mardi 31 juillet 2007

Chroniques du Vieux Royaume




Premier ouvrage publié d'un professeur de lettres déjà auteur de deux jeux de rôles, "Janua Vera" est un bonheur de lecture parce que c'est un joyau d'écriture.
En 7 nouvelles l'auteur nous fait visiter le Vieux Royaume (monde médiéval et, un tout petit peu, fantastique) et pénétrer diverses strates de sa société, des palais du Roi-Dieu aux contrées barbares, en passant par un monastère sinistre ou un village de paysans. 7 histoires aux tons différents, 7 écritures adaptés à l'histoire contée (l'hommage à Terry Pratchett est excellent), et ce qui fait la différence c'est une langue d'une richesse incomparable, une construction intelligente, des images superbes. On prend plaisir à relire les descriptions, à s'y attarder tant elles sont évocatrices. Au fil de son voyage le lecteur découvre progressivement la géographie, les paysages, l'histoire, les croyances, la politique, la culture de ce monde perdu. Le Vieux Royaume se déploit sous nos yeux comme si une fenêtre venait de s'ouvrir sur lui. Ce voyage impressionniste, permis par une maîtrise totale de la langue, ne peut laisser indifférent, à moins d'être une brute.
Jean-Philippe Jaworski travaille maintenant sur un roman. Espérons qu'il sera d'aussi grande qualité et qu'il visitera d'autres territoires du Vieux Royaume.
Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski

L'avis de Munin

L'avis d'Arutha

L'avis d'Efelle

L'avis de Nebal

L'avis de Cédric Jeanneret


L'avis d'El Jc

L'avis de Tiger Lilly

dimanche 29 juillet 2007

Divine décadence




Un cadeau. Je ne l'aurais sûrement pas acheté moi-même, trop contemporain. Et, au final, un immense plaisir de lecture.
Brett Easton Ellis se met en scène dans une version idéaltypique de lui-même en écrivain excessif et c'est particulièrement jouissif. Il se dépeint en homme qui voudrait être un bon "suburban neighbour" mais qui ne peut substantiellement pratiquer que le sexe, la drogue et le rock'n'roll. Comme dans toute autofiction on commence par se demander ce qui est souvenir et ce qui est invention, puis rapidement on s'en fout. Il y a un personnage nommé Brett Easton Ellis qui vit une histoire, et peu importe de savoir à quel point le personnage littéraire est inspiré par le personnage réel. D'autant que les obsessions du héros du livre virent rapidement au métaphysique et au fantastique, dans une intelligente interrogation sur la famille et les névroses qu'elle suscite et imprime en chacun.
Un lecteur d'Amazon a exprimé tout son dégout de ce livre dans un billet titré "Un bel exemple de décadence" ; j'ai envie de répondre, citant une réplique de "Cabaret", "Divine décadence".
Lunar Park, Brett Easton Ellis

samedi 28 juillet 2007

Choisir un bon vin ou un bon médecin...




...c'est le problème concret auquel chacun est confronté régulièrement. Comment se rencontrent l'offre et la demande pour ces produits qu'on qualifie de singuliers car il ne sont ni homogènes ni différenciés, donc hors de tout système d'équivalence ? Dans ce cas les prescriptions de la théorie néo-classique sont de peu d'utilité car, pour ces produits , le prix n'est pas le critère déterminant du choix, et il existe une forte incertitude sur la qualité, loin de la transparence des marchés CPP.
Entre la Nouvelle Sociologie Economique et la théorie des Conventions, "L'économie des singularités" montre comment les réseaux et les dispositifs de jugement dissipent l'incertitude et permettent à ces marchés de ne pas s'auto-détruire et à ces transactions d'avoir lieu, à condition qu'existe un minimum de confiance dans ces palliatifs au commissaire-priseur des néo-classiques.
L'auteur aborde aussi la question de la compétence comme savoir relationnellement transmis, et par là même personnalisé. Il traite des mécanismes de la croyance et de la confiance. Il montre comment les palmarès permettent aux consommateurs de se mettre dans la situation passive de celui qui accepte la prescription "démocratique" du choix majoritaire.
Il y a encore d'autres choses qu'il faudra aller découvrir vous-mêmes. Un livre enrichissant.
L'économie des singularités, Lucien Karpik

lundi 23 juillet 2007

Optimates ou populares ?




