet considéré, comme arguments pour répondre à chaque question, ces questions qui concernent chacun d'entre nous, même quand il n'y comprend rien. Alors mieux vaut comprendre, car même les ignorants subissent les effets de la réalité économique. Par delà les articles, les bibliographies sont extensives, pour ceux qui veulent aller plus loin et se plonger dans les articles ou les ouvrages cités afin d'en tirer plus d'informations.
Je cite en vrac certaines des questions abordées :
La croissance rend-elle heureux ?
Les marchés financiers sont-ils rationnels ?
Faut-il craindre l'inflation des diplomes ?
La mondialisation est-elle un facteur de paix ?
Le déséquilibre américain
Faut-il solder la loi Raffarin ?
La malédiction des matières premières
La régulation des dépenses de santé
La réforme des systèmes de retraite
Culture et mondialisation
Etc...
Il y en a vraiment 27.


C'est donc un très bon livre d'économie générale, destiné à l'honnête homme du XXIème siècle, qui veut savoir sans être un spécialiste, et parler économie sans utiliser des arguments de bistrot.
27 questions d'économie contemporaine, Daniel Cohen et Philippe Askénazy

Filigree and shadows


Une autre belle réussite de la collection "Série B" de Delcourt, "Le testament du docteur M" est une enquète policière teintée de fantastique.
Un amnésique s'évade d'un hopital psy. Il est en possession d'un morceau de pellicule, quelques images d'un film de Fritz Lang. Or ce bout de film est censé avoir été détruit.
L'album progresse en suivant deux enquètes parallèles. L'une, policière, essaie de trouver le responsable d'une série de meurtres particulièrement gores ; l'autre est menée par l'amnésique pour retrouver son identité et comprendre ce que signifie le petit bout de film. L'ambiance est glauque et sanglante, sordidement sanglante. Dans le style d'abord, cela rappelle assez le graphisme réaliste brouillon des Tales from the crypt, ou, pour les plus agés, des petits comics qui s'appelaient "Il est minuit l'heure des sorcières". Les personnages n'y sont pas sympathiques parce qu'ils sont laids et que leur laideur est comme celle du portrait de Dorian Gray, une manifestation de leur essence. C'est ainsi que fond et forme se rejoingnent. Car c'est surtout le fond de l'histoire qui est glauque. L'ambiance est pesante ; secrets, mystères, dépravations abondent. Nul n'est celui qu'il semble être, et on pressent qu'existe une terrible vérité cachée dont nous n'aurons aucune idée dans ce premier tome et qui justifie qu'on tue pour la protéger. Il est toujours frustrant d'arrêter sa lecture après 48 pages et de devoir attendre plusieurs mois une suite, mais suffisamment de fils narratifs sont lancés pour qu'on ait très envie d'en savoir plus et de comprendre ce qui les relie tous. Un premier tome est souvent une exposition en BD, mais peu nombreux sont ceux qui donnent à ce point envie d'en savoir plus. Je patiente donc, et vous pouvez peut-être vous mettre en situation de le faire aussi.
Pour mémoire, le Pécau qui a écrit cette série est le même que celui qui est à l'origine, dans un style complètement différent, du "Grand jeu". Je l'aime bien finalement ;-)
Le testament du docteur M, Pecau, Damour, Froissard

