vendredi 30 novembre 2007

N'être jamais seul


"Les 1001 vies de Billy Milligan" est un récit rédigé par Daniel Keyes, l'homme qui avait écrit l'excellentissime "Des fleurs pour Algernon".
Premier homme acquitté aux USA dans plusieurs affaire de viol pour cause de dissociation de la personnalité, le cas de Billy Milligan est fascinant.
Enfant martyre, il a développé, pour se protéger, 24 personnalités distinctes qui prennent à tour de rôle le contrôle de son corps (ce qu'il appelle : être sous le projecteur). A chaque épreuve forte de sa vie est apparue une personnalité nouvelle dont la fonction était de prendre en charge le type de situation auquel Billy était confronté. Ce que nous faisons tous en étant tour à tour courageux, tendre, prudent, violent, lui le fait en donnant le contrôle à la personnalité appropriée pendant le temps nécessaire. Mais là où l'histoire de Billy devient presque fantastique c'est dans le fait que les différents égo (qu'ils appellent ses "habitants") ont partiellement conscience les uns des autres. Ils peuvent parfois communiquer, débattre, exprimer des désaccords. Certains dominent, d'autres sont dominés, jusqu'à être déclarés "indésirables" et donc interdits de prise de conscience. Enfin il peut arriver qu'un égo prenne contre le gré des autres le contrôle du corps pour poursuivre ses propres fins. Cela atteint un tel point que les deux égos dominants (un intellectuel et un violent) neutralisent ("en le faisant dormir") pour plusieurs années l'égo original de Billy car ils craignent son caractère suicidaire.
Le livre de Daniel Keyes décrit d'abord les affaires de viol, l’enquête, les expertises et observations qui conduisent à l'acquittement de Billy ; puis la vie de Billy (ou plutôt de ses égos) est racontée à partir de son enfance ; enfin l'auteur assiste aux tentatives de Billy pour guérir, c'est à dire fusionner ses différentes personnalités.
Au fil des pages se développe une forte empathie pour le personnage torturé et tragique de Billy Milligan, et on en vient à prendre fait et cause pour lui contre ceux qui dans le système judiciaire s'opposent à ses tentatives de réinsertion en arguant de sa dangerosité. On en vient presque à oublier ses victimes, tant il est victime lui-même. C'est en cela que le livre est réussi, il ne laisse pas indifférent, il passionne.
Les 1001 vies de Billy Milligan, Daniel Keyes

samedi 24 novembre 2007

Rayonnant


Quel vilain secret y a-t-il dans le cerveau de Monsieur Egan pour qu'il veuille toujours le reprogrammer ? La modification volontaires des pensées, des sentiments, des goûts, est au coeur des huit nouvelles qui composent "Radieux"; elle était déjà le sujet de l'une des nouvelles d'"Axiomatique".
Deuxième volume de l'intégrale des nouvelles de Greg Egan publiée par Le Bélial, "Radieux" est aussi bon, sinon meilleur, que ne l'était "Axiomatique".
Egan fait partie de ces rares auteurs dont aucun livre n'est "en dessous". Toujours aussi Hard-SF, son propos n'en reste pas moins très compréhensible, et il est même surprenant qu'il parvienne aussi bien à vulgariser certains concepts techniques complexes dans le cadre d'un récit et à les utiliser comme moteur de celui-ci (sauf dans la dernière nouvelle "La plongée de Planck" à laquelle je n'ai rien compris). Nouveau cultes, origine de l'humanité, discriminations, peur de la mort, passion de la connaissance, Egan touche à tout ces thèmes avec la main de Midas. De plus, alors qu'on reproche habituellement une certaine sécheresse à cet auteur, il réussit à créer ici des personnages avec lesquels on peut entrer en empathie (le détective de "Cocon" par exemple), ce qui marque une progression dans son écriture.
Exprimé en newspeak, ce livre est doubleplusgood. Foncez !
Radieux, Greg Egan