Passionnante biographie de César. Appuyée sur une quantité impressionnante de références littéraires souvent opposées, elle nous brosse le portrait d'un opportuniste qui sait profiter des occasions et faire des revers des opportunités. Un homme qui rallie le camp du peuple, alors qu'il est un aristocrate, sans avoir besoin, à l'inverse de Claudius devenu Clodius, de se faire adopter par un populaire pour être perçu comme légitime. Un homme qui choisit les alliés opportuns, et s'en sépare au moment opportun. Un homme qui parcourt la totalité du cursus honorum romain et y ajoute même une marche pour lui. Et surtout cette biographie montre à quel point la vie de César a été une vie de conquètes et de combats passée loin de Rome. Sur l'étendue de sa vie César n'aura passé que peu de temps à Rome et, vu de loin, il semble qu'il ne revienne que pour être assassiné. Loin de l'image de monarque palatial que donne parfois les péplums, cet ouvrage resitue le personnage dans sa réalité historique.
César le dictateur démocrate, Luciano Canfora

C'est pas l'intention qui compte




Pour les Wess'har, habitants indigènes du système de Cavanagh, seul comptent les actes et leurs résultats, jamais les motivations qui les ont sous-tendus. Ce n'est qu'une des multiples différences culturelles qui distinguent les colons humains de leurs "hôtes". Ces différences conduiront insensiblement à une guerre de grande ampleur opposant les êtres humains aux premières civilisations non humaines jamais rencontrées.
Karen Traviss a été pendant des années correpondante de guerre et ça se sent vraiment. Elle décrit à merveille des personnalités aux motivations complexes et des situations qui deviennent vite inextricables par défaut de compréhension mutuelle. Elle crée un personnage de journaliste de guerre (biographique ?) qui poursuit ses propres objectifs malgré, ou grace à, son "embeddment". Elle montre la succession des manoeuvres politiques que doivent servir les militaires. Elle montre comment information et propagande se mèlent. Elle décrit une civilisation non humaine, crédible dans sa culture respectant toute forme de vie, et prète à des anéantissements de grande ampleur pour préserver ne serait-ce qu'une espèce fragile. Elle montre comment les choses dérapent et comment certains dérapages deviennent très vite incontrolés. Elle montre enfin qu'en situation de guerre, chaque protagoniste a une bonne raison d'être là mais que ce n'est que la sienne.
En lisant ce livre on ne peut s'empècher de penser à l'Irak, ou plus encore à l'ex-Yougoslavie.
2 tomes parus en France, 3 non encore traduits (déjà commandés en Angleterre).
La cité de perle, Karen Traviss
Transgression, Karen Traviss


La critique de El Jc

samedi 14 juillet 2007

Justice expéditive




Un dernier pour la route ! Après j'arrête, promis ! Mais, en fait, ce n'est pas un policier stricto sensu alors je suis à moitié absous.
Oxford, quelques années après la dictature de Cromwell. Un professeur est retrouvé mort dans sa chambre, visiblement assassiné. Sa servante est rapidement arrétée, condamnée, exécutée. Suivent quatre longs récits, quatre visions de l'affaire donnée par quatre de ses protagonistes. Au fil de ces narrations, on comprend peu à peu que la réalité est bien plus complexe qu'il n'y paraissait. Et on est émerveillé de constater à quel point une vérité partielle, tronquée, qui est celle de chaque narrateur, est pour lui complète et parfaitement explicative de la totalité des évènements survenus. De quoi réfléchir sur la notion de témoignage.
De nouveau, comme dans Dissolution, le contexte politique est omniprésent. Nous sommes dans la phase de restauration qui suit la dictature, et de nombreuses affaires anciennes sont toujours pendantes et expliquent largement les développements de l'histoire.
L'érudition et l'apport intellectuel amènent "Le nom de la rose" à l'esprit. Ce n'est certainement pas illégitime.
Le cercle de la croix, Iain Pears

Cromwell, c'est le truc en Irlande ?