lundi 15 septembre 2008

Mille et un jours


Il y a de bons livres et il y en de beaux. "Chroniques des années noires" de Kim Stanley Robinson fait partie des deux catégories.
Début du Moyen-Age, la peste noire élimine la totalité de la population européenne. De cette date à nos jours, Robinson dépeint le monde alternatif qui résulte de cette catastrophe. Deux civilisations dominent et progressent en parallèle, la chinoise et la musulmane. Aux côtés des plus modestes sociétés indiennes, améridiennes, mongols, et japonaises, elles créent une histoire différente de celles que nous connaissons. Les passages obligés sont similaires car le monde sur lequel vivent ces gens est le nôtre et que les lois physiques n'ont pas changé avec la mort de l'Europe, mais ils se produisent dans des circonstances autres, et dans des organisations politiques et des superstructures idéologiques qui ne sont pas celles qu'a créées, dans notre réalité, la civilisation européenne chrétienne.
Nous sommes donc ici dans l'uchronie et Robinson est loin d'être le seul à en écrire. Mais par delà le simple plaisir du "Qu'est ce qui se serait passé si..." qui est l'essence du genre, "Chroniques des années noires" est un roman fascinant. Sur le plan narratif d'abord, l'ouvrage se compose d'une série de tableaux situés à des époques différentes et de plus en plus proches de la nôtre. Pour coudre ce décousu, l'auteur a eu une idée que je trouve particulièrement réussie. Reprenant à son compte le principe bouddhiste des incarnations successives il fait visiter l'histoire du monde par le même groupe d'incarnations qui d'époque en époque se réincarnent dans des corps et des destins différents, y compris animal. Liant les tableaux, il y a donc une méta-histoire qui est celle du groupe des réincarnés (une sorte de jati) qui au fil des siècles prennent conscience de leur communauté de destin. Les positions changent, les rôles changent, mais l'essence des protagonistes reste la même, ce qui fait que, progressivement, ils parviennent à se reconnaitre, jusqu'à une "Grande Guerre" presque éternelle, inspirée de 14-18, qui se passe simultanément sur le plan de la réalité et sur celui des âmes dans un corps descriptif très onirique. D'une écriture très érudite et parfaitement documentée, Robinson passe en revue quantité de concepts philosophiques ou religieux par le biais d'illustrations concrètes ou de longs dialogues d'une grande pertinence et d'un intérêt certain. Sur le plan stylistique ensuite, ce roman est un beau roman. Il est magnifiquement écrit, à la manière d'un conte, sans souci excessif de réalisme formel, et avec des variations de style d'une époque à l'autre. On ne peut s'empècher de penser à la traduction classique des "Mille et une nuits" par Antoine Galland. Les phrases sont belles et donnent envie d'accélerer la lecture pour en profiter plus.
"Chroniques des années noires" est donc une réussite à la fois intellectuelle et esthétique qui enchante simultanément le coeur et l'esprit.
Chroniques des années noires, Kim Stanley Robinson

L'avis de Tigger Lilly

L'avis d'Arutha

L'avis d'Efelle

L'avis de Lhisbei

dimanche 7 septembre 2008

Ahnenerbe


"Le grand jeu" est une histoire publiée dans l'excellente collection "Série B" de Delcourt. Cette collection se spécialise dans des récits efficaces, accrocheurs, pimentés de fantastique, comparables à ce que sont les séries B au cinéma. Je parlerai un autre jour de deux autres superbes représentants de cette collection : "Le testament du docteur M" et "Le céleste noir".
"Le grand jeu", surnom donné à l'espionnage dans les romans dédiés, est situé dans une réalité uchronique. La paix a été signée en 1941 entre l'Allemagne et les Alliés. Seule l'Union Soviétique est toujours en guerre.
Cela aurait pu suffire à placer un récit prospectif. Mais ce monde alternatif, et par certains côtés steamsomething, superbement dessiné par Léo Pilicovic, est doublement alternatif; il est aussi le berceau de forces occultes, qui ont participé à la guerre. Le crash inexpliqué d'un zeppelin de ligne au-dessus du pôle mettra tous les services secrets du monde en ébullition. Et là, Pécau, le scénariste, se déchaine en puisant son inspiration dans "Le matin des magiciens" de Jacques Bergiér et Louis Pauwels. Cet ouvrage cultissime décrit, entre autres délires, ce qui seraient les origines occultes du nazisme. Ce thême a été souvent traité dans la littérature ou le cinéma (penser à Indiana Jones I) car il s'avère que nombre de membres importants de la SS appartenaient à des sociétés secrètes et que certain adhéraient à des théories farfelues, telles que celle de la "Terre creuse" (pour ceux que ça intéresse il y a un article pas mal fait ici).
Pour savoir ce qui s'est passé au pôle, des expéditions partent, alors que les services luttent les uns contre les autres pour être les premiers sur zone. Entre réalité alternative, science alternative, politique alternative, ce récit est un vrai moment de plaisir jubilatoire. C'est outré comme une vrai série B, et on y prend le même plaisir régressif à éprouver des émotions brute de fonderie. Vont aimer cet album ceux qui aiment les uchronies, ceux qui aiment les théories occultes à la Hellboy, ceux qui ont pris du plaisir en visionnant le "Planet terror" de Robert Rodriguez (d'ailleurs l'une des fausses bandes-annonces, réalisée par l'immense Rob Zombie, pour être diffusée avec le film s'intitule Werewolf women of the SS, on est exactement dasn le ton). Je ne déflore pas mais on va de rebondissement en rebondissement. C'est du grand spectacle.
Le grand jeu, t1 Ultima Thulé,
Le grand jeu, t2 Les dieux noirs, Pécau, Pilipovic