Vespasian library


Et un ouvrage de plus pour la petite bibliothèque que je constitue dans mes toilettes.
De l'arrivée dans un dîner jusqu'à la fin de celui-ci, les auteurs nous préparent à briller dans les conversations philosophiques susceptibles de survenir. Le ton est drôle et le contenu apporte une véritable valeur ajoutée. Si vous voulez ne plus dire de bétises sur Zizek, Carl Schmitt (^-^), la déconstruction, les situationnistes ou l'ontologie, entre autres, ce petit opuscule est fait pour vous.
Ce livre est beau et il est intéressant. Les articles font au maximum 3 pages, donc tout à fait lisibles dans les conditions particulières du lieu. Que des qualités.
A acheter pour soi ou à offrir à un honnête homme (ou femme, l'expression utilisée n'impliquait dans mon esprit aucune volonté discriminatoire ni tentative de perpétuation du patriarcat dominateur ;-).
A noter que Sven Ortoli est déjà à l'origine d'un excellent petit ouvrage de vulgarisation sur la physique quantique que j'ai chroniqué .
Manuel de survie dans les dîners en ville, Sven Ortoli et Michel Eltchaninoff

mardi 20 novembre 2007

On ne naît pas émasculé, on le devient


Loin de toute volonté polémique (elle s'est faite seule et sans moi) je voudrais dire deux mots de ce petit opuscule.
"Le premier sexe" dénonce puis explique, ou tente d'expliquer, la "féminisation de la société", à commencer par celle des hommes, mais le sujet central de ce livre est plutôt les conséquences de cette féminisation.
Pour comprendre ce livre il ne faut pas perdre de vue qu'Eric Zemmour est, à la base, un journaliste politique et que, de ce fait, ses préoccupations centrales sont politiques. Que l'épilation masculine l'exaspère c'est une évidence, mais pourquoi est-ce le cas ?
Dans "La notion de politique", Carl Schmitt développe longuement la thèse suivant laquelle le coeur du politique est la discrimination entre l'ami et l'ennemi. Cette discrimination m'a toujours semblé être le moteur de l'Histoire. Les "barbares", éthymologiquement, sont ceux qui parlent par borborygmes et qui ne peuvent visiblement pas être humains comme nous.
Or, tétanisée par la boucherie de 14-18 et le génocide juif, l'Europe a voulu devenir impuissante et n'avoir plus que des amis. Volonté inconsciente sans doute, mais à l'oeuvre depuis tant de décennies qu'elle ne peut être fortuite. Impuissante sur le plan géopolitique, peu active dans l'orientation économique du monde, l'Union Européenne, qui est le dernier avatar de cette civilisation, en vient à théoriser l'impuissance comme une vertu illustrée sans cesse par le recours incantatoire au droit et aux organismes internationaux. Notre civilisation est lettrée et cultivée, or dans l'Histoire ce sont toujours, in fine, les barbares qui gagnent.
L'illustration, pour Zemmour, de ce changement est fournie par la féminisation des valeurs centrales de cohésion. Car, comme l'a montré Freud, là où le père sépare, la mère rassemble (d'ailleurs dans notre monde il n'y a plus de pères, il n'y a plus que des papas, pour les mamans cela fait longtemps que la bascule a eu lieu, il me semblait pourtant que papa et maman étaient de nature vocative). Ce que regrette Zemmour c'est la sexualité active voire "agressive" des hommes qui pouvait ensuite se prolonger dans une préhension active de la politique. Une société d'hommes impuissants ne peut être puissante sur la scène mondiale, dans un monde qui, par ailleurs, n'a pas renoncé à la puissance. Malek Chebel ne dit pas autre chose quand il dit que les nouveaux convertis viennent chercher dans l'Islam sa "virilité". L'Histoire finit de nous quitter et pendant ce temps, l'Europe se satisfait d'elle-même comme un aveugle qui se dirait que, de toute façon, il n'y avait plus rien d'intéressant à voir. Si, comme Zemmour, cette réalité vous afflige, dites-vous qu'il reste un dernier espoir de durer, faute de faire, car nous avons des réserves accumulées, et donc comme l'écrivait Cioran : "Il se peut que l’Europe occidentale ait la chance de connaître une agonie plus longue que prévu !".
Le premier sexe, Eric Zemmour

Spleen


Un superbe livre. Histoire d'amour teintée de fantastique "Le jeune homme, la mort et le temps" narre les derniers jours de vie d'un jeune homme condamné par la maladie qui va réussir à se convaincre qu'il peut traverser le temps pour rejoindre une femme du siècle passé dont la vue d'une photo l'a fait tomber amoureux. Réfugié dans un hôtel de front de mer, aussi en fin de vie, et n'ayant plus rien à espérer dans notre monde, il choisit la fuite vers un paradis entrevu ou rêvé. Tout au long du roman on peut choisir l'interprétation qu'on préfère. A-t-il réussi son pari dément ? Est-il victime d'hallucinations ? Nous ne le saurons jamais de manière certaine.
L'écriture est lente et nostalgique, le jeune homme est poignant, la Californie est triste, et on pense aux Nocturnes de Chopin en lisant (même si le jeune homme écoute autre chose). La couverture est grise et c'est la couleur du livre. Un livre à lire dans le calme.
Le jeune homme, la mort et le temps, Richard Matheson