C'est la réponse que m'avait faite une collègue d'anglais à qui je demandais si elle connaissait un bon livre d'histoire sur la période de Cromwell. Ca reflète assez bien le niveau de connaissance qu'ont les français de cet épisode de l'histoire anglaise. Et, même si je savais que Cromwell c'était plus en Angleterre qu'en Irlande, mes connaissances n'allaient guère au-delà.
"Dissolution" a remédié à mon inculture. Encore un policier historique, après le Somoza (décidément !), mais je ne mets sur ce blog que ceux qui ont un intérêt littéraire ou historique, vous pouvez donc y aller en vous disant que ce n'est pas un livre générique.
A partir d'une enquète sur un assassinat commis dans un monastère, l'Angleterre de Cromwell, dans ses implications politiques, sociales et religieuses est décrite de manière détaillée, et le lecteur apprend quantité de choses qu'il ignorait sur cette période, je le répète, quasi-inconnue des français. C'est le moment de la dictature de Cromwell, chancelier d'Henry VIII (le Barbe Bleue) avec son administration léviathanesque (merci Hobbes) et l'ascension sociale fulgurante de ses partisans, c'est le passage de l'Angleterre à l'anglicanisme, c'est l'éradication des monastères de la terre anglaise. En un mot c'est une période qui va transformer définitivement l'Angleterre en terminant sa période médiévale. On termine ce livre en étant moins ignorant.
Dissolution, C. J. Sansom

L'avis de Cédric Ferrand

Un labyrinthe




Je commence à vraiment apprécier José Carlos Somoza. Après "La théorie des cordes", ouvrage terrifiant dans le monde de la physique théorique, je lis "La caverne des Idées" et je suis encore séduit.
On part sur une base de policier historique. Un meurtre est commis dans l'Athènes de l'Académie, et une sorte d'enquéteur se met en quète de la vérité des évènements, à la demande du mentor du jeune homme assassiné. Jusque là, rien que de très classique. Mais, rapidement, le "traducteur" du livre que nous sommes en train de lire intervient par des notes de bas de page, de plus en plus nombreuses et longues, et semble indiquer que le roman que nous lisons contient plus que ce qui est immédiatement visible. Au fil de la lecture l'interrogation sur le statut du texte devient largement aussi prégnante que celle sur la cause et l'auteur du (puis des) assassinat. Texte original, texte traduit, notes, se répondent et emmèlent un écheveau qui intrigue tant qu'il pousse à lire le plus vite possible. Un bel exercice littéraire.
La caverne des idées, José Carlos Somoza

lundi 2 juillet 2007

L'autoritaire et le manipulateur...




...sont deux des archétypes de la personnalité autoritaire proposés par Théodor Adorno à la fin de son ouvrage. Ce livre, récemment sorti, contient les chapitres écrit par Adorno lui même de la vaste étude "The autoritarian personnality". Le reste de l'étude n'est toujours pas traduit.
Théoricien de l'école de Francfort, philosophe imprégné de psychanalyse freudienne, Adorno se livre au sortir de la guerre (et, en fait, l'étude commence alors que la guerre n'est pas encore terminée) à une gigantesque étude sur les fondements du passage d'une nation au fascisme (entendu comme système totalitaire pourvu d'un ennemi global, à droite ce peut être l'ennemi de race, à gauche l'ennemi de classe). Ce qui l'intéresse ce n'est pas la fabrication de l'idéologie ou de la propagande fasciste, mais l'existence dans le peuple, dans tous les peuples, de structures de personnalité identifiables, caractérisées par des valeurs de réponse élevées sur des variables telles que "la soumission à l'autorité", qui rendent des individus potentiellement réceptifs à une propagande de ce type, ce qu'il appelle "la personnalité autoritaire".
Ce qui est fascinant dans ce livre c'est la description complète que fait Adorno de sa méthode de travail. Comment les questionnaires sont conçus, évalués, modifiés, réévalués, etc. (la masse de travail devrait servir de référence à tous ceux qui fabriquent des questionnaires en une heure sur un coin de table, et à tous les psychanalystes de comptoir). Comment les résultats des questionnaires vont servir à sélectionner des individus qui seront vus en longs entretiens semi-directifs. Comment émergent de ces entretiens les éléments sous-jacents qui expliquent la susceptibilité au fascisme. Comment chaque autoritaire possède sa nemesis, son "juif", qui ne l'est pas nécessairement. Comment Adorno ne livre sa typologie finale qu'avec maintes précautions oratoires et dans un but uniquement fonctionnel, hors de toute volonté stérilement nominaliste.
A partir de son énorme masse de données Adorno trouve utile aussi de dégager des personnalités foncièrement imperméables à une idéologie fascisante, et à les typologiser aussi.
A lire absolument pour apprendre quelque chose sur la recherche psychologique. A lire après avoir lu "La psychologie de masse du fascisme" de Wilhelm Reich qui se centre, lui, sur les aspects sociétaux et l'origne de l'idéologie.
Etudes sur la personnalité autoritaire, Theodor W. Adorno