jeudi 4 septembre 2008

Back on line


Ca remarche. Je commençais à ne plus y croire. Puis le bonheur est revenu frapper à ma porte.
Dans l'intervalle je n'ai pas lu grand chose (trop stressé par cette histoire ; je surréagis toujours aux problèmes informatiques), mais en ce moment je parcours avec délectation les pages de "Chroniques des années noires". Je finis vite et je poste. Il y a aussi une ou deux séries de BD vraiment bonnes dont j'ai envie de parler.
Je dois aussi, à mon grand regret, consacrer une partie de mon temps à préparer des cours d'ECJS qui est une sorte de catéchisme républicain dans lequel on enfile des évidences comme des perles sur un collier. Ca me saoule à un point... Si j'avais voulu faire du prosélytisme je serais devenu prêtre, au moins j'aurais eu une belle robe.

jeudi 21 août 2008

Tout m'afflige et me nuit...

PC en panne depuis quelques jours et je n'arrive pas à trouver la panne. Résultat : Je ne poste plus. Je ne lis plus parce que ça me stresse. Je ne prépare pas mes bons cours pour la rentrée. Je me résigne à l'amener chez un professionnel, et s'il est trop endommagé il ira là où vont les vieux PC :-(
Cerise sur le gateau, je dois aussi changer la courroie d'alimentation de ma voiture (et les pneus ça serait bien).
Putains de machines. Je veux mourir.

dimanche 10 août 2008

Vacances !!!


Je suis à gauche, avec le caleçon bleu. Je ne crains de ne pas pouvoir beaucoup lire.
A bientôt.

mercredi 6 août 2008

La domination masculine


"La domination masculine" est un livre qui a fait polémique quand il est sorti. En cela il illustre à merveille la difficulté de la réception sociale d'un discours scientifique sur les pratiques sociales. Le lecteur non averti pense souvent qu'on justifie et valide une situation en la décrivant, et le lecteur impliqué ne veut rien lire qui aille à l'encontre de ses intérêts, voire de son pathos. "La domination masculine" a donc été plutôt mal reçu par les milieux féministes, alors qu'il est un ouvrage dont le projet est ouvertement de lutter contre la domination masculine, et qu'il est une adresse qu'un féministe encoie à d'autres féministes.
Bourdieu décrit ici le mécanisme éternellement reproduit (avec une telle permanence qu'il en paraît anhistorique) de l'instauration de la domination masculine. Il use du détour anthropologique qui consiste à utiliser la société kabyle traditionnelle comme un modèle archétypique de la domination masculine, puis il montre comment, sous des formes homologiques, cette domination existe dans notre société. Par delà l'objet dont il est question ici, et auquel on peut ou pas s'intéresser, ce livre développe deux points passionnants.
D'une part Bourdieu décrit très longuement le mécanisme de la domination symbolique qui est un concept important de sa sociologie. Il explique en quoi la domination symbolique est une forme de domination qui n'existe que parce que le dominé valide les critères de classement qui le place dans cette position. Il prend maintes précautions pour expliquer que l'affirmation précédente ne signifie pas que la domination s'effectue avec la complicité objective ou la complaisance du dominé. Il montre que l'inculcation des critères s'est faite de telle manière qu'il est presque impossible aux dominés de ne pas les acter (ainsi les femmes (ne me faites pas l'injure de dire que ce n'est pas une catégorie sociologique, Bourdieu traite ici de parts invariantes) intègre massivement les systèmes de disposition et de classification qui les placent en position d'être dominées). Et les mécanismes de la domination symbolique ont ceci de totaux qu'il est impossible aux dominants (les hommes) de ne pas les acter aussi et agir en conséquence. Dans la domination symbolique, la domination est subie tant par les dominés que par les dominants. C'est la domination qui domine. C'est vrai dans les rapports entre les hommes et les femmes, ça l'était aussi entre les nobles et les paysans, ou entre les grands bourgeois et les ouvriers (qu'on pense à la notion de "gens biens" utilisée par les personnes âgées des milieux populaires pour justifier leur autocensure ou à leur manière contrite de se tenir dans un lieu qu'elle considère comme au dessus de leur position).
D'autre part Bourdieu s'oppose à ceux des féministes qui, comme certains marxistes ou psychanalystes, pensent que la domination repose sur une "fausse conscience" illusoire recouvrant la "conscience claire" de la réalité de la domination et de ses mécanismes. Dans cette approche il suffirait d'une action de "dévoilement" pour mettre fin à la domination. Aussi la pratique des sciences sociales, la rédaction d'ouvrages théoriques, et leur lecture par le plus grand nombre, auraient pour effet d'empêcher la poursuite des mécanismes révélés dans leur "laideur" par la théorie. Cette croyance, très judéo-chrétienne, dans le pouvoir de la nomination comme moyen de transformation de la réalité, Bourdieu la conteste. Il montre que le corpus important des études scientifiques (budget temps, niveau de salaire, taux de chômage, qualification, etc...) additionné de la masse des travaux théoriques en gender studies, voire strictement féministes, n'amènent aucun changement dans la domination relative des hommes sur les femmes. Malgré les changements visibles dans la place des femmes dans la société occidentale, l'écart ou les distorsions entre les sexes sont déplacés et pas supprimés. La domination symbolique est reproduite en permanence par la famille, l'école et l'Etat, car la structure de la domination est structurante du fait même qu'elle est structurée. Et parce que les habitus sont cablés au niveau le plus bas comme des réflexes, il est très difficile de s'en extraire (on peut savoir quel est l'arc réflexe qui fait qu'on lache un plat brulant sans être capable de ne pas le lacher, tout le monde en a fait l'expérience un jour) et de changer les pratiques. Ce à quoi Bourdieu invite, c'est à une transformation de grande ampleur des institutions de la reproduction, nécessairement longue et difficile car celles-ci sont adaptées aux habitus exsitants, en étant l'origine et le produit.
Comme toujours un livre passionnant. Comme toujours un exercice de théorie de haute volée. Comme toujours une attention aux détails logiques et à la description d'une pensée complexe réellement uniques. Et on comprend encore pourquoi Bourdieu est Bourdieu.
La domination masculine, Pierre Bourdieu