lundi 19 novembre 2007

Passer sous l'échelle porte malheur


J'avais décidé de créer ce blog pour ne parler que des livres que je voulais recommander. Mais récemment je n'ai vraiment pas eu la main heureuse (on peut même dire que je suis un peu gonflé par mes lectures récentes), alors je vais me faire plaisir en écrivant ce que je pense de "L'échelle de Dionysos".
Ce thriller (?) m'a été recommandé par un ami féru d'ésotérisme et amoureux passionné de l'Italie. Je pense que ces deux penchants ont guidé son choix, et du coup le mien, vers ce navrant ouvrage.
"L'échelle de Dionysos" est un roman qui ne choisit jamais son sujet et oscille en permanence entre plusieurs. Autour d'une enquête assez convenue sur un tueur psychopathe plus ou moins en série, on trouve des socialistes révolutionnaires, une chronique sociale, un flic drogué, un "robot" qui doit être le fils caché de Robby et du Joueur d'échec, une psychanalyse à la Rika Zaraï, une histoire d'amour pénible. Le background oscille entre la mythologie grecque et l'échelle de Jacob de l'Ancien Testament. Les personnages, italiens, ont presque tous des noms anglais, et leurs motivations sont largement invraisemblables. Enfin, cerise sur le gateau inédite à ma connaissance, les 100 dernières pages (25% du livre) sont une narration de tous les évènements qui se sont produits avant le début de l'affaire et qui y ont conduit, au cas où certains lecteurs n'auraient absolument rien compris. L'équivalent d'une voix-off sur 100 pages, vous en aviez rêvé, Di Fulvio l'a fait.
Au final on a un salmigondis deux fois trop long et passablement ennuyeux. Je pense que Di Fulvio a voulu (dé) montrer des choses, faire de l'art symbolique (le plus pompier de tous) et qu'il a oublié que, comme l'a écrit Oscar Wilde et comme je le radote régulièrement, "Art is quite useless".
L'échelle de Dionysos, Luca Di Fulvio

lundi 12 novembre 2007

Je m'en vais, dans ce post, vous narrer "Cape et crocs"


Je profite de la sortie du tome 8 de la série "De cape et de crocs" pour dire tout le bien que j'en pense.
Superbe hommage aux romans de cape et d'épée, cette série propose de vivre de grandes aventures, jusqu'au bout du monde et au-delà, en compagnie de deux héros peu communs : un loup espagnol nommé Don Lope de Villalobos y Sangrin et un renard français, Armand Raynal de Maupertuis. Ces deux gentilhommes vivent des aventures picaresques dans un univers qui évoque celui du XVIIème siècle. Les références sont innombrables au fil des volumes. On pense à Molière, à Alexandre Dumas, à Jules Verne, au Stevenson de "L'île au trésor", à Edmond Rostand, à Cervantès, et j'en oublie sûrement.
Les images sont belles et colorées, les histoires échevelées, beaucoup de dialogues sont en alexandrin (et cela donne un cachet inimitable à la série).
C'est une féérie, c'est un feu d'aritifice.
NB : Les histoires se suivent, ils faut donc les lire dans l'ordre, ce n'est pas Spirou.
De cape et de crocs, Ayroles et Masbou

Le désert des tartares, sauce Kafka


Décidément beaucoup de belles choses sortent en BD. Le développement du marché a pour effet une augmentation du nombre d'oeuvres de qualité, même si leur pourcentage reste stable.
Voici donc un album adapté d'une nouvelle de Kafka, polémique à l'époque (aujourd'hui qui sait encore qu'il exista quelqu'un qui s'appelait Kafka), "La colonie pénitentiaire".
La dite nouvelle est une dénonciation d'une idéologie inhumaine absurdement acceptée et une manifestation éclatante de ritualisme bureaucratique. Elle met en scène un technocrate confit dans l'huile qui applique sans état d'âme une sanction cruelle qui n'a plus lieu d'être. Elle montre comment un monde mort peut perdurer tant que ceux qui le portent en eux sont présents. Elle prophétise l'inhumanité de la Grande Guerre, et l'homme soumis à la machine de métal et détruit par elle. Elle évoque "Le déset des tartares" de Buzatti avec son pauvre personnage de dernier rempart contre la barbarie (l'antienne de l'extrême droite toujours et partout, avec le mépris de l'humanité), elle évoque les ouvriers attachés aux machines qui les dévorent dans "L'écume des jours" de Vian, elle évoque l'idéologie des officiers prussiens qui espéraient se couvrir de gloire en 14.
L'adaptation est excellente, alors ne boudez pas votre plaisir.
Dans la colonie pénitentiaire, Ricard et Maël

dimanche 11 novembre 2007

MOUAIS...