samedi 2 août 2008

Bon débarras


"Génocides" est un roman très noir. Désespéré et délicieusement désespérant.
Intervention extra-terrestre suggérée. Utilisation de la Terre comme zone cultivable dédiée à la production d'une plante géante à finalité nutritive. Les humains sont des parasites. Ils sont traités comme les jardiniers traitent les pucerons. Par l'élimination systématique.
Le roman nous implique dans la vie d'une petite communauté villageoise qui tentent à grand peine de survivre face à l'adversité d'un monde qui est transformé pour servir d'autres buts que l'entretien de la race humaine. De ce fait, et sans dessein politique ou moral, l'humanité est promise au même destin que toutes ces espèces que nous faisons disparaitre en détruisant leur biotope, sans compter bien sûr celles que nous éliminons sciemment et méthodiquement parce qu'elles nous gênent. Et, à contrario de notre première impulsion émotionnelle, il nous est rapidement difficile de prendre fait et cause pour les êtres humains qui constituent cette petite communauté. Ces gens se comportent de vile manière. Ces hommes et ces femmes, ni meilleurs ni pires que d'autres à l'origine, ne survivent que parce qu'ils ont adopté, plus ou moins librement, des codes et des pratiques loin de ceux qui prévalent dans les sociétés civilisées. La règle est autoritaire, la violence permanente, la mort ne pèse rien, les morts sont très vite oubliés. Toute confiance a disparu et les loyautés anciennes ont du mal à survivre. De plus, chacun détient son petit paquet de secrets et de vilénies qui, bridés dans la société normale, trouvent à s'exprimer grâce au contexte extrême dans lequel tous sont plongés. Condamnés,après avoir perdu leur village, à passer un hiver dans une plante géante dont ils se nourrisent, ils ne sont plus que des vers à l'intérieur d'un fruit.
Le roman est court mais intense. Il prend son lecteur et ne le lache plus. L'avilissement est progressif mais permanent et nulle rédemption ne viendra à l'ultime instant.
Dans "Le jour des triffides" on a envie que les acteurs de l'histoire réussissent à survivre, ici on les voit crever sans déplaisir.
Génocides, Thomas Disch

mardi 29 juillet 2008

Que nul n'entre ici s'il ne connait Altamont


Si on lit l'anglais, et si on apprécie un tant soit peu la rock culture des annés 60 et le mouvement radical américain qui lui est lié, on ne peut pas ne pas lire ce livre, l'un des premiers de l'immense George R R Martin.
Sur la couverture de "The Armageddon Rag" il y a une praise de Stephen King, il faut la découper au ciseau ;-) Mais à l'intérieur il y en a une de Timothy Leary, et un livre chaudement recommandé par Tim Leary ne peut pas être foncièrement mauvais, right ?
Policier/horreur : un écrivain, fondateur maintenant évincé d'un journal radical le Hedgehog, est contacté pour réaliser une enquète sur le meurtre (rituel ?) du producteur des Nazgul, LE groupe rock emblématique des années 60 dont la carrière s'est tragiquement arrêtée lors d'un concert à West Mesa. Son enquête le conduit down the memory lane à refaire une plongée dans des eaux depuis trop longtemps quittées jusqu'à découvrir une tentative occulte de revival sanglant de la révolution avortée des 60's.
Bien au-delà de l'histoire comme elle avance, vers une fin bien plus futée que prévu, ce livre vaut par ce qu'il exprime. "The Armageddon Rag" est une déclaration d'amour aux 60's, aux valeurs qu'elles portaient, à tout ceux qui ont osé les porter et qui, peu ou prou, ont transformé le monde. C'est une déclaration d'amour au rock et à son pouvoir subversif originel, le Raw Power des Stooges. C'est une déclaration d'amour à la musique et à son pouvoir d'évocation quasi psychotrope (je confirme pour moi : les oeuvres musicales sont les seules oeuvres d'art qui parviennent à modifier instanténément mon état d'esprit). C'est une déclaration d'amour et une élégie de toutes les grandes figures de la contestation des 60's, de King à Bobby Kennedy en passant par les Huit de Chicago, etc...C'est aussi, et surtout peut-être, un livre sur les effets délétères du temps qui passe. Ce que certains nomment "maturité", d'autres le nomment "trahison" ou "renoncement" ; et d'une manière tragi-logique, ce sont les plus sincères et les plus impliqués qui ont le plus à trahir. A travers la galerie de personnages avec lesquels l'auteur reprend contact, ce sont tous les visages du vieillissement qu'il visite. Et aucun n'est satisfaisant car, même pour ceux qui ont poursuivi seuls leur rêve quand il était terminé pour tous, le monde a gagné. C'est en cela que ce livre est magnifique, et qu'il peut convaincre même tous ceux, dont je suis (et presque tout le monde en France de fait) qui n'étaient pas du mouvement et qui ne sont pas directement concernés. Le vieillissement et la trahison, chacun a l'occasion d'en être.
Comme "Riverdream", "The Armageddon Rag" est un roman nostalgique. Comme lui il est crépusculaire. GRRM doit avoir beaucoup à regretter. Comme "Serpentine" de Mélanie Fazi, il a saisi l'esprit de la musique et d'une génération, mais là où Fazi décrit à merveille l'expérience intime d'un concert, Martin se concentre sur la puissance qu'invoque le rock et sur la bête à un million d'yeux qu'est l'audience d'un concert.
J'ai lu dans ce livre des phrases magnifiques sur toutes ces questions et je ne peux que conseiller à tous deux choses : ne pas attendre une traduction qui ne viendra sans doute jamais tant le livre est américain, et ne pas hésiter à aller sur Wikipedia compléter sa connaissance des groupes radicaux dont il est question et des rapports qu'ils entretenaient. En ces temps obamesques (re)lisons "The Armageddon Rag".
The Armageddon Rag, George R R Martin