C'est vrai que c'est très noir (et ça j'apprécie).
Ca évoque Blade Runner (et c'est positif).
Mais c'est quand même terriblement stérile.
La profondeur des tombes, Thierry Di Rollo

mercredi 7 novembre 2007

Le téléphone pleure


Un livre que je n'ai pas ramené des Utopiales.
Un livre à lire pour rire, ou à offrir à quelqu'un qui a de l'humour et qui ne vit pas seul.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Tronchet est le créateur de l'inénarrable personnage de BD Jean-Claude Tergal, citoyen de Rochin, éternellement vétu d'un anorak, quitté par Isabelle, et qui ne s'en remet pas.
Ce roman est la mise en texte de la BD. Et c'est largement aussi drôle.
Loser absolu, Jean-Claude essaie de survivre à la perte d'Isabelle, tout en se livrant à une introspection hilarante pour tenter de comprendre ce qui ne va pas chez lui. Et la réponse est simple : globalement rien ne va chez lui. A titre d'exemple, il ne connaît, pour analyser le monde, que deux catégories de femmes : les mères et les "femmes à poil".
Et, au bout de 175 pages, il commence à envisager l'idée qu'Isabelle ne reviendra pas. Tout Tergal, dans sa suprême bétise est dans ces quelques lignes. Extrait : "L'esprit humain est ainsi fait qu'au bout d'un moment il peut intégrer l'impensable. A savoir, qu'elle ne reviendra pas...Je m'étonne aujourd'hui de caresser cette hypothèse, hier totalement farfelue. Et si Isabelle ne revenait pas ? Bien sûr, je le fais à la légère, ricanant de ma propre bétise, mais je le fais.C'est nouveau. Ainsi il m'arrive parfois...de regarder D'AUTRES FILLES. Avec un sentiment de culpabilité, l'impression d'être un beau salaud. Mais je regarde.
Mentalement, je fais le tour des amies libres. En ayant bien conscience que si elles sont libres, c'est louche. Sur le marché, une jolie fille n'est forcément pas disponible. C'est la loi de l'offre et de la demande. Il faudrait accepter de taper dans le second choix. Et je ne suis pas encore prêt à donner dans le cageot
.".
Je peux au moins livrer ce spoiler : Isabelle ne reviendra pas et Jean-Claude va devoir s'y faire.
Ca se lit vite et c'est drôle. Ne vous en privez pas !
Nous deux moins toi, Didier Tronchet

mardi 6 novembre 2007

Retour du front

Retour des Utopiales hier.
Excellente manifestation.
J'ai obtenu des signatures de tous ceux que je visais dans le post précédent plus Thierry Di Rollo et Richard Paul Russo. 10 dédicaces d'auteurs mondialement connus, c'est très satisfaisant.
J'ai acheté "Axis", la suite de Spin en avant-première.
J'ai acheté "La profondeur des tombes" pour tester l'écriture noirissime de Thierry Di Rollo.
J'ai acheté "10000 litres d'horreur pure" parce que c'est un hommage à la geekerie VHS des années 80 et que c'est donc de ma bande.
J'ai acheté "La nef des fous" de Richard Paul Russo parce que ce qu'il en a dit au cours d'une table ronde m'a séduit.
J'ai assisté à pléthore de tables rondes passionnantes.
J'ai pu dire à Peter F. Hamilton, R. C. Wilson et Ian MacLeod tout le bien que je pensais de leur oeuvre.
J'ai pu apprécier à quel point John Scalzi est un garçon sympathique et drôle.
J'ai testé un excellent jeu de cartes, appelé "Les faiseurs d'univers", qui doit sortir début 2008.
J'ai enfin appris trois choses capitales :
Primo : les auteurs donnent pour leurs couv' leurs meilleures photos et pas les plus récentes; ils sont moins beaux en vrai.
Secundo : 90% des auteurs portent des lunettes.
Tertio : 80% des auteurs portent la barbe.
Conclusion : je sais ce qu'il me reste à faire.