L'avis d'El JC

L'avis d'Efelle

mardi 22 juillet 2008

Big stick


"La paille dans l'oeil de Dieu" décrit la première rencontre entre une civilisation humaine spatiale et une race extra-terrestre intelligente et technicienne. Qu'on ne s'arrête pas au thème space-op déjà traité plusieurs fois ! Ce roman est une superbe étude de cas de realpolitik. Par delà l'excitation de la rencontre et de la découverte, les représentants militaires puis politiques de l'Empire doivent assurer la sécurité de la race humaine, y compris en prenant des mesures strictement pragmatiques et dépourvues de tout idéalisme. Confrontés à une altérité radicale les humains doivent d'abord ne faire aucune fausse maneuvre (un des personnages dit qu'il va devoir jongler avec des oeufs de grande valeur en faible gravité). Le livre manie parfaitement les questions de nécessité, de sacrifice nécessaire, d'indispensable réduction de l'incertitude. Il montre comment gouverner c'est se préparer éternellement à tout, y compris au plus imprévisible, et prendre par avance les mesures appropriées. Il oppose de manière magistrale l'éthique de conviction des savants à l'éthique de responsabilité des politiques. Et il le fait d'une manière riche et novatrice en insistant sur trois points. Tout d'abord il met en scène des personnages de politiques ou militaires qui ne sont pas des bêtes sauvages ou inhumaines ; ils ont des doutes mais ils suivent toutes les voies, y compris les moins probables, jusqu'à leurs conclusions extrêmes, dans l'optique de limitation des risques qui est leur préoccupation unique (c'est ce que nous faisons aussi quand nous stockons des millions de dose de Tamiflu en prévision d'une hypothétique pandémie aviaire). Puis il montre que l'"Autre" a aussi des intérêts et des priorités. L'"Autre" pratique aussi la realpolitik. Il n'y a pas les méchants "nous" face aux gentils "eux". Leur intelligence, comme la nôtre, les pousse à la prudence et à choisir la meilleure solution disponible, même si celle-ci n'est pas absolument satisfaisante. L'"Autre" ment comme nous, il a des intérêtes propres comme nous, il cherche des alliances comme nous, y compris en divisant l'adversaire. L'"Autre" n'est ni la brute abrutie de "La guerre éternelle", ni un E.T. au long doigt aussi amical que celui de Dieu dans la chapelle sixtine. L'"Autre" est simplement intelligent, avec tout ce que ça implique. Enfin le roman montre magnifiquement comment la méfiance réciproque conduit à des pertes de temps et des solutions sous-optimales ; mais à ceux qui me diront que ça signifie qu'il vaudrait mieux être confiant et amical, je rétorquerai que la théorie des jeux a malheureusement prouvé le contraire.
Malgré quelques éléments qui font un peu vieille SF (le mariage en particulier est assez surréaliste, ou l'alambic à whisky), "La paille dans l'oeil de Dieu" est un grand livre qu'il faudrait faire lire à tous les étudiants en géopolitique. Tiens, puisqu'on en parle, plus je pense au livre, plus je pense au conflit israélo-palestinien (y compris pour des raisons que je ne peux donnner ici sous peine de spoiler).
La paille dans l'oeil de Dieu, Larry Niven et Jerry Pournelle

jeudi 17 juillet 2008

mercredi 16 juillet 2008

Lothar Bof !


1. L'anticipation sociale de Philippe Curval est très pertinente. Son Europe future est malheureusement convaincante.

2. Après un début engageant, ça devient catastrophique. Trois raisons à ça. D'abord, la construction tient plus de la pièce de théatre que du roman avec passages éclairs d'une scène à l'autre, deus ex machina et rebondissements à la Molière. Ensuite, le récit progresse essentiellement par l'entremise d'un psychologisme verbieux que ne renieraient pas les plus abscons de nos réalisateurs français. Enfin, il se dégage de l'ensemble une sorte de philosophie new age de bazar qui enrobe un discours scientifique parfaitement incompréhensible.

Lothar Blues, Philippe Curval

dimanche 13 juillet 2008

Temps et silence


Renaud Camus est un écrivain conservateur qui s'est retrouvé il y a quelques années au coeur d'une de ces polémiques que ne peuvent entamer que des lecteurs en délicatesse avec la grammaire et la logique formelle.
Nonobstant, il écrit d'une superbe manière des textes où il exprime sans pusillanimité ses préoccupations. L'une de celles-ci est la disparition progressive de la culture au sens classique du terme. Dans le présent pamphlet, Renaud Camus met en parallèle les ambitions contemporaines de culture de masse et d'éducation de masse et affirme leur inanité. Prenant à rebours à la fois les tenants de la démocratisation de la culture classique tels qu'André Malraux ou Jean Vilar, et ceux, dans l'aval des ecrits de Bourdieu, qui pensent que toute imposition culturelle est une violence symbolique, il pose comme vérité que la culture, parce qu'elle est ontologiquement un privilège cesse d'exister en cessant d'être un privilège. Il ne peut pas y avoir de culture pour tous, comme il ne peut pas y avoir d'éducation pour tous.
Alors, dira-t-on, que voila un horrible réactionnaire ! Je ne trouve pas. Camus organise sa réflexion sur quatre axes.
Tout d'abord il explique longuement pourquoi la culture ne peut être qu'un privilège, pourquoi elle est distinction et par là-même pouvoir, au moins symbolique (Renaud Camus est diplomé de l'IEP et c'est un lieu où ce que je viens d'écrire est explicitement posé comme common knowledge). De ce qui précède il ressort qu'une culture de masse ne peut exister.
Ensuite il pose que la culture cultivée (ou classique) a été sortie de l'éducation par suite d'une volonté explicite de ce qu'il nomme notre hyperdémocratie dogmatiquement antiraciste de ne pas défavoriser une classe ou une ethnie particulière qui ne la possèderait pas (allant ainsi dans le fil de l'analyse bourdieusienne des inégalités scolaires). De ce fait la littérature, par exemple, est devenu une simple option de Terminale, et les épreuves de français au lycée s'apparentent plus à des exercices de linguistique (auquel on adjoint un "travail" d'écriture : Toi zaussi dis ce que tu penses de l'idée de liberté) qu'à une réflexion sur les grandes oeuvres.
Il montre aussi que la culture prend du temps à acquérir, parfois plus d'une génération, et que la transmission y est essentielle. Le temps est la matière dont on fait la culture et celle-ci se nourrit de silence et de solitude. Cette ascèse est évidemment inenvisageable dans une société marchande de la nouveauté, de la rapidité, et de l'im - médiateté ; et la mise en cause de tout héritage culturel réduit à néant les possibilités de construction culturelle intergénérationnelle.
Enfin Camus regrette la disparition progressive de la "classe cultivée", car sans substrat la culture se meurt.
De nouveau, on dira "Quel rétrograde !". Ce n'est pourtant pas sa position.
La voici : Parce que la culture est passage de relais, il faut une classe cultivée qui puisse transmettre à la génération suivante. Cette classe se confondait avec la bourgeoisie, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. En effet l'affaiblissement de la transmission culturelle et la spécialisation des champs fait qu'il est non seulement possible mais courant d'être éduqué, diplomé, socialement privilégié, en étant parfaitement inculte. Et les dépositaires de la culture classique voient leur nombre se réduire comme peau de chagrin.
Parce que la culture est une forme de jurisprudence, tout n'est pas culturel, et une chanson de variétés n'est pas l'équivalent d'un opéra de Mozart. Le tout-culture est un synonyme du rien-culture. Parce que la culture s'acquiert par réflexion et mise à distance, le terme d'"activités culturelles" est un oxymore.
Parce que l'école a renoncé à transmettre "La Culture" il n'est plus possible aujourd'hui de renouveler la classe cultivée aux marges en y intégrant les plus méritants scolairement des enfants des classes culturellement défavorisées, ce qui permettait l'innovation culturelle par l'apport d'idées nouvelles. L'école, sous prétexte de respect, laisse les enfants où elle les trouve et se borne à valider leur héritage culturel (au sens anthropologique cette fois). Bourdieu serait-il devenu Bourdieu dans l'école d'aujourd'hui ? Il est permis d'en douter.
Je termine par un extrait qui devrait parler à tous ceux qui ont des PAL. "L'homme cultivé n'a jamais trop de temps, il n'en a même jamais assez pour tout ce qu'il y a à lire, à voir, à entendre, à connaître, à apprendre, à comprendre et à aimer...A tout moment il doit faire des choix, c'est à dire renoncer à des chemins, à des livres, à des études, à des admirations et à des distractions. Et ce qu'il est, autant que par ce qu'il lit, par ce qu'il entend et par ce qu'il étudie, il l'est par ce qu'il ne lit pas, par ce qu'il ne fréquente pas, ce à quoi il refuse de perdre son temps, ce temps que la culture rend précieux."
La grande déculturation, Renaud Camus

mardi 8 juillet 2008

Le temps d'un aller-retour


Après plus de dix ans de mise en parenthèse, Ursula Le Guin revisite par petites touches le monde de Terremer, et sa magie discrète qui sait faire vibrer chaque caillou et buisson d'un chapelet d'îles desquelles les dragons se sont éloignés, sans néanmoins vraiment les quitter. C'est une lecture humaine, chaleureuse et subtile, avec des mots simples et des histoires toujours surprenantes. Une belle revisite d'un grand classique, au travers de ces cinq nouvelles, comme le retour, le temps d'un après-midi d'été, sur les lieux à demi-effacés de son enfance. Bien que ce soit loin d'être indispensable, la lecture du court cycle de Terremer est tout de même conseillée. Cela permettra de cueillir pleinement le plaisir de comprendre immédiatement qui est cet homme appelé Epervier qui apparait dans une ferme perdue, et pourquoi l'Archimage du monde aime à dormir dans une étable.

Attention néanmoins, à ne pas confondre avec le semi-raté film d'animation japonais éponyme : si vous recevez un DVD après votre commande, vous vous serez trompé...
Contes de Terremer, de Urusla Le Guin

Messiah Complex


Impossible pour le véritable Xphile de rater ce superbe Hardcover. Le dernier crossover X-Men en date est un grand moment de comics. Sur un scénario tortueux d'Ed Brubaker, "Messiah Complex" met en scène la difficile survie des mutants après la "Decimation", causée par Wanda Maximoff, durant laquelle l'immense majorité des mutants de la Terre a définitivement perdu ses pouvoirs. Alors que la race mutante s'éteint lentement, la naissance d'un nouvel espoir amène tous les groupes impliqués dans le mutantship (X-Men, X-Force, étudiants de l'Institut Xavier, anti-mutants, mauvais mutants) à combattre pour en prendre le contrôle. L'histoire est violente, cruelle, pleine de fureur, de trahisons, et de secrets. Il y a des blessés et des morts, ce qui n'est pas si courant. De nombreux fils se dénouent et de nouvelles intrigues sont amorcées. Cyclope devient enfin le leader qu'il s'entraine à être depuis plus de 40 ans.
Les graphismes sont absolument superbes. Marc Silvestri et Billy Tan au trait et Franck D'Armata à la couleur font un travail magnifique. Les visages, les corps, les décors sont superbes de précision, et les scènes dynamiques bougent grace à un effet de flouté très réussi. Un des plus beaux albums que j'ai vu depuis longtemps. Je vais immédiatement chercher d'autres productions de Tan. Seul bémol : 3 des 12 épisodes sont dessinés par un dessinateur que je ne nommerai pas, par charité, et qui donne au comic un style manga à la fois détestable et risible; j'ai lu ces épisodes avec de la gaze sur les yeux.
Au final, un superbe achat, un grand moment de (longue) lecture, un plaisir énorme.
X-Men : Messiah Complex, Ed Brubaker, Marc Silvestri, Billy Tan, Franck D'Armata.

lundi 7 juillet 2008

This post is FREE !


Je viens de terminer "Predictably Irrational" de Dan Ariely et je vois que sa version française est disponible pour le plaisir de tous. Dan Ariely est chercheur en économie comportementale au MIT. Il est associé à d'autres institutions de recherche, et son livre est chaudement recommandé par Daniel McFadden et Georges Akerlof, deux prix Nobel d'économie. On peut avoir moins belle carte de visite. Je confirme que c'est un livre à la fois éclairant par sa profondeur d'analyse et très agréable à lire par le ton convivial employé (Ariely explique d'ailleurs qu'il a retravaillé son texte avec un auteur pour lui enlever son caractère universitaire).
La grande affaire du livre d'Ariely est de montrer que le postulat de base de l'économie classique, à savoir la rationalité des acteurs, est souvent prise en défaut et que, de ce fait, les acteurs (vous et moi) prennent régulièrement des décisions qui sont sous-efficientes. Simon avait déjà expliqué dès les années 50 que la rationalité n'est au mieux que limitée, mais Ariely va plus loin. Il démontre l'irrationalité de nombre de nos comportements. Mais il prouve dans le même mouvement qu'irrationalité n'est pas hasard. Les acteurs ne tirent pas aux dés leurs décisions. Celles-ci sont reproductibles et cohérentes. Elles obéissent donc à des règles qui sont identifiables et semblent irrationnelles uniquement au regard de la rationalité multi-critériée de l'homo economicus. Ildentifier ces règles permettrait d'améliorer l'efficience des décisions prises quotidiennement.
A l'aide de multiples expériences réalisées la plupart du temps sur les malheureux étudiants du MIT ou de Harvard il montre l'influence, très significative sur nos comportements, de la relativité, de la première impression, de la gratuité, de l'arbitrage communauté/marché, du sentiment de propriété, des anticipations, de l'excitation sexuelle (et oui ;-); il teste les causes et effets de la procrastination (TiberiX adore), de l'effet placebo, des normes morales, etc...
Et, des lois qu'il met en évidence, il tire des suggestions de prescriptions utiles en marketing, en politiques publiques (notamment de santé et d'épargne), en administration d'entreprise, et même sur un plan personnel. Il montre comment, souvent, les règles communautaires sont plus efficaces que les échanges marchands.
Ce qui est séduisant dans ces prescriptions est l'affirmation plusieurs fois répétée que l'économie comportementale essaie de traiter les humains tels qu'ils sont, et non tels qu'ils devraient être, et ainsi à plus de chances de tomber juste. Ce qui est beau à voir, c'est cet ensemble de lois mises en évidence qui nous en apprennent plus sur le comportement humain. Un vrai plaisir de lecture.
VF : C'est (vraiment) moi qui décide ?, Dan Ariely
VO : Predictably Irrational, Dan Ariely